Part 9
La France a vu de nos jours deux reines plus unies encore par la piété que par le sang, dont la mort également précieuse devant Dieu, quoique avec des circonstances différentes, a été d’une singulière édification à toute l’Église. Vous entendez bien que je veux parler d’Anne d’Autriche, et de sa chère nièce, ou plutôt de sa chère fille Marie-Thérèse. Anne, dans un âge déjà avancé, et Marie-Thérèse dans sa vigueur; mais toutes deux d’une si heureuse constitution, qu’elle semblait nous promettre le bonheur de les posséder un siècle entier, nous sont enlevées contre notre attente, l’une par une longue maladie, et l’autre par un coup imprévu. Anne, avertie de loin par un mal aussi cruel qu’irrémédiable, vit avancer la mort à pas lents, et sous la figure qui lui avait toujours paru la plus affreuse: Marie-Thérèse, aussitôt emportée que frappée par la maladie, se trouve toute vive et tout entière entre les bras de la mort, sans presque l’avoir envisagée. A ce fatal avertissement, Anne, pleine de foi, ramasse toutes les forces qu’un long exercice de la piété lui avait acquises, et regarde sans se troubler les approches de la mort. Humiliée sous la main de Dieu, elle lui rend grâces de l’avoir ainsi avertie; elle multiplie ses aumônes toujours abondantes; elle redouble ses dévotions toujours assidues; elle apporte de nouveaux soins à l’examen de sa conscience toujours rigoureux. Avec quel renouvellement de foi et d’ardeur lui vîmes-nous recevoir le saint Viatique! Dans de semblables actions, il ne fallut à Marie-Thérèse que sa ferveur ordinaire: sans avoir besoin de la mort pour exciter sa piété, sa piété s’excitait toujours assez d’elle-même, et prenait dans sa propre force un continuel accroissement. Que dirons-nous, chrétiens, de ces deux reines? Par l’une Dieu nous apprit comment il faut profiter du temps, et l’autre nous a fait voir que la vie vraiment chrétienne n’en a pas besoin. En effet, chrétiens, qu’attendons-nous? Il n’est pas digne d’un chrétien de ne s’évertuer contre la mort qu’au moment qu’elle se présente pour l’enlever. Un chrétien toujours attentif à combattre ses passions _meurt tous les jours[109]_ avec l’Apôtre. Un chrétien n’est jamais vivant sur la terre, parce qu’il y est toujours mortifié, et que la mortification est un essai, un apprentissage, un commencement de la mort. Vivons-nous, chrétiens, vivons-nous? Cet âge que nous comptons, et où tout ce que nous comptons n’est plus à nous, est-ce une vie? Et pouvons-nous n’apercevoir pas ce que nous perdons sans cesse avec les années? Le repos et la nourriture ne sont-ils pas de faibles remèdes de la continuelle maladie qui nous travaille? Et celle que nous appelons la dernière, qu’est-ce autre chose, à le bien entendre, qu’un redoublement, et comme le dernier accès du mal, que nous apportons au monde en naissant? Quelle santé nous couvrait la mort que la reine portait dans le sein! De combien près la menace a-t-elle été suivie du coup! Et où en était cette grande reine, avec toute la majesté qui l’environnait, si elle eût été moins préparée? Tout d’un coup on voit arriver le moment fatal, où la terre n’a plus rien pour elle que des pleurs. Que peuvent tant de fidèles domestiques empressés autour de son lit? Le roi même, que pouvait-il, lui, messieurs, lui qui succombait à la douleur avec toute sa puissance et tout son courage? Tout ce qui environne ce prince l’accable. Monsieur, Madame, venaient