Nouvelles lettres d'un voyageur

Chapter 8

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Je ne me suis pas fait de grandes illusions sur la portée de mon travail; mais, s'il a produit peu d'effet, la faute en est à mon peu de talent, non à mon but, qui était trop consciencieux pour ne pas me paraître sérieux. Ceci donné, je m'abandonnais au hasard de la fantaisie pour les sujets, ayant expérimenté que le bien, si bien il y a, me venait en dormant et que je ne savais pas composer d'avance. Dans cet emploi soutenu de la petite part d'énergie qui m'était dévolue j'ai senti pourtant, avec un regret quelquefois bien douloureux, combien sont à envier ceux qui, au lieu de produire sans relâche, se sont réservé le droit d'acquérir sans cesse: et souvent dans ta modeste fortune, dans tes longues claustrations d'hiver, dans tes courses solitaires des beaux jours, dans ton état d'absorption par l'examen et l'étude de la nature, tu m'as paru le plus sage de nous deux. Tu n'as pas eu besoin d'arriver, toi, tu n'es pas parti, et tu es heureux au port que tu n'as pas voulu quitter. Moi, j'ai eu les aventures du pigeon de la fable, et je reviens toujours vers les miens sans autre joie que celle de les retrouver. Ce n'était donc pas la peine de quitter la terre natale, puisque _arriver_, pour moi, c'est toujours revenir.

Je ne saurais me plaindre du sort. J'y aurais mauvaise grâce du moment que la faculté d'aimer et d'admirer ne s'est point amoindrie en moi dans mon combat avec la vie; mais, quand on pense à soi, quand on compare sa destinée avec d'autres destinées qui nous intéressent également, on est porté--c'est mon travers--à chercher l'idéal de la vie pour tous les êtres du présent et de l'avenir. C'est la pente que suivait ma pensée pendant que nous revenions à la nouvelle chartreuse.

Et, chemin faisant, nous rencontrâmes un groupe de chartreux qui se promenaient: un gros vieux, court, qui s'appuyait sur une canne, cinq ou six autres moins frappants de type, et un jeune, grand, brun, d'une figure triste et d'une beauté remarquable dans son sévère costume de laine blanche, qui semblait fait pour s'harmoniser avec la roche calcaire, le sentier poudreux et la pâle verdure des buissons. Dans ce pays des styrax et des clématites, ces personnages _tomenteux_[3] semblaient un produit du sol.

On nous apprit que le beau chartreux était le héros de mille légendes dans la province, qu'un mystère impénétrable enveloppait le roman de sa vie, qu'on ne savait ni son vrai nom, ni son pays, que, selon les uns, il cachait là le remords d'un crime, et, selon les autres, une dramatique histoire d'amour. Nous n'avons pas voulu nous informer davantage. Eu égard à sa belle figure, nous lui devons de ne pas chercher la prose peut-être fâcheuse de sa vie réelle. Le garde forestier qui nous servait de guide nous dit que ces moines étaient paisibles et doux, très charitables, et faisaient beaucoup de bien.

[Note 3: On appelle plantes tomenteuses, en botanique, celles qui sont couvertes d'une sorte de duvet comme le bouillon blanc.]

Je me demandai quel bien on pouvait faire dans ce désert, à moins de le défricher et de le peupler. Pour le dernier point, les chartreux se sont mis officiellement hors de cause par leurs voeux, et, quant au premier, il est tout à fait illusoire. Les chartreux, devant cultiver eux-mêmes le sol qu'ils possèdent, rentrent dans la classe des propriétaires associés pour le grand bien de leur immeuble, et encore ne présentent-ils pas le modèle d'une bonne association, car la prière, la méditation, la pénitence et les offices absorbent la bonne moitié de leur existence. On ne fait pas un bien gros travail des bras et de l'intelligence quand l'esprit est ainsi plongé, à heures fixes, dans la stupeur du mysticisme.

