Part 27
L’ouvrage cependant ne fut pas publié sous le nom de l’Académie. Il encourut plusieurs critiques, entre autres celle d’un grammairien très-estimé, le P. Buffier. L’abbé Regnier, on le conçoit, se prononce contre l’écriture phonétique, qui exposerait à «cet attentat» d’écrire des _crétiens_ comme des _Crétois_ et _Jésu-Cri_ qu’on prononce ainsi, tandis qu’on doit prononcer le _Christ_. Dans son livre, les explications sur les difficultés de la prononciation des lettres ont employé près d’une centaine de pages. En examinant avec l’attention qu’elle mérite l’œuvre de docte secrétaire perpétuel de 1706, œuvre d’autant plus importante qu’elle doit nous refléter les principes qui avaient prévalu dans le sein de l’Académie, on ne tarde pas à se convaincre que le but que l’auteur se proposait est manqué. Toutefois, on doit le reconnaître, le livre le plus utile à une nation éclairée comme la France, c’est-à-dire une grammaire, était alors impossible.
Pour ce qui concerne l’orthographe, Regnier constate, pour la réduplication des consonnes dans le corps des mots, des règles fondées la plupart sur la _quantité_ (pp. 101 à 125 de l’édit. in-12).
«Le redoublement des lettres en plusieurs mots de la langue se fait uniquement des consonnes, et peut se rapporter à deux causes: l’_une prise du latin_, d’où ces mots là nous viennent; l’autre tirée du fonds mesme de nostre langue... Ce redoublement n’est point toujours pris du latin: il se fait quelquefois contre l’orthographe des mots latins d’où les mots françois dérivent. Il se fait principalement des lettres _l, m, n, p_ et _t_, aprés _a, e, o_, mais il suffira de parler icy de celuy des lettres _l, m, n_, après _e_ et _o_, pour donner quelque idée de la cause de ce redoublement dans les mots où la prononciation toute seule n’en avertit pas: car, pour ceux où elle le fait sentir, ce n’est pas de quoy il est icy question, non plus que de ceux où nostre langue n’a fait que suivre l’exemple de la langue latine.
«Il y a deux choses à considerer dans ce redoublement: le lieu où il se fait et l’effet qu’il produit. Le lieu où il se fait, c’est d’ordinaire immédiatement aprés la voyelle sur laquelle est le _siége de l’accent_. Mais comme nostre langue n’a proprement d’accent que sur la derniere syllabe, dans les mots dont la terminaison est masculine, et sur la penultiéme dans ceux dont la terminaison est feminine, et que les dernieres syllabes ne sont pas susceptibles du redoublement des consonnes, ce redoublement, à le regler par le siege de l’accent, n’appartient proprement qu’aux penultiémes syllabes des mots qui ont une terminaison feminine.
«Ainsi _chapelle, chandelle, fidelle, folle, colle, molle, femme, homme, somme, bonne, donne, consonne_ et _patronne_, qui ont l’accent sur la penultiéme, s’escrivent par deux _l_, deux _m_ et deux _n_. Que si cet accent passe de la penultiéme sur la derniere, alors en quelques mots derivez des précédents, comme dans _chapelain, chandelier, fidélité, feminin, homicide, bonace, donateur, consonance, patronage_, il ne se fait plus de redoublement de consonne et l’usage est en cela entierement fondé sur la raison et sur la regle. Mais en d’autres mots de mesme ou de pareille dérivation, comme _fidellement, nouvellement, follement, donner, sonner, tonner_, le redoublement, qui ne devroit se faire qu’aprés la voyelle du siege de l’accent, se fait devant[169]: et _l’usage en cela, comme en beaucoup d’autres choses, s’est mis au-dessus des regles_, qu’il observe pourtant d’ordinaire dans la conjugaison des verbes. Car on escrit _ils prennent, ils tiennent, ils viennent_, par deux _n_, parce que le siege de l’accent est sur l’_e_ de la penultiéme syllabe; et on escrit par une _n_ seule, _nous prenons, nous tenons, nous venons, vous prenez, vous tenez, vous venez_, parce que l’accent qui estoit sur la penultiéme est passé sur la derniere.
[169] Ce passage me semble tout à fait inintelligible.
