Observations sur l'orthographe ou ortografie française, suivies d'une histoire de la réforme orthographique depuis le XVe siècle jusqu'a nos jours

Part 36

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«La conséquence de la constitution vicieuse de notre écriture, ajoute-t-il plus loin (p. 126), est que pas un homme ne peut à bon droit se flatter de connaître parfaitement l’orthographe, de ne jamais broncher dans ses sentiers tortueux. Les gens qui la connaissent le mieux ne rougissent pas de l’avouer. En fît-on la seule étude de sa vie, on ne parviendrait pas à l’apprendre, même à l’aide d’une intelligence exceptionnelle. On ne parviendrait qu’à s’abrutir. L’écriture ne constitue en effet qu’un instrument, mais c’est l’instrument indispensable pour arriver à la connaissance des sciences..... Or l’intelligence de l’homme le mieux doué a des bornes, et il est évident que, s’il l’emploie toute à apprendre ou à retenir l’orthographe, il ne lui en reste plus pour l’étude des sciences. Celui qui, grâce à de longs et pénibles travaux et à une attention soutenue, parvient à écrire correctement quelques pages, sans le secours d’un dictionnaire, n’a donc pas lieu d’être si fier! Du reste, les plus experts en pareille matière ont toujours reculé devant le défi de subir victorieusement une épreuve.» (Voir p. 320.)

Il résulte du travail très-étendu et très-approfondi de M. Henricy qu’il reconnaît la nécessité de ne procéder à la réforme qu’avec mesure et successivement. Il fixe même cinq degrés, séparés par deux ans d’intervalle, pour atteindre une réforme telle qu’il la conçoit possible. Mais, d’une part, les catégories qu’il propose feraient l’objet de longues discussions, et, d’autre part, dix années sont un terme insuffisant pour permettre d’espérer un pareil résultat.

B. LEGOARANT. _Nouveau Dictionnaire critique de la langue française, ou examen raisonné et projet d’amélioration de la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie, de son complément, du Dictionnaire national et d’autres principaux lexiques, y compris le nouveau Dictionnaire universel de la langue française par M. Poitevin._ Paris, Berger-Levrault, 1858, in-4 à 3 col. de XIV et 667 pp.

B. PAUTEX. _Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie._ Paris, 1856, in-12 de 116 pp. Considérablement augmentées et réimprimées sous ce titre: _Errata du Dictionnaire de l’Académie française, ou Remarques critiques sur les irrégularités qu’il présente avec l’indication de certaines règles à établir._ Paris, Cherbuliez, 1862, in-8 de XXXII et 352 pp.

F.-P. TERZUOLO, ancien imprimeur, correcteur d’imprimerie. _Études sur le Dictionnaire de l’Académie. Deuxième édition_ (la première est de 1858), _accompagnée de quelques remarques sur les six premières livraisons du_ Dictionnaire de M. Littré. Paris, Mesnel, 1864, in-12 de 142 pp.

Le Dictionnaire d’une langue est son livre par excellence. Non-seulement il la maintient, il la conserve, mais il ouvre les voies et indique les sens dans lesquels elle peut s’épurer, s’enrichir et accomplir de nouveaux progrès. Nul ne s’étonnera donc de l’importance que le public attache à chacune des éditions du Dictionnaire de l’Académie, ni de la longueur du temps et des soins minutieux que la compagnie consacre à cette œuvre capitale. Mais cette tâche est compliquée de tant de difficultés de toute nature, dont la principale est l’incertitude qu’offre pour la coordination l’absence complète d’une véritable grammaire de la langue française, qu’on ne s’étonnera pas qu’on ait pu reconnaître dans la dernière édition de ce Dictionnaire, aussi bien que dans les ouvrages du même genre, des fautes matérielles, des contradictions, des lacunes, des définitions hasardées ou insuffisantes. La partie orthographique, dont l’irrégularité s’explique, comme on l’a vu dans tout ce qui précède, par l’action du double courant où s’est formé notre vocabulaire et l’influence des idées dominantes en grammaire au moment où de nouvelles couches de mots ont été successivement admises, cette partie n’est pas celle qui laissait le moins à désirer.

