Observations sur l'orthographe ou ortografie française, suivies d'une histoire de la réforme orthographique depuis le XVe siècle jusqu'a nos jours

Part 41

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V. L’opinion de M. Jullien sur l’emploi du tréma est très-juste, mais seulement pour un nombre restreint de cas, comme dans les mots _argüer_ pour le distinguer de _arguer_; _Guïse_ en opposition à _guise_, etc. Quant aux mots _équitation, équestre, quiétude_ en opposition à _inquiétude_, _anguille_ en opposition à _aiguille_, c’est leur prononciation plutôt que leur orthographe qui devrait être régularisée, et je crois qu’avec le temps l’usage en fera justice, d’autant que la tendance de prononcer _qu_ comme _k_ et _ui_ comme _i_ se manifeste de plus en plus. La présence du tréma ne serait qu’un obstacle à une régularisation progressive.

Il en est de même pour les noms propres venus de l’hébreu et terminés en _am_, comme _Adam, Abraham, Balaam_, etc., dont la finale est, par une singulière bizarrerie, nasale dans _Adam_ et sonore dans _Abraham_. L’usage en rendra la prononciation uniforme.

VI. M. Jullien propose d’introduire le trait d’union dans les mots _de-sus, de-sous, di-syllabe, dys-entérie_. Cette opinion, tout en étant logique et conforme à la prononciation, me paraît difficile à être mise en pratique, vu la tendance générale de toutes les langues à réunir en un seul les mots composés, ce qui évite la difficulté de les écrire au pluriel.

VII. La différence qu’il établit dans la prononciation de la diphthongue _oi_ dans _je bois_ et _du bois_, etc., me paraît trop faible pour nécessiter l’accent dans _je boìs_ et autres mots semblables.

VIII. La substitution de l’accent grave à l’accent circonflexe dans les mots _extrème, thème, suprème_ ne me semble pas indispensable. L’accent circonflexe suffit très-bien à la fonction de marquer les voyelles à la fois longues et toniques.

IX. L’addition d’une apostrophe placée devant l’_h_ quand elle n’est pas aspirée serait une innovation utile, mais il serait préférable de supprimer cette _h_ du moment où elle n’indique aucune aspiration: c’est ainsi que Corneille écrit _alte_, où nous avons aujourd’hui une forte aspiration, et que le mot _aleine_, du latin _halitus_, est écrit dans le manuscrit de Le Ver.

X et XI. Il blâme avec raison les phonographes qui voudraient voir les mots _bateau, chapeau_, écrits comme _zéro_, et il fait observer que l’écriture correcte de _dessiller_ et _forcené_ est _déciller, forsené_ (_fors_ ou _hors de sens_).

XII. M. Jullien pense comme moi que la difficulté de distinguer les désinences en _ant_ et en _ent_ devrait engager à adopter la forme _ant_ pour tous les participes, adjectifs et substantifs verbaux. «C’est, dit-il, un labyrinthe perpétuel où il est impossible de trouver un fil pour se guider.»

XIII. Il voudrait qu’on écrivît tous les pluriels par _s_ et qu’on supprimât les _x_ qui ont usurpé la place de l’_s_. On écrivait autrefois _beautez, dignitez_; on écrit aujourd’hui _beautés, dignités_; il faudrait généraliser ce progrès et écrire _heureus, animaus_, etc.

XIV. Il préfère l’accent grave à la réduplication des consonnes, et voudrait qu’on écrivît _j’appèle, je jète_, comme on le fait pour _je gèle, j’achète_.

Je suis aussi de cet avis, mais bien qu’un certain nombre de mots soient ainsi écrits, et qu’il conviendrait d’en augmenter le nombre jusqu’au moment où tous seront écrits uniformément, cependant ce serait apporter, quant à présent, un trouble trop grand aux habitudes.

XV. Il approuve le retranchement des doubles lettres dans l’intérieur des mots, lorsqu’elles ne sont pas nécessaires pour indiquer la prononciation.