«Quant à l’effet que ce redoublement de consonnes produit, il est different, suivant les voyelles aprés lesquelles il se fait: aprés l’_e_, comme dans _chandelle, fidelle_[170], _fidellement_, il donne à cet _e_ la prononciation d’un _e ouvert_ et il donne celle d’un _e fermé_ à _prennent, tiennent, viennent_, etc.[171].
[170] On a mis depuis l’accent grave, au lieu de la consonne double, à beaucoup de ces mots en _elle_: _il épèle, fidèle, il gèle_. Mais on n’a pas simplifié la difficulté, car il nous en reste autant en _elle_: _il appelle, belle, chandelle_, etc.
[171] Il semble résulter de ce passage que le docte secrétaire perpétuel prononçait _ils prénent, ils tiénent, ils viénent_.
«A l’égard de l’_o_, cet effet est tout different; car, au contraire, le redoublement de la consonne aprés un _o_ sert à le presser de telle sorte, que comme alors il a moins d’estenduë et de liberté que quand il n’est suivi que d’une consonne, il reçoit une prononciation plus breve et plus serrée. Ainsi au lieu que dans _mole, role, dome, throne_[172], où l’_o_ n’est suivi que d’une seule consonne et se trouve, pour ainsi dire, plus au large; l’_o_ est long et extrémement ouvert, il est bref dans _molle, folle, homme, somme, bonne_ et _donne_, où les deux consonnes qui suivent le pressent et le resserrent. Mais tout ce qu’on vient de marquer icy est sujet à tant d’exceptions, que pour donner des regles plus seures, il faut necessairement passer aux exemples particuliers du redoublement de chaque consonne.
[172] On met aujourd’hui avec raison l’accent circonflexe sur ces mots, où il suffit à exprimer l’allongement de la syllabe. Pourquoi écrire, contrairement au latin, les mots _homme, bonne, donne_ par une double consonne? L’absence de l’accent circonflexe suffirait pour indiquer que l’_o_ est bref.
«_La regle generale que l’Académie françoise a suivie dans l’orthographe de son Dictionnaire, est de garder les consonnes doubles dans les mots françois, lors qu’elles sont doubles dans les mots latins d’où ils viennent_; et cette regle peut suffire pour la plus part des mots de la langue, à l’égard des personnes qui entendent le latin; mais comme on escrit icy pour tout le monde, il faut essayer de donner là-dessus ou des préceptes, ou des exemples, qui puissent estre entendus de tout le monde.»
Suivent 27 pages très-compactes de préceptes, d’exemples et d’exceptions pour le redoublement ou le non-redoublement de chacune des lettres de l’alphabet.
Malgré le désir qu’on éprouve de saisir quelques lueurs de principes au milieu de cet amalgame de règles contradictoires, il est impossible d’en rien conclure, sinon l’impuissance des grammairiens d’alors à débrouiller le chaos orthographique. Qu’est-ce, en effet, que de constater, d’un côté, que la prosodie française est complétement différente de la prosodie latine, et d’exiger, de l’autre, que l’on redouble la consonne en français là où les Latins l’ont doublée? Comment expliquer, en outre, cette bizarrerie dans le rôle de la consonne redoublée, de rendre la syllabe qui précède _longue_ dans _chandelle_ et brève dans _molle_? Bossuet, avec son esprit lucide et pratique, avait bien raison de demander que l’Académie s’expliquât en tête du Dictionnaire sur les règles de la prosodie française: toutes ces inconséquences eussent alors forcément disparu, comme l’ont fait la plupart d’entre elles, grâce à l’introduction des accents et à la suppression d’une partie des lettres doubles inutiles, opérées par l’Académie lors de la réforme de 1740. Mais en parcourant les listes données par Regnier, page 111 particulièrement, on voit qu’il nous reste encore un nombre assez grand de mots où la double consonne qui ne se prononce pas s’est maintenue dans le seul but de figurer cette copie servile du latin, répudiée par l’Académie elle-même, et à laquelle tout le monde paraît avoir renoncé[173].
[173] Nous avons encore _collerette, mollesse, assommant, inaccommodable, consommation, pommade, bannière, carrosse, garrotter_, etc., comme au temps de Regnier.