Heureusement, pour assurer la perfection à l’édition que l’Académie prépare, des ressources précieuses lui sont réservées. En dehors des matériaux importants que plusieurs de ses membres ont pu réunir, de ceux qu’elle saura puiser dans les travaux des membres les plus distingués des autres classes de l’Institut, il s’est rencontré des hommes d’une persévérance admirable qui ont fait de la dernière édition du Dictionnaire l’objet d’une critique minutieuse et de l’examen le plus approfondi.

Tels sont MM. Legoarant, Pautex et Terzuolo, qui ont consacré à ce travail un peu aride de la confrontation et de la discussion des mots, de leur forme et de leurs définitions, la plus grande partie de leur longue carrière. Les trois ouvrages que j’ai cités en tête de cet article sont rédigés sous forme de dictionnaire, c’est assez dire qu’ils échappent à toute espèce d’analyse. Je puis seulement constater ici qu’ils ne font nullement double emploi. M. Legoarant a envisagé son vaste sujet plutôt en lexicographe et en savant, M. Pautex en grammairien et en typographe consommé; M. Terzuolo a suivi l’exemple de ce dernier.

M. Pautex a réuni aux mots ACCENT, CONJUGAISON, MAJUSCULE, MENTOR, TERMINAISON, TIRET, et dans un chapitre de la PRONONCIATION et des DOUBLES LETTRES placé à la fin, des dissertations spéciales sur les questions de l’orthographe typographique, les plus délicates et les plus négligées par les grammairiens. A ce titre, son livre restera d’une utilité incontestable, même après la nouvelle édition du Dictionnaire, pour tous ceux qui se préoccupent de la bonne exécution des livres et particulièrement pour les imprimeurs.

Le travail de M. Terzuolo contient des remarques en général très-judicieuses sur les questions grammaticales et philologiques. Il ne s’occupe de l’orthographe que pour signaler quelques contradictions qui se trouvent dans le Dictionnaire de l’Académie, comme dans les mots _assonance_ et _consonnance_, _persiflage_ et _siffler_, etc. Il est d’avis d’écrire _baronet_ avec un seul _n_, _chevauléger_ en un seul mot, et _chelin_ (_scheling_) à la manière française avec un _ch_, comme on écrit _châle_ dérivé de _shall_. Pour les mots _paiement, dévouement_, et autres substantifs terminés en _ment_, il demande qu’on leur conserve les voyelles caractéristiques de l’infinitif dont ils dérivent en changeant l’_r_ en _ment_; ex.: _emporter, emportement, fourvoyer, fourvoyement, payer, payement, dénuer, dénuement_, etc.

TELL. _Exposé général de la langue française, avec les idées, les systèmes et les principes de l’ancienne et de la nouvèle école, les projets de réforme, la codification et la langue universèle._ Paris, 1863, in-18 de 109 pp.

Dans ce petit écrit, que l’auteur aurait voulu réduire à une feuille d’impression, les questions énoncées sur le titre sont abordées avec clarté et d’une manière piquante, tant celles de la grammaire que celles de l’orthographe, à laquelle l’auteur s’attache principalement; ce qui lui fait dire dès le début de son exposé «que l’enfant qui l’a apprise n’est nullement préparé pour recevoir les leçons des professeurs de logique, de rhétorique et de philosophie.»

C’est ainsi qu’il commence son livre, et c’est ainsi qu’il le termine: «Toutes les sciences doivent avoir une science élémentaire pour base; cette base est naturèlement le langage, et il serait difficile d’en établir une autre qui s’accorde mieux avec l’enfance. L’enfant fait des progrès considérables jusqu’à quatre ans, parce qu’il n’est distrait par aucun préjugé; si son intelligence s’affaiblit alors, il faut attribuer cette cause aux préjugés, et surtout à l’enseignement faux du langage, tandis que, si cet enseignement était logique, son intelligence de quatre ans, au lieu de s’affaiblir, grandirait toujours; il vaudrait à dix ans ce que nos jeunes gens ne sont qu’à vingt ans et plus. Si l’on veut bien examiner un enfant de quatre à cinq ans, on verra plus de perspicacité chez lui que dans un enfant de huit à dix ans. _Ce phénomène doit avoir une cause_ (p. 103).»

