Part 14
Le Vagabond et son aimée sortirent sur la route, où personne ne passait. Ils se tenaient par la main et ils souriaient dans la nuit.
Ils ne parlèrent pas, car ils se comprenaient mieux en silence.
Lentement, ils remontèrent les pentes du Sahel, tandis que la lune tardive émergeait des bois d’eucalyptus, sur les premières ondulations basses de la Mitidja.
Ils s’assirent sur une pierre.
Une lueur bleue coula sur la campagne nocturne et des aigrettes d’argent tremblèrent sur les branches humides.
Longtemps, le Vagabond regarda la route, la route large et blanche qui s’en allait au loin.
_C’était la route du Sud._
Dans l’âme soudain réveillée du Vagabond, un monde de souvenirs s’agitait.
Il ferma les yeux pour chasser ces visions. Il crispa sa main sur celle de l’aimée.
Mais, malgré lui, il rouvrit les yeux.
Son désir ancien de la vieille maîtresse tyrannique, ivre de soleil, le reprenait.
De nouveau, il était à elle, de toutes les fibres de son être.
Une dernière fois, en se levant, il jeta un long regard à la route: il s’était promis à elle.
... Ils rentrèrent dans l’ombre vivante de leur jardin et ils se couchèrent en silence sous un grand camphrier.
Au-dessus de leurs têtes, l’arbre de Judée étendit ses bras chargés de fleurs roses qui semblaient violettes, dans la nuit bleue.
Le Vagabond regarda son aimée, près de lui.
Elle n’était plus qu’une vision vaporeuse, inconsistante, qui allait se dissiper dans la clarté lunaire.
L’image de l’aimée était vague, à peine distincte, très lointaine. Alors, le Vagabond, qui l’aimait toujours, comprit qu’il allait partir à l’aube, et son cœur se serra.
Il prit l’une des grandes fleurs en chair du camphrier odorant et la baisa pour y étouffer un sanglot.
*
* *
Le grand soleil rouge s’était abîmé dans un océan de sang, derrière la ligne noire de l’horizon.
Très vite, le jour s’éteignit, et le désert de pierre se noya en des transparences froides.
En un coin de la plaine, quelques feux s’allumèrent.
Des nomades armés de fusils agitèrent leurs longues draperies blanches autour des flammes claires.
Un cheval entravé hennit.
Un homme accroupi à terre, la tête renversée, les yeux clos, comme en rêve, chanta une cantilène ancienne où le mot _amour_ alternait avec le mot _mort_...
Puis, tout se tut, dans l’immensité muette.
*
* *
Près d’un feu à demi éteint, le Vagabond était couché, roulé dans son burnous.
La tête appuyée sur son bras replié, les membres las, il s’abandonnait à la douceur infinie de s’endormir seul, inconnu parmi des hommes simples et rudes, à même la terre, la bonne terre berceuse, en un coin de désert qui n’avait pas de nom et où il ne reviendrait jamais.
Aïn-Taga, avril 1904.
DIVAGATIONS
NOTES AU CRAYON
Un droit que bien peu d’intellectuels se soucient de revendiquer, c’est le droit à l’errance, au _vagabondage_.
Et pourtant, le _vagabondage_, c’est l’affranchissement, et la vie le long des routes, c’est la liberté.
Rompre un jour bravement toutes les entraves dont la vie moderne et la faiblesse de notre cœur, sous prétexte de liberté, ont chargé notre geste, s’armer du bâton et de la besace symboliques, et _s’en aller_!
Pour qui connaît la valeur et aussi la délectable saveur de la solitaire liberté (car on n’est libre que tant qu’on est seul), l’acte de s’en aller est le plus courageux et le plus beau.
Égoïste bonheur, peut-être. Mais c’est le bonheur, pour qui sait le goûter.
Être seul, être _pauvre de besoins_, être ignoré, étranger et chez soi partout, et marcher, solitaire et grand, à la conquête du monde.
Le cheminot solide, assis sur le bord de la route, et qui contemple l’horizon libre, ouvert devant lui, n’est-il pas le maître absolu des terres, des eaux et même des cieux?
Quel châtelain peut rivaliser avec lui en puissance et en opulence?
Son fief n’a pas de limites, et son empire pas de loi.
