Nouvelles lettres d'un voyageur
Chapter 9
L'excellent livre que je viens de te citer, et que tu voudras lire, est le développement analytique du dualisme où l'homme actuel est encore engagé entre ses deux âmes. Le tableau éloquent de cette lutte est navrant, mais il aboutit à des espérances d'un ordre supérieur. Il est plein d'épouvantes pour la destinée humaine livrée à l'instinct spécifique, plein d'enseignements et d'exhortations à l'homme individuel, qui est ardemment sollicité de dégager le principe impérissable de sa liberté du tourbillon des passions basses ou des fantaisies coupables. C'est un livre de morale et de philosophie écrit par un savant et un libre penseur, car il nous engage à rejeter ces vains termes de spiritualisme et de matérialisme qui nous éloignent de la recherche de la vérité. Funeste antagonisme, en effet! Il semble que l'humanité se condamne à marcher sur des lignes parallèles sans vouloir jamais les faire fléchir pour se rencontrer, et que, de cette stupide obstination, les individus se fassent un point d'honneur et un mérite personnel. Faudra-t-il en conclure que bien des gens n'auraient rien à dire, s'ils ne disaient pas d'injures aux autres?
La critique philosophique, dont le rôle est grand en ce moment-ci, est forte quand elle signale l'abus des mots et le vide des formules. C'est tout ce qu'elle a pu faire jusqu'à ce jour, et il semble qu'il ne soit pas encore de son ressort de chercher une solution. Les ignorants s'en impatientent; ils s'imaginent que leur sentiment personnel doit se manifester et se concentrer dans quelque aphorisme magique sanctionné par l'expérience et la raison. Faites place à ces ardeurs de la pensée, hommes de réflexion! elles vous donnent la mesure de nos tendances et de nos besoins. Ne les dédaignez pas, elles sont un thermomètre à consulter, une face de l'humanité à examiner. La preuve de ce besoin, c'est le catholicisme de pur sentiment qui se prêche avec succès aujourd'hui dans les salons et les églises, doctrine incapable de lutter contre la critique historique et habile à esquiver ses coups, mais forte de nos aspirations et adroite pour les accaparer au profit de sa cause. Faites-y grande attention, défenseurs de la doctrine expérimentale! Trouvez dans vos plus consciencieuses inductions un refuge pour notre idéalisme; autrement tous les faibles, tous les indécis, tous les illettrés passeront du côté du christianisme moderne, espérant y trouver la paix de l'esprit, et l'oubli du devoir de raisonner sa foi.
M. Vacherot, dans un solide et délicat travail récemment publié dans la _Revue_, nous trace une esquisse instructive de la situation du catholicisme actuel. Malgré son exquise courtoisie pour les lumières de la chaire et de la polémique religieuse, il met ces lumières au pied du mur, les sommant, le malin qu'il est, d'étudier les textes sacrés, de les mettre d'accord et de définir l'orthodoxie. L'Église répond _in petto: Non possumus_; mais elle continue à nous parler avec une éloquence plus ou moins entraînante (M. Vacherot a un peu exagéré le talent de ses adversaires par excès de générosité ou de finesse) des points lumineux que cherche à ressaisir l'humanité présente: l'âme immortelle, la divinité _personnelle_, l'avenir infini, les cieux ouverts, l'idéal en un mot.
Devant une critique et une philosophie qui ne peuvent sauver ouvertement ces trésors du naufrage, qui ne pensent pas même devoir trop affirmer qu'ils existent, l'Église invoque le sentiment, supérieur selon elle, à la raison, et les êtres de sentiment vont à elle.
Mal nécessaire, disent les gens calmes. J'avoue que je ne puis pousser jusque-là l'indifférence et la sérénité. Je vois l'âme supérieure s'atrophier dans ce divorce avec la logique et retourner à l'enfance de l'humanité, enfance sacrée, poétique, respectable en son temps, dans son premier développement normal; sénilité puérile et funeste, presque honteuse à l'heure que nous marque aujourd'hui l'aiguille du temps.
