Observations sur l'orthographe ou ortografie française, suivies d'une histoire de la réforme orthographique depuis le XVe siècle jusqu'a nos jours

Part 42

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[237] Fouquet fut arrêté en 1661. L’élégie ne parut dans les Recueils publiés par la Fontaine qu’en 1671. Cependant on la trouve imprimée dans le _Recueil de quelques pièces nouvelles et galantes, tant en prose qu’en vers_, in-18, Cologne, 1667, t. II, p. 195, sous le titre d’_Élégie pour le malheureux Oronte_. Mais, ajoute Walckenaer, «il est probable que la Fontaine fit d’abord imprimer cette pièce séparément et sur une feuille volante comme il a fait pour beaucoup d’autres de ses ouvrages.» (_Histoire de la vie et des ouvrages de J. de la Fontaine_, t. I, p. 100.) Ce que présumait Walckenaer se trouve donc réalisé par la présence de cet exemplaire.

BOSSUET, dans son manuscrit des _Sermons_ (t. II, p. 261, Bibl. Imp.), écrit de sa main:

«Sa vangeance nous poursuiura a la vie et a la mort et ny en ce monde ny en l’autre iamais elle ne nous laissera aucun repos. Ainsi n’atandons pas lheure de la mort pour pardonner à nos ennemis, mais plustost pratiquons ce que dit l’apostre, que le soleil ne se couche pas sur vostre colere (ce cœur tandre, ce cœur paternel), l’apostre ne peut comprendre qu’un chrestien, enfant de paix, puisse dormir d’un sommeil tranquille ayant le cœur ulcéré et aigri contre son frère, ni qu’il puisse gouster du repos uoulant du mal a son prochain dont Dieu prend en main la querelle et les interests. Mes frères, le iour decline, le soleil est sur son panchant, lapostre ne nous donne guere de loisir et uous nauez plus guere de tems pour lui obéir; ne differons pas dauantage une œuvre si necessaire, hastons-nous de donner a Dieu nos ressentimens: le iour de la mort sur lequel on reiette toutes les affaires du salut n’en aura que trop de pressées; commancons de bonne heure a nous preparer les graces qui nous seront necessaires en ce dernier iour et en pardonnant sans delai asseurons-nous leternelle misericorde du Père, du Fils et du Saint-Esprit.»

J’ajouterai ici aux exemples cités précédemment p. 54, p. 55 et 73, les caractères suivants de son écriture. Souvent il supprime les doubles lettres; ainsi, dans le début du _Sermon de la Pénitence au temps du Jubilé_, on lit dans son manuscrit: «Quelle merveilleuse nouvelle nous _aprenons_ aujourd’hui,» et p. 4 et 5, _aprenons_, et _aprendre_, p. 92. Il écrit aussi _atendre, abatre, atantif, flater, froter_. Ailleurs il écrit une _tandre_ éducation, p. 99; il écrit aussi _sepulcre_ sans _h_, p. 27 des Sermons. Voyez pour son opinion au sujet de l’orthographe, plus haut p. 130 et suiv.

RACINE ET BOILEAU.

_A Mgr le maréchal de Luxembourg.--Félicitations sur la victoire de Fleurus._

«Au milieu des louanges et des complimens que vous receués de tous costés pour le grand seruice que vous venés de rendre à la France, trouués bon, Monseigneur, qu’on vous remercie aussi du grand bien que vous aués faict à l’Histoire, et du soin que vous prenés de l’enrichir. Personne jusqu’ici n’y a trauaillé avec plus de succez que vous, et la bataille que vous venés de gagner fera sans doute un de ses plus magnifiques ornemens. Jamais il n’y en eut de si propre à estre racontée, et tout s’y rencontre à la fois, la grandeur de la querele, l’animosité des deux partis, l’audace et la multitude des combattans, une résistance de plus de six heures, un carnage horrible, et enfin une déroute entière des ennemis. Jugés donc quel agrément c’est pour des historiens d’avoir de telles choses à escrire, surtout quand ces historiens peuuent esperer d’en apprendre de vostre bouche mesme le detail. C’est de quoi nous osons nous flatter. Mais, laissant là l’Histoire à part, serieusement, Monseigneur, il n’y a point de gens qui soient si veritablement touchés que nous de l’heureuse victoire que vous aués remportée; car, sans conter l’interest general que nous y prenons avec tout le royaume, figurés vous quelle est notre joie d’entendre publier partout que nos affaires sont restablies, toutes les mesures des ennemis rompues, la France, pour ainsi dire, sauuée, et de songer que le heros qui a faict tous ces miracles est ce mesme homme d’un commerce si agréable, qui nous honore de son amitié, et qui nous donna à disner le jour que le Roi lui donna le commandement de ses armées.