Aucun servage n’avilit son allure, aucun labeur ne courbe son échine vers la terre qu’il possède et qui se donne à lui, toute, en bonté et en beauté.
* * * * *
Le paria, dans notre société moderne, c’est le nomade, le vagabond, «sans domicile ni résidence connus».
En ajoutant ces quelques mots au nom d’un irrégulier quelconque, les hommes d’ordre et de loi croient le flétrir à jamais.
Avoir un domicile, une famille, une propriété ou une fonction publique, des moyens d’existence définis, être enfin un rouage appréciable de la machine sociale, autant de choses qui semblent nécessaires, indispensables presque à l’immense majorité des hommes, même aux intellectuels, même à ceux qui se croient le plus affranchis.
Cependant, tout cela n’est que la forme variée de l’esclavage auquel nous astreint le contact avec nos semblables, surtout un contact réglé et continuel.
J’ai toujours écouté avec admiration, sans envie, les récits de braves gens ayant vécu des vingt et trente ans dans le même quartier, voire dans la même maison, qui n’ont jamais quitté leur ville natale.
* * * * *
Ne pas éprouver le torturant besoin de savoir et de voir ce qu’il y a là-bas, au delà de la mystérieuse muraille bleue de l’horizon... Ne pas sentir l’oppression déprimante de la monotonie des décors... Regarder la route qui s’en va toute blanche, vers les lointains inconnus, sans ressentir l’impérieux besoin de se donner à elle, de la suivre docilement, à travers les monts et les vallées, tout ce besoin peureux d’immobilité, ressemble à la résignation inconscience de la bête, que la servitude abrutit, et qui tend le cou vers le harnais.
* * * * *
A toute propriété, il y a des bornes. A toute puissance, il y a des lois. Or, le cheminot possède toute la vaste terre dont les limites sont l’horizon irréel, et son empire est intangible, car il le gouverne et en jouit en esprit.
C’est fini: plus d’illusions nouvelles, ni de mystères charmeurs, ni de bonheur dans l’avenir... Il n’y a que la paix des doutes justifiés et réalisés, la brume du désespoir dans mon cœur meurtri. Combien peu j’ai vécu et combien j’ai souffert! L’espérance lumineuse, la jeunesse, le bonheur, tout est fini... j’en ai fait mon deuil... tout est enterré et ne ressuscitera plus!
J’ai cru à la fraternité des hommes, mais au jour noir de l’infortune, je n’ai pu distinguer mes frères de mes ennemis. Je désirais pour les hommes la vérité et la liberté... mais le monde est resté le même monde d’esclaves imbéciles. Par la flamme et la vérité de mes discours accusateurs je rêvais de lutter sans trêve contre le mal... Mais dans le temple de la vérité, dans le temple sacré de la pensée, je ne trouve que l’orgie des hypocrites.
L’amour pour un instant, l’amour jeu et distraction dans l’ennui, l’amour, ivresse du sang et nom de l’âme, l’amour--cauchemar de malade, non, je ne regrette pas cet amour-là!
Ce n’est pas lui que je rêvais en mes nuits d’insomnie... Non, c’était l’amour pur et vrai dont l’image sublime me hantait!
Pauvre comme une mendiante, menteuse comme une esclave, vêtue de loques éclatantes, la vie n’est belle que de loin et n’attire que vue de loin.
Mais, dès que tu y prêtes attention, dès que tu la rencontres face à face, tu en comprends le mensonge... Tu vois que sa majesté n’est qu’illusion sous ses fausses dorures et que sa beauté est artificielle comme celle d’une prostituée fardée...
Ami, comment, n’étant point revêtu des habits de fête, es-tu entré ici?
(L’ÉVANGILE)
Ton cœur ardent et sensitif, torturé et martyrisé dans les ténèbres de l’orage, aspire à la félicité du bonheur universel et croit y voir son propre bonheur.
Mais, ô ami, les saintes envolées de l’âme sont inutiles: dans l’arène ensanglantée de la vie il y a assez d’espace pour le marché de l’avidité, mais il n’en est point pour le temple lumineux de l’amour!
Et pourtant, si réellement les malédictions se taisaient, si réellement le Baal était anéanti, si les hommes s’étreignaient comme des frères, si l’idéal descendait des cieux sur la terre... dis-moi: dans cet univers renouvelé et joyeux, toi, accoutumé à ta sainte douleur, serais-tu heureux à ce festin de la vie, toi qui souffris pour l’humanité et qui voulus son bonheur?
