Observations sur l'orthographe ou ortografie française, suivies d'une histoire de la réforme orthographique depuis le XVe siècle jusqu'a nos jours

Part 26

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Louis de COURCILLON, abbé de DANGEAU. _Lètre sur l’ortografe à Monsieur de Pontchartrain, conseiller au Parlement_ (1694), in-12 (sans nom d’auteur, avec privilége du Roi de 1693).--_Essais de granmaire_ (1694-1722), comprenant les discours suivants: _Prèmier discours qui traite des voyèles_.--_Discours II, qui traite des consones._--_Discours III. Suplèmant aus deus prèmiers discours._--_Discours IV. Lètre sur l’ortografe écrite en 1694_ (réimpression avec changements de la lettre qui précède).--_Discours V. Suplèmant a la lètre prècèdante._--_Discours VI. Sur l’ortografe fransoise._--_Discours VII. Sur la comparaison de la langue fransoise avec les autres langues._ (Les discours VIII à XIV n’ont trait qu’à la grammaire.) Ces opuscules ont été imprimés en partie et avec une orthographe moderne dans _Opuscules sur la langue françoise par divers académiciens_ (publiés par l’abbé d’Olivet). Paris, Bernard Brunet, 1754, et réédités plus fidèlement en 1849 par M. B. Jullien aux frais de la Société des méthodes d’enseignement.

Saint-Simon, dans ses _Mémoires_, dit en parlant de l’abbé de Dangeau: «Les bagatelles de l’orthographe et de ce qu’on entend par la matière des rudiments et du Despautère furent l’occupation et le travail sérieux de toute sa vie.» Saint-Simon parle de ces bagatelles en homme qui ne s’y entendait guère: autrement il eût compris que c’est du studieux abbé que datent les progrès sérieux dans l’étude des sons de notre langue, dont il a donné le premier une classification satisfaisante.

Les modifications introduites par Dangeau ont pour but de peindre exactement la prononciation, en supprimant toutes les lettres qui ne s’entendent pas ou ne sont pas nécessaires; de changer toutes celles qui n’ont pas dans le lieu où elles se trouvent leur son naturel, n’exceptant de cette règle que les consonnes finales et les lettres caractéristiques des nombres, des genres, des personnes.

Il supprime l’_h_ à _théorie_, et écrit _filosofe_, attendu, dit-il qu’il a «cru devoir laisser aux lettres françoises le son qu’elles ont naturellement, pensant que si les Latins ont écrit certains mots dérivés du grec, c’est qu’elles gardoient une aspiration differente et qu’ils prononsoient les premieres silabes de _philosophia_ et de _character_ autrement que celles de _figura_ et de _caput_. Aparemment, s’ils les avoient prononcées de la même manière, ils les auroient exprimées aussi par les mêmes letres, etc... Pourquoi ne pas imiter les Italiens et les Espagnols, qui n’ont pas cru être obligés a garder l’ortografe latine dans les mots venus du grec? Si on en avoit toujours usé de cette sorte, Madame de.... n’auroit pas été si scandalisée contre Eliogabale. «O que ces empereurs Romains ètoient cruels! s’écria-t-elle un jour en bonne compagnie, ils faisoient prendre des paysans et leur faisoient aracher la langue pour s’en nourrir.» Elle venoit de voir un livre qui disoit que cet empereur mangeoit des pâtés de langues de phaisans, et s’imaginant qu’un _p_ se prononçoit toujours _p_ elle avoit lu des _langues de paysans_ au lieu de _langues de faisans_.»

Voici l’extrait d’un passage dans lequel le savant abbé expose et pratique en partie son système. On remarquera l’emploi de l’accent grave dans une foule de cas où on ne l’admettrait pas aujourd’hui, ce qui semblerait indiquer sinon de sensibles différences dans la prononciation, du moins un emploi peu judicieux des signes d’accentuation:

«_Remèdes aus dèfauts de la vieille ortografe._ On poûroit avoir un alfabet fait exprès, et qui donât a chaque son simple un caractère simple; et l’on en poûroit venir a bout sans avoir besoin de recourir a des caractères absolumant nouveaus. Peut-être même que le public n’auroit pas beaucoup de peine a recevoir ces changemans: on a bien introduit dans le siècle passé l’_j_ consone difèrant de l’_i_ voyelle, et l’_v_ consone difèrant de l’_u_ voyèle.