partager ses déplaisirs, et les augmentaient par les leurs. Et vous, monseigneur, que pouviez-vous que de lui percer le cœur de vos sanglots? Il l’avait assez percé par le tendre ressouvenir d’un amour qu’il trouvait toujours également vif après vingt-trois ans écoulés. On en gémit, on en pleure; voilà ce que peut la terre pour une reine si chérie: voilà ce que nous avons à lui donner, des pleurs, des cris inutiles. Je me trompe, nous avons encore des prières; nous avons ce saint sacrifice, rafraîchissement de nos peines, expiation de nos ignorances, et des restes de nos péchés. Mais songeons que ce sacrifice d’une valeur infinie, où toute la croix de Jésus est renfermée, ce sacrifice serait inutile à la reine, si elle n’avait mérité par sa bonne vie que l’effet en pût passer jusqu’à elle: autrement, dit saint Augustin, qu’opère un tel sacrifice? Nul soulagement pour les morts, une faible consolation pour les vivants. Ainsi tout le salut vient de cette vie, dont la fuite précipitée nous trompe toujours. _Je viens[110]_, dit Jésus-Christ, _comme un voleur_. Il a fait selon sa parole; il est venu surprendre la reine dans le temps que nous la croyions la plus saine, dans le temps qu’elle se trouvait la plus heureuse. Mais c’est ainsi qu’il agit: il trouve pour nous tant de tentations et une telle malignité dans tous les plaisirs, qu’il vient troubler les plus innocents dans ses élus. Mais il vient, dit-il, _comme un voleur_, toujours surprenant, et impénétrable dans ses démarches. C’est lui-même qui s’en glorifie dans toute son Écriture. Comme voleur, direz-vous, indigne comparaison! N’importe qu’elle soit indigne de lui, pourvu qu’elle nous effraie, et qu’en nous effrayant elle nous sauve. Tremblons donc, chrétiens, tremblons devant lui à chaque moment; car qui pourrait ou l’éviter quand il éclate, ou le découvrir quand il se cache? _Ils mangeaient[111]_, dit-il, _ils buvaient, ils achetaient, ils vendaient, ils plantaient, ils bâtissaient, ils faisaient des mariages aux jours de Noé, et aux jours de Loth_, et une subite ruine les vint accabler. Ils mangeaient, ils buvaient, ils se mariaient. C’était des occupations innocentes: que sera-ce, quand en contentant nos impudiques désirs, en assouvissant nos vengeances et nos secrètes jalousies, en accumulant dans nos coffres des trésors d’iniquité, sans jamais vouloir séparer le bien d’autrui d’avec le nôtre; trompés par nos plaisirs, par nos jeux, par notre santé, par notre jeunesse, par l’heureux succès de nos affaires, par nos flatteurs, parmi lesquels il faudrait peut-être compter des directeurs infidèles que nous avons choisis pour nous séduire, et enfin par nos fausses pénitences qui ne sont suivies d’aucun changement de nos mœurs, nous viendrons tout à coup au dernier jour? La sentence partira d’en haut: _La fin est venue, la fin est venue. La fin est venue sur vous[112]._ Tout va finir pour vous en ce moment. Tranchez, _concluez[113]_, frappez l’arbre infructueux qui n’est plus bon que pour le feu: _coupez l’arbre, arrachez ses branches, secouez ses feuilles, abattez ses fruits[114]_: périsse par un seul coup tout ce qu’il avait avec lui-même! Alors s’élèveront des frayeurs mortelles, et des grincements de dents, préludes de ceux de l’enfer. Ah! mes frères, n’attendons pas ce coup terrible! Le glaive qui a tranché les jours de la reine est encore levé sur nos têtes: nos péchés en ont affilé le tranchant