Part 9
Certes, il vaudrait mieux que la France trouvât dans ses institutions antérieures la désignation de cette chambre improvisée et intérimaire, On n’a jamais vu plus clairement que ces jours-ci le vide terrible que laisse en un pays le manque d’institutions provinciales et d’une réelle aristocratie locale. Que n’avons-nous depuis longtemps de sérieux conseils généraux! Si dans quelques départements ces conseils sont réunis et qu’ils veuillent prendre sur eux de choisir un délégué qui paraisse adopté par l’opinion publique, il faut accueillir ce délégué avec empressement. Si, comme on le dit, quelques départements sont en train de faire leurs élections sans avoir attendu l’invitation officielle, tant mieux: ces départements-là sont probablement les plus avancés de la France sous le rapport de l’esprit politique. Toutes les expressions promptes et sincères de l’opinion, qu’on les accueille vite, qu’on les groupe. Pas de minutieuses formalités, pas de petitesses d’amour-propre. Le plus indigne de faire partie d’une telle assemblée serait celui qui s’y porterait candidat. Candidat, grand Dieu! à une mission de larmes et de deuil!...
28 NOVEMBRE 1870
La plupart des objections qu’on a faites contre notre sentiment reposent sur des malentendus. Ces objections seraient décisives contre la réunion d’une assemblée constituante; l’élection d’une constituante, en effet, suppose du calme, de la liberté, des discussions préalables. Aussi avons-nous toujours soigneusement maintenu que l’assemblée dont la France a besoin en ce moment doit être distincte de celle qui fixera l’avenir politique du pays. Notre motif pour désirer cette distinction est bien simple. La constituante qui sera chargée un jour de donner un gouvernement à la France sera profondément divisée; les opinions contraires s’y dessineront avec force; les républicains, les légitimistes, les orléanistes, les bonapartistes, les cléricaux s’y livreront d’ardents combats; il faudra qu’avant l’élection toutes ces opinions s’expriment nettement en des programmes, des affiches, des professions de foi, des réunions publiques. Or, à l’heure présente, nous sommes perdus si de telles divisions se font jour. Il faut qu’aujourd’hui tous les partis marchent ensemble, oublient en quelque sorte leur propre existence. Le salut est à ce prix.
Ce que nous avons dit, il y a trois semaines, nous le croyons encore. Nous cesserons cependant de revenir sur le vœu que nous avons exprimé. La situation est changée; nous sommes à la veille de grandes actions décisives; attendons et espérons. En insistant davantage, nous aurions l’air de jouer un rôle d’opposition qui est aussi loin que possible de notre pensée dans un moment aussi solennel. Le gouvernement de la défense nationale aurait tort de regarder comme ses ennemis les hommes qui, sans avoir pris aucune part à la journée du 4 septembre, ont voté chaleureusement pour le pouvoir nouveau lors du plébiscite du 3 novembre, continuent de l’envisager comme représentant le principe de l’unité nationale, mais en même temps usent envers lui de l’honnête indépendance d’appréciation dont ils ne se sont jamais départis sous des régimes qui n’avaient pas pour premier principe la liberté de discussion. Peut-être même ce gouvernement a-t-il en nous, surtout depuis le 3 novembre, des soutiens plus fidèles que dans les personnes qui l’ont créé tumultuairement, et dont plusieurs voulaient, quelques jours après, le renverser.