«Mais en atandant qu’on puisse introduire cet alfabet rèformé, il faut tâcher a coriger les dèfauts les plus sansibles. C’est ce que j’ai tâché a faire jusqu’ici. On poûroit aler ancore plus loin que je n’ai èté, sans être obligé a introduire des caractères absolumant nouveaus.

«On demande un alfabet qui fournisse un caractère particulier pour chacun des trente-trois sons simples ausquels on peut rèduire tous ceus que nous avons dans notre langue; et qui s’éloigne le moins qu’il se poûra des caractères dont nous nous servons aujourd’hui.

«Pour satisfaire a cète demande, j’ai dressé le mèmoire suivant, ou j’ai marqué de quèle manière on pouvoit exprimer les trente-trois sons de notre langue, sans se servir de caractères absolumant nouveaus.

«J’ai mis au comancemant de chaque ligne les sons simples qu’il s’agit de signifier; j’ai ajouté pour èxample a chacun de ces sons simples un mot fransois ou se trouve le son simple; et a la fin de la ligne j’ai mis le caractère dont on peut se servir pour l’exprimer.

«L’ordre dans lequel j’ai mis ces sons simples est conforme au système que j’ai tâché à ètablir dans mes _Essais de Granmaire_, et dans la suite que j’y ai ajoutée: _a_ come dans _paroître_, _a_; _o_ come dans _colère_, _o_; _u_ come dans _batu_, _u_; _ou_ come dans _poulet_, _ou_; si l’on vouloit, on prandroit de l’alfabet grec le caractère ȣ.

«Les imprimeurs poûront avoir des caractères ou ces deus lètres seront acolées; et pour l’ècriture on ne doit craindre aucune èquivoque, parce que ces deus lètres ne se prononcent sèparèmant que dans quelques noms propres venus du grec ou du latin, come _Piritoüs_; et l’on se prescrira une règle gènèrale, de mètre toujours deus points sur cèle des deux voyèles qui comance une nouvèle silabe.

«_Eu_ come dans _feu_, dans _bonheur_, _eu_; si l’on vouloit, on prandroit des Grecs le caractère ευ. Les imprimeurs poûront avoir des caractères ou ces deux lètres seront acolées; et pour l’ècriture, quand il se trouvera des mots ou _e_ et _u_ garderont chacun leur son, on mètra deus points sur l’_u_, de cète manière, _rèüssir, rèünir_.

«J’ai remarqué dans mes autres discours que cète voyèle (_eu_) a quelquefois un son ouvert, comme dans _bonheur_, dans _peur_; alors on poûra se servir de l’accent grave sur l’_e_, en cète sorte _bonhèur_.

«_E_ fèminin, come dans _porte_, _e_; _è_ ouvert come dans _après_, _è_; _é_ fermé come dans _bonté_, _é_; ces trois _e_ sont distingués l’un de l’autre en ce que le _e féminin_ n’a point d’accent, _è ouvert_ a un accent grave, et _é fermé_ a un accent aigu.

«_I_ come dans _lire_, _i_.

«Pour les voyèles nazales, ou esclavones, on les distinguera des voyèles simples dont èles aprochent le plus, ou par une petite ligne au dessus come on en voit en quelques anciens livres, ou par une petite ligne qui les tranchera a la manière de l’alfabet polonois, de la manière suivante: _an_ come dans le mot _danser_, ã; _en_ come dans _bien_, ẽ; _in_ come dans _ingrat_, ĩ: _on_ come dans _bonté_, õ; _un_ come dans _comun_, ũ.

«Pour prononcer chacun des sons des simples consones, il n’y a qu’a joindre la prononciation d’un _e féminin_ a la consone ou aus consones que j’ai marquées en lètres capitales. Ainsi le nom du prèmier son consone qui est marqué ici se trouvera come la dernière silabe de _tombe_, et celui du second son se prononcera come la seconde silabe de _trompe_, et ainsi du reste: _be_ come dans _tomber_, _b_; _pe_ come dans _tromper_, _p_; _ve_ come dans _venir_, _v_; _fe_ come dans _finir_, _f_; _me_ come dans _mourir_, _m_; _de_ come dans _dire_, _d_; _te_ come dans _tirer_, _t_; _gue_ ou _g_ dur come dans _galant_, _g_; _ke_ come dans _capable_, _k_; _ne_ come dans _nier_, _n_; _ze_ come dans _zèle_, _z_; _se_ come dans _salut_, _s_; _je_ come dans _jalous_, _j_.

«_Che_ come dans _chariot_, _c_; le _c_ ne s’amployant plus, selon ce projet-ci, ni pour faire le son _ke_, comme il fait a prèsant devant un _a_, un _o_, un _u_ dans _cavalier_, dans _colère_, dans _curieus_; ni pour faire le son _se_, come il fait aujourd’hui devant un _e_, ou devant un _i_, dans _cèrèmonie_, dans _cièl_, ne servira plus que pour le son du _che_ que nous lui donons ici. Le son de _ke_ et le son de _se_ ont dans la table prècèdante chacun son caractère propre, et le caractère _c_ ne servira plus qu’a marquer la lètre siflante que nous exprimons prèsantemant par _ch_, come dans _chariot, cherté_.

«_Le_ come dans _lire_, _l_; _re_ come dans _rire_, _r_; _lle_ ou _l mouillée_ come dans _vaillant_, dans _fille_; _gne_ ou _n mouillée_ come dans _vigne_, dans _soigneus_; je marque ces deus consones _mouillées_ par de petites lignes qui les traversent.

«Si l’on ne veut pas se servir de ces deus lètres qui sont traversées par de petites lignes, on poûra se servir pour l’_l mouillée_ de deus _ll_ acolées; et quand on ècrira des mots ou l’on prononce deus _l_, come _Pallas_, on aura soin de sèparer les deus _l_ et de ne les pas acoler.

«Pour exprimer le son de l’_n_ mouillée, on poûra se servir de l’_ñ_ avec un trait dessus, comme s’en servent les Espagnols qui la noment _n con tilde_: que s’il se trouvoit quelques mots ou l’on prononsât sèparèment le _g_ et l’_n_, come on les prononce en latin, on se serviroit du _g_ et de l’_n_.

«_He_ aspiration come dans _hazard_, _h_.

«On aura soin de n’amployer jamais aucun caractère pour un son difèrant de celui auquel nous le destinons ici.

«Il reste deus choses a marquer pour randre l’ècriture plus conforme a la prononciation:

«1º La longueur des voyèles. Come je ne crois pas qu’il soit nècessaire de marquer quand la voyèle est brève, on marquera seulement cèles qui sont longues, par les chevrons (^) ausquels on est acoutumé.

«Il y a un inconvéniant auquel il est aisé de remèdier. Cet inconvéniant est que le chevron qu’on met sur l’_e_ long, come dans _èvêque, prêtre_, marque en même tams qu’il est ouvert. Mais nous avons des _e_ fermés qui sont longs come dans _ils alérent, ils marchérent_. Si pour marquer cète longueur, on se servoit d’un chevron, il seroit a craindre qu’on ne donât a ces _e_ le son de _è_ ouvert. Il est aisé de remèdier a cet inconveniant. Ces _é fermé_ (sic) dont la prononciation est longue ne se trouvent que dans quelques troisièmes persones du pluriel des verbes, come _ils alérent, ils trouvérent_, et dans quelques adverbes en _mant_, come _comunémant, aveuglémant_, et l’on poûra dans ces ocasions marquer la longueur de l’_é_ fermé par des accents aigus un peu plus longs que les accents aigus ordinaires.

«2º La seconde chose que l’ècriture doit marquer pour faciliter la lecture consiste en ceci: il y a des lètres qu’on ècrit et qui ne se prononcent jamais, come le _b_ dans _plomb_: il y en a d’autres qui varient selon les ocasions: dans quelques ocasions èles se prononcent, dans d’autres èles ne se prononcent point. Par èxample le _t_ final; car il y a des ocasions ou il se prononce, et d’autres ou il ne se prononce pas, come je l’expliquerai en parlant des consones finales.

«On poûroit règler que les lètres qui ne se prononcent jamais come le _b_ de _plomb_ ne s’ècrivissent jamais; et pour cèles qui varient, on poûroit règler qu’on mètroit un point sous la lètre qui ne se prononce pas, par èxample: _Je lui ai parlé come iḷ faut_.

«Moyènant ces prècautions, on ècrira en notre langue de manière que ceus qui liront ne poûront jamais se tromper. Ceus qui savent lire prèsantemant trouveront peu de changemant dans nos caractères; et ceus qui ne savent pas lire poûront en moins d’un mois aprandre la valeur de tous nos caractères et lire sans faire de fautes.

«A l’ègard des livres qui sont dèja imprimés, quand on saura l’ècriture nouvèle et règuliêre que je propose, on aprandra bientôt a lire ce qui est imprimé selon l’ècriture irrègulière et dèraisonable dont on se sert prèsantemant.

«Quelques gens qui ont vu mon projet tel que je viens de l’expliquer l’ont trouvé fort raisonable, et conviènent qu’il seroit utile; et la dificulté qu’il y a a le faire recevoir par tout le monde, leur fait dire que le succès est plus a souhaiter qu’a espèrer. Mais il faut que les gens charitables et bien intantionés pour les intérêts du public prènent courage. Il faut du tams, je l’avouë, pour faire rèüssir ce projet dans toute sa perfection: mais ne peut-on pas au moins l’acheminer tout doucemant en atandant quelque secours inespèré?

«_Il ne faut pas croire que le public soit ènemi de tous les changemans. N’a-t-on pas reçu come d’un consantemant unanime dans la plus grande partie de l’Europe, les J consones et les V consones? N’y a-t-il pas un grand nombre de gens èclairés qui ont retranché les S qui ne se prononcent pas, et qui ont admis les accents (^) pour marquer la longueur des silabes?_

«L’Acadèmie èle-même, si atachée aus anciens usages, n’a t èle pas amployé ces chevrons en quelques ocasions? N’a t èle pas admis les accens sur les _e_ qui ne sont pas fèminins? Les plus atachés à la conservation des lètres caractèristiques ne les ont ils pas retranchées de plusieurs mots? Pandant ce siècle et pandant la fin du siècle prècèdant, combien a t on imprimé de livres ou l’on suit en partie notre ortografe rèformée?

«Il faut que ceus qui conviènent qu’une antière rèformation, selon mon projet, seroit utile, la suivent dans les choses les plus faciles. On parviendra peu a peu a la faire recevoir par le grand nombre, et alors nous aurons pour nous l’usage qu’on nous objecte si souvant. Si nous avons raison, espèrons tout du bon esprit de gens qui ne sont pas prévenus; faisons de notre côté ce que nous poûrons, et laissons faire au tams; il fera le reste.»

On voit par ce qui précède que Dangeau est un néographe très-prononcé et qu’il a tracé la voie à Wailly, Beauzée, etc. J’aurai occasion de discuter son système à propos de ces derniers.

* _Alphabet ingénieux pour le françois._ Bourdeaux, 1694, in-12.

Je n’ai pu encore prendre connaissance de cet opuscule, cité par Goujet.

* ANDRÉ RENAUD, prêtre, docteur en théologie. _Traité de l’Ortographe et de la prononciation françoise._ (A la suite de sa _Maniere de parler la langue françoise selon ses différens styles_. Lyon, 1694, in-12.)

Je n’ai pu savoir si cet ouvrage intéresse l’histoire de la réforme.

CÉSAR-PIERRE RICHELET. _Dictionnaire françois contenant les mots et les choses, plusieurs nouvelles remarques sur la langue françoise, etc._ Genève, Jean Herman Wiederhold, 1680, 2 vol. in-4. (Réimprimé plusieurs fois.)--_La connoissance des genres françois tirée de l’usage et des meilleurs auteurs de la langue._ S. l. ni date (achevé d’imprimer le 10 mai 1695), in-12.

Richelet est un des réformateurs les plus prudents et les plus logiques. Il s’est beaucoup plus occupé d’étymologies que la plupart des auteurs contemporains. Il fut un des premiers à développer la réforme proposée par Le Clerc et les Précieuses. (Voir plus haut, p. 111, l’examen de son Dictionnaire.)

_Projet d’un Esei de granmére francéze de laqele on ôte toutes lés letres inutiles, é où l’on ficse la prononsiasion de celes qi sont néceséres: par le moyen de qoi l’on aprendra le francéz pluz facilement, é an moins de tans qe par l’ortografe ordinére._--_Remarques sur ce projet, en forme de lettre._--_Réponse de l’Auteur du projet à cette lettre._ (Le projet parut d’abord à Genève en 1704, et ensuite avec les deux pièces suivantes dans le Mercure de Trévoux, Novembre et Décembre 1708, p. 165.)

Ce titre seul suffit pour indiquer que le système de l’auteur se rapproche de celui des novateurs le plus avancés. Voici comment il entre en matière:

«Le publiq doit être bien rasazié dés _Granmères_ q’on fét depuis qeqe tans, cepandant an voici ancore une dont on veut le surcharjer, mes on souëte de savoir avant cela son santimant sur celeci, dans laqel’ on prand une route bien diferante de celes que les autres _fezeuz_ de granmères ont tenu. Si qeq’un montre qe le sisteme n’an soit pas bien lié, on promet par avanse de le corijer ou de le suprimer.

«El’ aura deuz parties, la premiere dés qeles ne tretera que de l’uzage q’on devrét fere des letres de nôtre alfabét, de qele maniere il faut se servir des trois acsans, é de qeqes autres marques qon observe dans la lecture é dans l’écriture, come sont les poins de separasion q’on apele aussi diéreze. Cete partie aura six diâloges. La derniere partie contiendra aussi six diâloges, dans les qels on egspliquera, a-peu-prés come dans les autres granmères, les neuf parties du discours. Je dis a-peu-prés, parcqu’il y aura qeqes chanjemans q’on croit necesères pour randre les regles de notre langue plus asurées.»

On voit que ce système se rapproche de celui préconisé plus tard par M. Marle; l’auteur termine par cette maxime:

_Temporibus errata latent et tempore patent._ Le tans cache é decouvre tout.

Ce projet de réforme, qui, tout en ayant des inconvénients, n’en a pas moins quelques mérites, n’a eu aucun succès, bien qu’il ne manquât pas d’être favorisé, comme on peut s’en rendre compte par quelques passages tels que celui-ci, tiré des _Remarques_, etc.

«Il y auroit de la temerité, Monsieur, a vous assûrer que vôtre nouveau projet de grammère sera generalement approuvé. Il n’est pas aisé de faire revenir de leur entêtement certains gens, a qui une prevention chimerique fait rejeter tout ce qui a un air de nouveauté, le bon come le mauvais. Cependant pour ce qui regarde l’ortografe, on ne voit pas grand risque à vous prometre le sufrage de la plus belle moitié du monde françois; dautres oseront peut être en dire davantage, persuadés que les Dames, dont jentens ici parler, ont le discernement très-juste. Eles vous aplaudiront sans doute, èles qui conformement à vôtre dessein ecrivent come èles parlent, et èles parlent bien.

«Vous devez encore avoir les étrangers dans vôtre parti, car ils trouveront plus de facilité à lire et à écrire en nôtre langue. Pour les savants la nation n’en est pas si traitable: mais ils ne seront peut-être pas tous si infatués du pedantisme, qu’ils ne renoncent a ce fatras d’étymologies, de multiplicité inutile de letres, etc., qui jusquici n’a servi qu’à ambarasser et l’ecrivain et le lecteur, et ils voudront bien enfin reconoître que l’ecriture ne servant qu’à exprimer et peindre la parole, c’est une injustice de la vouloir plus parfaite que son original.»

L’auteur de cet article, dont l’orthographe est moins téméraire, nous dit avoir parlé sur ce même sujet dans le _Journal de Trévoux_ de mai 1705.

