Part 10
Que le monde voit peu de ces veuves, dont parle saint Paul[120], qui, _vraiment veuves et désolées_, s’ensevelissent, pour ainsi dire, elles-mêmes dans le tombeau de leurs époux; y enterrent tout amour humain avec ces cendres chéries; et, délaissées sur la terre, _mettent leur espérance en Dieu, et passent les nuits et les jours dans la prière!_ Voilà l’état d’une veuve chrétienne, selon les préceptes de saint Paul: état oublié parmi nous, où la viduité est regardée, non plus comme un état de désolation, car ces mots ne sont plus connus, mais comme un état désirable, où, affranchi de tout joug, on n’a plus à contenter que soi-même, sans songer à cette terrible sentence de saint Paul: _La veuve qui passe sa vie dans les plaisirs[121]_; remarquez qu’il ne dit pas, la veuve qui passe sa vie dans les crimes; il dit: _La veuve qui la passe dans les plaisirs, elle est morte toute vive_; parce qu’oubliant le deuil éternel et le caractère de désolation, qui fait le soutien comme la gloire de son état, elle s’abandonne aux joies du monde. Combien donc en devrait-on pleurer comme mortes, de ces veuves jeunes et riantes, que le monde trouve si heureuses! Mais surtout quand on a connu Jésus-Christ, et qu’on a eu part à ses grâces; quand la lumière divine s’est découverte, et qu’avec des yeux illuminés on se jette dans les voies du siècle: qu’arrive-t-il à une âme qui tombe d’un si haut état, qui renouvelle contre Jésus-Christ, et encore contre Jésus-Christ connu et goûté, tous les outrages des Juifs, et le crucifie encore une fois? Vous reconnaissez le langage de saint Paul[122]. Achevez donc, grand apôtre, et dites-nous ce qu’il faut attendre d’une chute si déplorable. _Il est impossible_, dit-il, _qu’une telle âme soit renouvelée par la pénitence_. Impossible: quelle parole! Soit, messieurs, qu’elle signifie que la conversion de ces âmes, autrefois si favorisées, surpasse toute la mesure des dons ordinaires, et demande, pour ainsi parler, le dernier effort de la puissance divine; soit que l’impossibilité dont parle saint Paul, veuille dire qu’en effet il n’y a plus de retour à ces premières douceurs qu’a goûtées une âme innocente, quand elle y a renoncé avec connaissance, de sorte qu’elle ne peut rentrer dans la grâce que par des chemins difficiles et avec des peines extrêmes. Quoi qu’il en soit, chrétiens, l’un et l’autre s’est vérifié dans la princesse palatine. Pour la plonger entièrement dans l’amour du monde, il fallait ce dernier malheur. Quoi? La faveur de la cour. La cour veut toujours unir les plaisirs avec les affaires. Par un mélange étonnant, il n’y a rien de plus sérieux, ni ensemble de plus enjoué. Enfoncez: vous trouvez partout des intérêts cachés, des jalousies délicates qui causent une extrême sensibilité, et, dans une ardente ambition, des soins et un sérieux aussi triste qu’il est vain. Tout est couvert d’un air gai, et vous diriez qu’on ne songe qu’à s’y divertir.
[120] 1 Tim. V, 3 _et seq._
[121] 1 Tim. V, 6.
