Observations sur l'orthographe ou ortografie française, suivies d'une histoire de la réforme orthographique depuis le XVe siècle jusqu'a nos jours

Part 35

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«Pourquoi, dit-il, ne pas perfectionner l’alphabet, l’instrument le plus usité du travail, comme on perfectionne les autres? Pourquoi ne le soumettrait-on pas à ce rationalisme auquel la civilisation moderne doit ses succès? Il existe sans doute une différence: c’est que chaque fabricant, chaque ouvrier, est libre de modifier comme il l’entend une machine ou un outil, et qu’il n’en est pas de même de l’alphabet; mais pourquoi le gouvernement, les académies, les administrations, refuseraient-ils de perfectionner l’instrument de travail de toute la nation, ainsi que le ferait le dernier des ouvriers, ainsi que l’exigerait tout fabricant, ainsi que l’a fait la Convention pour les poids et mesures?

«Le gouvernement, qui fait plus d’efforts que jamais pour étendre l’instruction du peuple; les philanthropes de toutes les opinions qui le secondent; ceux qui veulent son bien-être, son amélioration matérielle et morale, tous doivent désirer une réforme qui peut seule généraliser l’instruction primaire. Jamais on n’aura fait autant de bien à si peu de frais.

«Les économistes qui savent que le temps est la richesse de l’homme, les administrateurs qui veulent l’uniformité du langage, les hommes politiques qui veulent rapprocher les nations, enfin, tous les amis de l’humanité, tous les hommes de progrès, doivent appuyer cette réforme.

«Plusieurs exemples doivent nous servir de guide et nous encourager. N’a-t-on pas, dans un siècle de barbarie, remplacé les chiffres romains par la numération arabe, l’une des plus simples inventions de l’esprit humain, puisqu’elle ne consiste qu’en deux points: avoir un signe pour chaque nombre jusqu’à neuf et décupler la valeur du chiffre en le reculant d’un rang? Cette idée n’en est pas moins sublime; car, sur des milliards d’individus qui avaient passé sur la terre, un seul l’a conçue; car elle a eu les conséquences les plus heureuses pour la civilisation.

«De ce qu’une innovation a été mal présentée, de ce qu’elle l’a été dans un but purement scientifique, s’ensuit-il que toute innovation de ce genre soit impossible à réaliser?»

CHARLES LA LOY. _Balance orthographique et grammaticale de la langue française: ou cours de philologie grammaticale, ouvrage au moyen duquel disparaissent toutes les incertitudes, sources de difficultés, relatives à nos règles grammaticales et à nos formes orthographiques. Deuxième édition._ Paris, Maire-Nyon, 1853, 2 vol. grand in-8, contenant:

«1º Des règles d’accentuation qui dispensent d’avoir recours au Dictionnaire;--2º La liste complète des homonymes français;--3º La liste, si utile dans l’enseignement, des dérivations inexactes;-- 4º Des principes d’orthographe étymologique;--5º Des principes de francisation des mots;--6º Des principes de néologie;--7º Des règles sur la formation des noms et adverbes en _ment_;--8º Des principes sur l’orthographe et la prononciation des noms propres et des noms de baptême, avec la signification des plus connus;-- 9º L’indication du pluriel des adjectifs en _al_;--10º L’indication du pluriel de tous les noms composés et des noms pris des langues étrangères ou des langues anciennes, partie orthographique restée douteuse jusqu’à ce jour;--11º Des règles sur l’orthographe des mots réduplicatifs;--12º Un moyen de reconnaître désormais l’_h_ aspiré de l’_h_ muet, et le _ch_ dur du _ch_ français;--13º De nouveaux signes de ponctuation qui n’exigent aucune nouvelle étude;--14º Des règles sur l’emploi des doubles consonnes, partie si importante de notre orthographe, etc., etc.»

Ce long titre, que j’ai copié presque _in extenso_, donne une idée du vaste ensemble de questions que l’auteur a embrassées dans le cadre de ses deux volumes.