M. Tell n’en reconnaît pas moins la supériorité de la langue française sur les autres, et les modifications qu’il propose à l’orthographe, pour la simplicité et la régularité, n’ont rien d’exagéré; il réunit en un seul les mots composés _toutafait, apeuprès, aucontraire_. Les réformateurs modérés peuvent donc se trouver d’accord avec lui sur la plupart des points, sauf la question des participes, qu’il voudrait rendre invariables.

Son opinion sur la réforme de l’orthographe par des améliorations et simplifications successives est ainsi motivée par ce qu’il fait dire à un interlocuteur.

«L’Académie française paraît indifférente aux progrès de la langue, parce qu’elle craint la précipitation et l’engouement; et cependant elle enregistre tous les trente ou quarante ans les progrès réels, sanctionné(_s_) par l’expérience. C’est ainsi que son Dictionnaire se modifie de quart de siècle en quart de siècle. Sa marche est lente, mais elle est assuré(_e_), elle va toujours en avant.

«Que fait l’Université? Elle exécute et fait exécuter le progrès positif du Dictionnaire de l’Académie. C’est par ce parfait accord entre le gouvernement, l’Académie et l’Université que la langue française a beaucoup gagné depuis deux cents ans. Il est bien vrai que l’Université est toujours de trente ans en arrière sur les bons grammairiens, et que, dans ce qu’on enseigne aujourd’hui, il y a cent ou deux cents erreurs, préjugés ou absurdités, constatés depuis dix ou vingt ans; mais cet inconvénient est malheureusement indestructible dans l’état des choses établies.

«On a dit que l’Académie n’a point fait de grammaire et que l’Université n’a point publié un seul volume sur la langue; ce fait prouve le respect de l’autorité pour la volonté nationale. En effet, si l’Académie eût fait une grammaire, chacun se serait cru contraint à suivre le code grammatical du corps savant. Si l’Université eût publié un ouvrage quelconque sur la langue, on aurait pu considérer ce livre comme étant obligatoire dans l’enseignement.

«Voilà les motifs qui ont retenu l’Académie et l’Université; elles n’ont publié aucun ouvrage sur la langue que pour mieux faire comprendre que chacun, en France, est libre de parler et d’écrire comme il l’entend. Je termine en disant que l’autorité dans l’enseignement s’est toujours conduit(_e_) avec sagesse et dignité.»

Ces réflexions sont fort justes et méritent d’être prises en grande considération. En effet, bien que Richelieu eût imposé à l’Académie l’obligation de publier une Grammaire et un Dictionnaire de la langue, et qu’on puisse considérer la Grammaire de Regnier des Marais comme une tentative de l’Académie pour se conformer à cet ordre, on voit combien cette grammaire, malgré tout le respect qui lui est dû, est devenue presque inintelligible et surannée dans ses complications. Cependant il eût été désirable qu’à l’apparition de chaque édition d’un de ses Dictionnaires, l’Académie l’eût accompagné d’une grammaire qui naturellement eût été modifiée selon le progrès des temps. La vue seule de tant de règles et d’exceptions eût engagé l’Académie à la simplifier[208].

[208] M. Tell signale les inconvénients de la multitude des grammaires, qui va toujours croissant, et rappelle que déjà, en 1806, dans un rapport fait par Van Praet à Napoléon Ier, il est dit «qu’il existe un tel monceau de grammaires que seize chevaux attelés pourraient à peine le traîner.» Il est probable que le rapporteur a compris sous le titre de grammaire les dictionnaires, les traités, les critiques, les manuels, rudiments, méthodes, journaux pédagogiques, etc.

L’intérêt que Napoléon Ier apportait à tout ce qui touche à l’éducation est signalé par M. Tell, qui le place au nombre de ceux qui ont voulu établir une langue _universelle_, moyenne, comme voulut aussi Rivarol que fût la langue française[209]. Dans un ordre du jour Napoléon s’exprime ainsi:

Paris, janvier 1811.

