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Part 8

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La France est en train de dire comme votre Herwegh: «Assez d’amour comme cela; essayons maintenant de la haine.» Je ne la suivrai pas dans cette expérience nouvelle, où l’on peut, au reste, douter qu’elle réussisse; la résolution que la France tient le moins est celle de haïr. En tous cas, la vie est trop courte pour qu’il soit sage de perdre son temps et d’user sa force à un jeu si misérable. J’ai travaillé dans mon humble sphère à l’amitié de la France et de l’Allemagne; si c’est maintenant «le temps de cesser les baisers», comme dit l’Ecclésiaste, je me retire. Je ne conseillerai pas la haine, après avoir conseillé l’amour; je me tairai. Apre et orgueilleuse est cette vertu germanique, qui nous punit, comme Prométhée, de nos téméraires essais, de notre folle «philanthropie». Mais nous pouvons dire avec le grand vaincu: «Jupiter, malgré tout son orgueil, ferait bien d’être humble. Maintenant, puisqu’il est vainqueur, qu’il trône à son aise, se fiant au bruit de son tonnerre et secouant dans sa main son dard au souffle de feu. Tout cela ne le préservera pas un jour de tomber ignominieusement d’une chute horrible. Je le vois se créer lui-même son ennemi, monstre très difficile à combattre, qui trouvera une flamme supérieure à la foudre, un bruit supérieur au tonnerre. Vaincu alors, il comprendra par son expérience combien il est différent de régner ou de servir.»

Croyez, monsieur et illustre maître, à mes sentiments les plus élevés.

Paris, 15 septembre 1871.

(La Réforme intellectuelle et morale.)

LETTRE A M. MORIZ CARRIÈRE[14]

[14] Cette lettre inédite, à notre connaissance, est adressée à l’esthéticien allemand Moriz Carrière, descendant de réfugiés français, et auteur d’un ouvrage en six volumes sur _L’Art rattaché au développement de la civilisation et à l’idéal de l’humanité_. La lettre de Carrière parut dans le numéro d’avril 1888 de la _Deutsche Revue_, sous ce titre: _Devoirs civilisateurs de la France et de l’Allemagne. Une lettre de paix à Ernest Renan_; elle tient douze pages de la Revue. La réponse de Renan ne fut pas insérée.

Cher Monsieur.

Votre belle lettre, insérée dans la _Deutsche Revue_, m’a vivement touché. Il y a si longtemps que nous n’avions reçu d’Allemagne des paroles de paix et de sympathie! Quelques appels que j’avais adressés en ce sens, il y a quelques années, ne m’avaient valu que des réponses ironiques. Il est dans la nature du victorieux de croire la victoire éternelle et de rejeter sans les lire, les observations du vaincu. Cela nous rend d’autant plus précieuses, cher monsieur, les bonnes paroles que vous nous adressez. J’ai vingt fois dit ce que je dois à l’Allemagne. Avant comme après 1870, l’alliance de la France et de l’Allemagne a toujours été notre rêve. L’action commune des deux nations les plus éclairées du monde me paraît nécessaire à l’œuvre générale de l’humanité, et les forces réunies de ces deux grandes masses civilisées ne me semblent pas de trop pour résister à la haine des lumières qui a encore des foyers redoutables en certaines parties de l’Europe et repousser une jeune barbarie venue de l’Est, laquelle ne sera sans danger que si elle trouve toujours devant elle une Europe unie et ferme en ses principes libéraux. La grande culture dont l’Allemagne rationnelle a élevé le drapeau depuis 125 ans ne se suffit pas à elle-même; il y faut, j’en suis sûr, la collaboration de la France. L’état intellectuel et moral du monde n’a été si médiocre depuis 18 ou 20 ans que parce que l’accord de nos deux races qui est la condition du progrès humain a été profondément troublé. Bénie sera l’heure où cette grande rupture d’harmonie cessera. Vous semblez croire que cette heure est proche... puissiez-vous avoir raison! Voici pourtant quelques motifs pour lesquels nous hésitons encore à laisser un libre cours à notre joie.