Eh quoi! nous ne sommes point mûrs pour une croyance qui réponde aux besoins de notre libre aspiration sans condamner à mort cet instinct spécifique, qui est le code imprescriptible de la nature animée? Et même dans le sanctuaire de l'encéphale, dont les opérations sont aussi multiples et aussi mystérieuses que la structure anatomique du cerveau est compliquée et insaisissable, il nous est impossible de marier la lucidité supérieure à la clairvoyance pratique? Nous sommes donc des infirmes, des êtres épuisés, à moins que nous ne soyons des intelligences qui n'ont encore rien commencé?
Levez-vous donc, éveiller-vous, nobles esprits qui sentez palpiter en vous la troisième âme, la grande, la vraie, celle qui n'affirme pas timidement l'idéal et qui le prouve par cela même qu'elle le possède, qui ne tressaille pas d'effroi devant l'épreuve scientifique parce qu'elle sait _a priori_ que cette épreuve sera la sanction de sa foi aussitôt qu'elle sera complète et décisive. Cette âme a autre chose à faire que de vaincre les révoltes et les tyrannies de l'instinct. Elle éclora dans des organisations qui les auront vaincues; mais, sitôt qu'elle parlera, elle enseignera rapidement comment il est facile à tous de les vaincre. Elle résoudra ce formidable problème qui consterne notre élan philosophique vers la beauté morale; elle nous rendra moins sévères pour les obstinations de la vie _spécifique_. Ces tyrannies de la chair ne sont redoutables que parce que l'âme universelle n'a point clairement parlé en nous, et que l'âme personnelle n'a pas d'armes assez bien trempées pour le combat. Ces armes de la foi et de la grâce que les catholiques se vantent de posséder sont aussi faibles que celles du scepticisme, puisque les tentations sont plus âpres à mesure que le chrétien devient plus saint et plus mortifié. Ce n'est pas la haine et le mépris de la chair qui en imposent à cette sourde-muette que nous portons en nous. Ce n'est point assez d'une âme libre de ses propres mouvements pour combattre des mouvements qui ne sont pas libres de lui obéir. Il faut quelque chose de plus. Il faut l'éclat d'une vérité supérieur à toutes les individualités, et supérieure même à leur liberté, car toute liberté qui ne se soumet pas à l'évidence devient aberration ou tyrannie.
On nous dit que cette vérité de _consentement_, qui est la vraie discipline des intelligences, ne peut naître que d'une religion théologique ou sociale.
De généreux esprits, prenant un effet pour une cause, ont cru l'apercevoir dans des formes sociales à imposer à l'humanité; d'autre part, de nobles érudits, épris de leurs sujets d'étude, se persuadent encore aujourd'hui que, sans le prestige d'un culte et l'absolu d'un dogme, aucune vérité ne peut devenir commune à l'humanité.
A mes yeux, il y a erreur chez les uns comme chez les autres. Si l'humanité future confectionne des sociétés et construit des temples, l'individu sera libre sous la loi commune, et le mystère sera banni de l'autel.
Pour cela, il faut que l'homme _sache_ Dieu et l'humanité. On croit à ce que l'on sait. Ouvrez la porte au savoir. Donnez-lui des instruments, des laboratoires et la liberté absolue; mais donnez-lui aussi des ailes. Apprenez-lui que chaque genre de certitude a son domaine, chaque vérité acquise sa case dans l'intelligence, mais qu'il en est une d'un ordre si élevé, qu'il faut l'accueillir et la posséder dans la plus haute région de l'âme pour qu'elle serve de _criterium_ et de corollaire à toutes les autres.
18 juillet 1868.