C’est avec peine que nous avons vu le parti démocratique, dans le sein duquel il y a souvent, à côté d’éléments moins purs, beaucoup de patriotisme et de chaleur d’âme, se méprendre sur notre pensée. Comme tous les bons citoyens, nous cherchons, sans aucune prétention à l’infaillibilité, les moyens d’aider notre pauvre patrie à sortir de l’abîme où on l’a plongée. Le parti démocratique a tort de croire que les procédés d’un jacobinisme superficiel suffisent pour cela. Ce parti, dont il ne faut pas songer à se passer, mais qui ne peut régler à lui seul les destinées de la nation, commettrait une faute capitale s’il prétendait gouverner la France sans l’assentiment de la province. C’est un cercle vicieux de premier ordre que de prétendre s’imposer à la majorité d’un pays, quand on a pour principe le suffrage universel. Il est fâcheux aussi que les organes les plus accrédités de ce parti ne prennent pas assez le soin d’examiner les raisons qu’on leur pose, et soient trop portés à voir des ennemis en ceux qui ne partagent pas toutes leurs opinions. Évitons ce qui divise. Nous entrons dans une période de fortes épreuves; la froideur du jugement est nécessaire en de telles circonstances; que tous s’efforcent de n’écouter que la raison et le sentiment du devoir.
(La Réforme intellectuelle et morale.)
LA DÉCISION DE LA FRANCE
Voilà près de huit ans écoulés depuis les terribles épreuves que nous avons traversées et il est maintenant permis de voir quelle direction notre pays a définitivement choisie dans l’alternative cruelle où l’avait mis sa destinée. La France avait l’option entre deux partis opposés. Elle pouvait adopter un système de réformes analogues à celles que s’imposa la Prusse après la bataille d’Iéna, réformes austères, tendant à donner à tous les services de la force et de la vigueur, sacrifiant dans une large mesure l’individu à l’État, fortifiant l’État et admettant son action dans tous les ordres: comme condition de ces réformes, un gouvernement plus sérieux que brillant, un parlement réduit au rôle de conseiller intime, une monarchie ayant son droit en dehors de la volonté de la nation; comme conséquence, l’inégalité sociale, une telle organisation supposant des classes en apparence privilégiées, en réalité mises à part pour le service de la nation. A cette voie de pénitence et de retour en arrière, la France pouvait préférer la continuation du programme démocratique, où l’État, constitué par l’universalité des individus, n’ayant d’autre but que le bonheur des individus entendu comme les individus l’entendent, s’interdit toute visée au delà de ce que conçoit et sent l’universalité des individus. La conséquence d’un pareil état de choses est la poursuite du bien-être et de la liberté, la destruction de tout ce qui reste de privilèges et d’esprit de classe, l’affaiblissement du principe de l’État. L’individu et les groupes subordonnés à l’État, tels que le département et la commune, se trouveront bien d’un tel régime, mais il est à craindre que la nation, la patrie, la France enfin, y perde chaque jour quelque chose de son autorité et de sa forte cohésion.
Il est clair que la seconde hypothèse a complètement remporté la victoire sur la première. A deux tentatives auxquelles n’a manqué ni la hardiesse, ni la résolution d’aller jusqu’au bout, la France a opposé un non absolu. A toute autre tentative du même genre (et il est probable qu’il y en aura), le pays répondra sans doute de la même manière. Une réforme dans le sens monarchique et gouvernemental ne se fera donc pas avec l’assentiment spontané de la France.
(Mélanges d’histoire et de voyages, 1878.)
RÊVE DE SIFFROI[17]
[17] Dans le drame célèbre, Siffroi, comte palatin, a bu avidement l’eau de Jouvence qui procure des rêves d’outre-tombe, et dont le barde breton Léolin n’a pris que quelques gouttes.
_Siffroi, qui a ronflé tout ce temps, se réveille._ Victoire! victoire! Pendez, brûlez, fusillez. Nous sommes les maîtres; tout nous est permis pour leur faire signer ce que nous voulons. Générosité! sentimentalité! pure sottise!