XVI. M. Jullien appuie ma proposition de remplacer les _ph_ et les _th_ par les _f_ et les _t_. «M. Didot, dit-il, propose d’adopter cette notation qui n’aurait, en effet, aucun inconvénient. Pourquoi ne pas écrire, _téorie, téologie_, quand on écrit _trône, trésor_, au lieu de _thrône, thrésor_? Pourquoi ne pas écrire _fysique_ quand on écrit _fantaisie, fantôme_? Voltaire dans son _Dictionnaire encyclopédique_ commence son article _philosophie_ par ces mots: «Écrivez _filosofie_ ou _philosophie_ comme il vous plaira.»

«Il a bien raison; le français doit avoir son orthographe à lui, indépendante des langues auxquelles il emprunte quelques mots. Il est déraisonnable, si l’on écrit _fantôme_ et _fantaisie_, par des _f_, de ne pas écrire de même _diafane_ et _Épifanie_ qui dérivent également de φαίνω... Il ne s’agit pas ici des mots grecs d’où les mots français sont tirés, il s’agit des mots français entre lesquels se trouve l’analogie représentée par la syllabe _fan_ qu’il faut conserver partout la même, puisque c’est elle qui exprime l’idée principale.

«De même si vous écrivez _frénétique, frénésie_, écrivez _frénologie, Eufrosine_: mettez, en un mot, partout des _ph_ ou partout des _f_. Rien n’est plus important pour la régularité des langues et la satisfaction de l’esprit que des règles générales.»

Pour terminer cet article, dont l’étendue permet de mieux apprécier le mérite des travaux de M. Jullien, je transcris un passage important tiré de ses _Principales étymologies de la langue française_. Il se rapporte à la double formation de nos mots: l’une, originale, nationale; l’autre, imitative, scolastique.

«La raison de l’irrégularité de la plupart de nos racines, c’est que nos mots français ont été tirés du latin selon deux systèmes fort différents. Pour bien comprendre cette difficulté, il faut se rappeler que, quand on prononce des mots isolés, il y a toujours dans ces mots une syllabe prononcée plus fortement que les autres. On dit que cette syllabe porte l’accent, ou qu’elle est accentuée. Chez nous rien de plus simple que la théorie de l’accent: il tombe toujours sur la dernière syllabe sonore du mot; et par conséquent, lorsque la dernière syllabe est muette, il recule sur la pénultième qui devient aussi la dernière sonore. Dans _aimé, venir, opportun_, les syllabes fortes sont _mé, nir, tun_, les dernières du mot, parce qu’elles sont sonores. Dans _aimable, atteindre_, ils _importunent_, les syllabes accentués sont _ma, tein, tu_, pénultièmes dans les mots donnés, parce que les dernières sont muettes.

«La règle latine n’était pas tout à fait aussi simple que chez nous. L’accent portait en général sur la pénultième syllabe, comme dans _rosa, lupus_; et si cette pénultième était brève, dans les mots de plus de deux syllabes, l’accent reculait sur l’antépénultième: _dominus, concipere_; _do_ et _ci_ étaient ces syllabes fortes.

«Personne n’ignore que, quand une langue est prononcée, c’est la syllabe accentuée des mots qui est la plus apparente, et celle qui se conserve le mieux dans les divers changements que le mot éprouve. Il s’ensuit que, quand notre ancienne langue s’est formée du latin, c’est-à-dire pendant les dix ou douze premiers siècles de notre ère, c’est l’accent, ou, si on l’aime mieux, c’est la syllabe accentuée qui a joué le principal rôle dans ce passage. Soient, par exemple, les mots latins _tabula_ qui signifie _table_, _fabula_ qui veut dire _fable_, _templum_ qui veut dire _temple_, etc., etc. Si nous lisons ces mots à la française, nous appuyons sur les dernières syllabes, _la_ ou _plum_; mais les Latins appuyaient sur les premières, _ta, fa, tem_: celles qui les suivaient ne s’entendaient presque pas, et nous les avons en effet remplacées par des _e_ muets, _table, fable, temple_.

