Nouvelles histoires extraordinaires

Chapter 20

Chapter 203,593 wordsPublic domain

OINOS.--Et maintenant, Agathos, tout en planant à travers l'espace, instruis-moi!--Parle-moi dans le ton familier de la terre! Je n'ai pas compris ce que tu me donnais tout à l'heure à entendre, sur les modes et les procédés de Création,--de ce que nous nommions Création, dans le temps que nous étions mortels. Veux-tu dire que le Créateur n'est pas Dieu?

AGATHOS.--Je veux dire que la Divinité ne crée pas.

OINOS.--Explique-toi!

AGATHOS.--Au commencement _seulement_, elle a créé. Les créatures,--ce qui apparaît comme créé,--qui maintenant, d'un bout de l'univers à l'autre, émergent infatigablement à l'existence, ne peuvent être considérées que comme des résultats médiats ou indirects, et non comme directs ou immédiats, de la Divine Puissance Créatrice.

OINOS.--Parmi les hommes, mon Agathos, cette idée eût été considérée comme hérétique au suprême degré.

AGATHOS.--Parmi les anges, mon Oinos, elle est simplement admise comme une vérité.

OINOS.--Je puis te comprendre, en tant que tu veuilles dire que certaines opérations de l'être que nous appelons Nature, ou lois naturelles, donneront, dans de certaines conditions, naissance à ce qui porte l'_apparence_ complète de création. Peu de temps avant la finale destruction de la terre, il se fit, je m'en souviens, un grand nombre d'expériences réussies que quelques philosophes, avec une emphase puérile, désignèrent sous le nom de créations d'animalcules.

AGATHOS.--Les cas dont tu parles n'étaient, en réalité, que des exemples de création secondaire,--de la seule espèce de création qui ait jamais eu lieu depuis que la parole première a proféré la première loi.

OINOS.--Les moindres étoiles qui jaillissent du fond de l'abîme du non-être et font à chaque minute explosion dans les cieux,--ces astres, Agathos, ne sont-ils pas l'oeuvre immédiate de la main du Maître?

AGATHOS.--Je veux essayer, mon Oinos, de t'amener pas à pas en face de la conception que j'ai en vue. Tu sais parfaitement que, comme aucune pensée ne peut se perdre, de même il n'est pas une seule action qui n'ait un résultat infime. En agitant nos mains, quand nous étions habitants de cette terre, nous causions une vibration dans l'atmosphère ambiante. Cette vibration s'étendait indéfiniment, jusqu'à tant qu'elle se fût communiquée à chaque molécule de l'atmosphère terrestre, qui, à partir de ce moment _et pour toujours_, était mise en mouvement par cette seule action de la main. Les mathématiciens de notre planète ont bien connu ce fait. Les effets particuliers créés dans le fluide par des impulsions particulières furent de leur part l'objet d'un calcul exact,--en sorte qu'il devint facile de déterminer dans quelle période précise une impulsion d'une portée donnée pourrait faire le tour du globe et influencer,--pour toujours,--chaque atome de l'atmosphère ambiante. Par un calcul rétrograde, ils déterminèrent sans peine,--étant donné un effet dans des conditions connues,--la valeur de l'impulsion originale. Alors, des mathématiciens,--qui virent que les résultats d'une impulsion donnée étaient absolument sans fin,--qui virent qu'une partie de ces résultats pouvait être rigoureusement suivie dans l'espace et dans le temps au moyen de l'analyse algébrique,--qui comprirent aussi la facilité du calcul rétrograde,--ces hommes, dis-je, comprirent du même coup que cette espèce d'analyse contenait, elle aussi, une puissance de progrès indéfini,--qu'il n'existait pas de bornes concevables à sa marche progressive et à son applicabilité, excepté celles de l'esprit même qui l'avait poussée ou appliquée. Mais, arrivés à ce point, nos mathématiciens s'arrêtèrent.

OINOS.--Et pourquoi, Agathos, auraient-ils été plus loin?

AGATHOS.--Parce qu'il y avait au delà quelques considérations d'un profond intérêt. De ce qu'ils savaient ils pouvaient inférer qu'un être d'une intelligence infinie,--un être à qui l'_absolu_ de l'analyse algébrique serait dévoilé,--n'éprouverait aucune difficulté à suivre tout mouvement imprimé à l'air,--et transmis par l'air à l'éther,--jusque dans ses répercussions les plus lointaines, et même dans une époque infiniment reculée. Il est, en effet, démontrable que chaque mouvement de cette nature _imprimé à l'air_ doit _à la fin_ agir sur chaque être individuel compris _dans les limites de l'univers_;--et l'être doué d'une intelligence infinie,--l'être que nous avons imaginé,--pourrait suivre les ondulations lointaines du mouvement,--les suivre, au delà et toujours au delà, dans leurs influences sur toutes les particules de la matière,--au delà et toujours au delà, dans les modifications qu'elles imposent aux vieilles formes,--ou, en d'autres termes, dans _les créations neuves_ qu'elles enfantent--jusqu'à ce qu'il les vît se brisant enfin, et désormais inefficaces, contre le trône de la Divinité. Et non-seulement un tel être pourrait faire cela, mais si, à une époque quelconque, un résultat donné lui était présenté,--si une de ces innombrables comètes, par exemple, était soumise à son examen,--il pourrait, sans aucune peine, déterminer par l'analyse rétrograde à quelle impulsion primitive elle doit son existence. Cette puissance d'analyse rétrograde, dans sa plénitude et son absolue perfection--cette faculté de rapporter dans _toutes_ les époques _tous_ les effets à _toutes_ les causes--est évidemment la prérogative de la Divinité seule;--mais cette puissance est exercée, à tous les degrés de l'échelle au-dessous de l'absolue perfection, par la population entière des intelligences angéliques.