«Les conquêtes des langues suivent les conquêtes des armes; mais si les idiomes, les usages et les mœurs des peuples réunis de nos jours à la France, peuvent enrichir notre langue, ces causes diverses peuvent aussi en altérer la pureté. Jamais il ne fut donc plus nécessaire d’y veiller que dans notre siècle.»

Et c’est dans ce but que Napoléon Ier a fait de grands efforts pour susciter le zèle général en faveur d’études sur la langue dont son génie appréciait l’importance.

[209] «La langue française, dit Rivarol, est une géométrie formée avec une ligne droite, tandis que le latin et le grec sont formés avec des courbes.»

Il aurait pu ajouter l’allemand, et jusqu’à un certain point les autres langues.--Suivons donc cette ligne, du moins pour l’orthographe, p. 27.

E.-A. C. _Esai de sinplificacion du français, en vue de le fair accepter come langue internacionale._ Lyon, 1863, in-8 de X et 292 pp.

Ce volume contient l’exposé très-développé d’une réforme beaucoup trop radicale pour être acceptée du public actuel, et je renvoie pour sa critique à ce qui a été dit à propos de M. Marle et à l’analyse du travail de M. Raoux.

FRÉDÉRIC DÜBNER. _Examen du programme officiel des humanités, année scolaire 1863-64._ Paris, Paul Dupont, 1863, in-8.

Notre orthographe semble, sans doute, chose bien pénible et bien difficile au conseil impérial de l’instruction publique, puisqu’il établissait ainsi le programme de l’enseignement du français pour l’année scolaire 1863-64:

1. CLASSE PRÉPARATOIRE. Grammaire française: noms, adjectifs, verbes. Exercices d’_orthographe_.

2. CLASSE DE HUITIÈME. Grammaire française: révision et continuation. Exercices d’_orthographe_.

3. CLASSE DE SEPTIÈME. Grammaire française: révision et continuation. Exercices d’_orthographe_. Exercices d’analyse grammaticale.

4. CLASSE DE SIXIÈME. Grammaire française. Exercices de grammaire et d’_orthographe_.

5. CLASSE DE CINQUIÈME. Grammaire française. Exercices de grammaire et d’_orthographe_.

6. CLASSE DE QUATRIÈME. Grammaire française. Exercices de grammaire et d’_orthographe_.

7. CLASSE DE TROISIÈME. Exercices français: récits et LETTRES D’UN GENRE SIMPLE.

En relatant cette classification, le savant philologue M. Dübner s’écriait: «Pour la langue maternelle et dans les lycées impériaux, _six années d’exercices de grammaire et d’orthographe_ avant de pouvoir être admis, dans une septième année d’étude, à composer des lettres d’un _genre simple_!»

ÉMILE NEGRIN. _Grammaire française des gens du monde. Édition princeps._ Nice, 1864, in-8 de 116 pp.--_De la fixation de la langue française à propos de l’instruction primaire rendue obligatoire._ Nice, Caisson et Mignon, mars 1865, in-16 de 39 pp.

«La France a 36 millions d’habitants. Sur ce nombre, 35 millions 500 mille ne soupçonnent pas même l’existence du grec; les autres, dans leur jeune âge, à force de fatiguer les dictionnaires, sont parvenus à comprendre tout le contraire de ce qu’ont dit Démosthènes et Platon; dix à douze savants lisent le grec à livre ouvert. Eh bien! c’est pour faire plaisir à cette douzaine de citoyens que notre langue est grevée du _rh_, du _th_ et du _ph_.

«Aussi, c’est ordinairement à ces trois signes composés que s’en prennent les détracteurs du français.

«Certes, je suis loin de blâmer ces derniers. Il est évident que les personnes lettrées d’Italie, d’Espagne, de Portugal et de tant d’autres pays, savent comme nous que _philosophie_ vient de φιλοσοφία et cependant elles ont le bon esprit d’écrire _filosofo_; nous-mêmes, en dépit du φ originaire, nous avons déjà commencé à écrire, _flegme, flegmon, flegmatique_, etc.; et je battrai des pieds et des mains le jour où l’Académie agira partout avec le même «_flegme_».