fatal. _Le glaive que je tiens en main, dit le Seigneur notre Dieu, est aiguisé et poli; il est aiguisé, afin qu’il perce; il est poli et limé, afin qu’il brille[115]._ Tout l’univers en voit le brillant éclat. Glaive du Seigneur, quel coup vous venez de faire! Toute la terre est étonnée. Mais que nous sert ce brillant qui nous étonne, si nous ne prévenons le coup qui nous tranche? Prévenons-le, chrétiens, par la pénitence. Qui pourrait n’être pas ému à ce spectacle? Mais ces émotions d’un jour, qu’opèrent-elles? Un dernier endurcissement, parce que, à force d’être touché inutilement, on ne se laisse plus toucher d’aucun objet. Le sommes-nous des maux de la Hongrie et de l’Autriche ravagées? Leurs habitants passés au fil de l’épée, et ce sont encore les plus heureux; la captivité entraîne bien d’autres maux et pour le corps et pour l’âme; ces habitants désolés, ne sont-ce pas des chrétiens et des catholiques, nos frères, nos propres membres, enfants de la même Église, et nourris à la même table du pain de vie? Dieu accomplit sa parole: _Le jugement commence par sa maison[116]_, et le reste de la maison ne tremble pas! Chrétiens, laissez-vous fléchir; faites pénitence; apaisez Dieu par vos larmes. Écoutez la pieuse reine qui parle plus haut que tous les prédicateurs. Écoutez-la, princes; écoutez-la, peuples; écoutez-la, monseigneur, plus que tous les autres. Elle vous dit par ma bouche, et par une voix qui vous est connue, que la grandeur est un songe, la joie une erreur, la jeunesse une fleur qui tombe, et la santé un nom trompeur. Amassez donc les biens qu’on ne peut perdre. Prêtez l’oreille aux graves discours que saint Grégoire de Nazianze adressait aux princes et à la maison régnante[117]. _Respectez_, leur disait-il, _votre pourpre_, respectez votre puissance qui vient de Dieu, et ne l’employez que pour le bien. _Connaissez ce qui vous a été confié, et le grand mystère que Dieu accomplit en vous. Il se réserve à lui seul les choses d’en haut; il partage avec vous celles d’en bas: montrez-vous dieux aux peuples soumis_, en imitant la bonté et la munificence divine. C’est, monseigneur, ce que vous demandent ces empressements de tous les peuples, ces perpétuels applaudissements et tous ces regards qui vous suivent. Demandez à Dieu avec Salomon la sagesse, qui vous rendra digne de l’amour des peuples et du trône de vos ancêtres; et quand vous songerez à vos devoirs, ne manquez pas de considérer à quoi vous obligent les immortelles actions de Louis le Grand, et l’incomparable piété de Marie-Thérèse.
[109] 1 Cor. XV, 31.
[110] Apoc. III, 3.
[111] Luc. XVII, 26, 27, 28.
[112] Ezech. VII, 2.
[113] Ibid., 23.
[114] Dan. IV, 11.
[115] Ezech. XXI, 9 et 10.
[116] 1 Pet. IV, 17.
[117] Orat. XXVII, pag. 471 B.
ORAISON FUNÈBRE
DE
TRÈS HAUTE
ET
TRÈS PUISSANTE PRINCESSE
ANNE DE GONZAGUE DE CLÈVES
PRINCESSE PALATINE.
Prononcée en présence de Monseigneur _le Duc_, de Madame _la Duchesse_, et de Monseigneur le Duc _de Bourbon_, dans l’Église des Carmélites du faubourg Saint-Jacques, le neuvième jour d’août 1685.
Apprehendi te ab extremis terræ, et a longinquis ejus vocavi te: elegi te, et non abjeci te: ne timeas, quia ego tecum sum.
_Je t’ai pris par la main, pour te ramener des extrémités de la terre: je t’ai appelé des lieux les plus éloignés: je t’ai choisi, et je ne t’ai pas rejeté: ne crains point, parce que je suis avec toi._
C’est Dieu même qui parle ainsi.
Isa. XLI, 9, 10.