Après s’être convaincu de l’inanité des principes orthographiques de Regnier, on s’explique difficilement la sévérité qu’il montre contre les novateurs tant du siècle précédent que de son temps. La fin de non-recevoir qu’il oppose à toute réforme, si elle eût été prise au sérieux, nous condamnerait encore à l’écriture vicieuse de 1706.
«Que si, dit Regnier, dans la soci_e_té civile, il n’est pas permis aux particuliers de rien changer dans l’_es_criture[174] de leur nom, sans des lettres du prince, il doit encore moins leur _es_tre permis d’alt_e_rer, de leur propre aut_h_orité, la plu_s_part des mots d’une langue et la plu_s_part des noms de bapt_es_me et des noms des peuples, des provinces, des familles, des soci_e_t_ez_ publiques et des choses de la Religion.
[174] Les lettres _italiques_ indiquent les changements ultérieurement apportés par l’Académie à l’orthographe de Regnier.
«Cependant ceux qui en usent de la sorte n’ont pas seulement tort, en ce qu’ils s’attribu_ë_nt une juri_s_diction qui ne leur appartient pas; ils ont tort encore d’ailleurs, en ce qu’ils abusent du principe sur lequel ils se fondent, que les lettres _es_tant instituées pour repr_e_senter les sons, l’_es_criture doit se conformer à la prononciation.
«Cette r_e_gle g_e_n_e_rale a ses exceptions, comme toutes les autres r_e_gles; et vouloir r_e_former tout ce qui en est excepté, c’est comme si un Grammairien, se fondant sur les principes g_e_n_e_raux de la Grammaire, voul_o_it y r_e_duire toutes les conjugaisons des verbes irr_e_guliers d’une langue et toutes les façons de parler qu’un long et constant usage a délivrées de la _servitude de la syntaxe_.
«De toutes les langues dont on a conn_o_issance, il n’y en a aucune dont toutes les lettres se prononcent tou_s_jours d’une m_e_sme sorte et où le son des voyelles et des consonnes ne varie souvent, selon les diff_e_rents mots qu’elles forment, parce qu’il est impossible que les diff_e_rentes combinaisons des lettres n’apportent de la diff_e_rence dans le son propre de chaque caract_e_re.
«..... Ce qu’on ne peut trop dire et trop r_e_p_e_ter à ceux qui, sur des principes sp_e_cieux, mais mal entendus, veulent de leur aut_h_orité privée r_e_former l’orthographe franç_o_ise, c’est que l’usage n’a pas moins de droit et de juri_s_diction sur la prononciation des mots que sur les mots m_es_mes; et que comme la prononciation de plusieurs mots vient à varier de temps en temps, selon le caprice de l’usage, il faudr_o_it aussi de temps en temps varier l’orthographe des m_es_mes mots, pour en repr_e_senter la prononciation courante. Ainsi la r_e_forme qu’on fer_o_it aujourd’hu_y_ pour _ad_juster l’orthographe à la prononciation ne tarder_o_it gu_e_re_s_ peut-_es_tre à avoir besoin d’une autre r_e_forme, de m_es_me que celle que _Sylvius, Meigret, Pelletier_ et _Ramus_ voul_oi_ent introduire.»
Ce dernier paragraphe est parfaitement juste, et les lettres italiques que j’ai placées aux endroits du texte de Regnier que l’Académie a dû corriger par la suite montrent que l’écriture suit la loi du progrès comme toutes les sciences et que, par suite, il est du droit et du devoir des enfants d’améliorer l’héritage de leurs pères.
«..... Où en ser_o_it-on dans chaque langue, continue Regnier, s’il en fall_o_it r_e_former les él_e_ments sur la difficulté que les enfants aur_o_ient à bien retenir la valeur et, comme parlent les Grammairiens, la puissance de chaque caract_e_re et les diff_e_rentes variations qu’un long usage y a introduites?..... C’est aux enfants à apprendre à lire comme leurs p_e_res et leurs grands-p_e_res ont appris.
«Quant aux _es_trangers, pourquo_y_ veut-on que la langue franç_o_ise fasse à leur égard ce que nulle langue ne fait ni ne doit faire à l’égard de ceux à qui elle est _es_trangere?... Comme c’est à ceux qui sont _es_trangers dans un pays à se conformer aux loi_x_ et aux cou_s_tumes du pays, c’est aussi à ceux qui veulent apprendre une langue qui leur est _es_trangere à s’assujettir à ses r_e_gles et à ses irregularit_ez_. Pourquo_y_ donc changerions-nous en cela nos usages pour les _es_trangers, qui ne changent les leurs pour personne? et pourquo_y_ ne feront-ils pas à l’égard de no_s_tre langue ce qu’ils font à l’égard des autres et ce que nous essayons tous les jours de faire à l’égard de celles qui nous sont _es_trangeres?»
En proclamant, dans le domaine intellectuel, cette maxime du _chacun pour soi_, l’abbé Regnier ne pouvait pas pressentir les nécessités d’un nouvel état de la société européenne, où une certaine instruction est indispensable à tous ses membres, où les relations de peuple à peuple sont incessantes, où les langues modernes constituent une partie importante de l’éducation de la jeunesse et où le temps a besoin d’être économisé pour tant de choses à apprendre.
NICOLAS DE FRÉMONT D’ABLANCOURT. _Dialogue des lettres de l’Alphabet, où l’usage et la grammaire parlent, fait à l’imitation du dialogue de Lucien, intitulé, le Jugement des voyelles._ (A la suite de la traduction françoise de Lucien, par Nicolas Perrot d’Ablancourt, tome III, édition de 1706, in-12, p. 424.)
L’abbé Goujet, dans sa _Bibliothèque françoise_, fait un grand éloge de ce dialogue.
Les interlocuteurs sont l’USAGE et la GRAMMAIRE.
La Grammaire demande à l’Usage si elle doit produire ses lettres habillées à l’arabesque, ou à la grecque et l’italienne, ou à la gothique, ou bien simples et ramassées, et accommodées à la française.
L’USAGE répond: «A quoy bon tant de mystères? Puisque nous sommes en France et qu’il s’agit d’un différend entre les lettres françoises, il faut qu’elles se présentent habillées à la mode du pays.»
Chaque Lettre prend successivement la parole pour se plaindre de son sort, et de l’empiétement des unes sur les autres; mais, tout en signalant le désordre qui règne entre elles, le neveu de Perrot d’Ablancourt se montre plus résigné que son oncle. Il fait ainsi parler l’F: «Come je suis la première en fidelité, je trouve fort étrange qu’on m’ôste les cle_f_s et qu’on me veuille couper les ner_f_s; car après cela comment pourrois-je atteindre les cer_f_s à la course? Cela est bien éloigné de la promesse qu’on m’avoit faite de bannir le _Ph_, afin d’étendre les bornes de mon empire. Jusqu’ici il m’a toujours défendu l’abord des Pro_ph_etes et des _Ph_iloso_ph_es, et il ne veut pas même que j’aspire à _Ph_ilis. Si j’avois esté aussi sévère, jamais le _v_ ne se seroit mis en possession de toutes les _veuves_[175], tant recréati_v_es que rebarbati_v_es; cependant, comme j’ay veû qu’elles l’aimoient plus que moy, je lui ay cedé tout ce que j’y pouvois prétendre.»
[175] On écrivait _vefve_; c’est sous ce titre qu’est publiée la pièce de Rotrou. Mais l’_f_ a disparu au singulier féminin, et l’_u_ n’a pu être introduit que lors de la distinction du _v_ et de l’_u_, autrement on eût écrit la _ueuue_. L’_f_ a été conservé au singulier masculin.
Le P prend la parole: «Quand une longue possession ne seroit pas un juste titre, après nous avoir fait traverser tant de Terres et de Mers, débité tant d’Apo_ph_thegmes, et enrichy ce païs de tant de _Ph_rases et de Para_ph_rases, il semble qu’il y auroit de l’inhumanité à nous separer de la compagnie de _Ph_ilis et de _Ph_ilomèle, puisque nous sommes de même contrée, et que nous avons jusqu’icy couru les mêmes avantures.
«L’USAGE. J’ordonne que l’on conserve le _Ph_, le plus qu’on pourra; mais du reste, quand on veut s’établir en un païs, il en faut prendre l’habit et les mœurs.»
Le Père CLAUDE BUFFIER, de la Compagnie de Jésus. _Grammaire françoise sur un plan nouveau, avec un traité sur la prononciation des_ E, _etc._ Paris, 1709, in-12; ibid., 1723, in-8.