[122] Heb. VI, 4 _et seq._
Le génie de la princesse palatine se trouva également propre aux divertissements et aux affaires. La cour ne vit jamais rien de plus engageant; et, sans parler de sa pénétration ni de la fertilité infinie de ses expédients, tout cédait au charme secret de ses entretiens. Que vois-je durant ce temps? Quel trouble! quel affreux spectacle se présente ici à mes yeux! La monarchie ébranlée jusqu’aux fondements; la guerre civile, la guerre étrangère; le feu au dedans et au dehors: les remèdes de tous côtés plus dangereux que les maux; les princes arrêtés avec grand péril, et délivrés avec un péril encore plus grand; ce prince, que l’on regardait comme le héros de son siècle, rendu inutile à sa patrie, dont il avait été le soutien; et ensuite, je ne sais comment, contre sa propre inclination, armé contre elle; un ministre persécuté, et devenu nécessaire, non seulement par l’importance de ses services, mais encore par ses malheurs, où l’autorité souveraine était engagée. Que dirai-je? Étaient-ce là de ces tempêtes, par où le ciel a besoin de se décharger quelquefois? Et le calme profond de nos jours devait-il être précédé par de tels orages? Ou bien étaient-ce les derniers efforts d’une liberté remuante, qui allait céder la place à l’autorité légitime? Ou bien était-ce comme un travail de la France prête à enfanter le règne miraculeux de Louis? Non, non: c’est Dieu, qui voulait montrer[123] qu’il donne la mort, et qu’il ressuscite; qu’il plonge jusqu’aux enfers, et qu’il en retire; qu’il secoue la terre[124], et la brise, et qu’il guérit en un moment toutes ses brisures. Ce fut là que la princesse palatine signala sa fidélité, et fit paraître toutes les richesses de son esprit. Je ne dis rien qui ne soit connu. Toujours fidèle à l’État et à la grande reine Anne d’Autriche, on sait qu’avec le secret de cette princesse elle eut encore celui de tous les partis: tant elle était pénétrante, tant elle s’attirait de confiance, tant il lui était naturel de gagner les cœurs! Elle déclarait aux chefs des partis jusqu’où elle pouvait s’engager; et on la croyait incapable ni de tromper ni d’être trompée. Mais son caractère particulier était de concilier les intérêts opposés, et en s’élevant au-dessus, de trouver le secret endroit, et comme le nœud par où on les peut réunir. Que lui servirent ses rares talents? Que lui servit d’avoir mérité la confiance intime de la cour, d’en soutenir le ministre deux fois éloigné, contre sa mauvaise fortune, contre ses propres frayeurs, contre la malignité de ses ennemis, et enfin contre ses amis, ou partagés, ou irrésolus, ou infidèles? Que ne lui promit-on pas dans ces besoins! Mais quel fruit lui en revint-il, sinon de connaître par expérience le faible des grands politiques, leurs volontés changeantes, ou leurs paroles trompeuses; la diverse face des temps; les amusements des promesses; l’illusion des amitiés de la terre, qui s’en vont avec les années et les intérêts; et la profonde obscurité du cœur de l’homme, qui ne sait jamais ce qu’il voudra, qui souvent ne sait pas bien ce qu’il veut, et qui n’est pas moins caché ni moins trompeur à lui-même qu’aux autres! O éternel Roi des siècles, qui possédez seul l’immortalité, voilà ce qu’on vous préfère; voilà ce qui éblouit les âmes qu’on appelle grandes!
[123] 1 Reg. II, 6.
[124] Ps. LIX, 4.
Dans ces déplorables erreurs, la princesse palatine avait les vertus que le monde admire, et qui font qu’une âme séduite s’admire elle-même: inébranlable dans ses amitiés, et incapable de manquer aux devoirs humains. La reine sa sœur en fit l’épreuve dans un temps où leurs cœurs étaient désunis. Un nouveau conquérant s’élève en Suède. On y voit un autre Gustave non moins fier, ni moins hardi, ou moins belliqueux que celui dont le nom fait encore trembler l’Allemagne. Charles-Gustave parut à la Pologne surprise et trahie, comme un lion qui tient sa proie dans ses ongles, tout prêt à la mettre en pièces. Qu’est devenue cette redoutable cavalerie qu’on voit fondre sur l’ennemi avec la vitesse d’un aigle? Où sont ces âmes guerrières, ces marteaux d’armes tant vantés, et ces arcs qu’on ne vit jamais tendus en vain? Ni les chevaux ne sont vites, ni les hommes ne sont adroits, que pour fuir devant le vainqueur. En même temps la Pologne se voit ravagée par le rebelle Cosaque, par le Moscovite infidèle, et plus encore par le Tartare, qu’elle appelle à son secours dans son désespoir. Tout nage dans le sang, et on ne tombe que sur des corps morts. La reine n’a plus de retraite; elle a quitté le royaume: après de courageux mais de vains efforts, le roi est contraint de la suivre: réfugiés dans la Silésie, où ils manquent des choses les plus nécessaires, il ne leur reste qu’à considérer de quel côté allait tomber ce grand arbre[125] ébranlé par tant de mains, et frappé de tant de coups à sa racine, ou qui en enlèverait les rameaux épars. Dieu en avait disposé autrement. La Pologne était nécessaire à son Église, et lui devait un vengeur. Il la regarde en pitié. Sa main puissante ramène en arrière le Suédois indompté, tout frémissant qu’il était. Il se venge sur le Danois, dont la soudaine invasion l’avait rappelé; et déjà il l’a réduit à l’extrémité. Mais l’Empire et la Hollande se remuent contre un conquérant qui menaçait tout le Nord de la servitude. Pendant qu’il rassemble de nouvelles forces, et médite de nouveaux carnages, Dieu tonne du plus haut des cieux: le redouté capitaine tombe au plus beau temps de sa vie; et la Pologne est délivrée. Mais le premier rayon d’espérance vint de la princesse palatine: honteuse de n’envoyer que cent mille livres au roi et à la reine de Pologne, elle les envoie du moins avec une incroyable promptitude. Qu’admira-t-on davantage, ou de ce que ce secours vint si à propos, ou de ce qu’il vint d’une main dont on ne l’attendait pas, ou de ce que, sans chercher d’excuse dans le mauvais état où se trouvaient ses affaires, la princesse palatine s’ôta tout pour soulager une sœur qui ne l’aimait pas? Les deux princesses ne furent plus qu’un même cœur: la reine parut vraiment reine par une bonté et par une magnificence dont le bruit a retenti par toute la terre; et la princesse palatine joignit au respect qu’elle avait pour une aînée de ce rang et de ce mérite une éternelle reconnaissance.