Il rapporte sur chaque mot embarrassant du Dictionnaire les diverses leçons fournies par les lexicographes et recherche ce qu’il appelle une _balance_, c’est-à-dire une solution tirée de l’essence même des principes qu’il a posés en commençant. On conçoit qu’en face d’un nombre aussi immense de questions délicates à résoudre, l’auteur ait pu souvent s’arrêter à un parti qui ne satisfasse pas une critique sévère. Néanmoins son ouvrage sera consulté avec fruit de ceux qui, par position, sont aux prises avec les difficultés de notre orthographe. Ce vaste travail, fruit de longs efforts et d’une patience vraiment méritoire, est à lui seul une démonstration suffisante de l’absolue nécessité de perfectionner notre orthographe et de soumettre la grammaire, avec ses contradictions et ses exceptions innombrables, à une analyse, à une discussion, à une révision sérieuse et approfondie.

ALEXANDRE ERDAN (Al.-André Jacob). _Congrès linguistique. Les révolutionnaires de l’A-B-C._ Paris, Coulon-Pineau, 1854, in-8 de 282 pp.

Dans cet opuscule, M. Erdan a parlé de beaucoup de choses à propos de la réforme orthographique. Il a introduit dans une semblable polémique plus de passion que la question ne me semble en comporter. Je ne le suivrai donc pas dans les parties de sa discussion qui s’écartent du sujet, et je renverrai à l’analyse de l’ouvrage de M. Raoux l’exposition des motifs proposés en faveur de l’écriture phonétique.

Voici ce que dit M. Erdan (p. 72) contre le respect de l’étymologie dans l’écriture française. Après avoir rappelé les arguments de Domergue et de Voltaire, il continue ainsi:

«Mais, d’ailleurs, à quoi bon ces raisonnements? La question étymologique n’en est réellement pas une. Les étymologistes croient défendre un principe et, en réalité, ce qu’ils défendent, ce n’est qu’un accident dans la langue.

«Si à chaque mot de notre langue était attachée l’étiquette de son origine, certainement celui qui proposerait d’enlever à la fois toutes ces étiquettes, toutes ces marques caractéristiques, proposerait une révolution difficile; mais cela n’est pas.

«Nous avons, cela est démontré et admis par les grammairiens[204]:

Mots dont l’étymologie est tout à fait inconnue 3,000 Mots dont l’étymologie est douteuse 1,500 Mots qui n’ont plus leurs lettres étymologiques, dont ils se sont dépouillés successivement 10,000 Mots dont l’orthographe est contraire à l’étymologie 500 ______ Total 15,000

«Ainsi, en proposant d’abandonner l’orthographe étymologique, on ne propose point, à proprement parler, une révolution de principe dans l’idiome national. On ne fait que régulariser une langue en désordre qui écrit tantôt suivant l’étymologie, tantôt selon le caprice.»

[204] Ce calcul est emprunté par M. Erdan à M. Marle dans l’_Appel aux Français_.

Tout en adhérant au principe de la phonographie absolue, l’auteur désire qu’on avance par degrés.

«Il faut donc tout simplement, dit-il, pour commencer, pour établir un premier jalon, revenir aux modifications prudentes, faciles, commodément vulgarisables, qu’adoptèrent et pratiquèrent les Du Marsais, les Duclos, les Beauzée, etc.

«Il faut accepter, suivant la théorie de Port-Royal, quelques petits signes très-simples pour faire disparaître certaines anomalies du genre des suivantes: _fusil_, où l’_l_ ne se prononce pas, et _fil_, où il se prononce; _nid_, où _d_ ne se prononce pas, et _David_, où il se prononce; _répugnance_, où _gn_ est doux, et _stagnation_, où _gn_ est très-dur, etc.

«Il est très-facile pour ces différents cas, et pour d’autres analogues, de convenir d’un petit signe, d’un tiret, d’un accent, tout ce qu’on voudra, qui indique la prononciation.»

«Voici donc une série d’applications actuelles que je proposerais volontiers, d’une manière formelle, à tous les amis de la réforme: 1º Retranchement de l’_h_ muet (_Omère_).--2º Retranchement des lettres doubles (_abé, tranquile, éfet_, etc.).--3º Emploi d’une seule consonne où il y en a deux inutilement (_alfabet, ortografe, téâtre_, etc.).--4º Expulsion de l’_m_ où l’on ne prononce que _n_ (_anfibie_, etc.).--5º Expulsion de l’_x_ comme marquant le pluriel (_eus, veus, ceus_, etc.).--6º Abandon de l’usage absurde et sans prétexte étymologique, qui double la consonne dans les mots _homme_, venant de _homo, donner_, de _donare, honneur_, de _honor_ (_ome, doner, oneur_).--7º Expulsion du _t_ ayant le son de l’_s_ (_atension_, etc.).»

Dans un ouvrage en 2 vol. in-8, intitulé _la France mistique_, publié un an plus tard, M. Erdan a mis en pratique sa réforme. Ces deux volumes sont imprimés en entier d’après son système. Voici comme il en explique le fonctionnement:

«_Règles suivies dans la grafie de ce livre._ Nous n’avons point visé à la fonografie absolue, c’est-à-dire à l’écriture exactement conforme à la parole. Il est trop évident à nos yeuz que, si nous devons obtenir des réformes ortografiques (et nous en obtiendrons), nous ne les obtiendrons que par une série de modifications et de simplifications lentes et successives. D’ailleurs, des expériences célèbres sont là pour montrer jusqu’à quel point est impraticable et impossible une transformation subite.

«Nous avons donc fait uniquement de la néografie; nous avons simplifié les choses facilement simplifiables; nous avons modifié ce qui pouvait l’être sans choquer et éfaroucher les lecteurs; nous avons même, autant que possible, tenu à ne pas sortir des limites que s’étaient tracées les néografes modérés du dis-huitième siècle. Nous en somes sortis néanmoins par la substitution de l’_s_ au _t_ dans les mots où ce _t_ sonait _s_, et était précédé d’une consone; dans les cas où le _t_ est entre deuz voyèles, nous avons cru devoir le laisser, au moins quant à présent. Mais cela même a été pratiqué, avec des choses bien plus hardies, par l’abé de Saint-Pierre et par quelques autres.

«Nous avons aussi préféré le _z_ à l’_s_ dans les pluriels académiques terminés par _x_. La prononciation réèle, en éfet, est _z_, non _s_, quand èle a lieu: le vrai signe du pluriel est donc _z_, non _s_.

«Nous n’avons pas toujours été rigoureuz et logique. Ainsi nous avons écrit _mettre_ et _permètre_, pour éviter, par ecsès de précaution, les homografies--qui n’auraient pas nui sans doute à la clarté--mais qui auraient prêté à une ataque contre notre réforme, sous le prétexte que _mètre_ (verbe) aurait pu se confondre avec _mètre_ (substantif). Nous avons donc momentanément sacrifié la logique.»

P. POITEVIN. _Grammaire générale et historique de la langue française._ Paris, 1856, 2 vol. in-8.

Au chapitre de l’_Orthographe_, M. Poitevin, après avoir cité l’opinion sur la simplification de l’orthographe que j’avais émise en 1855, dans mon Rapport sur l’Exposition universelle de Londres, s’exprime ainsi:

«Ces observations sont fort justes, et il est fâcheux que M. Ambroise Firmin Didot se soit borné à exprimer un vœu; il lui appartenait de donner l’exemple des réformes raisonnables et d’ouvrir la voie dans laquelle l’Académie ne peut entrer la première; rien ne lui eût été plus facile assurément que de faire sortir de ses nombreuses publications tout un système nouveau d’orthographe; c’était une œuvre digne de lui, et nous regrettons qu’il ne l’ait pas accomplie.»

Mais le respect que l’on doit aux décisions de l’Académie, et qui m’est plus particulièrement imposé, comme ayant l’honneur d’être son imprimeur, m’interdisait plus qu’à tout autre de songer à rien innover. C’est à l’Académie, en raison même de l’autorité suprême qu’on lui reconnaît, de répondre, dans la limite qu’elle jugera convenable, au vœu général.

M. Poitevin fait ensuite une rapide énumération des tentatives de réforme depuis le seizième siècle, puis il ajoute:

«Disons en terminant qu’il est impossible qu’on ne voie point, dans un temps très-prochain, se produire les réformes suivantes:

«1º Suppression de toute lettre inutile ou nulle dans la prononciation;

«2º Adoption des mêmes signes pour les sons identiques[205].»

[205] Ce programme est celui de Port-Royal (voir p. 226), adopté depuis deux siècles par presque tous ceux qui ont fait une étude approfondie de notre langue.

Dans cette Grammaire, plus complète et plus détaillée que toutes celles qui avaient paru jusqu’alors, l’auteur fait connaître quelques-unes des raisons historiques de nos formes orthographiques actuelles; il donne à l’occasion le tableau des pronoms et de la conjugaison des verbes dans le vieux français. Ses listes de substantifs dont le genre est douteux, des homonymes, des pluriels des noms composés, etc., ajoutent à son travail beaucoup d’intérêt et une utilité incontestable pour la fixation future de l’orthographe française.

LÉGER NOEL. _Les anomalies de la langue française, ou la nécessité démontrée d’une révolution grammaticale._ Paris, Ferdinand Sartorius, 1857, in-8 de 240 pp.

Cet ouvrage est le résultat d’un travail très-pénible et vraiment consciencieux. Mais la disposition typographique tout allemande, l’absence de table et d’index, en rendent l’étude très-pénible, et la méthode d’exposition adoptée par l’auteur ne contribue pas à la clarté. M. Noel a consacré deux cent vingt pages d’une impression très-fine aux détails de l’orthographe du substantif et du genre; c’est assez dire que son œuvre se refuse à une analyse complète.

L’auteur a été amené à reconnaître et à classer les anomalies, malheureusement très-nombreuses, dans la formation du genre de nos substantifs.

La première loi, c’est que le féminin se distingue par la présence de l’_e_ muet à la fin du nom; exemple: le _dieu_, la _déesse_; le _lion_, la _lionne_; le _mulet_, la _mule_, etc.

Mais les cas d’exception sont presque aussi nombreux que ceux qui sont conformes à la règle: tantôt le féminin s’applique aux deux sexes: la _girafe_, la _gazelle_, la _chouette_, la _tortue_, etc.--Tantôt des noms masculins conservent l’_e_ muet final, signe du féminin: ex. _amulette, arbuste, chêne, hêtre, doute, incendie, angle, antimoine, antipode, centime, inventaire_, etc.--D’autres fois un même mot est tantôt masculin, tantôt féminin, selon le sens qu’on y applique; ex.: _aide, barbe, barde, basque, carpe, crêpe, décime, enseigne, faune, garde, orge_, etc.

Déjà La Bruyère, membre de l’Académie française, mort en 1696, dans son chapitre intitulé _De quelques usages_, proteste à ce sujet contre ce qu’on appelle l’usage:

«... Le même usage fait, selon l’occasion, d’_habile_, d’_utile_, de _docile_, de _mobile_ et de _fertile_, sans y rien changer, des genres différents: au contraire, de _vil, vile_, de _subtil, subtile_, selon leur terminaison, masculins ou féminins[206]. Il a altéré les terminaisons anciennes: de _scel_ il a fait _sceau_; de _mantel_, _manteau_; de _capel_, _chapeau_, etc., et cela sans que l’on voie guère ce que la langue françoise gagne à ces différences et à ces changements. Est-ce donc vouloir le progrès d’une langue que de déférer à l’usage?»

[206] Le _poison_ a remplacé la _poison_; et, par contre, on a fait masculin la _navire_, tandis que _nef_ est resté féminin.

M. Léger Noel constate en passant quelques irrégularités qui ont échappé à la dernière édition du Dictionnaire de l’Académie: ex.: _hydrocèle, pneumatocèle, varicocèle_, féminins; _sarcocèle_, masculin; _univalve, bivalve_ du féminin; _multivalve_, du masculin; _aggrave, métopes, palestre_, du féminin, et _réaggrave, opes, orchestre_, du masculin. Il aurait pu ajouter _ode_, ce mot introduit en français par Ronsard, du féminin, et _épisode_ du masculin.

S’appuyant sur le principe de l’analogie, M. Léger Noel propose que:

_à cause de_: _on écrive_: _au lieu de_:

bac, bissac, bivouac, cornac, ╭ un abac un abaque estomac, havresac, lac, | un tombac un tombaque ressac, sac, sumac, tabac, ╰ un zodiac un zodiaque trictrac

agaric, alambic, arsenic, aspic, ╭ un critic un critique basilic, cric ╰ le tropic le tropique

trois cents adjectifs ou ╭ un hippogrif un hippogriffe substantifs en _if_ | un calif un calife ╰ un pontif un pontife

╭ un reptil un reptile avril, babil, béril, péril, | un volatil un volatile grésil | un hil un hile ╰ un crocodil un crocodile

cerfeuil, accueil, bouvreuil, ╮ un chèvrefeuil un chèvrefeuille cercueil, deuil, écureuil, | un portefeuil un portefeuille treuil, fauteuil, œil, | orgueil, recueil, écueil, | seuil ╯

bazar, car, caviar, char, ╮ un phar un phare coquemar, nénuphar, par, czar, | un tartar un tartare escobar, nectar ╯

amer, cancer, cher, enfer, ╭ un belveder un belvédère éther, fier, frater, gaster, | un calorifer un calorifère hier, hiver, mâchefer, | un caracter un caractère magister, mer, outremer, | un adversair un adversaire stathouder, ver ╰ un exemplair un exemplaire

trois cents mots environ ╭ le chrysocal le chrysocale terminés en _al_ | le final le finale | un oval un ovale soixante mots environ terminés | un polichinel un polichinelle en _el_ | un violoncel un violoncelle ╰ le vermicel le vermicelle

accul, archiconsul, calcul, ╭ un capitul un capitule consul, cul, nul, proconsul, | un versicul un versicule recul | un préambul un préambule ╰ un globul un globule

quatre cents mots environ ╭ un cachemir un cachemire terminés en _ir_ | un empir un empire ╰ le zéphyr le zéphire

butor, castor, condor, cor, ╮ un éphor un éphore corrégidor,essor, for, major, | tricolor tricolore or, similor, thermidor, | (drapeau) trésor, Labrador ╯

azur, dur, futur, impur, mûr, ╭ un carbur un carbure obscur, pur, sûr, sur | un sulfur un sulfure ╰ un murmur un murmure

quarante mots environ en _our_ { un pandour un pandoure

deux cent cinquante mots ╭ un auditoir un auditoire environ terminés en _oir_ | le conservatoir le conservatoire | un promontoir un promontoire ╰ le vomitoir le vomitoire

On écrira de même, dit l’auteur, au masculin les adjectifs:

agil servil barbar inodor aquatil fidel ignar sonor débil infidel ovipar élégiac facil parallel vivipar hypocondriac docil rebel éphémer opac fertil bénévol lanifer critic fluviatil frivol prosper pacific fossil crédul pir magnific fragil avar bicolor ventriloc habil

Il est inutile de développer davantage ces tableaux, qui font connaître le genre de régularisation auquel l’auteur s’est plus spécialement attaché. Lorsque les lois de la prosodie française s’opposent à ce que l’on modifie l’orthographe de la désinence, il propose de changer le genre; exemple: une _squelette_, une _satellite_, une _aérolithe_, une _phytolithe_, une _ostéolithe_.

Les changements de cette nature, qui intéressent l’oreille, sont plus difficiles à introduire que des modifications dans l’écriture. D’ailleurs un certain nombre d’entre eux altèrent sensiblement l’euphonie de la prononciation en faisant porter l’accent tonique non plus uniquement sur la voyelle de la syllabe pénultième des mots à terminaison féminine, mais en même temps sur la consonne qui suit. Exemple: dans le système de M. Noel, nous ne dirions plus un homme _crédUle, servIle_, mais _crédUL, servIL_, bref. C’est donc méconnaître le rôle de l’_e_ muet, cette bulle d’air sonore, comme dit l’auteur, qui communique à notre langue tant de charme, de légèreté et de douceur.

M. Noel veut aussi qu’on écrive la _foie_ (_fides_) et le _foi_ (_hepar_), le _nef_ ou la _nève_ (_navis_), le _soif_ et une _cuillère_ au lieu de _cuiller_. La rectification de ce dernier mot est unanimement réclamée.

Le mot _voix_ (_vox_) devrait, selon lui, être écrit _voye_ pour lui donner une terminaison féminine, tout en le distinguant de _voie_ (_via_), attendu que «cette forme le rapprocherait de son dérivé _voyelle_ et lui donnerait bien plus d’ampleur et d’harmonie.»

«Les grammairiens, ajoute-t-il, en portant le marteau sur l’_y_, si sonore dans des mots tels que _paye, payement_, etc., pour le remplacer par cet _i_ fêlé, qui est en si grande faveur auprès d’eux, ont-ils rendu service à la langue? Doit-on prononcer _égaye, bégaye_ et faire rimer ces mots avec _baie_; il faudrait alors écrire _égaie, bégaie_. C’est donc un peu comme s’il y avait -_éïe_, résonnance vraiment féminine, qu’il faut que l’on prononce, et non pas _é_, son sec et bref, désinence toute masculine.»

Les 240 pages de M. Noel présentent le même intérêt, la même originalité dans un sujet qu’on aurait pu croire épuisé, et c’est à lui qu’on devait (page 205 et suivantes) le travail le plus étendu sur le pluriel des noms composés.

CASIMIR HENRICY. _Traité de la réforme de l’orthographe, comprenant les origines et les transformations de la langue française_, dans la _Tribune des linguistes_, 1re année, 1858-1859. Paris, gr. in-8.--_Gramère fransèze d’après la réforme ortografiqe._ 11 livraisons, faisant suite au _Dictionnaire français illustré_ de Maurice La Châtre. Paris, in-4.

M. Henricy s’est livré à de grandes et consciencieuses recherches sur l’histoire de l’orthographe, et présente sur la réforme des idées fort sages:

«Il y aurait folie, dit-il[207], à penser que ma _Gramère fransèze d’après la réforme ortografiqe_ puisse servir de règle à la génération actuelle. Ce qu’on peut suivre comme un guide sûr aujourd’hui, c’est ma _Grammaire française_ d’après l’orthographe académique. Le _Traité de la réforme de l’orthographe_ est à l’adresse des gens qui veulent s’éclairer sur cette importante question et qui pensent qu’une réforme serait utile. Ils trouveront là un plan complet de réforme divisée en cinq degrés; et je ne leur propose que l’adoption du premier degré, réforme bien simple, déjà pratiquée par les écrivains les plus éminents des deux derniers siècles, notamment par Du Marsais, dans son _Traité des tropes_, réimprimé en 1804 avec cette même orthographe.»

[207] _Tribune des linguistes_, p. 60.