Ton cœur--ce cœur malade, deviendrait muet sous la douleur, comme le champ devient stérile sous l’orage. Il n’échangerait pas la croix des bienheureuses souffrances et des larmes pour la félicité du repos... Et s’il regrettait un jour le sort de lutteur et de prophète des idées chères, comme un prisonnier, accoutumé à la captivité, regrette son obscure prison?...
CÉRÈS
VISION NOCTURNE
[_Écrit au crayon, sans signature ni date, sur trois feuillets, recto et verso, numérotés de 1 à 5._]
Elle était en bois dur, fendu et rongé par les vents des mers, fatiguée d’avoir promené son sourire centenaire à travers trop de tempêtes, d’avoir contemplé, muette, les tristesses de trop d’horizons.
Après avoir regardé, de ses yeux vides et candides, l’immensité changeante pendant près d’un siècle, après avoir tant roulé de par le monde, elle était reléguée, là pauvre vieille chose mutilée et inutile, dans le coin obscur d’une toute petite chambre éclairée d’en bas comme un cachot, par une lucarne grillée.
Elle habitait ce coin gris, en son obscur et mystérieux silence, et continuait de sourire aux visions azurées de jadis.
En ce logis qui n’était pas mien et cependant ami où la destinée me rapportait parfois des [plages] lointaines où se plaît mon âme, je la retrouvais à chaque retour, toujours pareille, souriant toujours.
Je l’avais d’abord trouvée gênante en sa lourdeur massive et n’avais pas su déchiffrer le mystère de son âme de sirène.
Un soir, cependant qu’à ses pieds je m’endormis, parmi d’autre visions plus troubles, il me sembla la voir se redresser, retrouver ses jambes douloureusement séparées de la proue natale et sortir de son coin, haute et blanche, comme voilée d’un nimbe lumineux, telle, sur la mer calme, la bleuâtre clarté des lunes mourantes.
Sa face hellénique s’éclaira et sa bouche, si longtemps figée en un sourire inexpliqué, s’ouvrit. Elle parla:
«Au lieu de me rudoyer, maussade, et de me reprocher même ce coin obscur où est emprisonnée ma beauté, pourquoi, poète vagabond et inquiet, amoureux des horizons infinis, pourquoi ne m’as-tu point interrogée, pourquoi n’as-tu pas deviné toute la splendeur et toute la mélancolie de mon destin? Pourquoi, toi qui devrais communier en l’âme obscure des choses silencieuses, pourquoi as-tu insulté à la grandeur de mon exil?
«Et cependant, c’est à toi que j’ai voulu conter mes peines et mes rêves, telle une aïeule très ancienne, le soir, dans la chaumière. Lassée d’un centenaire silence, moins éphémère que vous, humains, de plus durable matière, avant de redevenir pour jamais muette, essayerai-je de te dire ce que me chantèrent, jadis, les flots, amants funèbres dont je fus insatiable, qui m’enlacèrent et que je brisai, souriante et immuable, mon rameau d’olivier à la main, fendant l’onde claire et molle ou apaisant la révolte terrible des lames?
«Après que la main--desséchée maintenant dans la poussière du tombeau--d’un artiste oublié m’eut ciselée dans le tronc brut d’un géant du nord, m’eut revêtue de robes candides et eut couronné d’or mon front haut et songeur, fixée à la proue d’une frégate altière dont je fus l’âme et le génie, je me lançai, aventureuse, dans les flots bleus de la Méditerranée natale... Impassible et de vie insoupçonnée, j’assistai aux combats tumultueux et, tandis que, sur le pont de ma frégate, des hommes combattaient et mouraient, j’interrogeais de mon œil impassible et blanc l’immensité sereine ou agitée.
«Je vis des soleils de feu descendre au-dessus des rouges déserts d’Afrique... Je vis des lunes phosphorescentes jeter sur les flots des milliers de pierres précieuses, multicolores et éphémères.
«J’ai respiré le parfum capiteux et subtil des ports chaotiques du Levant et vu se lever de chaudes journées ternes sur les forêts dormantes de l’Inde... J’ai entendu la plainte de la mer dans les récifs de corail sanglant et la plainte des filles d’Océanie dont ma frégate emportait, pour toujours, les amants...