Désolation! Les militaires sont trop doux; nos hommes savent tuer, mais non fusiller. Il faudrait brûler tous les villages, pendre tous les habitants mâles, cela les empêcherait de se défendre. Ah! ah! (_Il éclate de rire._)
Des prisonniers!... Comprenez-vous qu’on fasse prisonniers des gens qui se défendent? On aurait dû les fusiller. «Grâce! mon bon sire, pour mon homme qui a menacé de sa bêche un hussard.»--Très bien, ma bonne femme, vous pouvez être parfaitement assurée que votre mari (il passe le doigt autour du cou) sera pendu.» (_Il éclate de rire._)
Ce qui me plaît dans le Bavarois, c’est la facilité avec laquelle il fusille! Il rencontre quelqu’un, il n’attend pas qu’on tire sur lui, il fait feu le premier.
Il faut être plein de politesse jusqu’au dernier échelon de la potence (_Il rit de plaisir_); mais il faut pendre.
O mollesse des militaires! si j’exerçais un commandement, je sais ce que je ferais. Si je parvenais à m’emparer des fuyards, je leur enlèverais leur vache et tout ce qu’ils auraient emporté, en les accusant de l’avoir volé et de le cacher dans les bois.
Il faut rendre la guerre aussi cruelle que possible. La sensibilité! Voilà une chose ridicule!
On fusillera, on pendra, on brûlera. Quand cela sera arrivé quelquefois, les habitants se montreront plus raisonnables, surtout si nos obus les ont déjà convenablement disposés.
Ah! la bonne odeur! cela sent l’oignon brûlé! Des paysans viennent d’être rôtis dans leurs maisons. Sur cent soixante-dix, il y en a cent vingt de sabrés. Coquins, pourquoi avez-vous épargné le reste? Ne savez-vous pas que la sentimentalité est ridicule? Une lettre de mon cher ange!... (_Mouvement d’attention dans l’auditoire._)
_Prospero._--Écoutons! son ange va lui parler. Nous allons le voir par le côté aimant.
_Siffroi._--Ah! les bons conseils, chère et douce amie! «Tous les Gaulois fusillés, écharpés, jusqu’aux petits enfants. Je crains qu’il n’y ait pas de Bible en France. Voici le livre des psaumes que je t’envoie afin que tu puisses y lire cette prophétie contre les Français: «Je te le dis, les impies doivent être exterminés.» Merci, tendre épouse, merci!
Pourquoi retarde-t-on le bombardement? on manquera le moment psychologique. Oh! les âmes sensibles! les femmes! Dire que sans deux femmes, le bombardement serait déjà commencé! Ah! que ne suis-je le maître! Je ne craindrais pas d’être dur; deux millions d’hommes mourant de faim! eh bien, ils l’ont voulu!
Voilà des gens qui ramassent des pommes de terre. On ne tire pas dessus! Oh! les militaires humains! Il y a des gens qui gâtent tout, parce qu’ils veulent être loués pour leur humanité.
Et dire que ces farceurs, en nous voyant chez eux, n’ont pas l’air content! Ah! les poseurs!
Les Français sont une nation de barbares, avec un vernis insuffisant de civilisation. Nous sommes les hommes, ils sont les femmes. Des femmes! Ah! fi donc! «La bienveillance, envers tout le monde, c’est la justice», a dit un de leurs nigauds. Oui-dà! Dans le monde que j’ai vu, la malveillance, c’est la justice. Hermann de..., un bas intrigant! Henri de..., un méchant homme; Gauthier de..., un ignorant, un sot, un drôle! et l’empereur, mon maître? Vieux..., mais non! chut! J’ai trop d’esprit!
(Eau de Jouvence, 1880.)
IDÉES POLITIQUES ET SOCIALES
PENSÉES DÉTACHÉES
Il faut des éléments très divers pour le développement complet de l’esprit d’une nation; la foi seule n’y suffit pas, et la critique seule y suffirait encore moins.
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Le signe le plus certain de l’affaiblissement d’une société est cette indifférence aux nobles luttes qui fait que les grandes questions politiques paraissent secondaires auprès des questions d’industrie et d’administration.
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Le caractère bien plus que l’esprit rapproche les hommes, et les plus grandes diversités d’opinion ne sont rien auprès de la sympathie morale qui résulte de communes espérances et de communes aspirations.