[125] Ezech. XXXI, 12.
Quel est, messieurs, cet aveuglement dans une âme chrétienne, et qui le pourrait comprendre, d’être incapable de manquer aux hommes, et de ne craindre pas de manquer à Dieu? comme si le culte de Dieu ne tenait aucun rang parmi les devoirs! Contez-nous donc maintenant, vous qui les savez, toutes les grandes qualités de la princesse palatine; faites-nous voir, si vous le pouvez, toutes les grâces de cette douce éloquence, qui s’insinuait dans les cœurs par des tours si nouveaux et si naturels; dites qu’elle était généreuse, libérale, reconnaissante, fidèle dans ses promesses, juste: vous ne faites que raconter ce qui l’attachait à elle-même. Je ne vois dans tout ce récit que le prodigue de l’Évangile[126], qui veut avoir son partage, qui veut jouir de soi-même et des biens que son père lui a donnés, qui s’en va le plus loin qu’il peut de la maison paternelle, _dans un pays écarté_, où il dissipe tant de rares trésors, et, en un mot, où il donne au monde tout ce que Dieu voulait avoir. Pendant qu’elle contentait le monde et se contentait elle-même, la princesse palatine n’était pas heureuse, et le vide des choses humaines se faisait sentir à son cœur. Elle n’était heureuse, ni pour avoir avec l’estime du monde, qu’elle avait tant désirée, celle du roi même; ni pour avoir l’amitié et la confiance de Philippe, et des deux princesses, qui ont fait successivement avec lui la seconde lumière de la cour; de Philippe, dis-je, ce grand prince, que ni sa naissance, ni sa valeur, ni la victoire elle-même, quoiqu’elle se donne à lui avec tous ses avantages, ne peuvent enfler; et de ces deux grandes princesses, dont on ne peut nommer l’une sans douleur, ni connaître l’autre sans l’admirer. Mais peut-être que le solide établissement de la famille de notre princesse achèvera son bonheur. Non, elle n’était heureuse ni pour avoir placé auprès d’elle la princesse Anne, sa chère fille et les délices de son cœur, ni pour l’avoir placée dans une maison où tout est grand. Que sert de s’expliquer davantage? On dit tout, quand on prononce seulement le nom de Louis de Bourbon, prince de Condé, et de Henri-Jules de Bourbon, duc d’Enghien. Avec un peu plus de vie, elle aurait vu les grands dons, et le premier des mortels touché de ce que le monde admire le plus après lui, se plaire à le reconnaître par de dignes distinctions. C’est ce qu’elle devait attendre du mariage de la princesse Anne. Celui de la princesse Bénédicte ne fut guère moins heureux, puisqu’elle épousa Jean-Frédéric, duc de Brunswick, et de Hanovre, souverain puissant, qui avait joint le savoir avec la valeur, la religion catholique avec les vertus de sa maison, et pour comble de joie à notre princesse, le service de l’Empire avec les intérêts de la France. Tout était grand dans sa famille; et la princesse Marie, sa fille, n’aurait eu à désirer sur la terre qu’une vie plus longue. Que s’il fallait, avec tant d’éclat, la tranquillité et la douceur, elle trouvait dans un prince, aussi grand d’ailleurs que celui qui honore cette audience, avec les grandes qualités, celles qui pouvaient contenter sa délicatesse; et dans la duchesse sa chère fille, un naturel tel qu’il le fallait à un cœur comme le sien, un esprit qui se fait sentir sans vouloir briller, une vertu qui devait bientôt forcer l’estime du monde, et comme une vive lumière percer tout à coup avec un grand éclat, un beau, mais sombre nuage. Cette alliance fortunée lui donnait une perpétuelle et étroite liaison avec le prince qui de tout temps avait le plus ravi son estime; prince qu’on admire autant dans la paix que dans la guerre, en qui l’univers attentif ne voit plus rien à désirer, et s’étonne de trouver enfin toutes les vertus en un seul homme. Que fallait-il davantage, et que manquait-il au bonheur de notre princesse? Dieu qu’elle avait connu; et tout avec lui.
[126] Luc. XV, 12, 13.
Une fois elle lui avait rendu son cœur. Les douceurs célestes, qu’elle avait goûtées sous les ailes de Sainte-Fare, étaient revenues dans son esprit. Retirée à la campagne, séquestrée du monde, elle s’occupa trois ans entiers à régler sa conscience et ses affaires. Un million, qu’elle retira du duché de Rethelois, servit à multiplier ses bonnes œuvres; et la première fut d’acquitter ce qu’elle devait avec une scrupuleuse régularité, sans se permettre ces compositions si adroitement colorées, qui souvent ne sont qu’une injustice couverte d’un nom spécieux. Est-ce donc ici cet heureux retour que je vous promets depuis si longtemps? Non, messieurs: vous ne verrez encore à cette fois qu’un plus déplorable éloignement. Ni les conseils de la Providence ni l’état de la princesse ne permettaient qu’elle partageât tant soit peu son cœur: une âme comme la sienne ne souffre point de tels partages; et il fallait ou tout à fait rompre ou se rengager tout à fait avec le monde. Les affaires l’y rappelèrent; sa piété s’y dissipa encore une fois: elle éprouva que Jésus-Christ n’a pas dit en vain: _L’état de l’homme_ qui retombe _devient pire que le premier[127]_. Tremblez, âmes réconciliées, qui renoncez si souvent à la grâce de la pénitence: tremblez, puisque chaque chute creuse sous vos pas de nouveaux abîmes: tremblez enfin au terrible exemple de la princesse palatine. A ce coup le Saint-Esprit irrité se retire: les ténèbres s’épaississent; la foi s’éteint.
[127] Luc. XI, 26.
Un saint abbé dont la doctrine et la vie sont un ornement de notre siècle, ravi d’une conversion aussi admirable et aussi parfaite que celle de notre princesse, lui ordonna de l’écrire pour l’édification de l’Église. Elle commence ce récit en confessant son erreur. Vous, Seigneur, dont la bonté infinie n’a rien donné aux hommes de plus efficace pour effacer leurs péchés que la grâce de les reconnaître, recevez l’humble confession de votre servante; et en mémoire d’un tel sacrifice, s’il lui reste quelque chose à expier après une si longue pénitence, faites-lui sentir aujourd’hui vos miséricordes. Elle confesse donc, chrétiens, qu’elle avait tellement perdu les lumières de la foi, que lorsqu’on parlait sérieusement des mystères de la religion, elle avait peine à retenir ce ris dédaigneux qu’excitent les personnes simples, lorsqu’on leur voit croire des choses impossibles: _Et_, poursuit-elle, _c’eût été pour moi le plus grand de tous les miracles que de me faire croire fermement le christianisme_. Que n’eût-elle pas donné pour obtenir ce miracle? Mais l’heure marquée par la divine Providence n’était pas encore venue. C’était le temps où elle devait être livrée à elle-même, pour mieux sentir dans la suite la merveilleuse victoire de la grâce. Ainsi elle gémissait dans son incrédulité, qu’elle n’avait pas la force de vaincre. Peu s’en faut qu’elle ne s’emporte jusqu’à la dérision, qui est le dernier excès et comme le triomphe de l’orgueil, et qu’elle ne se trouve parmi _ces moqueurs dont le jugement est si proche[128]_, selon la parole du Sage.
[128] Prov. XIX, 29.