.... Tu me demandes ce que j'entends par l'âme _universelle_ de l'homme. Mon mot est mauvais, je ne le défends pas. Il faudrait toujours prendre les mots pour ce qu'ils valent; ils sont les empreintes du moment qui les fait éclore, les symboles qui transmettent à notre esprit nos impressions passagères, toujours incomplètes. Peu de mots fixent assez une idée pour mériter d'être conservés toute une semaine. Prends le mien pour ce que je te le donne, et vois-y l'appel d'une relation à établir entre l'âme individuelle et l'âme de l'univers.
Tu vas me demander encore où est l'âme de l'univers, si elle est diffuse ou personnelle. Elle est partout selon moi, comme la matière est partout; elle est à la fois personnelle et diffuse, elle remplit le fini et l'infini. Je ne vois point d'obstacle à cette antithèse, puisque l'âme humaine a ces deux attributs bien distincts et cependant inséparables. A toute heure, notre esprit, enfermé en apparence dans le cercle étroit de nos besoins matériels ou de nos impressions passagères, peut s'élancer vers les sphères de l'infini, non pas seulement par la rêverie poétique, mais par les calculs précis de la mathématique et les certitudes idéales de la géométrie. Supposez que l'univers a une âme comme nous, mais une âme aidée de la connaissance d'elle-même, ce qui est la connaissance absolue de toutes choses; vous pouvez très-bien lui attribuer aussi la volonté de maintenir ses propres lois, puisque cette volonté est toujours en nous à un degré quelconque. Je ne vois rien là qui dépasse les perceptions de l'esprit humain. Il me semble au contraire, que cette vision de l'âme de l'univers nous est nécessaire, qu'elle prend sa source dans ce que nous avons de plus clair dans le cerveau, la logique, et de plus personnel dans le coeur, la conscience. Il nous est impossible d'attacher un sens aux mots de _sagesse_, d'_amour_ et de _justice_, qui résument toute la raison d'être et toute l'aspiration de notre vie, si nous ne sentons pas planer sur nous une idéale atmosphère composée de ces trois éléments abstraits, qui nous pénètre et nous anime. Il n'y a pas que l'air qui alimente nos poumons. Il y a celui que notre âme respire. Trop subtil pour tomber sous les sens, cet air divin a une vertu supérieure à nos volitions animales, il les dompte ou les régularise quand nous ne lui fermons pas nos organes supérieurs. La chimie ne trouvera jamais ce fluide sacré; raison de plus pour que le chimiste ne le nie pas. C'est par d'autres moyens, par d'autres méditations, par d'autres expériences, que le vrai métaphysicien devra s'en emparer.
Quels peuvent être ces moyens, me diras-tu? Ils sont bien simples et à la portée de tous, et même il n'y en a qu'un: passer à l'état de santé morale qui seule permet de saisir la véritable notion du divin. Je voudrais bien que l'on trouvât à l'âme de l'univers un autre nom que celui de _Dieu_, si mal porté depuis le temps des Kabires jusqu'à nos jours. J'aimerais encore mieux celui d'homme, _le grand homme_ (comme qui dirait la grande personne universelle) de Swedenborg; mais qu'importe son nom? Elle en changera longtemps encore avant que nous lui-en ayons trouvé un définitif et convenable.
Ce Dieu, puisqu'il faut le désigner par un nom qui est tout aussi grossier que sublime, n'a pas seulement mis en nous, à l'heure de notre naissance _spécifique_, une parcelle de sa divinité; il nous la renouvelle et nous l'augmente quand nous naissons à la vie de raisonnement individuel. Il nous la concède réellement quand nous surmontons l'instinct aveugle assez pour mériter d'échapper à sa tyrannie. Je ne dirai pas avec Laugel qu'il faudra à l'homme de grands combats et des sacrifices immenses pour arriver à ce perfectionnement. Il les lui faut aujourd'hui parce qu'il doute. Le jour où il croira, avec ses _deux âmes_ supérieures, à un idéal bien défini et bien évident, l'âme inférieure ne réclamera que la part de satisfaction qui lui est due. L'appétit ne sera plus la fureur, la passion ne sera plus le crime, la fantaisie ne sera plus le vice. L'âme personnelle, celle qui est libre de choisir entre le vrai et le faux, recevra--de l'âme vouée au culte de l'_universel_--une lumière assez frappante pour ne plus hésiter à la suivre. Le mal a déjà beaucoup diminué à mesure qu'a diminué l'ignorance, qui peut le nier? Il disparaîtra progressivement à mesure que rayonnera l'astre intellectuel voilé en nous.