Faire travailler, donner de l'ouvrage aux pauvres, c'est le classique devoir des propriétaires dans les pays habités; mais, en Provence, au coeur de ces roches revêches, où le petit propriétaire suffit tout au plus à sa tâche ingrate, il n'y a pas de bras à employer. Tous les travaux du littoral sont faits par des étrangers, et les forêts de l'État, qui remplissent les gorges de la montagne, seraient et sont probablement plus utiles aux journaliers sans ouvrage que les terres arables des chartreux. Si leur établissement emploie quelques pauvres diables, c'est parce qu'il ne peut se passer de leur aide. En somme, leurs charités, que je ne nie point, seraient tout aussi bien répandues par de simples particuliers qui n'auraient pas la tête rasée en couronne et porteraient des souliers au lieu de porter des sandales. Le luxe archéologique de leur costume peut encore poser pour le peintre; voilà tout l'emploi qui lui reste.

En regardant ces beaux figurants s'éloigner et se perdre dans le décor de la chartreuse, je me demandai naturellement quel monde, sublime ou idiot, celui qui nous avait frappés portait sous ce crâne rasé, exposé aux morsures d'un soleil dévorant. Est-il _arrivé_, celui-là? A-t-il trouvé dans le cloître une solution à son existence? Poésie féconde ou anéantissement stérile, s'il possède l'une ou l'autre, il est entré au port; mais qui de nous voudrait l'y suivre? Certes ce lieu-ci est un Éden, et l'image divine y est revêtue de sublimité; mais le catholicisme n'a-t-il pas rompu avec la nature, et n'est-il pas défendu au mystique particulièrement de se plaire à la contemplation des choses extérieures? Quel enfer d'ailleurs que la promiscuité du communisme pratiqué dans ce sens étroit et sauvage du couvent? Les chartreux ont, il est vrai, des habitations séparées, mais qui se touchent en s'alignant dans une enceinte rectiligne. Ces petites maisons propres et nues, avec leur ton jaune et leur couverture de tuiles roses, ressemblent beaucoup à une maison de fous. Il y en a une douzaine, et toutes ne sont pas occupées. Je crois bien que le groupe de six ou sept religieux que nous avons rencontré compose toute la communauté. J'ignore s'ils observent bien strictement la règle austère de saint Bruno, s'ils se dispensent de la prison cellulaire, du silence et du salut classique: _Frère, il faut mourir!_ Ils ont, ma foi, bien raison, les pauvres hères, et je ne les blâme point. Le catholicisme n'a plus rien à faire dans la vie cénobitique. Il s'y éteint sans retentissement et sans qu'on l'admire ou le plaigne.

Il y aurait pourtant ici, dans ce lieu enchanté, le long de ces eaux limpides, au pied de ces roches théâtrales, sous l'ombre fraîche de ces beaux arbres, dans ces clairières baignées de soleil où croissent de si belles fleurs et de si sveltes graminées, une vie à vivre dans les délices de l'étude ou du recueillement. Cette oasis de la Provence n'existe pas pour rien, elle n'a pas été créée pour des chartreux, ni même pour des entomologistes exclusifs; sa beauté suave appartient au peintre, au poëte, au philosophe, à l'érudit, à l'amant et à l'ami, tout comme au botaniste et au géologue. Il faudrait être tout cela pour habiter ce sanctuaire. Où sont les hommes dignes de s'y réfugier et de le posséder avec le respect qu'il inspire? Voilà ce que l'on se demande chaque fois que l'on rencontre un vestige du beau primitif, dans des conditions de douceur appropriées à l'existence humaine. On pourrait vivre ici de chasse et de pêche, de fruits et de légumes; le sol est excellent. On n'y serait pas enfermé et séparé du reste des hommes; les chemins sont beaux en toute saison, et il faudrait d'ailleurs y vivre en famille, car sans famille il n'y a rien à la longue qui vaille sous le ciel. Il faudrait aussi y être tous occupés de choses tour à tour intellectuelles et pratiques, que le ménage occupât les femmes sans les abrutir, et que le travail passionnât les hommes sans les absorber et les rendre insociables.