«Cependant le mal n’est pas si grand, car il suffit de prévenir les étrangers que _rh_ vaut _r_, _th_ vaut _t_, et _ph_ vaut _f_; c’est une fausse richesse, voilà tout.

«Deux signes pour le même son ne sont que superflus; deux sons avec le même signe sont un véritable malheur.

«La dernière lettre _h_ sert à empêcher les liaisons en tête des mots:

_le héros, les haricots, le homar_.

«On a toujours eu tort de dire qu’elle marque l’aspiration. L’aspiration n’existe pas dans notre langue.

«On la met aussi par pure déférence pour l’étymologie, en tête de certains autres mots où elle est inutile: _l’histoire, l’homme, l’hôtel_. Il serait à désirer qu’on pointât le _hache_ répulsif pour le distinguer de ce _hache_ inutile ou muet: _le ·héros, les ·haricots, le ·homar_, ou mieux qu’on l’accentuât d’un esprit, comme les Grecs, _les ‛héros, les ‛haricots_.»

Le projet conçu en 1865 par M. Duruy, ministre de l’instruction publique, projet non réalisé, de rendre l’enseignement primaire obligatoire, a inspiré à M. Negrin une boutade humoristique sur la nécessité de la réforme de l’orthographe. Je crois devoir en transcrire un passage pour donner une idée du système orthographique de son auteur:

«Ma proposition est, pour ainsi dire, le complément de la grande mesure qui se prépare. On forcera les prolétaires à fréquenter pendant deux années une école, mais les amènera-t-on en deux ans à déchiffrer des hiérogl_i_phes sans logique? J’en doute. C’est ce qui m’enhardit à prendre la plume.

«Nous sommes actuellement spectateurs de deux scènes qui se déroulent sur le théâtre de l’humanité: la vulgarisation et la décadence du français.

«La vulgarisation se constate chez tous les peuples; elle augmente chaque jour avec l’amendement social, dont elle est un des agents providentiels; nul ne songe à la nier; je ne songe donc pas à la démontrer. Elle est du reste une conséquence tou_t_ rationnelle de la nature claire et s_i_stématique de notre idiome, de la multiplicité des chefs d’œuvre qu’il a contribué à éterniser, de la valeur légendaire de nos soldats qui, sous la République et sous l’Empire, l’ont parlé à travers toutes les métropoles de l’Europe.

«La décadence ne se manifeste pas moins..... Je ne veux parler que de la décadence de la forme. Elle s’engendre partout, elle se montre partout, elle menace partout; les esprits observateurs la remarquent; les esprits spéculatifs s’en affligent et les esprits policés la redoutent. Jetons en effet les _i_eux autour de nous. On compose les feuilletons avec la phraséologie des coulisses, on dialogue les vaudevilles avec le glossaire des boulevards; on rédige les bulletins de la presse avec des mots anglais, des mots allemands, des mots grotesques. Est-ce là du français? Qui de nous peut se vanter de comprendre d’un bout à l’autre la dissertation la meilleure de la meilleure des gazettes? Est-ce là notre langue?

«Je sais bien les causes du mal, et chacun les sait comme moi... Mais que nous font les causes, quand la blessure saigne?

«Néanmoins, à ce torrent de mauvais goût une digue peut être opposée: c’est la FIXATION DE LA LANGUE.

..... «C’est au sein d’une commission spéciale présidée par Napoléon III, en tant que littérateur, ou par vous, Monsieur le Ministre, en tant qu’historien, que pourraient être vérifiées les critiques déjà publiées, que pourraient être discutées les méthodes, les définitions et les règles; que pourraient être déterminés l’emploi des majuscules et celui des signes; que pourrait être fixé le pluriel des noms composés et des noms d’origine étrangère; qu’enfin pourraient être tranchés tant de différends qui divisent les précepteurs et embarrassent les élèves.....