Buffier, un de ces jésuites à la raison hardie et profonde, dont l’ordre célèbre auquel il appartenait a fourni tant d’exemples, après avoir constaté qu’une orthographe réformée est suivie par la moitié au moins des auteurs, cite une centaine d’ouvrages importants où elle est observée. Lui-même embrasse la réforme non pas avec enthousiasme, mais avec la conviction calme qu’elle est «le parti le plus commode, et conséquemment le plus sage.» «On peut, ajoute-t-il, et l’on doit dire que certaines langues ont une ortographe beaucoup plus embarassée et plus dificile que d’autres langues. En éfet, si une langue avoit précisément autant de caractères divers dans l’écriture que de sons diférens dans la prononciation, en sorte que chaque caractère particulier désignât toujours le même son particulier, ce seroit l’orthographe la plus commode, et, ce semble, la plus naturèle qu’on puisse imaginer. Ainsi, plus une langue s’éloigne de cette pratique, plus son ortographe est incommode et bizare.» «Le françois, dit-il plus loin, a une ortographe des plus bizares et des plus malaisées... Une même figure de lètre désigne quelquefois cinq ou six sons divers, et un même son est désigné de sept ou huit manières différentes[176]... Il ne s’agit pas de mettre de l’étymologie dans un portrait, mais de le rendre le plus fidèle qu’il est possible.» Il s’oppose, du reste, aux réformateurs trop absolus, «attendu, dit-il, que si l’ortographe n’étoit pas conforme à l’usage, on ne connoîtroit rien aux figures ou caractéres de létres qui seroient nouveaux. C’est ce qui est arrivé à ceux qui ont voulu introduire une ortographe toute nouvèle; les autres n’y ont rien conçu, n’en ayant pas l’usage. Ainsi, quand même cette ortographe seroit au fond plus parfaite que l’ortographe établie, il seroit ridicule de s’en servir préférablement à la dernière, puisque c’est comme si l’on vouloit parler à un homme une langue qu’il n’entend pas, sous prétexte qu’elle est plus parfaite que celle qu’il entend.»
[176] Voir plus loin l’analyse de l’ouvrage de M. Raoux, à la date de 1865.
Il propose, pour apprendre à lire plus promptement et plus exactement, de prêter aux consonnes françaises d’autres noms que ceux qui leur sont donnés par l’usage et qui soient plus conformes aux sons qu’elles expriment dans leur liaison avec les voyelles. «Ainsi, au lieu de dire _éfe, éme, ixe_, etc., on feroit mieux de les appeler simplement _fe, me, xe_, dont l’_e_ seroit muet,» etc.
Il analyse les diverses modifications que prend le son _e_. Il voudrait que _l_ ou _ll_ mouillé fût figuré par un signe particulier, le λ. Il remplace les signes binaires _eu, ou, ch, gn_, par _ω, ö, χ, ñ_.
L’_y_ lui paraît une forme introduite par les copistes pour figurer _ij_ ou le double _i_. L’_y_, dit-il, n’est presque plus d’usage en notre langue que dans les trois ou quatre occasions suivantes: _yeux, yvoire, yvre_[177].
[177] On écrit _ivre, ivoire_, et on a maintenu seulement l’_y_ dans _yeux_.
Voici dans quelle mesure il se montre réformateur: il écrit _ortographe, atacher, létre_ (de _litera_), _suposé, indiférent, dificulté, netement, ofrir, oposé, voyéle, néte, comode, naturéle, prométre, sience, soufrir, nouvèle, anciéne, etimologie, afirme, consone, nazal, bizare_; il écrit même _silabe_.
* PIERRE PANEL. _Le Tableau de l’Ortographe françoise._ Hambourg, 1710, in-8.
Je n’ai pas vu cet ouvrage, cité par Goujet comme ayant trait à la réforme.
DE GRIMAREST. _Éclaircissemens sur les principes de la langue françoise._ Paris, 1712, in-12.
«Je tiens, nous dit-il, à l’égard de l’orthographe, entre les anciens et les modernes.» Aussi les modifications qu’il propose sont-elle modérées. Il répond ainsi à ceux qui voudraient conserver les _s_ étymologiques: «Tous les mots où l’on peut supprimer l’_s_ viennent-ils du latin? Et d’ailleurs, ou l’on sait le latin ou on ne le sait pas. S’ils le savent, sera-ce cette lettre supprimée qui les empêchera de reconnoître que _répondre_ vient de _respondere_, _hôte_ de _hospes_? Si le lecteur ignore la langue latine, que lui importe?....» Il se plaint avec toute raison de ceux qui, de son temps, mettaient des _y_ partout.