«J’ai entendu maintes fois la grande voix terrible, le grand colloque du vent jaloux, grondant la mer révoltée... J’ai subi alors le choc amoureux et furieux des flots qui voulaient m’engloutir, pour mieux m’étreindre; j’ai cru sombrer dans l’abîme amer dont je fis ma patrie... Mais toujours, souriante, je fus protégée, et, telle Vénus Anadyomène, l’horizon apaisé vit émerger des flots ma face blanche et sereine.
«Enfin, quand ma belle frégate aux larges ailes blanches vint dormir pour des années interminables dans l’eau immobile des ports de guerre, quand, telle une belle déchue, elle replia pour toujours ses ailes d’oiseau, je fus réduite à contempler, épave vénérable, en une solitude plus grande, un horizon plus restreint.
«La nostalgie du large me hanta longtemps, et si mon œil de bois te semble aujourd’hui si mort, qui sait, n’a-t-il pas pleuré des larmes inconnues, aux nuits de lune?
«Qui a songé à la tristesse de la poulaine toujours vivante, liée à la frégate morte, comme un naufragé qui s’attacherait au corps d’un oiseau géant et qui, l’oiseau tombé à la grève et mort, resterait à jamais enchaîné à lui?
«Enfin, un jour, les hommes, qui depuis si longtemps avaient déserté ma haute frégate défunte, l’envahirent à nouveau, insectes démolisseurs, irrespectueux du passé.
«Ce ne fut que craquements et bruits sinistres, car en ma frégate vieillie, une vie latente sommeillait encore, et elle ne voulait pas encore achever de mourir.
«Enfin, séparée brutalement de la pauvre carcasse éventrée, profanée, je tombai dans la poussière immonde et le limon.
«C’est là qu’une main charitable vint me recueillir et m’accorder cet obscur refuge où tu me vois et où je rêve, muette et pensive, revoyant dans mes rêves les horizons immenses d’antan... Vieillie et lasse, je n’aspire plus qu’au repos... Mais j’eusse voulu finir en face du libre horizon des ports, pour voir encore jouer et ondoyer les flots, mes amants de jadis... Les ténèbres et l’étroitesse de mon réduit me pèsent et m’étouffent... Oh! revoir encore le large, entendre encore bruire le vent des équinoxes sur la fureur des mers!... Car, bientôt, la hache sacrilège me brisera, et mon âme de sirène s’en ira, insoupçonnée, se dissiper dans les brumes et les souffles de la mer.»
Et des yeux blancs de la poulaine, deux larmes, lourdes et brillantes, comme des gemmes marines, se détachèrent et roulèrent lentement sur ses joues usées par les baisers amers des flots.
L’amoureuse centenaire regrettait les sourires et les colères des océans éternels.
FRAGMENTS ET VARIANTES
HAUSER LE TRAVE
... Un jour, dans un cabaret d’El-Affroun, un homme avec qui il avait lié conversation, lui paya un demi-litre de blanc et lui proposa de l’embaucher comme charretier, puisqu’il savait soigner les bêtes et conduire.--Lui, il avait l’entreprise du camionnage à Duperré.
Hauser resta songeur. Bien sûr, on crevait la faim et c’était pas une vie. Mais aussi, Duperré, c’était trop près d’Orléansville. Si on allait le reconnaître.
Il hésita longtemps. Puis, tout à coup, un orgueil lui vint: est-ce qu’il était aussi bête que les autres, là-bas? Est-ce qu’il ne saurait pas se cacher, _se masquer_, faire voir du bleu à tout le monde? Et il accepta...
*
* *
Après deux ans, bronzé et barbu, le charretier Godard se souvenait lui-même à peine de Hauser le _Trave_, dit «Pied-de-bœuf».
Qui pouvait le reconnaître?
Un soir d’élections municipales, comme on avait beaucoup bu, Hauser, quoique ne pouvant naturellement pas voter, s’était mêlé aux groupes, dans les cafés. Et, vers 9 heures, une dispute éclata. On parlait du maire réélu.
--Quand je vous dis que c’est un escroc, un bandit, un usurier...
--Dites pas ça, que je vous lève la peau!