«La même chose se verra mieux encore sur le verbe _dire_ venu du latin _dicere_, sur _faire_ venu de _facere_, et sur mille autres que je pourrais citer ici. On ne reconnaît pas facilement cette dérivation quand on prononce ces mots latins à la française: _di-cè-ré, fa-cè-ré_. Mais c’est là une prononciation tout à fait fausse. Les Romains appuyaient sur _di_ et sur _fa_; les deux syllabes suivantes sonnaient très-peu, à peu près comme _cre_ dans _sacre, ocre, sucre_. Il a donc suffi d’adoucir cette forme _cre_ en _re_ pour avoir les verbes _dire_ et _faire_, au lieu de _dicre_ et _facre_; c’est de même que _findere_ nous a donné _fendre_; _legere_, _lire_; _solvere_, _soudre_; _conficere_, _confire_, etc.

«Tant que le français s’est formé sur le latin par l’usage et la parole, c’est ainsi qu’on a opéré. Les mots étaient prononcés, l’oreille seule en jugeait. La syllabe accentuée dominait tout le reste; et l’écriture n’était à peu près rien, puisque ce n’était pas sur des mots écrits, mais bien sur les mots prononcés que se faisaient les changements.

«Mais à partir du quatorzième siècle, et surtout vers le quinzième et le seizième, les livres intervinrent. Le latin n’était plus parlé du tout: on l’étudiait comme une langue morte sur des textes écrits. La syllabe accentuée, n’étant plus entendue, perdit toute sa supériorité sur les autres, et les lettres qui n’avaient eu que peu de valeur auparavant, en prirent une plus grande qu’on ne l’aurait jamais pensé, c’est-à-dire que l’on tira alors du latin une foule de mots français, où l’on conservait aussi fidèlement que possible l’orthographe latine, bien entendu aux dépens de la prononciation, puisqu’on y déplaçait l’accent et qu’on le portait à la française sur les dernières syllabes des mots où il n’était pas naturellement. Je prends pour exemple le mot, d’ailleurs très-peu usité, _adminicule_, qui s’est formé du latin _adminiculum_. On voit qu’en français la syllabe forte est l’avant-dernière _cu_, tandis que chez les Latins c’était l’antépénultième _ni_. Si ce mot se fût formé d’après la langue parlée, il eût été _adminicle_, comme nous avons eu _spectacle_ de _spectaculum_, _obstacle_ de _obstaculum_, _oracle_ de _oraculum_, etc. Comme il s’est formé de la langue écrite, on n’a tenu compte que des lettres, et on nous a donné _adminicule_. C’est ainsi que _exprimere_ et _imprimere_ qui, par l’accent, nous avaient donné _épreindre_ et _empreindre_, nous ont, par les lettres, fourni _exprimer_ et _imprimer_.

«Je ne donne cet exemple que pour montrer comment cette double origine de notre langue a pu augmenter les difficultés qu’il y avait déjà à passer d’un idiome à un autre. On conçoit en effet qu’ainsi le même primitif a pu produire des dérivés différents; que, de plus, des mots admis pendant les premiers siècles ont pu disparaître plus tard et laisser cependant des traces de leur existence première. J’en trouve un exemple frappant dans la famille de _concevoir, décevoir, recevoir_, etc. _Recevoir_ était autrefois _reçoivre_, et ce mot était très-bien formé de _recipere_, qui avait l’accent sur l’_i_. _Reçoivre_ a disparu, mais le présent je _reçois_, le prétérit je _reçus_ et le participe _reçu_ se déduisent mieux de la première forme que de la forme allongée _recevoir_. Voilà donc des conjugaisons tout entières qui, rapportées à leur infinitif actuel, semblent donner la preuve d’une irrégularité, laquelle n’existait pourtant pas dans la première forme du langage.

«N’est-ce pas là un exemple bien remarquable des difficultés que le cours des siècles a successivement ajoutées à l’étude étymologique de notre langue?»

EGGER, de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. _Notions élémentaires de grammaire comparée._ Paris, Aug. Durand, 1865, sixième édition, in-12.