«Nous sommes avec un profond respect, Monseigneur, «Vos très-humbles et très-obéissant serviteurs,

«RACINE, DESPRÉAUX.

«A Paris, 8e de juillet 1690.»

Parmi les notes que j’ai prises en parcourant les manuscrits de Racine déposés à la Bibliothèque impériale, j’ai remarqué ce passage dans sa lettre à l’abbé Levasseur, 1661:

«Je lis des vers, je tasche d’en faire, je lis les avantures de l’Arioste; je ne suis pas moi-même sans avanture..... Mais voilà les massons qui arrivent.»

Et ailleurs, dans sa correspondance avec Boileau:

«Je vas au cabaret deux fois par jour; je commande à des massons.»

Mme de SÉVIGNÉ.

Dans une de ses lettres à Mme de Grignan, je vois écrits de sa main le mot _tandresse_ quatre fois, et aussi par un _a_ les mots _commancement, entandre, contante_. Voici cette lettre:

A Angers, mercredy 29 septembre.

«I’arive hier à cinq heures au pont de Se, après auoir veu le matin a Saumur ma niece de Busy, et entandu la messe a la bonne Nostre Dame, ie trouue sur le bort de ce pont vn carosse a six cheuaux qui me parut estre mon fils. Cestoit son carosse et labé Charyer quil a enuoyé me receuoir, parcequil est vn peu malade aux Rochers. Cet abé me fut agreable, il a vne petite impression de Grignan par son pere et par vous auoir veue, qui luy donne un pris au dessus de tout ce qui pouuoit venir audeuant de moy. Il me donna vostre lettre ecritte de Versailles, et ie ne me contraignis point deuant luy de repandre quelques larmes tellement ameres que ie serois etoufée sil auoit falu me contraindre. Ha ma bonne et tres aymable, que le comancement a esté bien vangé. Vous affectes de paroistre vne véritable Dulcinee, ha que vous lestes peu, et que iay veu au travers de la peine que vous prenes a vous contraindre cette mesme douleur et cette mesme tandresse qui nous fit repandre tant de larmes en nous separant. Ha ma bonne, que mon cœur est penetré de vostre amitié, que ien suis bien parfaitement persuadée, et que vous me faches quand, mesme en badinant, vous dittes que ie deurois auoir vne fille come Mlle Daleral et que vous estes imparfaite. Cette Aleral est aymable de me regretter come elle fait, mais ne me souhaittes iamais rien que vous. Vous estes pour moy toutes choses, et iamais on a esté aymee sy parfaitement dvne fille bien aymee que je le suis de vous. Ha quels tresors infinis mauez vous quelquefois cachés, ie vous assure pourtant, ma tres chere bonne, que ie nay iamais douté du fons, mais vous me combles presentemant de toutes ces richesses, et ie nen suis digne que par la tres parfaite tandresse que iay pour vous, qui passe au dela de tout ce que pourois vous en dire. Vous me paroisses asses mal contante de vostre voyage et du dos de M. de Brancas, vous aues trouué bien des portes fermées, vous aues, ce me semble, fort bien fait denvoyer vostre lettre. On mande icy que le voyage de la cour est retardé, peut estre poures vous reuoir M. de Lerme. Enfin Dieu conduira cela come tout le reste. Vous saves bien come ie suis pour ce qui vous touche, ma chere bonne, vous aures soin de me mander la suitte. Ie viens denvoyer la lettre que vous ecriues a mon fils; quelle tandresse vous y faites voir pour moy, quels soins, que ne vous dois ie point, ma chere bonne. Ie consens que vous luy fassies valoir mon depart dans cette saison; mais Dieu scait sy l’impossibilité et la crainte dvn desordre honteux dans mes affaires nen a pas esté la seule raison. SEUIGNÉ[238].»

[238] Extrait de l’_Isographie des hommes célèbres_ publiée par Delarue, t. IV.

LA BRUYÈRE.