«Nous aurions ainsi une espèce de constitution orthographique.»

ÉDOUARD RAOUX, professeur à l’Académie de Lausanne. _Orthographe rationnelle, ou écriture phonétique, moyen d’universaliser rapidement la lecture, l’écriture, la bonne prononciation et l’orthographe, et de réduire considérablement le prix des journaux et des livres._ Paris, à la librairie de la Suisse romande, 1865, gr. in-16.--_Supplément à l’orthographe rationnelle, ou réforme graphique sans nouveaux signes. Id., ib._, 1866, p. 279-316.

Ce petit traité (278 pages seulement) est fort intéressant, et, ce qui est rare dans les ouvrages de ce genre, se laisse lire d’un bout à l’autre sans fatigue et sans ennui. Il est le catéchisme de la réforme radicale en matière d’orthographe.

M. Raoux, venu le dernier parmi les phonographes, a su habilement profiter des travaux de ses nombreux devanciers. J’ai donc cru devoir, comme je l’ai fait pour Beauzée, le représentant le plus important de l’autre école, celle des néographes, lui consacrer une attention plus particulière. Les reproches qu’encourra son système s’appliqueront naturellement, pour une grande part, à tous les autres.

L’ouvrage se compose d’une partie critique et d’une partie dogmatique. Je ne reproduirai pas, parmi les critiques que l’auteur adresse à l’ancien système orthographique, celles qui ont été déjà faites par ses devanciers, bien qu’il ait su leur donner un tour nouveau, les accentuer et les développer davantage. Je dois me borner à la part d’idées neuves, et elles sont assez nombreuses, que M. Raoux a présentées dans son livre.

Comme Louis Meigret, son devancier, le professeur de Lausanne travaille pour le _commun peuple_: son livre est dédié _aux travailleurs_ de tous les pays. La réforme orthographique aura pour conséquence, selon lui, d’élever le niveau intellectuel des masses; de mettre à la portée de tous le prix des journaux et des livres; de multiplier le nombre des esprits supérieurs; de faciliter les relations internationales par la préparation ou la création d’une langue universelle; de placer des habitudes logiques à la base de la première éducation; de faire monter vers les plaisirs intellectuels des millions d’hommes qui descendent chaque jour plus bas dans les jouissances de la matière.

L’auteur expose ainsi ses principes:

«De toutes les merveilles dues au génie de l’homme, les deux plus fécondes, en même temps que les plus méconnues, sont assurément le _langage_ et l’_écriture_. Traduire, en déplaçant un peu d’air, tout le monde invisible du sentiment et de la pensée; fixer, en traçant quelques signes, tous les sons fugitifs de la parole; saisir au vol ces ondes sonores et les emprisonner pour toujours dans quelques caractères alphabétiques: voilà deux miracles qui ne lasseront jamais l’admiration des siècles. L’écriture surtout, qui permet d’entendre une voix parlant à deux mille lieues, ou éteinte depuis trois mille ans; l’écriture, qui permet d’accumuler toutes les conquêtes de l’esprit humain dans ces temples lumineux qu’on appelle des _bibliothèques_; l’écriture, enfantement laborieux des génies de cent générations, a des droits particuliers à cette admiration et à notre reconnaissance.

«L’écriture est, en effet, l’immense et merveilleux réservoir de la pensée humaine. C’est là que viennent s’accumuler, une à une et de siècle en siècle, les découvertes du savant, les méditations du philosophe, le monde idéal de l’artiste et du poëte, le monde réel des vulgarisateurs de la science pratique. Chez les peuples où l’écriture n’existe pas encore, tous ces trésors disparaissent presque à mesure qu’ils se produisent. Toutes ces brillantes manifestations du talent et du génie s’envolent avec la voix, et il ne reste, pour les générations suivantes, que des fragments défigurés par les infidélités de la mémoire, les fantaisies de l’imagination ou les aberrations de l’ignorance. Dans les pays où l’écriture apparaît, l’aurore commence, et, à mesure que les systèmes graphiques se perfectionnent, le niveau de l’intelligence publique s’élève, le jour fait reculer la nuit.