Ce savant écrit joint au mérite de la clarté celui de la sobriété et donne avec précision l’exposé des faits qui constituent les rapports existant entre la langue grecque, la langue latine et la langue française. Je me bornerai à citer ici ce qui concerne l’_orthographie_, car M. Egger regrette que ce mot ait été défiguré contre toute analogie par le barbarisme _orthographe_.

«Comme la langue française, formée d’éléments assez divers, n’a pas eu de grammairiens proprement dits avant le XVIe siècle, et que l’orthographe en fut, jusqu’à cette époque, abandonnée à tous les caprices de l’usage, on comprend que cette partie de notre grammaire soit aujourd’hui une des plus irrégulières et en même temps une des plus épineuses à réformer. Plusieurs auteurs ont cherché à rapprocher l’orthographe française de la prononciation, tantôt par des essais partiels, tantôt par des innovations générales et systématiques. Les premières réformes, qui sont les plus modestes, ont eu aussi plus de succès; les autres, pour lesquelles on a inventé le nom de _néographie_, ou _néographisme_, ont toujours échoué; elles échoueront toujours contre la force invincible de l’habitude et contre quelque chose de plus respectable encore que l’habitude, je veux dire la tradition même de la langue française et la loi de ses étymologies. Aussi Voltaire a réussi à faire consacrer l’usage de la diphthongue _ai_ pour _oi_ dans les noms, comme _français_, et dans les verbes, comme _avait_, pour exprimer le son d’un _e_ ouvert; changement dont, au reste, il n’avait pas eu la première idée. Mais ni Ramus au XVIe siècle, ni Expilly au XVIIe, ni l’abbé Dangeau au XVIIIe, ni Domergue et Marle au XIXe, n’ont réussi à faire admettre leurs systèmes de réforme _absolue_, et l’on prédira facilement le même échec à tous ceux qui les imiteront.»

M. Egger, lorsqu’il écrivait ce passage, n’avait pas connaissance des transformations successives que les mots ont reçues dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie. Il aurait vu que ce qui reste à opérer est peu de chose comparé à ce qui a été fait, et que ce qu’il appelle «la tradition de la langue française et la loi de ses étymologies» est en opposition avec la vraie et nationale tradition de notre vieille langue. Quant à l’adoption d’un système de réforme _absolue_, j’en suis aussi éloigné que lui, mais pour tout ce qui est conforme à la raison, au génie de notre langue et aux analogies, je suis sûr qu’il partagera mes opinions, qui d’ailleurs sont celles de tant hommes éminents dont j’ai voulu m’appuyer pour donner plus d’autorité à ma faible voix.

APPENDICE _E_.

J’ai cru devoir entrer dans ces détails historiques pour montrer quels sont les points sur lesquels se sont concentrés les efforts tentés pour la rectification de l’orthographe et quels sont ceux qui méritent d’être pris en considération. On a pu voir aussi combien il serait difficile de concilier la réforme dite phonographique avec le système orthographique des langues néo-latines, particulièrement avec notre langue. De cet examen il résulte que notre alphabet, tout incomplet qu’il est, peut, avec de légères modifications, suffire à l’expression de tous les sons de notre langue.

Abréger et simplifier sont des besoins impérieux de notre époque: le système métrique a remplacé l’ancien système, si compliqué et si irrégulier, de même que la numération des Arabes a remplacé la pénible numération des Romains. Déjà même lorsque l’on compare l’orthographe du Dictionnaire de l’Académie de 1694 avec celle d’aujourd’hui, on voit qu’il reste peu de chose à faire pour compléter l’œuvre de 1740.

S’il est regrettable qu’en 1740, l’Académie française ne se soit pas montrée aussi hardie que le furent l’Académie de la Crusca en 1612, l’Académie de Madrid en 1726, et le grand _Vocabulario portuguez_ de Coïmbre en 1712, qui ont rapproché l’orthographe de la prononciation autant qu’il était possible de le faire avec notre alphabet, et que, dans son Dictionnaire, elle se soit arrêtée à moitié chemin, du moins, en ouvrant la voie aux améliorations qu’elle-même y a introduites à chaque nouvelle édition, elle l’a débarrassée des entraves d’un grand nombre de lettres inutiles et d’anomalies qui fatiguent la mémoire, rebutent l’enfance et surchargent la grammaire de règles et d’exceptions.