La Bruyère, parlant des progrès de la langue, remarque «que depuis vingt ans que l’on écrit régulièrement, on a secoué le joug du latinisme et réduit le style à la phrase purement française....., et qu’on a mis enfin dans le discours tout l’ordre et toute la netteté dont il est capable, ce qui conduit insensiblement à y mettre de l’esprit.»

Sans être novateur en fait d’orthographe La Bruyère cependant donna l’exemple de quelques améliorations, contrairement au Dictionnaire de l’Académie qui venait de paraître quand il publia sa dernière édition (la huitième, en 1694).

Comme Corneille, Fénelon, Bossuet, il écrit donc toujours _vanger[239], avanture, avanturier, restraindre_; il écrit _soupante, paranthèse, paitrie_ (_ame paitrie de boue_).

[239] Cependant il écrit _vengeance_. «C’est par faiblesse que l’on hait un ennemi et que l’on songe à s’en vanger et c’est par elle que l’on s’appaise et que l’on ne se venge point.» (P. 179.)

Peut-être la Bruyère aurait-il désiré simplifier l’orthographe des participes; car je trouve dans toutes ses éditions ce passage ainsi écrit: «Il leur envoya tous les éloges qu’il n’a pas _cherché_ par le travail et par ses veilles.» (P. 79.)

Conformément à l’orthographe du temps il écrit _je sçay, sçû, vuide, prosneur_, nous sommes _seurs_ (_sûrs_), _beautez, loüez, extremitez_, les mieux _flattez_, les mieux _entourez_ et les mieux _caressez_, _convents_ (et non _couvents_), _bien-seance_, la _vûë_, _fauteüil_.

Il supprime la double lettre dans _sifler, aranger, flater, échaper, regreter, chaufer_.

Il supprime l’_y_ dans _stile, peristille, hiperbole, patetique, tim, onix, phisionomie, synonime_. Mais il en met à _parmy, employ, ennemy, pourquoy, luy, soy, celuy, aujourdhuy_, etc.

Il emploie le _z_ dans _magazin, carrouzel, embrazement, cizelé_.

Il écrit avec raison un homme _pratic_, un homme _fidele_, une femme _fidelle_, et comme Racine _prétension_ et _masson_. Il écrit avec la double consonne les mots terminés par _e_ muet, _duppe, secrette, platte, diette_.

Comme ce système d’orthographe se reproduit dans toutes les éditions qu’il a publiées et qu’il revoyait avec le plus grand soin, on doit admettre que ces mots ainsi écrits l’ont été par sa volonté.

VOLTAIRE, dans sa Correspondance (1752-55), a employé une orthographe qui varie souvent, mais qui prouve son désir de voir prédominer une orthographe plus simple, conformément aux opinions de ses prédécesseurs, Dangeau, d’Olivet, Duclos, Beauzée, de Wailly et autres académiciens, et conformément aux tendances des collaborateurs de l’Encyclopédie, d’Alembert et Diderot.

Dans les lettres inédites de Voltaire publiées par M. Hénin en 1825 et par M. Th. Foisset en 1836, son orthographe est figurée conformément à ses manuscrits. Les variations, les erreurs mêmes prouvent combien son esprit supérieur attachait peu d’importance à ces règles fastidieuses et incohérentes qui fatiguent l’attention et la mémoire et qui arrêtent la plume au détriment de la pensée, entravée sans cesse dans sa liberté et sa rapidité. Ainsi lorsqu’on lui voit écrire (Lettres au Président de Brosse et au Président Ruffey) dix fois _chat_AU et sept fois _chat_EAU, d’autres fois _teatre_ et _theatre, parentese, autentique_, il sait bien d’où dérivent ces mots et qu’ils sont écrits en grec avec θ; mais soit désir d’abréger le temps qui arrête sa plume, soit de simplifier l’écriture, il supprime les _h_ inutiles: bien plus, si deux fois le mot _hippotequés_ et celui d’_hippotèse_ s’offrent dans ses lettres[240], il sait fort bien que leurs radicaux sont ὑπό et τίθημι, mais, préoccupé qu’il est de son idée, la réflexion lui fait défaut et il commet deux barbarismes qui l’eussent fait exclure de tout concours littéraire et empêché même de devenir instituteur primaire. Qu’importe après tout? le temps perdu à de telles minuties l’eût été aussi pour la postérité. Si, mieux inspiré, il eût écrit _ipotequés_ et _ipotèse_, il n’eût pas hésité et il eût économisé quatre lettres. Ne sommes-nous pas arrêtés aussi quand il nous faut écrire _Hippolyte, hyperbole, hippiatrique, hypogée, esthétique, apathique_, etc.?