MONSEIGNEUR, je voudrais que toutes les âmes éloignées de Dieu; que tous ceux qui se persuadent qu’on ne peut se vaincre soi-même, ni soutenir sa constance parmi les combats et les douleurs; tous ceux enfin qui désespèrent de leur conversion ou de leur persévérance, fussent présents à cette assemblée. Ce discours leur ferait connaître qu’une âme fidèle à la grâce, malgré les obstacles les plus invincibles, s’élève à la perfection la plus éminente. La princesse à qui nous rendons les derniers devoirs, en récitant selon la coutume l’office divin, lisait les paroles d’Isaïe que j’ai rapportées. Qu’il est beau de méditer l’Écriture sainte! et que Dieu y sait bien parler, non seulement à toute l’Église, mais encore à chaque fidèle selon ses besoins! Pendant qu’elle méditait ces paroles (c’est elle-même qui le raconte dans une lettre admirable), Dieu lui imprima dans le cœur que c’était à elle qu’il les adressait. Elle crut entendre une voix douce et paternelle qui lui disait, _Je t’ai ramenée des extrémités de la terre, des lieux les plus éloignés_, des voies détournées, où tu te perdais, abandonnée à ton propre sens, si loin de la céleste patrie, et de la véritable voie, qui est Jésus-Christ. Pendant que tu disais en ton cœur rebelle, «Je ne puis me captiver», j’ai mis sur toi ma puissante main, et j’ai dit, _tu seras ma servante: je t’ai choisie_ dès l’éternité, _et je n’ai pas rejeté_ ton âme superbe et dédaigneuse. Vous voyez par quelles paroles Dieu lui fait sentir l’état d’où il l’a tirée. Mais écoutez comme il l’encourage parmi les dures épreuves où il met sa patience: _Ne crains point_ au milieu des maux dont tu te sens accablée, _parce que je suis ton Dieu_ qui te fortifie: _ne te détourne pas de la voie_ où je t’engage, _puisque je suis avec toi_; jamais je ne cesserai de te secourir: _et le Juste que j’envoie au monde_, ce Sauveur miséricordieux, ce Pontife compatissant _te tient par la main_. Voilà, messieurs, le passage entier du saint prophète Isaïe, dont je n’avais récité que les premières paroles. Puis-je mieux vous représenter les conseils de Dieu sur cette princesse que par des paroles dont il s’est servi pour lui expliquer les secrets de ces admirables conseils? Venez maintenant, pécheurs, quels que vous soyez, en quelques régions écartées que la tempête de vos passions vous ait jetés; fussiez-vous dans ces terres ténébreuses dont il est parlé dans l’Écriture[118], et dans l’ombre de la mort; s’il vous reste quelque pitié de votre âme malheureuse, venez voir d’où la main de Dieu a retiré la princesse Anne; venez voir où la main de Dieu l’a élevée. Quand on voit de pareils exemples dans une princesse d’un si haut rang; dans une princesse qui fut nièce d’une impératrice, et unie par ce lien à tant d’empereurs, sœur d’une puissante reine, épouse d’un fils de roi, mère de deux grandes princesses, dont l’une est un ornement dans l’auguste maison de France, et l’autre s’est fait admirer dans la puissante maison de Brunswick; enfin dans une princesse dont le mérite passe la naissance, encore que, sortie d’un père et de tant d’aïeux souverains, elle ait réuni en elle avec le sang de Gonzague et de Clèves, celui des Paléologue, celui de Lorraine, et celui de France par tant de côtés: quand Dieu joint à ces avantages une égale réputation, et qu’il choisit une personne d’un si grand éclat pour être l’objet de son éternelle miséricorde, il ne se propose rien moins que d’instruire tout l’univers. Vous donc qu’il assemble en ce saint lieu; et vous principalement, pécheurs, dont il attend la conversion avec une si longue patience, n’endurcissez pas vos cœurs: ne croyez pas qu’il vous soit permis d’apporter seulement à ce discours des oreilles curieuses. Toutes les vaines excuses dont vous couvrez votre impénitence, vous vont être ôtées. Ou la princesse palatine portera la lumière dans vos yeux, ou elle fera tomber, comme un déluge de feu, la vengeance