Ce que nous croyons savoir de l’esprit libéral du nouvel empereur d’Allemagne et les hautes aspirations éclairées de la personne admirable qu’un sort privilégié lui a donné pour compagne serait bien de nature en effet à encourager les prévisions les plus optimistes. Si l’accession au trône de l’empereur Frédéric III se faisait dans les conditions ordinaires, si l’on pouvait croire que nous sommes à l’aurore d’un règne durable, croyez bien que nous n’attacherions pas d’importance à quelques paroles écrites d’avance, qui ne pouvaient manquer dans des déclarations officielles. Ce n’est point par des transformations subites, c’est par une marche lente, opérant sous la pression des nécessités du temps, que nous aurions espéré voir s’accomplir le programme de nos rêves. Huit, dix ans peut-être et de graves événements eussent été sans doute nécessaires pour convaincre l’Allemagne qu’elle n’a aucun intérêt à détenir un grand pays malgré lui. Dix ans sont bien peu de chose et toujours nous aurions compté sur l’action d’une pensée bienveillante, pacifique et compatissante, au cœur même de cette grande conscience allemande qui gouverne à l’heure qu’il est les intérêts les plus précieux de l’humanité.

Mais vous savez, cher monsieur, bâtir sur le terrain de telles illusions serait bâtir sur le sable. Le règne qui pour l’accomplissement de nos pieuses chimères devrait être du moins d’un quart de siècle sera peut-être de quelques semaines. Le règne d’un moment aura-t-il une influence durable sur le règne qui suivra, rien n’autorise à le croire. Nous craignons donc qu’il ne faille voir qu’un épisode douloureux dans le touchant spectacle qui tient l’Europe attentive. Nous nous bornons à dire: «_Sunt lacrimæ rerum et mentem mortalia tangunt._»

Quel serait, cher monsieur, l’ordre d’idées où il conviendrait d’entrer, si vraiment des changements dans la situation réciproque de l’Allemagne et de la France se laissaient entrevoir? Pour ceux qui, comme moi, jugent la question d’après un sentiment d’amour et de pitié pour les hommes bien plus que par les prétendues règles des diplomates, le problème est d’une extrême simplicité. Les motifs d’amour-propre et de vanité blessée sont dénués de sens pour une âme élevée; une seule voix reste perçante, dominante, supérieure aux mille considérations en sens contraire de la politique et de l’intérêt: c’est la voix de l’Alsace et de Metz, nous répétant à diverses reprises et d’une manière claire que c’est malgré elles qu’elles subissent le régime qui leur a été imposé par le traité de Francfort. La France a dépensé des flots de sang pour secourir des peuples envers lesquels elle n’avait nulle obligation, mais qu’elle envisageait comme injustement soumis à une domination contre laquelle ils protestaient. Comment voulez-vous qu’elle soit insensible quand de pareils cris de détresse lui sont adressés par des provinces sœurs qui, il y a quelques années, faisaient corps avec elle, et qui maintenant tendent les mains vers elle?

Remarquez bien que nous ne disons pas, comme beaucoup de patriotes peu philosophes: «l’Alsace appartient à la France, donc la France doit songer avant tout à la reprendre.» Non, l’Alsace n’appartient pas à la France, mais l’Alsace n’appartient pas non plus à l’Allemagne. L’Alsace appartient à elle-même. Notre devoir à nous autres Français est de lui rendre la disposition d’elle-même. Pour cela, une neutralisation provisoire est nécessaire. Si, au bout d’une telle épreuve, l’Alsace déclare qu’elle veut être Française, elle sera sûrement la bienvenue; si elle déclare qu’elle veut être Allemande, rien de mieux; si elle veut rester autonome ou s’adjoindre à la confédération helvétique, rien de mieux encore. Nous ne sommes obligés qu’à une seule chose, c’est que la violence qui a été infligée à une portion de nous-mêmes soit réparée, c’est que l’acte d’abandon que nous avons été obligés de faire dans un moment de nécessité absolue ne pèse pas sur nous comme un reproche sanglant. Des naufragés qui n’avaient plus qu’un radeau pour se sauver ont été obligés de laisser une partie de leurs compagnons sur un îlot désert; leur premier devoir n’est-il pas de songer avant tout aux camarades qu’ils ont été obligés d’abandonner?