Le désordre et l’incertitude de l’orthographe offraient jusqu’au commencement du dix-huitième siècle de graves inconvénients pour la détermination si importante des noms propres. Ainsi, malgré de patientes investigations, nous ignorons encore la véritable prononciation du nom de famille d’un des plus célèbres imprimeurs de Lyon, écrit tantôt _Rouille, Rouillé, Roville_. Grimarest cite un écrivain, Touville, inscrivant son nom sur trois écriteaux aux faces de sa maison, tous trois orthographiés différemment: _Touuille, Toville, Tovville_.
Le P. GILLES VAUDELIN, augustin réformé. _Nouvelle Maniere d’ecrire comme on parle en France._ Paris, Jean Cot et Jean-Baptiste Lamesle, 1713, in-12.--_Instruction chrétienne mise en ortografe naturelle, pour faciliter au peuple la lecture de la science du salut._ Paris, 1715, in-12.
Le bon père augustin, frappé de l’utilité de rendre la langue française accessible aux classes qui n’ont pas de loisirs, a cru résoudre le problème en créant un alphabet phonétique, composé de 13 voyelles et de 16 consonnes. Un trait, nommé aujourd’hui _diacritique_, distingue les valeurs différentes d’une même lettre. Il a ainsi un système de représentation nouveau et plus logique pour les sons _a, an, ai, é, in, i, e, o, on, eu, un, ou, u_. Les consonnes _c, g, h, j, n, l, r, z, s, d, t, v, f, p, b, m_, n’ont subi aucune modification quant à la forme, sauf que _h_ a changé de valeur et représente _ch_. S’il n’est pas arrivé à la classification _organique_ des consonnes, qui est une des conquêtes de la philologie moderne, on voit qu’il y tend. Son écriture occupe notablement moins d’espace que la nôtre, et elle figure mieux les sons.
Mais son système a le même défaut que ceux de ses devanciers, c’est-à-dire d’être impraticable, particulièrement à ceux mêmes auxquels il le destine, les femmes, les enfants, les pauvres. Cette addition de traits diacritiques est trop compliquée pour eux et retarde l’essor de l’écriture des personnes instruites, écriture qui doit toujours pouvoir être cursive pour satisfaire aux besoins qui lui ont donné naissance.
* NICOLAS DUPONT, avocat au parlement, bailli du duché de Châtillon-sur-Loing. _Examen critique du traité d’Ortographe de M. l’abbé Regnier Desmarais, Secrétaire perpétuel de l’Académie françoise, avec les principes fondamentaux de l’art d’ecrire._ Paris, 1713, in-12.
«Il y a dans ce livre, dit l’abbé Goujet (t. I, p. 113), des remarques et des réflexions dont on peut profiter, et que M. l’abbé Regnier n’auroit peut-être pas dû négliger. On ne pourroit pas cependant conseiller d’adopter son systême: il ne differe en rien pour le fond de celui du pere Vaudelin. Je crois aussi qu’il eût été bien embarrassé de prouver ce qu’il avance, que les Grecs et les Latins avoient une ortographe réguliere, telle qu’il se l’imagine. Étoit-il à portée d’en juger, puisqu’actuellement nous ne savons nullement quelle étoit la véritable prononciation du grec et du latin dans le bel usage de ces deux langues?»
L’abbé G. (Girard, de l’Académie française en 1744). _L’Ortografe française sàns équivoques et dàns sés principes naturels: ou l’art d’écrire notre langue selon lés loix de la raison et de l’usage, d’une manière aisée pour lés dames, comode pour lés étrangérs, instructive pour lés provinciaux et nécessaire pour exprimer et distinguer toutes lés diférances de la prononciacion._ Paris, Pierre Giffart, 1716, in-12.
L’abbé Girard, comme nous l’avons vu plus haut, p. 139, est un réformateur modéré et un esprit raisonnable. Malheureusement il n’a pas vu que son système d’accentuation ajoute aux difficultés et aux lenteurs de l’écriture au lieu de les écarter.