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Des deux systèmes de politique qui se partageront éternellement le monde, l’un se fondant sur le droit abstrait, l’autre sur la possession antérieure, la France, pays de logique et d’idées généreuses, a toujours préféré le premier. Qui oserait lui en faire un reproche, puisque c’est à ce glorieux défaut qu’elle doit la splendeur de son histoire et la sympathie du genre humain?
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Ce qui frappe au premier coup d’œil dans les compositions idéales des races celtiques, surtout quand on les compare à celles des races germaniques, c’est l’extrême douceur de mœurs qu’on y respire. Point de ces vengeances effroyables qui remplissent l’_Edda_ et les _Niebelungen_. Comparez le héros celtique et le héros germain, Beowulf et Pérédur par exemple. Quelle différence! Là, toute l’horreur de la barbarie dégouttante de sang, l’enivrement du carnage, le goût désintéressé, si j’ose le dire, de la destruction et de la mort; ici, au contraire, un profond sentiment de la justice, une grande exaltation de la fierté individuelle, il est vrai, mais aussi un grand besoin de dévouement, une exquise loyauté......
L’homme primitif de la Germanie révolte par sa brutalité sans objet, par cet amour du mal, qui ne rend ingénieux et fort que pour haïr et pour nuire. Le héros kymrique, au contraire, même dans ses plus étranges écarts, semble dominé par des habitudes de bienveillance et une vive sympathie pour les êtres faibles.
(Essais de morale et de critique, 1859.)
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La philosophie n’exclut pas la foi dans un idéal de justice vers lequel toute conviction sincère a le droit de se tourner avec un sentiment pieux; mais elle regarde comme un acte d’orgueil de croire qu’on est nécessaire aux plans divins, et que la Providence veille sur nous, quelque faute que l’on commette, quelque peu de souci que l’on ait de s’éclairer.
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L’Allemand n’a pas la rhétorique sonore, le journalisme retentissant; un Lacordaire, un Montalembert n’ont pas de place dans un tel pays. Chez nous, toute l’opinion libérale, sans distinction de doctrine, est avec celui qui résiste; en Allemagne, l’opposition, la résistance à la loi, sont une cause de défaveur; la persécution ne donne pas grand prestige, car l’Allemand est pour ce qui est fort: il n’a pas cette générosité, souvent superficielle, il faut le dire, qui nous porte à croire que le faible a toujours raison.
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La peine capitale disparaîtra, non par une évolution prématurée, mais par le progrès des mœurs publiques, qui l’effacera de l’usage avant de l’effacer de la loi. Enfin la paix universelle, ce rêve de tant d’âmes honnêtes, plus abusées sur le choix des moyens que sur le but à atteindre, cessera un jour d’être une utopie. Le vrai progrès n’étant possible que par la paix, les nations civilisées comprendront qu’il est de leur intérêt commun de régler leurs différends d’une manière plus rationnelle. Déjà ne voyons-nous pas combien une grande guerre est devenue difficile en Europe, grâce à cet équilibre savamment établi qui fait porter tout le poids sur le point menacé?
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Le XVe et le XVIe siècles en Italie, furent des époques atroces, et ils virent le réveil de l’esprit humain. L’orage n’est pas mauvais pour la croissance des grands arbres; de très belles choses se créent dans des temps très durs.
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L’État ne saurait rester indifférent au bien, puisque ses actes, surtout quand il rend la justice, supposent la distinction du bien et du mal. Peut-il davantage rester indifférent au vrai! Non certes. Les conditions des sociétés modernes, au point de vue de la guerre, relèvent essentiellement de la science, et la nation qui se mettrait en dehors de la haute culture serait infailliblement vaincue et conquise. La beauté n’est que l’éclat du bien et du vrai, une civilisation complète ne saurait la négliger.