Je rêve ici une abbaye de Thélème avec la grande devise _Fais ce que veulx!_ En possession de cette absolue liberté, l'homme rationnel est inévitablement porté par sa nature à ne vouloir que le bien. Dès lors je peuple cette solitude à ma guise; d'un coup de baguette, ma fantaisie fait rentrer sous terre cette ridicule chartreuse avec ses clochetons vernis, qui ressemblent à des parapluies fermés, et ces petites maisons, qui ressemblent à un hospice d'aliénés. Je restitue à la merveilleuse flore de cette région cette partie trop longtemps mutilée de son domaine. Je ne vois dans la brume de mon rêve ni château, ni villa, ni chalet pour abriter les créatures d'élite que j'évoque. Je ne suis pas en peine du détail de leur vie pratique: elles ont l'intelligence et le goût, quelques-unes ont probablement le génie. Elles ont su se construire des habitations dignes d'elles et les placer de manière à ne pas faire tache dans le paysage. Je ne vois pas non plus quel costume elles ont revêtu. Il est beau à coup sûr et ne ressemble en rien à nos modes extravagantes ou hideuses. Il n'y a point de mode dans ce monde-là. Chacun marque ou adoucit son type avec art et discernement; tout y est harmonieux d'ensemble et ingénieux de détail comme la nature qui l'environne et l'inspire.

La langue que parlent ces êtres libres n'est pas la nôtre; elle est débarrassée de ses règles étroites et compliquées. Elle est aussi rapide que la pensée; l'emploi du verbe est simplifié, la nuance de l'adjectif est enrichie. Il ne faut pas des années, il faut des jours pour apprendre cette langue, parce que la logique humaine s'est dégagée, et que le langage humain s'en est imprégné naturellement. J'ignore le mode d'occupations de mes thélémites. Ils ont trouvé des lumières qui simplifient tous nos procédés; mais, quelle que soit leur étude, je les vois sinon réunis volontairement à de certaines heures, du moins groupés dans les plus beaux sites à certains moments et se communiquant leurs idées avec l'expansion fraternelle des sentiments libres. L'art est là en pleine expansion, et la nature inspire des chefs-d'oeuvre. Pauline Viardot chante au bord du Gapeau avec Rubini, Eugène Delacroix esquisse des profils de rochers où son génie évoque le monde fantastique. Nos maîtres aimés y conçoivent des livres sublimes; nos chers amis y rêvent des bonheurs réalisables, et nous deux, cher Micro, nous y cueillons des plantes, tout en mêlant dans notre rêverie ceux qui sont à ceux qui ne sont plus et à ceux qui seront!

V

A PROPOS DE BOTANIQUE

Juillet 1868.

Puisque ces lettres, toujours commencées avec l'intention d'être particulières, ont pris chacune un développement qui me les a fait croire propres à être publiées, et puisqu'en leur donnant le titre de _Lettres d'un voyageur_, j'ai cru leur conserver le ton de modestie qui convient à des impressions toutes personnelles, il est temps peut-être que je les accompagne d'un mot de préface et d'explication.

Sommé plusieurs fois, par la bienveillance et par l'hostilité, de reprendre ce genre de travail qu'on disait m'avoir réussi jadis dans la période de l'émotion, je n'ai cédé, je l'avoue, qu'au besoin de me résumer un peu, et je n'ai point du tout cherché à mettre le passé de ma vie intellectuelle d'accord avec le présent. J'ignore si, dans des régions plus élevées que celle où je promène cette vie un peu aventureuse et toujours sincère, les _penseurs_ se croient forcés d'expliquer leurs variations. Moi, j'ai la simplicité de regarder les miennes comme un progrès, et je n'attache pas assez d'importance à ma personnalité pour ne pas lui donner un démenti quand je pense qu'elle s'est trompée. Il y a des personnalités susceptibles qui répondent par un soufflet à ce démenti: c'est quand la personnalité nouvelle, vendue à quelque intérêt humain, s'efforce de renier son passé honnête et candide. Ce n'est point ici le cas. Mes défauts ont persisté, mon indépendance ne s'est point rangée au joug du convenu, je ne me suis pas réconcilié avec ce qui facilite la vie et allège le travail; j'ai cherché un chemin, je l'ai trouvé, perdu, retrouvé, et je peux le perdre encore. Si cela m'arrive, je le dirai encore, rien ne m'empêchera de le dire. La contrée idéale que j'appelais autrefois la verte bohème des poëtes s'est semée de plus de fleurs à mes yeux, mais les fleurs fantastiques y ont fait de moins fréquentes apparitions. J'ai essayé de trouver le vrai de ma fantaisie, le droit légitime de ma protestation.

J'ai peut-être vu peu à peu la destinée humaine avec d'autres yeux, et reconnu que, dans la période du doute et du découragement, je voyais mal parce que je ne voyais pas assez; mais je crois sentir avec le même coeur, penser avec la même liberté. Dès lors je ne crains pas que l'ancien _moi_, qu'il s'incline ou non devant le nouveau, lui cherche querelle ou lui adresse un reproche.

En 1834, il y a trente-quatre ans, j'écrivais à mon cher Rollinat qui n'est plus:

«Eh quoi! ma période de parti pris n'arrivera-t-elle pas? Oh! si j'y arrive, vous verrez, mes amis, quels profonds philosophes, quels antiques stoïciens, quels ermites à barbe blanche se promèneront à travers mes romans. Quelles pesantes dissertations, quels magnifiques plaidoyers, quelles superbes condamnations découleront de ma plume! Comme je vous demanderai pardon d'avoir été jeune et malheureux! Comme je vous prônerai la sainte sagesse des vieillards et les joies calmes de l'égoïsme! Que personne ne s'avise plus d'être malheureux dans ce temps-là, car aussitôt je me mettrai à l'ouvrage, et je noircirai trois mains de papier pour lui prouver qu'il est un sot et un lâche, et que, quant à moi, je suis parfaitement heureux[4].»

Aujourd'hui, en 1868, il y a bien un vieux ermite qui se promène à travers mes romans; mais il n'a pas de barbe, il n'est pas stoïcien, et certes il n'est pas un philosophe bien profond, car c'est moi. Je ne sais s'il condamnerait et gourmanderait la jeunesse de son temps, si elle était _jeune et malheureuse_; mais, chose étrange, cette jeunesse nouvelle rit de tout, elle exorcise le doute au nom de la raison, elle ne comprend rien aux souffrances morales que les vieux ont traversées, elle s'en moque un peu, et un des plus naïfs; un des plus émus, un des plus jeunes de cette époque de refroidissement, c'est encore le vieux ermite qui la contemple avec surprise.

Le voyageur d'autrefois l'eût maudite, l'époque où nous voici! Je crois bien qu'il n'eût pas résisté aux tentations de suicide qui l'assiégeaient. Le vieux voyageur d'aujourd'hui la bénit quand même, croyant fermement qu'elle est une transition inévitable, peut-être nécessaire, un passage difficile, mais sûr, pour monter plus haut.

[Note 4: _Lettres d'un voyageur_.]

Quant à lui, jusqu'à sa dernière heure, il aura fantaisie de monter. Donnez-lui la main, vous qui pensez à peu près comme lui, et vous aussi qui pensez tout à fait autrement; ceux qui veulent rester en bas crieront après nous tous et nous envelopperont dans le même anathème. Que cette persécution nous unisse, car notre but est le même, et, si ce n'est la conviction, c'est du moins le sentiment de notre droit qui nous rend solidaires. Nous ferons tous effort pour gagner les hauteurs, chacun suivant ses moyens et ses procédés, et il est des étapes où nous ne pouvons manquer de nous rencontrer, des refuges où nous aurons à lutter ensemble contre l'ennemi commun. Monte, jeunesse, monte en riant si tu veux, pourvu que tu ne t'arrêtes pas trop sous les arbres du chemin, et qu'à l'heure du combat tu saches te défendre!

A MAURICE SAND.

Nohant, 15 juillet 1868.

Il fait sombre, l'orage s'amasse, et déjà vers l'horizon les hachures de la pluie se dessinent en gris de perle sur le gris ardoise du ciel. La bourrasque va se déchaîner, les feuilles commencent à frissonner à la cime des tilleuls, et la flèche déliée des cèdres oscille, incertaine de la direction que le vent va prendre. C'est le moment de rentrer les enfants, les petites chaises et les jouets fragiles. L'aînée voudrait jouer encore sur la terrasse, elle ne croit pas à la pluie; mais le vent vient brusquement gonfler les plis de sa petite jupe, une large goutte d'eau tombe sur sa main mignonne. Elle saisit sa chère _Henriette_, la poupée favorite, et vient se réfugier dans mon cabinet.

Alors commence un nouveau jeu: le jeu, la fiction, le drame de la pluie. L'enfant ouvre une ombrelle et marche effarée par la chambre; elle se livre à une pantomime charmante de grâce et de vérité. Elle se courbe sous les coups de l'aquilon, elle fuit devant la rivière qui déborde, elle avertit _Henriette_ de tous les dangers qui la menacent, elle la préserve, elle la pelotonne sous son bras, enfin elle combat la tempête avec elle, et, toute souriante et palpitante, m'apporte _son enfant_, qu'il me faut essuyer, réchauffer et caresser comme un Moïse sauvé des eaux. Cette comparaison, qui ne peut pas être dans son esprit, perce aussitôt dans le mien.

La dualité de l'âme éclate dans cette puissance qu'un enfant de trente mois possède déjà de dédoubler dans son esprit la réalité et le simulacre; mais voici un autre phénomène. J'étais en train d'écrire; l'action scénique m'intéresse, je l'observe, j'y prends part. Je joue mon rôle dans le drame qu'elle improvise, et, entre chacune des répliques que nous échangeons, ma plume reprend sa course sur le papier, l'idée que j'exprimais se retrouve dans la case de mon cerveau où je l'ai priée d'attendre, mon être intellectuel a suivi l'opération que l'enfant a su faire, il s'est dédoublé; il y a en moi deux acteurs, l'un qui écrit sa pensée méditée, l'autre qui représente la fille des pharaons arrachant aux flots du Nil le berceau d'un pauvre enfant nouveau-né. Je ne suis pas moins saisi de la fiction que ne l'est ma petite-fille. Je le suis peut-être davantage, car je vois le paysage égyptien qui doit servir de cadre à l'épisode. J'aperçois la mère qui se cache dans les roseaux, pleine d'angoisse, jusqu'à ce que son fils soit recueilli et emmené par la princesse. Le sentiment maternel, plus développé en moi, rêve une émotion que je ressens presque...

Et pourtant mon travail, complètement étranger à ce genre d'impressions, va son train, et après chaque interruption de mon dialogue avec ta fille, dont la grâce me charme et m'occupe, il se trouve suffisamment élaboré pour que je le reprenne sans effort et sans hésitation. L'habitude de jouer ainsi avec elle, tout en faisant ma tâche quotidienne, a sans doute préparé et amené peu à peu ce résultat un peu exceptionnel; mais, comme il n'a rien du tout de prodigieux, il me donne à réfléchir sur les facultés de notre être intellectuel, et ces réflexions, je veux te les résumer à mesure quelles se succèdent et se groupent. Aussi bien l'orage redouble, l'enfant s'est endormie; voyageurs, nous ne voyageons pas: en ce moment, la nature nous chasse de es sanctuaires, la plante gonflée de pluie veut boire à l'aise, l'insecte s'est réfugié sous l'épaisse feuillée, le paysage s'est rempli de voiles où la couler pâlit et se noie; n'est-ce pas le moment d'entreprendre une petite excursion dans le domaine de l'invisible et de l'impalpable?

Essayons.

Bien que la botanique, qui me préoccupe cette année par son côté philosophique, ne soit pas le sujet direct de cette causerie, c'est elle qui m'y a conduit aussi par de longues rêveries sur _l'âme de la plante_, et je m'imagine avoir trouvé quelque chose pour ma satisfaction personnelle tout au moins. Cela se résume en quelques mots, mais il m'en faudra davantage pour y arriver; prends patience.

«Nous avons deux âmes: l'une préposée à l'entretien et à la conservation de la vie physique, l'autre au développement de la vie psychique. La première, involontaire, impersonnelle, qui tombe sous l'examen et l'appréciation de la science physiologique, est, avec plus ou moins d'intensité, identique chez tous les hommes. L'autre, dont l'étude est du ressort des sciences métaphysiques, c'est le _moi_ personnel, l'homme affranchi de la fatalité, le souffle impérissable et mystérieux de la vie.»