de Dieu sur vos têtes. Mon discours, dont vous vous croyez peut-être les juges, vous jugera au dernier jour: ce sera sur vous un nouveau fardeau, comme parlaient les prophètes: _Onus verbi Domini super Israël[119]_; et si vous n’en sortez plus chrétiens, vous en sortirez plus coupables. Commençons donc avec confiance l’œuvre de Dieu. Apprenons, avant toutes choses, à n’être pas éblouis du bonheur qui ne remplit pas le cœur de l’homme; ni des belles qualités qui ne le rendent pas meilleur; ni des vertus dont l’enfer est rempli, qui nourrissent le péché et l’impénitence, et qui empêchent l’horreur salutaire que l’âme pécheresse aurait d’elle-même. Entrons encore plus profondément dans les voies de la divine Providence, et ne craignons pas de faire paraître notre princesse dans les états différents où elle a été. Que ceux-là craignent de découvrir les défauts des âmes saintes, qui ne savent pas combien est puissant le bras de Dieu, pour faire servir ces défauts non seulement à sa gloire, mais encore à la perfection de ses élus. Pour nous, mes frères, qui savons à quoi ont servi à saint Pierre ses reniements, à saint Paul les persécutions qu’il a fait souffrir à l’Église, à saint Augustin ses erreurs, à tous les saints pénitents leurs péchés; ne craignons pas de mettre la princesse palatine dans ce rang, ni de la suivre jusque dans l’incrédulité où elle était enfin tombée. C’est de là que nous la verrons sortir pleine de gloire et de vertu, et nous bénirons avec elle la main qui l’a relevée: heureux si la conduite que Dieu tient sur elle nous fait craindre la justice, qui nous abandonne à nous-mêmes, et désirer la miséricorde, qui nous en arrache. C’est ce que demande de vous très haute et très puissante princesse, Anne de Gonzague de Clèves, Princesse de Mantoue et de Monferrat, Comtesse Palatine du Rhin.
[118] Isa. IX, 2.
[119] Zach. XII, 1.
* * * * *
Jamais plante ne fut cultivée avec plus de soin, ni ne se vit plutôt couronnée de fleurs et de fruits, que la princesse Anne. Dès ses plus tendres années, elle perdit sa pieuse mère Catherine de Lorraine. Charles, duc de Nevers, et depuis duc de Mantoue, son père, lui en trouva une digne d’elle, et ce fut la vénérable mère Françoise de la Châtre, d’heureuse et sainte mémoire, abbesse de Faremonstier, que nous pouvons appeler la restauratrice de la règle de saint Benoît, et la lumière de la vie monastique. Dans la solitude de Sainte-Fare, autant éloignée des voies du siècle que sa bienheureuse situation la sépare de tout commerce du monde; dans cette sainte montagne, que Dieu avait choisie depuis mille ans, où les épouses de Jésus-Christ faisaient revivre la beauté des anciens jours; où les joies de la terre étaient inconnues; où les vestiges des hommes du monde, des curieux et des vagabonds ne paraissaient pas: sous la conduite de la sainte abbesse, qui savait donner le lait aux enfants, aussi bien que le pain aux forts, les commencements de la princesse Anne étaient heureux. Les mystères lui furent révélés; l’Écriture lui devint familière; on lui avait appris la langue latine, parce que c’était celle de l’Église; et l’office divin faisait ses délices. Elle aimait tout dans la vie religieuse, jusqu’à ses austérités et à ses humiliations; et, durant douze ans qu’elle fut dans ce monastère, on lui voyait tant de modestie et tant de sagesse, qu’on ne savait à quoi elle était le plus propre, ou à commander ou à obéir. Mais la sage abbesse, qui la crut capable de soutenir sa réforme, la destinait au gouvernement; et déjà on la comptait parmi les princesses qui avaient conduit cette célèbre abbaye, quand sa famille, trop empressée à exécuter ce pieux projet, le rompit. Nous sera-t-il permis de le dire? La princesse Marie, pleine alors de l’esprit du monde, croyait, selon la coutume des grandes maisons, que ses jeunes sœurs devaient être sacrifiées à ses grands desseins. Qui ne sait où son rare mérite et son éclatante