(Mélanges religieux et historiques, _Œuvre posthume_, 1904.)
L’HISTOIRE ET LE BIEN PUBLIC
L’homme sérieux ne se mêle d’une manière active aux affaires de son temps que s’il y est appelé par sa naissance ou par le vœu spontané de ses concitoyens. Il faut une grande présomption ou beaucoup de légèreté de conscience pour prendre, de gaieté de cœur, la responsabilité des choses humaines quand on n’y est pas obligé. Mais la réflexion spéculative n’implique pas la même témérité. Chacun, dans sa mesure, a pour devoir de songer au bien public et d’y pousser de toute sa force. Celui qui s’occupe des sciences historiques est particulièrement tenu à ce genre d’application. Car, bien que la connaissance du présent soit moins instructive que celle du passé, le présent est aussi une des faces de la réalité; il mérite d’être étudié. Laisser un pareil soin à ceux qu’on appelle «les hommes politiques» serait chose fâcheuse. L’homme politique est d’ordinaire un homme de parti et de passion. Il est très mal placé pour juger les ensembles, comparer les temps et les pays divers, saisir les mouvements à longue portée et prévoir l’avenir.
(Questions contemporaines, 1868.)
LA GUERRE
La force d’une société réside en deux choses: d’abord, la vertu populaire, ce grand réservoir de dévouement, de sacrifice, de force morale instinctive, que les races nobles portent en elles, comme un héritage de leurs ancêtres; en second lieu, l’instruction et le sérieux des classes supérieures. La guerre, dans les temps modernes, étant devenue un problème scientifique et moral, une affaire de dévouement et d’industrie savante, est en somme un bon critérium de ce que vaut une race. Les armées ne pouvant plus guère être que la levée en masse des nations, les frais qu’elles entraînent étant énormes, le principe des grandes nationalités fondées sur un réel patriotisme sera de plus en plus la loi du monde. Une nation sans élan, sans mobile élevé, sans affection pour son gouvernement, sera bien vite lassée de ce jeu terrible. Le perfectionnement des armes, d’un autre côté, étant devenu une des mille applications de la science, mettra de plus en plus la force entre les mains de la raison, qui maîtrise la matière et crée par l’instruction un peuple digne de servir l’esprit. La nation la plus scientifique, celle qui aura les meilleurs mécaniciens, les meilleurs chimistes, les corps officiels les moins routiniers et les moins jaloux, sera la mieux armée. La barbarie, c’est-à-dire la force brute, sans intelligence, est vaincue pour toujours. La victoire définitive sera au peuple le plus instruit et le plus moral, en entendant par moralité la capacité de sacrifice, l’amour du devoir.
(Questions contemporaines.)
LE DROIT DES PEUPLES
Du moment qu’on a rejeté le principe du droit divin des dynasties, il n’y a plus de solide que le principe du droit des peuples; or, les peuples n’ont d’existence qu’en tant qu’ils sont des groupes naturels formés par la communauté des intérêts. Au lieu de se haïr et de se contrarier, que les nations s’étudient les unes les autres, profitent tour à tour de leurs expériences. Les deux conditions essentielles du salut du monde moderne, les deux conditions qui feront (telle est ma ferme confiance) que la destinée de notre civilisation ne sera pas de disparaître, comme les civilisations de l’antiquité, après un éclat passager, sont, d’une part, la division de l’Europe en plusieurs États, garantie de sa liberté, et, d’autre part, cette profonde fraternité qui fait que les esprits des races les plus diverses s’entendent dans la grande unité de la science, de l’art, de la poésie, de la religion. C’est la Grèce, à la fois si puissante par la solidarité du génie et si divisée en politique, qui doit être notre modèle, et non cet empire romain qui fit périr la civilisation antique sous l’étreinte de son effrayante unité.
(Questions contemporaines.)