On opposera à cette espérance, je le sais, la brutalité de la nature, le déchaînement aveugle des désastres extérieurs ruinant à tout instant l'oeuvre du travail de l'homme, la férocité des animaux qui lui ont fait si longtemps une guerre sérieuse, le déchaînement des cyclones, les tremblements de terre, les épidémies foudroyantes, les maladies incurables, toutes les puissances ennemies que nous ne savons point encore conjurer ou éviter. Mais l'âme de l'univers a aussi sa dualité pour ne pas dire sa trinalité. Elle a, comme l'homme, une âme spécifique, instinctive, fatale, que l'âme libre et personnelle combat, et que l'âme universelle domine. L'âme spécifique, qui agit aveuglément dans tout être, peut-être dans toute chose, pousse sans cesse l'univers matériel vers le trop plein et le trop vivant. De cet excès naissent les éclatements, le vase trop rempli se brise, la force trop accumulée déchire ses enveloppes et se détruit elle-même en s'épanchant au dehors. Une montagne, une contrée, un monde, peuvent tomber en ruine sous les coups de l'agent indompté. L'âme céleste et personnelle de ce monde n'est pas détruite pour cela; elle va rejoindre le foyer de la vie céleste irréductible, et, dans ce foyer de l'infini psychique, elle se retrempe à la vie universelle, qui s'aperçoit peu des désastres partiels, ou qui s'en sert avec discernement pour reconstruire des mondes mieux équilibrés.
Mais les victimes, les millions d'individus plus ou moins intelligents que frappe un grand cataclysme, les compterons-nous pour rien? Si nous croyons que quatre-vingts ou cent ans d'existence sont toute l'aspiration, toute la conquête, toute la destinée de l'homme, ou que, surpris par la mort violente en état de péché, il ait une éternité d'inénarrable souffrance à endurer au sortir de la vie, certes Dieu est injuste, l'âme universelle est idiote et méchante, ou, pour mieux dire, elle n'existe pas. Nous sommes des chiffres,... pas même! des accidents qui ne comptent point.
Ceux que domine l'âme spécifique sont bien libres de le croire, mais ils ne peuvent forcer ceux qui pensent à partager leur découragement. Sur quelque raisonnement que s'appuie la négation du _moi_ éternel, il ne dépend pas de nous de nous sentir persuadés. A mesure que nos instincts se règlent et s'harmonisent doucement avec les instincts supérieurs, nous entrons dans une lucidité de l'esprit qui est l'état normal auquel l'homme doit parvenir.
19 juillet.
Te définirai-je l'état de santé morale, l'idéal tel que je l'entends? Il est relatif et se moule forcément sur la vertu la plus pure et la raison la plus haute qu'un homme puisse atteindre dans le temps et le milieu où il existe.--Tel saint très-respectable et très-sincère des anciennes religions ne serait plus aujourd'hui qu'un fou. Le cénobitisme serait l'égoïsme, la paresse, la lâcheté. Nous savons que la vie complète est un devoir, qu'on ne peut pas rompre avec l'instinct normal de la vie spécifique sans rompre avec les lois les plus élémentaires de la vie, et que l'infraction à une loi de l'univers est une sorte d'impiété toujours punie par le désordre des facultés supérieures. La mortification de la chair, par le célibat, le jeûne et les flagellations, était grossière et charnelle en ce sens qu'elle ne servait qu'à ranimer ses révoltes. En lui imposant des sacrifices, l'esprit tranquille et fort la mortifie surabondamment.
Mais les appétits déréglés, vicieux, immondes, sont-ils donc une loi de l'espèce? Si certains animaux, en se rapprochant de la forme humaine et du développement de l'encéphale, nous offrent le repoussant spectacle de la lubricité, de la cruauté, de la gourmandise; si l'homme sauvage lui-même, aux prises avec l'animalité, s'imprègne des instincts de la brute, résulte-il de cette confusion de limites entre l'homme et le singe que l'instinct humain ne soit pas modifiable? Il l'est à un point qui frappe de surprise et d'admiration, quand on ne voit que la surface des moeurs civilisées. Le respect d'une convention qui prend sa source dans le respect de soi et des autres est une victoire bien signalée de la volonté sur l'instinct.
Si c'est peu que cette décence extérieure qui, sous le nom de savoir-vivre, voile des abîmes de corruption, c'est déjà quelque chose. La sainteté pourrait consister dès aujourd'hui à identifier la vie secrète et cachée à ces apparences de pudeur, de bonté, d'hospitalité, de raison, qui sont le code de la bonne compagnie. Pourquoi non? Où est l'obstacle? Pourquoi toute parole aimable ne serait-elle pas l'expression d'une âme aimante? Pourquoi toute allure de pudeur ne serait-elle pas la manifestation d'une conscience épurée? Pourquoi tout simulacre d'obligeance ne prendrait-il pas sa source dans la joie d'assister son semblable? Pourquoi toute discussion de l'intelligence ne reposerait-elle pas avant tout sur le désir de s'instruire?
Avoue que, si nous arrivions à marier la politesse parfaite à une parfaite sincérité, nous serions déjà, sans sortir de nos lois et de nos usages, montés à un degré supérieur d'excellence et de joie intérieure.
La joie intérieure, voilà un grand mot! C'est le premier des biens, parce qu'il est le seul qui nous appartienne réellement. Je ne vois pas que beaucoup de gens s'en préoccupent et le cherchent. La masse court aux satisfactions de l'instinct: les vicieux s'efforcent d'exaspérer leurs appétits pour mieux sentir l'intensité de la vie animale; les ambitieux se vouent à une anxiété incessante qui bannit la joie du sanctuaire de leur âme; des esprits plus élevés se vouent à des études dont le but défini n'est souvent que la satisfaction d'une curiosité spéciale; les coeurs passionnés cherchent leur ivresse et leur expansion dans l'amour, sans songer à en faire quelque chose de plus noble que la volonté d'amasser deux orages et de choquer douloureusement deux courants électriques. Où sont les hommes qui cherchent sincèrement à se rendre meilleurs sans prétendre à un paradis fait à leur guise, en acceptant dans l'avenir éternel toutes les éventualités, toutes les fonctions, toutes les épreuves, quelles qu'elles soient, que l'inconnu nous réserve? Cette résignation, non mystique ni fanatique, mais confiante et digne, serait déjà un pas vers la sainteté.