Déplorable aveuglement! Dieu a fait un ouvrage au milieu de nous, qui, détaché de toute autre cause, et ne tenant qu’à lui seul, remplit tous les temps et tous les lieux, et porte par toute la terre, avec l’impression de sa main, le caractère de son autorité: c’est Jésus-Christ et son Église. Il a mis dans cette Église une autorité seule capable d’abaisser l’orgueil et de relever la simplicité, et qui, également propre aux savants et aux ignorants, imprime aux uns et aux autres un même respect. C’est contre cette autorité que les libertins se révoltent avec un air de mépris. Mais qu’ont-ils vu, ces rares génies, qu’ont-ils vu plus que les autres? Quelle ignorance est la leur! et qu’il serait aisé de les confondre, si, faibles et présomptueux, ils ne craignaient d’être instruits! Car pensent-ils avoir mieux vu les difficultés à cause qu’ils y succombent, et que les autres, qui les ont vues, les ont méprisées? Ils n’ont rien vu; ils n’entendent rien; ils n’ont pas même de quoi établir le néant, auquel ils espèrent après cette vie; et ce misérable partage ne leur est pas assuré. Ils ne savent s’ils trouveront un Dieu propice ou un Dieu contraire. S’ils le font égal au vice et à la vertu, quelle idole! Que s’il ne dédaigne pas de juger ce qu’il a créé, et encore ce qu’il a créé capable d’un bon et d’un mauvais choix, qui leur dira ou ce qui lui plaît, ou ce qui l’offense, ou ce qui l’apaise? Par où ont-ils deviné que tout ce qu’on pense de ce premier Être soit indifférent, et que toutes les religions qu’on voit sur la terre lui soient également bonnes? Parce qu’il y en a de fausses, s’ensuit-il qu’il n’y en ait pas une véritable? ou qu’on ne puisse plus connaître l’ami sincère, parce qu’on est environné de trompeurs? Est-ce peut-être que tous ceux qui errent sont de bonne foi? L’homme ne peut-il pas, selon sa coutume, s’en imposer à lui-même? Mais quel supplice ne méritent pas les obstacles qu’il aura mis par ses préventions à des lumières plus pures? Où a-t-on pris que la peine et la récompense ne soient que pour les jugements humains, et qu’il n’y ait pas en Dieu une justice, dont celle qui reluit en nous ne soit qu’une étincelle? Que s’il est une telle justice, souveraine, et par conséquent inévitable, divine, et par conséquent infinie; qui nous dira qu’elle n’agisse jamais selon sa nature, et qu’une justice infinie ne s’exerce pas à la fin par un supplice infini et éternel? Où en sont donc les impies, et quelle assurance ont-ils contre la vengeance éternelle dont on les menace? Au défaut d’un meilleur refuge, iront-ils enfin se plonger dans l’abîme de l’athéisme, et mettront-ils leur repos dans une fureur, qui ne trouve presque point de place dans les esprits? Qui leur résoudra ces doutes, puisqu’ils veulent les appeler de ce nom? Leur raison, qu’ils prennent pour guide, ne présente à leur esprit que des conjectures et des embarras. Les absurdités où ils tombent en niant la religion, deviennent plus insoutenables que les vérités dont la hauteur les étonne; et, pour ne vouloir pas croire des mystères incompréhensibles, ils suivent l’une après l’autre d’incompréhensibles erreurs. Qu’est-ce donc après tout, Messieurs, qu’est-ce que leur malheureuse incrédulité, sinon une erreur sans fin, une témérité qui hasarde tout, un étourdissement volontaire, et, en un mot, un orgueil qui ne peut souffrir son remède, c’est-à-dire qui ne peut souffrir une autorité légitime? Ne croyez pas que l’homme ne soit emporté que par l’intempérance des sens. L’intempérance de l’esprit n’est pas moins flatteuse. Comme l’autre, elle se fait des plaisirs cachés, et s’irrite par la défense. Ce superbe croit s’élever au-dessus de tout et au-dessus de lui-même, quand il s’élève, ce lui semble, au-dessus de la religion, qu’il a si longtemps révérée: il se met au rang des gens désabusés; il insulte en son cœur aux faibles esprits, qui ne font que suivre les autres sans rien trouver par eux-mêmes; et, devenu le seul objet de ses complaisances, il se fait lui-même son Dieu.
C’est dans cet abîme profond que la princesse palatine allait se perdre. Il est vrai qu’elle désirait avec ardeur connaître la vérité. Mais où est la vérité sans la foi, qui lui paraissait impossible, à moins que Dieu l’établît en elle par un miracle? Que lui servait d’avoir conservé la connaissance de la Divinité? Les esprits même les plus déréglés n’en rejettent pas l’idée, pour n’avoir point à se reprocher un aveuglement trop visible. Un Dieu qu’on fait à sa mode, aussi patient, aussi insensible que nos passions le demandent, n’incommode pas. La liberté qu’on se donne de penser tout ce qu’on veut, fait qu’on croit respirer un air nouveau. On s’imagine jouir de soi-même et de ses désirs; et dans le droit qu’on pense acquérir de ne se rien refuser, on croit tenir tous les biens, et on les goûte par avance.