Ainsi m'enseignait, il y a quelque vingt ans, un ami très-intelligent et très-modeste qui n'a jamais fait parler de lui comme philosophe.

Cette définition pouvait être forcée quant à l'expression: il donnait le même nom à l'instinct et à la réflexion; mais, dans son langage figuré, il résumait peut-être d'une façon pénétrante et saisissante le problème de l'humanité. Je n'ai jamais oublié cette formule qui m'a toujours paru résoudre admirablement le mystère de nos contradictions antérieures et les antinomies sans fin qui divisent les hommes à l'endroit de leurs croyances.

Voici ce que je lis dans un livre dernièrement publié:

«Les choses se passent dans l'être humain comme si, à côté du cerveau pensant, il y avait d'autres cerveaux pensant à notre insu, et commandant à tous les actes ce que j'appelle la vie _spécifique_. Le dualisme de l'homme et de l'animal, de l'ange et de la bête, n'est point chimère, antithèse, fantaisie. Voici le cerveau, le centre noble, et voilà les centres divers de la moelle et du système nerveux sympathique. Ici règne la volonté, là l'instinct. Quelle lumière se répand sur la vie humaine quand on se met à y démêler l'oeuvre de l'intelligence consciente et volontaire, et le travail lent, monotone et fatal de l'instinct, caché aux centres nerveux secondaires! Comme l'âme proprement dite se trouve parfois devant cette âme-instinct qui ne devrait être que servante[5]».

Voilà bien, en somme, la définition de mon vieux philosophe--_sans le savoir_: une âme libre, immatérielle, fonctionnant au sommet de l'être; une âme esclave, _spécifique_, c'est-à-dire commune à toute l'espèce, agissant dans les régions inférieures; ici la moelle épinière transmettant ses volitions à l'encéphale, là l'encéphale luttant avec la volonté, dont il est le siège, contre les volitions aveugles de l'instinct.

De là deux propositions contraires qui contiennent chacune une vérité incontestable.

«L'homme est toujours et partout le même, disent les uns: cruel, lascif, intempérant, paresseux, égoïste. Les mêmes causes produisent et produiront toujours les mêmes effets. L'homme ne progresse point.»

[Note 5: Auguste Laugel, _des Problèmes de l'âme_. Paris, 1868.]

Cette opinion est fondée. Le rôle de l'instinct est fatal et ne s'épuise ni dans le temps ni dans l'espace. Vaincu, il n'est pas soumis et ne renonce jamais à la lutte.

«L'homme est essentiellement et nécessairement progressif, disent les autres. Chaque révolution sociale ou religieuse marque une étape de son perfectionnement, chaque effort de son intelligence amène une découverte, chaque instant de sa durée est un pas vers le mieux.»

Ceci est tout aussi vrai que l'assertion contraire. Aussitôt que l'on prend la peine de distinguer, on se trouve d'accord.

Nous arriverons, je pense, à savoir compter jusqu'à trois, qui est le nombre sacré, la clef de l'homme et celle de l'univers, et une bonne définition nous fera quelque jour reconnaître en nous, non pas seulement deux _âmes_ aux prises l'une contre l'autre, mais trois _âmes_ bien distinctes, une pour le domaine de la vie spécifique, une autre pour celui de la vie individuelle, une troisième pour celui de la vie universelle. Celle-ci, qui tiendra compte du droit inaliénable de la vie spécifique, mettra l'accord et l'équilibre entre cette vie diffuse chez tous les êtres et la vie personnelle exagérée en chacun. Elle sera te vrai lien, la vraie _âme_, la lumière, l'unité.

Chacun de nous, à un degré quelconque, porte en lui cette troisième et suprême puissance, puisqu'il l'entrevoit, l'interroge, lui cherche un nom, et s'inquiète de son emploi; mais l'éclair a bien des nuages à traverser encore, et peut-être faudra-t-il ces crises sociales terribles où s'amasse la foudre, pour que l'homme, frappé de la vérité comme d'une flèche divine, découvre sa vraie force et remplisse enfin son vrai rôle sur la terre.