On était soûl, on se battit, et Hauser, avec un entêtement stupide à se mêler à ces choses qui ne le regardaient pas, fut le plus violent... Quand le garde champêtre et les gendarmes arrivèrent il protesta, il insulta la force publique... Puis, tout à coup, quand il fut devant le commissaire de police, il se sentit pris, tout simplement, bien plus bêtement que les autres.
--Vos papiers?
--Je les ai perdus...
Alors, on l’accabla de questions: où il était né, où il avait fait son service militaire... Il eut encore la présence d’esprit de dire qu’il avait été réformé. Mais le commissaire le coupa tout de suite: où avait-il passé au conseil de révision, et quand? Alors, tout se brouilla dans la tête de Hauser et il devint muet.
Le commissaire qui feuilletait depuis quelques instants un registre où il y avait de vieux signalements, dit tout à coup à l’agent de service:--Déshabille-moi cet homme-là. Hauser ne comprit pas d’abord... Puis, quand il vit le commissaire sourire, il eut un frisson: ses sacrés tatouages l’avaient vendu, on avait retrouvé son signalement.
Le commissaire lut tout haut:--Hauser, Jean, trente-trois ans, engagé au 1er étranger le..., condamné à 15 ans de travaux publics le..., s’est évadé le 15 mars 19... de l’atelier d’Orléansville, détachement de Bissa, ayant incendié la forêt de ce nom. Allez, frusquez-vous, mon garçon. Faut pas faire de la politique quand on a encore treize ans à tirer aux travaux! Ça vous apprendra. Allez, oust!
Hauser se redressa.--Ben oui, c’est vrai. Et pis quoi, c’est pas tout le monde qui saurait se barrer comme que j’ai fait, moi. Pas besoin de faire les malins... Si on n’avait pas bu, c’est pas encore vous autres que vous m’auriez chopé.
--Taisez-vous!
--Ta g...!
Et Hauser suivit docilement l’agent qui le mena à la gendarmerie.
CŒUR FAIBLE
Depuis la veille, le vent d’ouest avait soufflé en tempête, roulant à travers la plaine des vagues de poussière fauves. Maintenant le jour finissait et le vent s’était calmé. Seuls quelques petits tourbillons se jouaient encore, isolés, dans le rougeoiement du soir. Au nord, les monts de Figuig se voilaient d’ombre violette.
Vers l’ouest, au delà de la plaine nue, la silhouette rectiligne, puissante, du Djebel Antar se profilait, tout en or, sur la pourpre de l’horizon.
Et Djenan-ed-Dar, essai timide de vie, se tassait là, tout petit, dans la désolation et l’immense stérilité d’alentour.
A gauche, sur la hauteur, la nouvelle redoute, grise, morose, solitaire. Puis, les cônes blancs, rosés par le soleil couchant, des tentes où gîtent les tirailleurs et la légion étrangère... Plus bas, les bâtiments blanchis du cercle des officiers, accaparant la seule tache de verdure, quelques dattiers échevelés, groupés en une famille verte tranchant sur le fond rougeâtre du sol.
A droite, vers l’ouest, la vieille redoute et le «village», masures basses et frustes enfouie participant de la teinte ocreuse du décor.
Des chevaux, têtes basses, s’en allaient à l’abreuvoir, et quelques légionnaires, déjà ivres, tombaient, s’appelant de loin.
Pendant un instant, deux chameaux passèrent sur le feu de l’horizon, silhouettes noires et anguleuses.
Müller errait seul, désœuvré derrière les baraquements des mercantis, et l’odeur des alcools ne l’attirait pas. Sous la grande capote bleue, son corps maigre se voûtait. Visage mince, aux yeux caves, très bleus, sous l’auvent de la visière, il eût semblé jeune, sans la lassitude infinie qu’exprimait son regard.
Parfois, il crispait sa main rude et bronzée sur la poche de sa capote et y froissait une lettre; il goûtait l’amertume de l’heure, quand tout espoir s’éteignait, avec le jour rouge.
Ses yeux d’homme du nord s’étaient ouverts sur les prairies grasses et les forêts noyées de brumes du Palatinat, et sa mémoire nostalgique évoquait des images d’abondance.
Parce qu’il souffrait, pour la première fois, depuis huit mois qu’il était dans le sud, il venait d’apercevoir toute l’âpreté sauvage, toute l’irrémédiable désolation de ce pays stérile depuis toujours et où aucune vie ne germerait jamais.