[240] Lettre à M. Liebault, 12 novembre 1761. Lettre à M. de La Marche, 18 décembre 1762. Si l’on trouve _prophane_ dans une lettre sans date adressée à M. Ruffey, c’est par la même inadvertance causée par l’irréflexion: il sait bien que ce mot provient de la préfixe _pro_ pour _pros_ et de _fanum_, le temple.

Il écrit sans exception _avantures_, bien qu’il sache, comme Fénelon et Racine, que le mot dérive d’_advenire_, mais tous l’ont ainsi écrit. Les doubles lettres, il les supprime dans _sotise, reconu, chaufer, efrayer, raporter, nourir, aprobation, acorder, suplier, embelissement, échaper, afaire, il poura, il a falu_; il écrit même quelquefois le _tems_. Il supprime l’_y_ dans _sindic, sindicat, enciclopedie, stile_, et de même qu’il écrit _chatau_, il écrit _potau, tonnau_[241], _fardau_. Le _z_ remplace aussi le _s_ dans _mazure, écrazer, lézé, lézine, scandalizé, eau roze, aprez, procez, délabréz_, etc. Enfin, on remarque souvent le mot _masson_, celui de _sausse_ et le mot _érecsion_ ainsi écrits.

[241] Quatre fois _tonnau_ et une fois _tonneau_.

Voici la transcription exacte de quatre de ses lettres à d’Alembert, toutes d’après les originaux que je possède; la dernière est inédite:

«A Potsdam, 5 septembre 1752.

«Vraiment, monsieur, c’est a vous a dire, «je rendray grace au ciel et resterai dans Rome.» Quand je parle de rendre grace au ciel, ce n’est pas du bien qu’on vous a fait dans votre patrie, mais de celuy que vous luy faittes. Vous et Mr Didrot vous faites un ouvrage qui sera la gloire de la France, et la honte de ceux qui vous ont traversez. Paris abonde de barbouilleurs de papier. Mais de philosophes éloquents je ne connais que vous et luy. Il est vrai qu’un tel ouvrage devait être fait loin des sots et des fanatiques sous les yeux d’un roy aussi _philosofe_ que vous. Mais les secours manquent icy totalement. Il y a prodigieusement de _bayonetes_ et fort peu de livres. Le roy a fort embelli Sparte, mais il n’a transporté Athene que dans son cabinet, et il faut avouer que ce n’est qu’a Paris que vous pouvez achever cette grande entreprise: j’ay assez bonne opinion du ministere pour esperer que vous ne serez pas reduit a ne trouver que dans vous même la recompense dun travail si utile. Jay le bonheur d’avoir chez moy monsieur labbé de Prades, et jespere que le Roy a son retour de la Silesie luy _aportera_ les provisions d’un bon benefice. Il ne s’attendait pas que sa _tèse_ dut le faire vivre du bien de l’eglise, quand elle luy attirait de si violentes persecutions. Vous voyez que cette eglise est comme la lance d’Achille qui guérissait les blessures qu’elle avait faittes. Heureusement les benefices ne sont point en Silesie a la nomination de Boyer ny de Couturier. Je ne scai pas si labbé de Prade est heretique, mais il me parait honnete homme, aimable et guai. Comme je suis toujours tres malade, il _poura_ bien mexhorter a mon agonie, il l’eguaiera et ne me demandera point de billet de confession. Adieu, monsieur, s’il y a peu de Socrates en France, il y a trop d’Anitus et trop de Melitus, et surtout trop de sots, mais je veux faire comme Dieu qui _pardonait_ à Sodome en faveur de cinq justes. Je vous embrasse de tout mon cœur.»

V.

Aux Délices, 18 avril.

«Ce ne sont pas aujourdui des _liturgies_ que je vous envoie, mon cher _philosofe_, ce sont trois brochures de la relligion _vangée_, comme elle doit l’être par Bertier et consorts. Je vous prie _instament_ de vouloir bien faire rendre à Briasson ce libelle dont je n’ay a me reprocher que d’auoir lu la première page.

«Vos articles de l’_Enciclopedie_ seront l’ecole de la posterité. Tout ce qui est de _philosofie_ nouvelle dans ce _dictionaire_ est admirable, du moins tout ce que jen ai lu.»