Il regrette le double emploi du _c_ et du _q_, et celui de l’_s_ et du _z_; il écrit au singulier _nagét_, avec accent aigu, et _nagêt_, avec l’accent circonflexe pour le pluriel. «Quatre lettres retranchées tout d’un coup, _oien_ (nageoient). Quel abatis! s’écrie-t-il, mais il est bien comode.» Et il observe que la prononciation de _geoient_ au pluriel étant plus longue que celle du singulier _geoit_, se trouve convenablement indiquée par la différence seule des accents. Il termine ainsi:

«Si vous n’êtes pas plus heureux quant à votre ortografe que ceux qui ont tenté la chose avant vous, dumoins aurés-vous d’illustres compagnons de vôtre infortune. Mais seroit-il possible qu’on s’opiniatrât a vouloir faire passer des huit ou dix ans dans la poussière d’un college, pour aprendre a écrire ce que l’on sait bien prononcer, et que la raison parlât tant de fois a ceux qui font profession d’être ses eleves, sans s’en faire entendre?»

Viennent ensuite des additions à ces _Remarques_, p. 201, où, entre autres choses, on regrette l’emploi de l’_h_ inutile dans certains mots.

«Il n’y a pas long-temps qu’on avoit une regle assez sûre des mots ou ele faisoit quelque fonction, mais a present on ne sait plus a quoi s’en tenir: come ele oblige a parler un peu du gosier et qu’on fait plus a présent la petite bouche que jamais, on voudroit l’exclure des endroits ou son empire est le mieux établi, et dernièrement j’entendis dire a un doucereux qui se pique de bel esprit: _donés moi de l’achis, il est en aut_, pour _donés moi du hachis, il est en haut_.

«On retranche tant que l’on peut et avec raison les lètres doubles, on ne laisse que les deux _ss_, aparenment jusqu’a ce qu’une seule entre deux voyelles retiene son usage naturel, et dans certains cas les deux _mm_, encore change-t-on le premier _m_ en _n_; ainsi au lieu d’_emmener_ on écrit _enmener_. Il semble qu’on devroit en faire autant de l’_m_ qui se prononce come _n_: jambe, _janbe_, pompe, _ponpe_, etc., l’épargne n’est pas grande, mais au temps où nous somes les petits profits ne sont pas à négliger.»

Il se récrie aussi sur la prononciation de _t_ come _s_ en certains cas.

Ces observations sont suivies de la réponse de l’auteur du Projet de l’_Esei_.

DIX-HUITIÈME SIÈCLE

L’abbé REGNIER DES MARAIS, secrétaire perpétuel de l’Académie française. _Traité de la Grammaire françoise._ Paris, Jean-Baptiste Coignard, 1706, in-4 et in-8 de 4 ff., 711 pp. et 11 ff. de table.--_Remarques sur l’article_ CXXXVII _des Mémoires de Trévoux, touchant le Traité de la grammaire françoise de M. l’abbé Regnier_. Paris, J.-B. Coignard, 1706, in-4.

L’Académie, dans les travaux préparatoires de son Dictionnaire, qui ne parut qu’en 1694, avait adopté la méthode du travail en commun; mais elle crut devoir remettre le soin de rédiger une Grammaire conforme à ses principes à son secrétaire l’abbé Regnier des Marais. Il publia son ouvrage en deux volumes in-12 dès 1676, et en donna une édition infiniment supérieure dans l’in-4 de 1706. De 1694 jusqu’à la seconde édition du Dictionnaire, qui ne parut qu’en 1718, l’Académie eut quelque temps de repos. Elle recueillit alors les doutes sur la langue et se donna la tâche de les résoudre. Cette société préparait ainsi des matériaux pour la Grammaire qu’elle méditait et que du reste les statuts de sa fondation l’obligeaient de rédiger. «Mais elle ne tarda pas à reconnaître qu’un ouvrage de système et de méthode ne pouvait être conduit que par une personne seule; qu’au lieu de travailler en corps à une Grammaire, il fallait en donner le soin à un académicien qui, communiquant son travail à la compagnie, profitât si bien des avis qu’il en recevrait, que, par ce moyen, son ouvrage pût avoir dans le public l’autorité de tout le corps.» Regnier avait une parfaite connaissance de notre langue et de quelques autres; il s’était fait un nom par sa traduction de la _Pratique de la perfection chretienne_ de Rodriguez. Son assiduité aux conférences du Dictionnaire, dont il était chargé de rédiger les résultats, l’avait mis mieux que tout autre en état d’en exposer les principes dans une grammaire.