Toute modification qui ne touche en rien à la langue et ne porte aucune atteinte à nos chefs-d’œuvre, même poétiques, contribuera, bien plus qu’on ne saurait le croire, à maintenir et prolonger la vie de notre idiome, qui n’est que la simplification du latin; par là nos chefs-d’œuvre deviendront de plus en plus accessibles à tous.

Quelques autres petites régularisations de détail, qui ne dérangeraient en rien l’ensemble de notre système orthographique, lui donneraient successivement le degré de perfection désirable.

Je veux cependant aller au-devant de cette objection, tant de fois répétée à propos de toute tentative de réforme, si peu grave qu’elle soit: toucher à notre écriture actuelle, c’est poser une main profane sur les œuvres de nos grands écrivains et les trahir en altérant la forme extérieure qu’ils ont prétendu donner à leurs pensées.

Nos plus grands écrivains ont abandonné la plupart du temps à leurs imprimeurs le soin d’orthographier leurs œuvres, contrairement même à l’écriture de leurs manuscrits; ceux de Bossuet et d’autres en sont la preuve; mais les imprimeurs trouvèrent plus commode d’appliquer à tous uniformément l’orthographe consignée dans les éditions successives du Dictionnaire de l’Académie. Les exemples suivants prouveront que les manuscrits de nos grands auteurs du seizième et du dix-septième siècle sont écrits d’une tout autre manière qu’ils ont été imprimés de nos jours. Il est donc regrettable, sous bien des rapports, qu’on ne se soit pas conformé aux originaux: les réformateurs les plus hardis y trouveraient souvent de nombreux arguments en leur faveur:

MONTAIGNE, dans son manuscrit autographe des _Essais_ conservé à la bibliothèque de Bordeaux, adopte l’orthographe suivante:

«Nous devons la subjection et l’obeissance esgalement à tous roys, car elle regarde leur office; mais l’estimation non plus que l’affection, nous ne la devons qu’à leur vertu. _Donons_ à l’ordre politique de les souffrir _patiammant_ indignes, de celer leurs vices, d’aider de notre _recomandation_ leurs actions indifferentes, pendant que leur autorité a besoing de nostre appuy; mais nostre commerce fini, ce n’est pas raison de refuser à la justice et à nostre liberté l’expression de nos vrays _ressentimans_; et _nommeemant_ de refuser aus bons subjets la gloire d’avoir _reverrammant_ et _fidelemant_ servi un maistre, les imperfections duquel leur estoint si bien conues.

«J’honore le plus ceux que j’honore le moins; et, où mon âme marche d’une grande aleigresse, j’oublie les pas de la contenance.

«A bienveigner, à _prandre_ congé, à remercier, à saluer, à _presanter_ mon service et tels _complimants_ verbeus des lois ceremonieuses de nostre civilité, je ne _conois persone_ si sottement sterile de lengage que moi; et n’ai jamais esté emploié à faire des lettres de faveur et _recomandation_, que celuy pour qui c’estoit n’aye trouvées seches et lasches.» (_Essais_, l. I, ch. III, manuscrit de Bordeaux.)

Voir plus haut, p. 206, les indications orthographiques qu’il adresse à son imprimeur.

LA FONTAINE.

Voici, d’après l’exemplaire que je possède et que je crois unique, la reproduction de la belle et noble supplique adressée au roi par la Fontaine en faveur de Fouquet. Elle contient des variantes non reproduites dans aucune édition.

Cette épître forme trois pages petit in-folio fort bien imprimées en gros caractères italiques. Sur la marge de cet exemplaire est écrit FOUQUET[235].

[235] D’après quelques autographes de la Fontaine que je possède, je ne crois pas que ce mot soit écrit de sa main.

Dans cette pièce, antérieure d’une trentaine d’années à l’apparition du premier Dictionnaire de l’Académie, l’orthographe est remarquable, et probablement nous représente celle même de la Fontaine que l’imprimeur (il n’est pas nommé) aura suivie fidèlement.