Pour la première fois, il percevait le mystère sombre planant sur les étendues vides.
Là-bas, dans les gorges déchiquetées des collines s’avançant en promontoires arides sur la plaine, les nomades en loques fauves, à profils de gerfaut, erraient, dès la tombée de la nuit, rampant, se glissant comme des ombres jusqu’aux sentinelles isolées, puis, d’un coup de fusil qui sonnait, lugubre, dans le silence écrasant, les abattaient.
Plusieurs fois, Müller avait accompagné des camarades tués ainsi au petit cimetière désolé.
Cela l’avait laissé froid et sans peur, lui qu’une autre idée absorbait.
Maintenant, il sentait la menace de la nuit qui tombait et la proximité de la mort qui, dès les premières heures des ténèbres, venait rôder autour d’eux.
Son cœur se serra, dans la détresse immense de sa solitude.
Près de lui, assis à terre au pied d’un mur en _toub_ lézardé, un tirailleur et un légionnaire causaient en français.
Le tirailleur, qui revenait du sud, disait, avec son accent rauque:
--J’ai passé devant le champ d’El-Moungar, tu sais bien, où ils se sont battus le mois dernier. Eh bien, les cadavres des Arabes. Ils y sont encore, couchés tout nus, sur les pierres... Il y en a qu’ils ont encore de la _viande_ après leurs os, et les autres, ils sont tout blancs, comme les carcasses des chameaux qu’on trouve sur la route. Dans le jour, les aigles ils se posent sur les pierres, et ils claquent du bec quand on passe. Et la nuit, c’est les chacals et les hyènes qu’elles hurlent... Va, c’est pas encore fini, pour les bêtes, de manger des hommes morts, dans ce pays.
Et Müller, silencieux, évoquait le lieu funèbre et les bêtes mangeuses de morts fouillant la sanie, entre les os blanchissants.
Et ce pays lui fit horreur.
Il se rappela qu’il en avait encore pour quatre ans, à la Légion, et qu’il les ferait peut-être dans le sud. Alors une rage lui vint contre lui-même...
Puis, tout à coup, avec un sursaut douloureux de tout son être, sa main se crispa de nouveau sur la lettre, dans la poche de sa capote.
Après cela, n’était-ce pas fini, irrémédiablement fini? A la Légion, dans ce pays de mort ou ailleurs, n’était-ce pas égal, à présent que sa vie était détruite et qu’il ne lui restait plus rien à attendre?
C’était son père, un riche industriel de Berlin, qui l’avait écrite, cette lettre.
Enfant naturel, né d’une longue liaison entre l’industriel et une pauvre institutrice, Marie Müller, le jeune homme avait, toute son enfance durant, eu sous les yeux la honte et les remords de sa mère. Par une maladresse de l’institutrice, l’enfant avait été placé, aux frais de son père, dans une école fréquentée par de petits bourgeois qui l’avaient accablé de leurs sarcasmes et de leur dédain. Avec une volonté forte et un tempérament de lutteur, Müller fût devenu un révolté. Faible et doux, Müller se pénétra, peu à peu, de la conviction douloureuse jusqu’au désespoir qu’il était un paria, un _exclu_ de la société.
Devenu répétiteur dans l’école où il avait fait ses études, il continua de souffrir. Sa sensibilité exaspérée lui faisait croire à du mépris ou tout au moins à une condescendance insultante de la part des élèves eux-mêmes.
Alors, comme sa mère était morte, il entreprit de se faire reconnaître par son père, pour avoir un nom, pour dissiper enfin le cauchemar où il vivait depuis qu’il pensait.
Comme l’industriel refusait, Müller crut le toucher en commettant un acte de désespoir: il s’enfuit, quitta l’Allemagne et vint s’engager à la Légion.
De Saïda, il écrivit plusieurs lettres à son père, le suppliant de lui accorder la réparation qui changerait tout le cours de sa vie, qui le ferait entrer dans la société, la tête haute: après cinq ans, il retournerait au pays, avec un nom honoré, et il pourrait vivre, oubliant toutes ses souffrances passées.
Pendant des mois, Müller s’était grisé de cet espoir, soldat exemplaire, plein d’entrain et de courage dans la monotonie du métier.