LA LIBERTÉ
Si la France n’est pas mûre pour la liberté, elle ne le sera jamais. L’éducation politique ne se fait point par le despotisme; un peuple qui a longtemps subi le système administratif s’y enfonce toujours de plus en plus. Je ne me fais pas d’illusion sur les inconvénients qu’entraînerait d’abord un régime qui, pour être bienfaisant, a besoin qu’on en sache longtemps attendre les conséquences; mais je crois pouvoir dire sans paradoxe que le mal qui résulte de la liberté vaut mieux en un sens que le bien qui résulte du régime administratif. Le bien n’est le bien que quand il sort de la conscience des individus; le bien imposé du dehors aboutit à la longue au mal suprême, qui est pour une nation la léthargie, le matérialisme vulgaire.
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On arrive ainsi de toutes parts à regarder la liberté comme la solution par excellence et comme le remède à presque tous les maux de notre temps. Bien des personnes se sont habituées, sur la foi de quelques sectaires, à croire que la liberté ne convient qu’aux époques où, personne n’étant sûr de posséder la vérité, aucune opinion n’a le droit de repousser les autres d’une manière absolue. C’est là une grave erreur. La liberté est en tout temps la base d’une société durable. D’une part, en effet, la vérité ne se démontre qu’à des auditeurs libres; d’une autre, la possibilité de mal faire est la condition essentielle du bien. Le monde moderne ne peut échapper au sort des civilisations antiques qu’en laissant à chacun le droit entier de faire valoir à sa guise le talent qu’il a reçu du maître. La dignité de l’homme est en raison de sa responsabilité. Que chacun tienne donc sa destinée entre ses mains; que la société prenne garde, en prévenant le mal, de rendre du même coup le bien impossible. Quand même il faudrait acheter de nouveau la liberté au prix de la barbarie, plusieurs pensent qu’elle ne serait pas trop chèrement achetée; car seule la liberté donne aux individus un motif de vivre, et seule elle empêche les nations de mourir.
(Questions contemporaines.)
LA TRADITION FRANÇAISE
Dans les voies nouvelles où est entré l’esprit européen depuis cent ans, la France cesserait de garder son rang, si elle s’en tenait à ses vieilles traditions de spirituelle légèreté. Admettons que la France soit aujourd’hui aussi spirituelle qu’elle l’était autrefois; il est bien sûr au moins que son genre d’esprit n’est pas aussi goûté. Ce n’est plus cet esprit qui fait la loi en Europe. Le groupe nombreux d’hommes intelligents qui travaillent avec ardeur et succès à tirer l’Angleterre de ses habitudes arriérées est tourné tout entier du côté de l’Allemagne. L’Italie, la Grèce, qui s’éveillent, ne vont pas à l’école de la France; elles vont à l’école de l’Allemagne. La Russie y est depuis cent ans et y reste. Or, c’est justement le privilège de la France de savoir se plier à tout et d’exceller même en ce qu’elle emprunte. La France, à l’heure qu’il est, est assez ignorante: elle croit qu’on lui dit des choses hardies quand on lui parle de choses élémentaires; mais, qu’on ne s’y trompe pas, demain, elle sera passée maîtresse. On dirait une femme qui d’abord vous écoute sans vous comprendre, puis tout à coup vous prouve par un mot juste, vif, profond, qu’elle a tout compris, et qu’en un moment elle a deviné ce qui vous a coûté de longs efforts. En une heure, la France peut ainsi réparer toutes ses fautes passées. Il y a dans le naïf étonnement que lui inspirent les nouvelles études quelque chose de si spirituel, qu’un pédant même en serait désarmé. Seulement, ne nous imaginons pas que, pour soutenir notre réputation, nous soyons obligés d’être superficiels. Nos pères ne l’étaient pas tant qu’on le dit; en tout cas, ils l’étaient sans effort. La légèreté a un premier charme; mais il n’y faut pas trop appuyer. Gardons-nous de ce que madame de Staël a quelque part appelé le pédantisme de la légèreté.