Ce qui fait la nationalité moderne, ce n’est ni la langue, ni la race, ni la religion, ni même l’histoire, c’est la volonté de vivre ensemble, prouvée par des actes suivis. Nous croyons le développement de la civilisation compromis si les nationalités s’arrogent le privilège des dynasties, si les nations peuvent, comme autrefois les dynasties, s’adjuger, sans les consulter, [les peuples] sur lesquels elles croient avoir des droits. Il est aussi mal de persécuter un pays dans sa langue et dans ses sympathies nationales que dans sa religion. La méconnaissance de ce principe entraînera, nous le croyons, des malheurs incalculables.

La figure du monde passe si vite que ce qui paraissait à un certain jour impossible peut bien vite après devenir un principe secourable et accepté de tous. Votre lettre d’un caractère si élevé prouve que la grande conscience allemande du temps de Herder et de Gœthe vit encore. Vous avez raison de croire que beaucoup d’âmes dans le monde, désabusées sur bien des choses, n’ont plus qu’un désir, celui de voir consolidée après elles cette œuvre de la raison humaine, fruit de tant de larmes, et que tant de passions aveugles menacent en sens opposés. Les vrais croyants de notre siècle entrevoyaient comme une chance hautement favorable à leurs vœux que, pendant des années, deux créatures excellentes, assujetties autant que l’on voudra aux exigences nationales, mais en communion générale avec le bien général de l’humanité, eussent présidé aux destinées du premier empire du monde. _Dis aliter visum._ Vous nous assurez que, malgré tout, il faut espérer en l’avenir. Puissiez-vous avoir raison! Croyez, en tout cas, que nous avons été profondément émus de vos bonnes paroles. Ce brin d’olivier, nous arrivant par-dessus les eaux du déluge, nous a fort réjouis dans notre arche, d’où, je vous assure, il nous tarde bien de sortir. Croyez à mes sentiments les plus distingués et les plus dévoués[15].

[15] Cette lettre est datée du 28 mars 1888. Il est à présumer que Renan en avait eu connaissance à l’avance.

E. RENAN.

GUERRE DE 1870

DE LA CONVOCATION D’UNE ASSEMBLÉE PENDANT LE SIÈGE

Profondément convaincu de ce principe qu’une force organisée et disciplinée l’emporte toujours sur une force non organisée et indisciplinée, je n’eus jamais d’espoir dans les efforts tentés pour continuer la lutte après le 4 septembre. Au mois de novembre, j’insérai dans le _Journal des Débats_ les trois articles que voici[16]:

[16] On a extrait les passages les plus caractéristiques de ces trois articles.

10 NOVEMBRE 1870.

L’étrange situation où nous sommes a cela de particulier que la volonté de la France est devenue tout à fait obscure, et que l’unité même de la conscience française est gravement mise en péril. Le gouvernement de la défense nationale, sorti d’une révolution qui, comme la plupart des révolutions et des coups d’État, fut une erreur politique, n’a jamais été, à beaucoup près, aussi pleinement accepté que les gouvernements issus des révolutions de 1830 et de 1848. Les portions conservatrices du pays n’y ont adhéré qu’à demi; les partis dits avancés l’ont à peine reconnu; l’Ouest, le Midi ont montré un esprit d’indépendance qui n’a surpris que les observateurs inattentifs; à l’heure qu’il est, Lyon, Marseille, Bordeaux sont des communes révolutionnaires, admettant à peine avec le gouvernement de Paris un lien fédéral. Cela devait être. Composé uniquement de membres de la députation parisienne et de personnes appartenant au parti républicain, le gouvernement de la défense nationale ne pouvait avoir la prétention d’être la large expression de la France entière; il aurait fallu pour cela que, dès son premier jour, il eût admis parmi ses membres des députés de province et qu’il eût groupé autour de lui les hommes éminents de tous les partis. Ce gouvernement, qui, malgré le défaut de son origine, compte dans son sein tant de personnes sages, courageuses et dignes d’estime, avoue, du reste, son vice fondamental avec une franchise qui l’honore: «Le lendemain du jour où le gouvernement impérial s’est abîmé, les hommes que la nécessité a investis du pouvoir ont proposé la paix, et, pour en régler les conditions, ils ont proposé une trêve indispensable à la constitution d’une représentation nationale. Désireux avant tout de s’effacer devant les mandataires du pays et d’arriver par eux à une paix honorable, ils ont voulu que la France pût réunir ses députés pour délibérer sur la paix; ils ont cherché les combinaisons pouvant permettre à la France d’exprimer sa volonté.»

Ainsi parle avec une haute raison M. Jules Favre. Ajoutons que ce gouvernement, si partiel, si incomplètement accepté, a le pire défaut que puisse avoir un gouvernement: il ne communique pas avec les pays qu’il gouverne. La fausse situation du pouvoir établi à l’Hôtel-de-Ville se montre ici dans tout son jour. Dominé par les nécessités de son origine toute parisienne, il n’a pas osé quitter Paris au moment de l’investissement, ainsi que la logique l’aurait voulu. Il est tout à fait contre nature que le gouvernement central d’un grand pays soit assiégé. Trop sensé pour ne pas voir ce qu’une telle situation avait de faible, le gouvernement de la défense nationale a tâché avec beaucoup de bonne foi de procurer la réunion d’une assemblée investie des pleins pouvoirs du pays.

Une idée paraît avoir préoccupé le gouvernement et une partie du public, c’est que, pour la réunion d’une telle assemblée, un armistice était nécessaire. De là ces tentatives de Ferrières, noblement conçues et noblement racontées; de là ces essais des puissances neutres provoqués et secondés avec tant de patriotisme et d’élévation d’âme par M. Thiers. Toute espérance de voir conclure un pareil arrangement semble perdue; mais il est permis de se demander si l’on ne s’était pas exagéré la nécessité de la convention militaire qu’on a poursuivie avec tant de suite et d’insistance. Fallait-il réellement, pour réunir une assemblée nationale, la permission de l’ennemi? N’y avait-il pas, au contraire, quelque chose de profondément inconstitutionnel, quelque chose de très humiliant et qui même viciait le fond de l’acte électoral, à exécuter l’opération essentielle de la vie politique de la nation grâce à une cédule délivrée par l’ennemi et sous sa surveillance? Les difficultés soulevées par la Prusse à propos du vote en certaines portions du territoire envahi, qu’elle prétend garder après la paix, avaient quelque chose d’assez conséquent. Il n’est pas naturel qu’un acte de haute hostilité contre la Prusse s’accomplisse sous les yeux d’une sentinelle prussienne. C’est malgré la Prusse et non avec l’agrément de la Prusse que l’Alsace et la Lorraine doivent choisir leurs délégués. Ce choix sera sans aucun doute une protestation contre les projets hautement annoncés par le parti allemand exalté; une telle protestation n’aurait pas toute sa force si elle avait lieu par suite d’une concession gracieuse de l’ennemi.

Un formalisme méticuleux a pu seul nous faire croire qu’une très sérieuse représentation de la volonté nationale ne pouvait se faire sans que l’ennemi s’y prêtât. L’histoire nous montre au contraire les vrais représentants d’un esprit national naissant sous la pression de l’ennemi. Assurément, pour que les opérations électorales pussent avoir lieu avec les formalités ordinaires, il faudrait que, dans les parties envahies du territoire, le gouvernement prussien y consentît. Ces formalités ont quelque chose de solennel; un acte public de haute liberté et même de souveraineté ne saurait être accompli en présence de l’ennemi. Mais, dans un moment de suprême nécessité, les formes peuvent être simplifiées. Il faut songer que les trois quarts de la France n’ont pas été atteints par les armées allemandes. Dans ces régions, les élections pourraient se faire selon les règles accoutumées. Dans les départements envahis même, un grand nombre de communes pourraient procéder à des scrutins réguliers. Restent les pays écrasés par les armées étrangères et où tout acte de vie politique est impossible. Dans ces pays, l’opinion publique devrait se faire jour d’une façon irrégulière, mais qui n’en serait peut-être que plus sincère, surtout si l’opération se faisait très rapidement. Il n’est pas admissible que la France se prive d’une fonction essentielle de sa vie nationale, parce qu’elle ne peut l’accomplir avec l’appareil ordinaire et d’une manière uniforme dans toutes les parties du territoire.

La difficulté serait grande si l’on voulait former de la sorte une assemblée de sept ou huit cents membres au scrutin de liste. Une telle élection exigerait un état calme, un pays libre. L’ennemi nous accordât-il toutes les facilités possibles, le gouvernement prussien voulût-il bien s’interdire toute ingérence dans les opérations de scrutin, on peut trouver qu’une élection ainsi accomplie serait sans dignité et sans légitimité. Mais ce n’est pas une assemblée nombreuse qu’il nous faut, à l’heure présente; ce qu’il nous faut, c’est une délégation exécutive des départements, délégation rapidement formée et promptement rassemblée à Tours ou dans une ville derrière la Loire. Ce qu’il faut, c’est que chaque département, dans huit ou dix jours, ait fait choix d’un délégué muni de ses pleins pouvoirs. Ces délégués, joints aux membres de la fraction du gouvernement résidant à Tours, formeraient une réunion d’une centaine de personnes. Cette réunion se mettrait en rapport, autant qu’il serait possible, avec le gouvernement de Paris; elle serait investie de tous les droits de la souveraineté nationale; elle déciderait de la continuation de la guerre ou de la conclusion de la paix. En recevant ses ordres et en les exécutant, nous aurions la certitude d’accomplir un devoir et de nous conformer à la volonté de la France, soit qu’elle nous commandât de nous imposer de nouveaux sacrifices, soit qu’elle nous enjoignît de subir pour elle une cruelle humiliation.

Si l’heure de la paix est venue, un tel gouvernement pourrait la conclure. Nous doutons que le gouvernement de Paris le puisse. On porte toujours les attaches de son point de départ. Un gouvernement qui doit compter sans cesse avec les journaux et les clubs, un gouvernement fondé sur la popularité et obligé de ménager les erreurs qu’impliquent presque toujours les opinions tranchées, ne peut manquer de faire des fautes. Le gouvernement de la défense nationale a su traverser des moments fort difficiles; mais il n’a pu se défendre d’afficher un programme conforme à ce ton d’assurance, de fierté, de déclamation qu’aime le peuple. Il a dit imprudemment: «Pas un pouce de notre territoire, pas une pierre de nos forteresses.» Or de très bons patriotes, qui ne consentiraient jamais à condamner des millions de Français à un sort qui leur répugne, peuvent accepter un système de neutralisation où le droit des populations soit suffisamment garanti. Le gouvernement de la défense nationale, en outre, a fait comme tous les gouvernements mis en présence d’une grande fièvre populaire: le plus innocemment du monde, il a contribué à nourrir des illusions; il a pactisé avec certaines erreurs du public. Aujourd’hui, cela lui coupe à peu près la retraite. Nous doutons qu’il puisse être le gouvernement de la paix. Le péché originel de toute institution démocratique, ce sont les sacrifices qu’on est obligé de faire à l’esprit superficiel de la foule. Comment détruire des espérances qu’on a entretenues, déclarer sans issue une situation qu’on a laissé croire brillante ou assez bonne? Ajoutons qu’un gouvernement qui ne représente que très imparfaitement la France, un gouvernement assiégé et dont les communications sont coupées avec le pays, ne peut guère traiter pour le pays. Si Paris doit se rendre, il faut que la capitulation lui soit commandée. Si la guerre doit être continuée, il est plus nécessaire encore que nous sachions si la prolongation de la lutte est voulue par le pays entier, et si nous ne lui imposons pas une épreuve au-dessus de ses forces.

On arrive ainsi par toutes les voies à reconnaître la nécessité de constituer une délégation provinciale, dépositaire de la souveraineté de la France, et qui puisse être réunie sans qu’on ait à demander aucune permission à l’ennemi. Il est fâcheux que cette délégation ne se soit pas formée spontanément. Si la France avait eu des états provinciaux ou des conseils généraux sérieux et capables de grande politique qui eussent constitué cette délégation, combien nous serions près du salut! Un scrutin rapide, et, partout où le scrutin n’est pas possible, une interprétation sagace de l’opinion publique, faite par les citoyens les plus estimés et les plus éclairés, voilà la planche de salut. Le noyau de la délégation, une fois formé par les élus des scrutins réguliers, jugerait les nominations moins régulières et au besoin y suppléerait. L’impartialité serait facile dans les terribles circonstances où nous sommes, surtout si l’on songe qu’une telle délégation aurait un caractère essentiellement temporaire, qu’elle ne traiterait aucune question de politique engageant l’avenir, que ses pouvoirs cesseraient au moment de l’évacuation du territoire, par la nomination régulière d’une constituante.

L’unité de la France est menacée; la tête, le cœur ne renvoient plus, ne reçoivent plus la vie. Défendons de toutes nos forces cette grande conscience française qui a été un si bel instrument de civilisation, et qui menace de s’éteindre. Défendons-la par une résistance énergique qui, même vaincue, sera notre sauvegarde dans l’avenir; défendons-la aussi en maintenant l’entente et la solidarité des parties de la nation. Que le gouvernement invite par un décret chaque département à faire sa délégation dans le plus bref délai, qu’il indique le lieu de la réunion, et la France aura une représentation centrale, sans avoir la honte de la devoir à une concession de l’ennemi. Ajoutons que peut-être elle n’en aura jamais eu de meilleure. Le mandat sera trop triste pour que personne ait le courage de le briguer; les circonstances sont trop solennelles pour laisser une place aux petites intrigues et aux chétives récriminations.

13 NOVEMBRE 1870

... C’est là, dira-t-on, une assemblée de notables, quelque chose d’aristocratique, de peu conforme à notre jalouse et soupçonneuse démocratie. Il est vrai; mais faisons trêve pour un moment à ces mesquines préoccupations. Quand nous serons sortis de l’abîme, nous reprendrons ces questions; maintenant, sauvons-nous. Un pays ne se sauve que par des actes de foi et de confiance en l’intelligence et en la vertu de quelques citoyens. Laissez le petit nombre des vrais aristocrates qui existe encore vous tirer de la détresse où vous êtes; puis vous vous vengerez d’eux en les excluant de vos chambres, de vos conseils électifs. Il faut, au moment présent, des hommes d’élite par l’esprit et le cœur. Ces hommes ne réclament de privilège qu’au moment du péril; qu’on souffre ce privilège-là. La réunion qu’il s’agit de former aura pour mission de traiter avec un gouvernement essentiellement aristocratique, qui admet hautement la valeur de la supériorité de naissance et de la supériorité du savoir; acceptez pour un moment l’esprit de votre adversaire; vous prendrez ensuite votre revanche à loisir.