V.

Au Chene, par Lausane, 1er septembre.

«_Manne_ me parait assez bon quoy qu’un peu rabiniste. Je crois que les _philosofes_ et les curieux pouront etre _contants_ de l’article. Cependant un bon _apoticaire_ en eut dit davantage, et aurait demontré _apoticairement_ la superiorité de manne grasse sur manne maigre.

«Mon tres-cher _philosofe_, je suis fort faché d’être à Lausane au milieu des platras quand votre _teologal_ est à Geneve. On dit que vous _pouriez_ bien revoir le lac cet hiver, vous savez si je le souhaitte; nous vous donnerions la comédie à Lausane. Amenes M. Didrot et nous luy jouerons son Fils naturel.

«_Pouriez_-vous, si jamais vous aviez du temps, me dire si vous _voiez_ Mme du Deffant, _pouriez_-vous luy dire que je pense toujourz a elle quoyque je ne luy écrive point? _Pouriez_-vous faire mes compliments au P. Henaut?»

_Interim vale._

V.

Aux Délices, 15 décembre (1756-60).

«Mon cher maitre, vous ne m’avez point acusé la reception de mon petit tribut. Je ne reçois ny mon article _Histoire_, ny ordre de vous. J’ay peur davoir parlé trop librement des _Femmes_, mais la franchise doit plaire aux _philosofes_. J’ay encor peur de ne vous avoir envoyé que des sottises. Une autre peur, c’est de traitter fort mal _Idées_. Il y a grande _aparence_ que l’un de vous deux s’est chargé de cet article important ou que M. labbé de Condillac le fera.

«J’ay oublié de vous dire que je ne pouvais traitter l’article de littérature grecque: 1ment parceque je scais tres peu de grec, 2ment parceque je suis sans livres grecs, 3ment parceque je suis ignorant surtout en cette partie.

«Employez moy a boucher des trous, a faire les articles dont vos amis de Paris se seront dispensez, et qui _pouront_ être de ma compétence. Je suis a vos ordres. Mme Denis vous fait mille compliments. Nous souhaittons, mon cher _philosofe_, que toutes vos pensions soient toujours payées. Souvenez vous des deux hermites qui vous aiment.»

V.

Parmi les autres lettres de la correspondance de Voltaire avec d’Alembert, dont je possède les autographes, je remarque ces mots écrits ainsi:

Lettre du 13 novembre.--Aux Delices, où nous voudrions bien vous voir: entousiasme, répété _trois fois_, enciclopedie.

Lettre du 29 novembre 1756.--Je m’aperçois, apartenant, enciclopedie.

Lettre du 4 février.--Enciclopedie, philosofe, _deux fois_, cristianisme.

Lettre du 29 février.--Enciclopedie.

Lettre du 22 décembre.--Philosofe, etimologie, biblioteque.

Lettre du 27, aux Delices.--Dictionaire, teologie, metaphisique.

Lettre du 8 juillet.--Philosofe, estomac, teologien.

Lettre du 23 juillet.--Philosofe, _deux fois_.

Lettre du 2 décembre.--Philosofe, _quatre fois_, citoien, filosofe, enciclopedie.

Lettre du 6 décembre.--Apuyé, vangé, tirannie, philosofe, _deux fois_.

Lettre du 29 décembre.--Philosofe, téologien, catécumène, historiografe.

Lettre du 3 janvier.--Piramide, metafisique.

Lettre du 9 janvier.--Biblioteque, teologien, cretien.

Lettre du 8 juillet.--Philosofe, estomac, teologien.

Lettre du 23 juillet.--Philosofe, _deux fois_, citoien, filosofe, teologien, enciclopedie, bayonete.

Lettre du 29 décembre.--Philosofe, teologien, catechumène, historiographe.

Lettre du 3 janvier.--Piramides, metaphisicien, teologien, cretien, biblioteque.

Lettre du 21 octobre 1771.--Avantures[242].

[242] On voit par cet exemple que le mot _avanture_, ainsi écrit et imprimé dans les œuvres de Corneille, de Fénelon, de la Bruyère, de Racine et autres, était encore ainsi écrit avec _a_ au temps de Voltaire; et en effet, si l’on voulait se conformer à l’étymologie on devrait aussi écrire _aventage_ qui dérive également d’_advenire_.