Mais ce que cette édition _princeps_ offre de plus remarquable, c’est la répétition de la qualification de _Grand_ donnée deux fois à Henri IV et qui a été remplacée dans toutes les éditions par _magnanime_, épithète faible comparativement à cette réduplication du mot _Grand_; ce qui me porte à croire que lorsque cette supplique fut lue à Louis XIV, ces vers

Du Grand, du Grand HENRY qu’il contemple la vie; Dès qu’il pût se vanger, il en perdit l’envie:

un froncement de sourcil avertit que LOUIS LE GRAND s’en trouvait offensé.

ÉLÉGIE.

Remplissés l’Air de cris, et vos Grotes profondes[236], Pleurés Nymphes de Vaux, faites croître vos ondes; Et que l’Anqueüil enflé ravage les trézors Dont les regars de Flore ont embelly ses bors. On ne blâmera point vos larmes innocentes; Vous pouvés donner cours à vos douleurs pressantes; Chacun atend de vous ce devoir généreux: Les Destins sont contens, Oronte est malhûreux. Vous l’avez vû n’aguére au bord de vos Fontaines, Qui, sans craindre du Sort les faveurs incertaines, Plein d’éclat, plein de gloire, adoré des Mortels, Recevoit des honneurs qu’on ne doit qu’aux Autels. Hélas qu’il est déchû de ce bon-heur suprême! Que vous le trouveriés diférent de luy-mesme! Pour luy les plus beaux jours sont de secondes nuits; Les soucis dévorans, les regrets, les ennuis, Hostes infortunés de sa triste demeure, En des goufres de maux le plongent à toute heure. Voila le précipice où l’ont enfin jetté Les atraits enchanteurs de la prospérité! Dans les palais des Roys cette plainte est commune; On n’y conoît que trop les jeux de la Fortune, Ses trompeuzes faveurs, ses apas inconstans: Mais on ne les conoît que quand il n’est plus temps. Lors-que sur cette Mer on vogue à pleines voiles, Qu’on croit avoir pour soy les Vens et les Estoiles, Il est bien mal-aizé de régler ses dézirs; Le plus Sage s’endort sur la foy des Zéphirs. Jamais un Favory ne borne sa carière; Il ne regarde point ce qu’il laisse en arière: Et tout ce vain amour des Grandeurs et du bruit, Ne le sçauroit quiter qu’après l’avoir détruit. Tant d’exemples fameux, que l’Histoire en raconte, Ne sufizoient-ils pas sans la perte d’Oronte? Hâ si ce faux éclat n’ût point fait ses plaizirs! Si le séjour de Vaux eut borné ses dézirs! Qu’il pouvoit doucement laisser couler son âge! Vous n’avés pas chés-vous ce brillant équipage, Cette foule de Gens qui s’en vont chaque jour Salüer à lons flots le Soleil de la Cour: Mais la faveur du Cièl tous donne en récompence, Du repos, du loizir, de l’ombre et du silence, Un tranquile sommeil, d’innocens entretiens, Et jamais à la Cour on ne trouve ces biens. Mais quitons ces pensers, Oronte nous apelle: Vous, dont il a rendu la demeure si belle, Nymphes, qui lui devez vos plus charmans apas, Si le long de vos bors LOUYS porte ses pas, Tâchez de l’adoucir, fléchissez son courage; Il aime ses sujets, il est juste, il est sage; Du titre de clément rendez-le ambitieux: C’est par-là que les Roys sont semblables aux Dieux. Du Grand, du Grand HENRY qu’il contemple la vie; Dés qu’il pût se vanger, il en perdit l’envie: Inspirés à LOUIS cette mesme douceur; La plus belle victoire est de vaincre son Cœur. Oronte est à prézent un objet de clémence; S’il a crû les conseils d’une aveugle puissance, Il est assés puny par son sort rigoureux, Et c’est étre innocent que d’étre malhûreux[237].

[236] Toutes les éditions portent, «en vos grottes profondes.»