beauté, avantage toujours trompeur, lui firent porter ses espérances? Et d’ailleurs, dans les plus puissantes maisons, les partages ne sont-ils pas regardés comme une espèce de dissipation, par où elles se détruisent d’elles-mêmes: tant le néant y est attaché! La princesse Bénédicte, la plus jeune des trois sœurs, fut la première immolée à ces intérêts de famille. On la fit abbesse, sans que, dans un âge si tendre, elle sût ce qu’elle faisait; et la marque d’une si grave dignité fut comme un jouet entre ses mains. Un sort semblable était destiné à la princesse Anne. Elle eût pu renoncer à sa liberté, si on lui eût permis de la sentir; et il eût fallu la conduire, et non pas la précipiter dans le bien. C’est ce qui renversa tout à coup les desseins de Faremonstier. Avenai parut avoir un air plus libre, et la princesse Bénédicte y présentait à sa sœur une retraite agréable. Quelle merveille de la grâce! Malgré une vocation si peu régulière, la jeune abbesse devint un modèle de vertu. Ses douces conversations rétablirent dans le cœur de la princesse Anne ce que d’importuns empressements en avaient banni. Elle prêtait de nouveau l’oreille à Dieu, qui l’appelait avec tant d’attraits à la vie religieuse; et l’asile qu’elle avait choisi pour défendre sa liberté, devint un piège innocent pour la captiver. On remarquait dans les deux princesses la même noblesse dans les sentiments, le même agrément, et, si vous me permettez de parler ainsi, les mêmes insinuations dans les entretiens: au dedans les mêmes désirs, au dehors les mêmes grâces; et jamais sœurs ne furent unies par des liens ni si doux ni si puissants. Leur vie eût été heureuse dans leur éternelle union, et la princesse Anne n’aspirait plus qu’au bonheur d’être une humble religieuse d’une sœur dont elle admirait la vertu. En ce temps, le duc de Mantoue leur père mourut: les affaires les appelèrent à la cour: la princesse Bénédicte, qui avait son partage dans le ciel, fut jugée propre à concilier les intérêts différents dans la famille. Mais, ô coup funeste pour la princesse Anne! la pieuse abbesse mourut dans ce beau travail, et dans la fleur de son âge. Je n’ai pas besoin de vous dire combien le cœur tendre de la princesse Anne fut profondément blessé par cette mort. Mais ce ne fut pas là sa plus grande plaie. Maîtresse de ses désirs, elle vit le monde, elle en fut vue: bientôt elle sentit qu’elle plaisait; et vous savez le poison subtil qui entre dans un jeune cœur avec ces pensées. Ces beaux desseins furent oubliés. Pendant que tant de naissance, tant de biens, tant de grâces qui l’accompagnaient lui attiraient les regards de toute l’Europe, le prince Édouard de Bavière, fils de l’électeur Frédéric V, comte palatin du Rhin, et roi de Bohême, jeune prince qui s’était réfugié en France durant les malheurs de sa maison, la mérita. Elle préféra aux richesses les vertus de ce prince, et cette noble alliance, où de tous côtés on ne trouvait que des rois. La princesse Anne l’invite à se faire instruire: il connut bientôt les erreurs où les derniers de ses pères, déserteurs de l’ancienne foi, l’avaient engagé. Heureux présages pour la maison palatine! Sa conversion fut suivie de celle de la princesse Louise sa sœur, dont les vertus font éclater par toute l’Église la gloire du saint monastère de Maubuisson; et ces bienheureuses prémices ont attiré une telle bénédiction sur la maison palatine, que nous la voyons enfin catholique dans son chef. Le mariage de la princesse Anne fut un heureux commencement d’un si grand ouvrage. Mais, hélas! tout ce qu’elle aimait devait être de peu de durée. Le prince son époux lui fut ravi, et lui laissa trois princesses dont les deux qui restent pleurent encore la meilleure mère qui fut jamais, et ne trouvent de consolation que dans le souvenir de ses vertus. Ce n’est pas encore le temps de vous en parler. La princesse palatine est dans l’état le plus dangereux de sa vie.