Quelle difficulté insurmontable éprouvons-nous donc à nous placer ainsi dans le sentiment de l'infini avec une bravoure calme et un modeste sentiment de nos forces? Où serait la vanité de travailler le _moi_ comme un lapidaire taille et polit une pierre précieuse? La vertu peut avoir aussi son instinct pour ainsi dire _spécifique_, son besoin ardent et soutenu d'élever dans l'individu le niveau intellectuel de la race. Pour peu que l'on s'y essaie, on découvre en soi une docilité que l'on ne se connaissait pas, de même que l'esprit généreux qui entreprend un grand et noble travail est tout surpris de sentir en lui un nouveau lui-même qui s'éveille, se révèle et semble dicter ses lois à l'ancien. C'est la troisième âme, c'est ce que les artistes inspirés appellent l'_autre_, celle qui chante quand le compositeur écoute et qui vibre quand le virtuose improvise. C'est celle qui jette brûlante sur la toile du maître l'impression qu'il a cru recevoir froidement. C'est celle qui pense quand la main écrit et qui fait quelquefois qu'on exprime _au delà_ de ce que l'on songeait à exprimer. Enfin c'est elle qui n'ergote pas, qui n'a plus besoin de raisonner, mais qui peut et qui veut; elle est là, agissante à notre insu le plus souvent, cherchant à nous élever vers le foyer de la science infinie; mais nous ne la connaissons pas, nous avons peur d'elle. Nous croyons qu'elle usera trop vite les ressorts de notre frêle machine. L'instinct de la conservation nous empêche de la suivre sur les cimes. C'est une peur lâche, résultat de notre ignorance, car c'est elle qui est la vie irréductible, et, si son embrassement nous donnait la mort, ce serait une mort bien douce, bien enviable et bien féconde, le réveil dans la lumière!
Mais ne nous livrons pas trop à l'enthousiasme sans contrôle. N'oublions pas qu'il s'agit de rendre la vérité accessible même aux esprits froids, pourvu qu'ils soient épris de la vérité.
L'analyse complète de l'homme, _âmes et corps_, nous conduirait certainement à une notion complète de la Divinité, _corps et âmes_.--En distinguant en nous trois étages de facultés, nous nous rendrions compte des trois étages de puissance de la vie universelle. Nous ne sortirons d'aucun problème par la notion de dualité, puisque toute dualité représente deux contraires. Ce que je dis là est aussi vieux que le monde pensant. C'est l'éternel symbole. D'où vient qu'il n'a reçu aucune application scientifique qui puisse se traduire en philosophie certaine pour les lois de la vie morale et les actes de la vie pratique? Les explications des trinités théologiques sont des figures confuses mal comprises ou mal définies par les hommes du passé. La définition que je te propose ne vaut peut-être pas mieux. La technologie vulgaire, dont il n'est pas permis à mon humilité de se dégager, est encore très-insuffisante pour résumer une vision plus ou moins nouvelle du vieux thème de l'humanité. A des conceptions vraiment neuves il faudra certes un langage nouveau.
Mais, quelque mal exprimée que soit ma définition, elle ne m'apparaît pas comme un vain songe que le réveil dissipe. J'ai besoin d'un Dieu, non pour satisfaire mon égoïsme ou consoler ma faiblesse, mais pour croire à l'humanité dépositaire d'un feu sacré plus pur que celui auquel elle se chauffe. Jamais on ne me fera comprendre que le cruel, l'injuste et le farouche soient des lois sans cause, sans but et sans correctif dans l'univers. La compensation que le malheureux demande à Dieu dans une vie meilleure est une réclamation toute personnelle que Dieu pourrait fort bien ne pas écouter, si elle n'était le cri énergique et déchirant de l'humanité entière. Nulle théorie sérieuse n'a encore présenté le sentiment et le besoin de la justice comme une illusion. Le moment où l'homme renoncerait à posséder cet idéal marquerait la fin de sa race et le ferait redescendre à l'animalité, dont il est peut-être issu. S'il existe une doctrine qui envisage ce résultat comme digne d'être poursuivi, je lui refuse tout au moins d'avoir pour guide la _raison_, puissance si hautement invoquée par les sceptiques.
Non, il n'y a pas de raison véritable sans sagesse; c'est par la sagesse seule que la raison, s'élevant à l'état de vertu, devient respectable. La sagesse entraîne et réclame impérieusement la justice, et, s'il n'y a ni justice ni sagesse dans l'âme de l'univers, il n'y en a jamais eu, il n'y en aura jamais dans celle de l'homme. Que devient la morale, devant laquelle pourtant toutes les écoles s'inclinent et toutes les discussions cessent, si l'homme ne peut puiser à une source certaine les premières conditions de la moralité?