Je n’ai cru devoir citer ici que l’orthographe personnelle d’un petit nombre de nos auteurs classiques les plus éminents; mais j’ai pu m’assurer que l’écriture de la majorité des écrivains distingués du dix-septième et du dix-huitième siècle est non moins _hétérodoxe_ au point de vue académique.

Si nous ne possédons aucun autographe de Molière pour nous édifier en ce qui le concerne, on peut croire qu’il partageait le sentiment si spirituellement exprimé par Henriette dans les _Femmes savantes_.

On voit, en effet, par la correspondance de Mme de Sévigné que les femmes les plus spirituelles et les plus élégantes de cette époque ne se piquaient nullement de purisme orthographique. Leur négligence, sous ce rapport, semblait une grâce de plus.

APPENDICE _F_.

DES MOTS COMPOSÉS.

J’ai signalé rapidement, dans mes _Observations sur l’orthographe française_, page 58, le mode de composition des mots susceptibles d’union adopté par les Grecs et les Latins, et les régularisations qu’on pourrait opérer, dès à présent, dans notre système de figuration de ce genre de locutions. Je crois devoir revenir ici sur ce sujet pour exposer les différentes théories des grammairiens sur la matière, et, d’abord, les principes mis en usage par les étrangers dans les autres langues.

Tandis qu’en France l’orthographe des mots composés avec ou sans trait d’union réclamerait presque une étude de plusieurs années, elle est d’une simplicité merveilleuse et souvent d’un emploi très-ingénieux dans toutes les langues de l’Europe.

Les ITALIENS et les ESPAGNOLS ne connaissent l’emploi du trait d’union que dans le troisième cas ci-dessous des Allemands. Ainsi les Italiens écrivent: _Dizionario italiano-francese; politico-sociale_; mais ils emploient la séparation, ou plus souvent l’agglutination, dans tous les autres cas: après-soupée, _il dopocena_; après-demain, _posdomani_; contre-poids, _contrappeso_; arc-en-ciel, _arcobaleno_, etc. En espagnol, on emploie les mêmes procédés: _Diccionario frances-español_; un entr’acte, _entreacto_; un bas-relief, _bajo relieve_; un arc-en-ciel, _arco íris_; un porte-drapeau, _portaestandarte_, etc. Donc, dans ces deux langues néo-latines, point de difficulté orthographique.

En ALLEMAND: 1er cas. _Sprachkunst_, art du langage, grammaire; _Sprachlehre_, étude du langage, grammaire; _Springzeit_, le temps de l’accouplement des bêtes.

Ainsi, deux substantifs joints, sans tiret: point de difficulté pour le pluriel.

De même, s’il y a trois mots: _Sprachwissenschaft_, mot à mot, création de la connaissance des langues, la philologie.

2e cas. _Haus- und Familien-Lexikon_, dictionnaire de la maison et de la famille. Le trait d’union après _Haus_ tient lieu du mot _Lexikon_ et en épargne le double emploi, en dispensant également de l’article.

3e cas. _Theoretisch-praktische Grammatik_, grammaire théorique et pratique. Les deux adjectifs sont unis pour éviter l’emploi de la conjonction _und_, et le premier demeure invariable.

Le HOLLANDAIS s’est modelé sur l’allemand.

Le POLONAIS écrit: _Grammatyka teoretyczno-praktyczna_, grammaire théorique et pratique. _Kolor perlowo-szary_, couleur gris-perle. Le premier composant est un mot invariable.

Le RUSSE: Русско-французкая Грамматика, grammaire russe-française. Магазинъ-вахтеръ, un garde-magasin; Магазинъ-вахтеры, des gardes-magasin: le premier composant est toujours invariable; donc, pas de difficulté.

L’ANGLAIS possède le trait d’union, dont il fait un emploi aussi simple qu’ingénieux:

_North-wind_, vent du Nord; _herring-woman_, femme au hareng, harengère; _eye-service_, service qu’on rend sous les yeux du maître; _jew-like_, mot à mot, à la manière juive; _Jews-ears_, oreille de Judas. L’invariabilité du premier mot ne permet jamais d’embarras pour l’orthographe du pluriel.

En résumé: aucune hésitation pour l’emploi du trait d’union et l’orthographe des mots composés dans les diverses langues de l’Europe.

Nous sommes moins heureux en FRANÇAIS: