Part 15
La réponse tant attendue était enfin arrivée. Avec quelle angoisse délirante il avait déchiré l’enveloppe.
Et voilà que tout s’était brusquement écroulé: c’était un refus, définitif, inexorable. On lui défendait même d’écrire d’autres lettres...
Que faire, maintenant? A quoi bon travailler, puisqu’il n’y avait plus rien à attendre, puisque le retour au pays était désormais inutile?
C’était un pacte signé avec la Légion, pour les années de jeunesse qui lui restaient, un pacte avec cette terre d’Afrique âpre et menaçante qu’il ne comprenait pas, qui l’effrayait.
*
* *
La nuit sans lune était obscure et le désert dormait dans la lueur indécise des grandes étoiles.
Un silence absolu pesait sur le hameau et sur la plaine et, au loin, les montagnes s’estompaient dans l’ombre.
Müller, son fusil sur l’épaule, marchait par habitude, le long de la muraille.
Il songeait.
Depuis qu’il n’espérait plus, il avait conscience de toute la monotonie et de l’inutilité de son métier de mercenaire. Pourtant il rejetait avec horreur l’idée de rentrer dans la vie civile. Il lui semblait que c’était se replonger dans la honte et la constante humiliation des années écoulées...
Et, peu à peu, Müller sentit le vide se faire en lui et autour de lui.
Il perçut que tout lui était devenu égal, qu’il ne désirait plus rien.
Seul un immense besoin d’oubli et de repos lui restait.
Dans l’ombre et le silence, ce besoin s’exalta dès lors.
Et une idée lui vint, très simple, très claire: puisque sa vie était gâchée, puisque, dès les premiers pas, il s’était senti écrasé, puisque les hommes le reniaient, à quoi bon s’obstiner?
Mourir. Il répéta le mot, tout bas, et il lui fut d’une infinie douceur.
Il s’arrêta, s’appuyant contre le mur. Un grand calme s’était fait en lui. Il ne s’attendrit pas sur lui-même, très simple et très sincère, comme il avait toujours été, dans sa détresse et dans son fol espoir des derniers mois.
Cela valait mieux ainsi. Il devait faire cela. Tout doucement, il posa la crosse de son fusil à terre, le canon contre sa poitrine. Puis, calmement, soigneusement, il chercha, de la pointe de sa baïonnette, la détente.
Le coup résonna, sec, froid, sans écho, dans le désert vide.
Müller, lentement, glissa le long du mur, s’affaissant.
*
* *
Le jour se levait. Tournant le dos aux quelques petites tombes perdues dans le sable rose, les légionnaires rentraient à la redoute, rapportant le brancard des morts.
Sérieux, leurs visages bronzés et maigres, coupés de moustaches blondes, célaient toutes les tristesses cachées, toutes les tares et tous les deuils qui les avaient amenés là et qu’avait évoqués la mort du petit Müller.
Le groupe silencieux des mercenaires en tenue sombre s’éloigna dans la gloire dorée du matin, tournant le coin des remparts lépreux, et le jour limpide d’automne acheva de se lever sur le désert pierreux et sur le tertre rouge qui marquait la place du légionnaire.
LE MIROIR
Le mokhazni Mohammed, de la tribu des Derraga-Cheraga de Géryville, est un grand bédouin souple et fort, aux larges épaules, avec des muscles saillants se dessinant vigoureusement sous la peau bronzée du cou et de la poitrine. Son visage est parfait de beauté mâle, aux traits secs, fermes, virilisés encore par la barbe noire et les épais sourcils arqués ombrant les yeux roux bien fendus et allongés.
Il porte avec une grâce négligente une chemise et une gandoura blanches toujours ouvertes sur la gorge et la poitrine, le long burnous bleu du makhzen et le voile blanc retenu sur le front par des cordelettes fauves enroulées à la diable. D’instinct, sans les chercher, il trouve des attitudes nobles, et, sous sa tenue de pauvre mercenaire du Sud, il a aussi grand air qu’un caïd ou qu’un agha.
Rieur, avec une gaîté audacieuse, une insouciance superbe et des colères terribles qui passent très vite, Mohammed est le boute-en-train et le «goual», le chanteur de mélopées du détachement.
Il est surtout très fier de son adresse à cheval, et, dès qu’il voit devant lui l’espace large et libre d’une plaine, ses yeux s’allument et ses narines fines frémissent, tandis que sa main longue et sèche, qu’aucun travail grossier n’a déformée, tourmente la bride. Pourtant, au repos, Mohammed est très grave, silencieux et ne sourit pas.
Un jour calme d’hiver, dans l’ennui et l’inaction du Ramadhan, j’errais sur la dune basse dominant la vallée pierreuse. Je vis Mohammed assis, le dos contre le mur croulant du vieux bureau arabe. Je m’arrêtai pour ne pas être remarquée, car le mokhazni était occupé à quelque chose de très insolite.
Il avait tiré de sa poche un miroir d’un sou, une petite glace ronde à monture d’étain, et il se contemplait attentivement, sérieusement. Cela dura longtemps ainsi, comme si le bédouin était fasciné par sa propre image. Et cette coquetterie subite cadrait étrangement mal avec la beauté mâle et le grand air sérieux du soldat.
A quoi pensait-il, en se regardant dans son miroir d’écolier? Que pouvait éprouver son âme fruste, née dans les solitudes vastes, dans la plus rude et la plus primitive des vies, celle des chameliers nomades?
Mohammed finit par serrer son miroir, puis il croisa les bras, s’étira, et sourit.
LA FOGGARA
Après quelques mois passés à Saïda, où il avait fait son école de soldat, Weiss avait été versé dans une compagnie qui partait pour le Sud-Oranais.
On se battait là-bas, c’était la guerre, la vie de camps, tout l’imprévu de ce pays lointain qui l’attirait, et Weiss était parti, joyeux.
Pourtant, dans les masures grises de la redoute de Béni-Ounif où sa compagnie s’était immobilisée pour des mois, dans ce décor dont il n’avait d’abord perçu que l’immense désolation, Weiss, l’enfant des prairies vertes et des bois de l’Alsace, s’était senti dépaysé, oppressé.
Les premiers temps, ç’avait été une sorte de cauchemar lourd, et il avait cru à une désillusion.
Il s’était même laissé entraîner par les camarades à de longues beuveries dans les salles tumultueuses des «cantines», au village.
Sous une gaîté d’emprunt, il cherchait à oublier son morne ennui et passait ses soirées au «Retour de Béchar», à «l’Étoile du Sud», à la «Mère du Soldat», avec des tablées de légionnaires ivres...
Puis, un immense dégoût l’avait isolé. Il préférait errer, seul, dans le bled désert.
Peu à peu, il avait discerné la splendeur des horizons de feu, les caprices sans cesse changeants de la lumière sur le sol pierreux et rougeâtre, sur les montagnes arides.
Il avait senti l’ineffable silence, la paix mélancolique et profonde de cette terre immuable, et cela lui avait suffi.
Weiss aimait maintenant ce Sud-Oranais où il avait tant souffert, aux premiers jours de dépaysement et de détresse...
Le légionnaire suivit le lit de l’oued desséché, contournant les murailles caduques du ksar.
Des lueurs roses glissaient entre les troncs fuselés des dattiers, magnifiant les vieilles ruines en terre, accumulées en un désordre charmant.
Dans un bas-fond ombreux, sous les frondaisons bleuâtres, s’ouvrait une _foggara_, une de ces étranges fontaines souterraines des ksour du sud-ouest. On y descendait par quelques hautes marches en _toub_. En bas, c’était un ruisseau clair sortant du sol spongieux et qui, serti de fougères graciles, se perdait dans l’ombre éternelle et le mystère d’une galerie étroite.
Weiss s’assit sur une roche éboulée et ralluma sa vieille pipe d’écume.
Il était calme. Cette sérénité des choses, dans la gloire du jour finissant, suffisait à son bonheur.
Une silhouette de femme surgit, furtive, de l’ombre de la _foggara_. Grande, svelte, superbement drapée dans ses haillons bleus, elle montait, courbée sous le poids d’une peau de bouc ruisselante.
Elle n’avait pas aperçu Weiss et, pendant un instant, il put contempler son visage presque enfantin encore, d’un ovale parfait. De longs yeux roux éclairaient sa carnation bronzée et le pli voluptueux de ses lèvres adoucissait ce que ce masque obscur eût pu avoir de trop farouche.
Mais elle vit le _roumi_ et, avec un sursaut de frayeur, ramena vivement son voile, cachant ses traits. Elle s’enfuit presque.
Weiss, que sa culture antérieure avait élevé au-dessus de tous les barbares préjugés de race, recherchait la société des indigènes. Leur simplicité grave, leur sociabilité rapidement affectueuse, lui plaisaient, et il aimait passer les veillées d’été, à demi couché sur les nattes des cafés maures, s’essayant à parler arabe, en écoutant les longues mélopées traînantes et mélancoliques des nomades. Ses camarades préférés étaient des tirailleurs, des spahis ou les _mokhazni_, cavaliers irréguliers au service du bureau arabe.
Pour ramener la jeune femme, Weiss lui cria doucement, dans son arabe imparfait:
--N’aie pas peur, ma sœur, je ne te ferai pas de mal.
Mais elle ne se retourna pas.
Les jours suivants, Weiss retourna à la _foggara_, évitant, discret, d’effrayer par trop d’insistance la bédouine qui se voilait à son approche.
Dans sa grande solitude, le légionnaire se grisa bientôt de cette idylle à peine ébauchée.
Un soir, les attaches en fibres de palmier de la peau de bouc cassèrent et elle tomba.
La bédouine essayait vainement de couper les nœuds, avec une pierre tranchante, pour réparer son outre.
En silence, sans qu’elle s’en défendît, Weiss l’aida. Debout, voilée, elle attendit sans un mot que le soldat eût fini. Quand il souleva l’outre, elle tendit les épaules, reprit son lourd fardeau, et partit, avec ce seul mot de gratitude: _sahha_! (merci).
Le lendemain, il la salua, et elle lui répondit, se découvrant un peu le visage qu’éclaira un demi-sourire discret.
Peu à peu, elle s’accoutuma à retrouver, tous les soirs, près de la _foggara_, le soldat roumi, si jeune et si doux, avec son visage régulier et pâle sous le hâle et ses grands yeux gris, qui ne l’effrayaient plus.
Ils se parlèrent.
Elle s’appelait Emmbarka (la bénie) et était mariée à un mokhazni qu’on avait envoyé en détachement à Ben-Zireg, dans le sud-ouest.
Elle gardait la tente, au douar du makhzen, seule avec sa vieille mère.
Weiss lui dit qu’il aimait les musulmans, qu’il en faisait sa société, de préférence aux Européens et qu’il ne leur voulait pas de mal.
Emmbarka lui conta les tristesses de sa dure vie errante.
Elle était des _Amour_, une tribu nomade du cercle d’Aïn-Sefra et, quand son mari s’était engagé au makhzen de Djenan-ed-Dar, elle avait dû le suivre, dans le dénuement et l’insécurité des camps, en _plein pays de poudre_, sillonné de _djiouch_ pillards.
Il y avait à peine quelques mois qu’on l’avait mariée et, depuis lors, elle avait à peine vu Abdelkader ould Hamza, son mari, un tout jeune mokhazni que la guerre lui prenait sans cesse. Elle le connaissait à peine et ne pouvait l’aimer...
*
* *
Les jours s’écoulaient, monotones et berceurs. Weiss attendait avec impatience les quelques heures de liberté du soir, et l’entrevue furtive de l’Amourienne, dans l’ombre fraîche de la palmeraie.
Il aimait Emmbarka et la désirait avec toute l’ardeur de sa jeunesse. Les débauches obligées de la vie d’étudiant l’avaient à peine effleuré. Puis, très vite, il avait été jeté là, dans la dure et complète abstinence, pour des mois.
Pour lui, cette femme, en harmonie parfaite avec ce décor saharien qu’il aimait, était presque une vision irréelle, une sorte d’incarnation de ce charme puissant du désert qui l’avait pris à jamais...
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TABLE
Préface 5
Obscurité
Le Mage 27 Le Moghrebin 31 La main 35 L’écriture de sable 39 L’Enlumineur sacré 44 Le Magicien 48 Le Meddah 55 La Derouicha 67 Le Taleb 75 Le Marabout 81
Femmes
Le portrait de l’Ouled-Naïl 91 Fiancée 98 Taalith 107 Pleurs d’amandiers 113
Nomades
Campement 121 Mériéma 130
Fellah
Veillée de Ramadhan 135 Fellah 139 Veste bleue 164
En marge
Cheminot 175 Criminel 181 Hauser le Trave 191 Prisonniers sur la route 199 Ilotes du Sud 203 Les Enjôlés 207 Dans le sentier de Dieu 212
Au village
L’arrivée du colon 223 Exploits indigènes 230
Dans la Légion
Le Russe 239 Cœur faible 260
Frères de rencontre
L’ami 269 M’tourni 283
Partir
La Rivale 295
Divagations
Notes au crayon 303 Cérès 310
Fragments et variantes
Hauser le Trave 319 Cœur faible 322 Le Miroir 330 La Foggara 332
Poitiers.--Société Française d’Imprimerie.