OINOS.--Mais tu parles simplement des mouvements imprimés à l'air.

AGATHOS.--En parlant de l'air, ma pensée n'embrassait que le monde terrestre; mais la proposition généralisée comprend les impulsions créées dans l'éther,--qui, pénétrant, et seul pénétrant tout l'espace se trouve être ainsi le grand médium de création.

OINOS.--Donc, tout mouvement, de quelque nature qu'il soit, est créateur?

AGATHOS.--Cela ne peut pas ne pas être; mais une vraie philosophie nous a dès longtemps appris que la source de tout mouvement est la pensée,--et que la source de toute pensée est...

OINOS.--Dieu.

AGATHOS.--Je l'ai parlé, Oinos--comme je devais parler à un enfant de cette belle Terre qui a péri récemment--des mouvements produits dans l'atmosphère de la Terre...

OINOS.--Oui, cher Agathos.

AGATHOS.--Et pendant que je te parlais ainsi, n'as-tu pas sentit ton esprit traversé par quelque pensée relative à la _puissance matérielle des paroles?_ Chaque parole n'est-elle pas un mouvement créé dans l'air?

OINOS.--Mais pourquoi pleures-tu, Agathos?--et pourquoi, oh! pourquoi tes ailes faiblissent-elles pendant que nous planons au-dessus de cette belle étoile,--la plus verdoyante et cependant la plus terrible de toutes celles que nous avons rencontrées dans notre vol? Ses brillantes fleurs semblent un rêve féerique,--mais ses volcans farouches rappellent les passions d'un coeur tumultueux.

AGATHOS.--_Ils ne semblent pas, ils sont! ils sont_ rêves et passions! Cette étrange étoile,--il y a de cela trois siècles,--c'est moi qui, les mains crispées et les yeux ruisselants,--aux pieds de ma bien-aimée,--l'ai proférée à la vie avec quelques phrases passionnées. Ses brillantes fleurs _sont_ les plus chers de tous les rêves non réalisés, et ses volcans forcenés _sont_ les passions du plus tumultueux et du plus insulté des coeurs!

COLLOQUE ENTRE MONOS ET UNA

_Choses futures._ Sophocle--_Antigone_.

UNA.--_Ressuscité?_

MONOS.--Oui, très-belle et très-adorée Una, _ressuscité_. Tel était le mot sur le sens mystique duquel j'avais si longtemps médité, repoussant les explications de la prêtraille jusqu'à tant que la mort elle-même vînt résoudre l'énigme pour moi.

UNA.--La Mort!

MONOS.--Comme tu fais étrangement écho à mes paroles, douce Una! J'observe aussi une vacillation dans ta démarche,--une joyeuse inquiétude dans tes yeux. Tu es troublée, oppressée par la majestueuse nouveauté de la Vie Éternelle. Oui, c'était de la Mort que je parlais. Et comme ce mot résonne singulièrement _ici_, ce mot qui jadis portait l'angoisse dans tous les coeurs,--jetait une tache sur tous les plaisirs!

UNA.--Ah! la Mort, le spectre qui s'asseyait à tous les festins! Que de fois, Monos, nous nous sommes perdus en méditations sur sa nature! Comme il se dressait, mystérieux contrôleur, devant le bonheur humain, lui disant: «Jusque-là, et pas plus loin!» Cet ardent amour mutuel, mon Monos, qui brûlait dans nos poitrines, comme vainement nous nous étions flattés, nous sentant si heureux sitôt qu'il prit naissance, de voir notre bonheur grandir de sa force! Hélas! il grandit, cet amour, et avec lui grandissait dans nos coeurs la terreur de l'heure fatale qui accourait pour nous séparer à jamais! Ainsi, avec le temps, aimer devint une douleur. Pour lors, la haine nous eût été une miséricorde.

MONOS.--Ne parle pas ici de ces peines, chère Una,--mienne maintenant, mienne pour toujours!

UNA.--Mais n'est-ce pas le souvenir du chagrin passé qui fait la joie du présent? Je voudrais parler longtemps, longtemps encore, des choses qui ne sont plus. Par-dessus tout, je brûle de connaître les incidents de ton voyage à travers l'Ombre et la noire Vallée.

MONOS.--Quand donc la radieuse Una demanda-t-elle en vain quelque chose à son Monos? Je raconterai tout minutieusement;--mais à quel point doit commencer le récit mystérieux?

UNA.--À quel point?

MONOS.--Oui, à quel point?

UNA.--Je te comprends, Monos. La Mort nous a révélé à tous deux le penchant de l'homme à définir l'indéfinissable. Je ne dirai donc pas: Commence au point où cesse la vie,--mais: Commence à ce triste, triste moment où, la fièvre t'ayant quitté, tu tombas dans une torpeur sans souffle et sans mouvement, et où je fermai tes paupières pâlies avec les doigts passionnés de l'amour.

MONOS.--Un mot d'abord, mon Una, relativement à la condition générale de l'homme à cette époque. Tu te rappelles qu'un ou deux sages parmi nos ancêtres,--sages en fait, quoique non pas dans l'estime du monde,--avaient osé douter de la propriété du mot _Progrès_, appliqué à la marche de notre civilisation. Chacun des cinq ou six siècles qui précédèrent notre mort vit, à un certain moment, s'élever quelque vigoureuse intelligence luttant bravement pour ces principes dont l'évidence illumine maintenant notre raison, insolente affranchie remise à son rang,--principes qui auraient dû apprendre à notre race à se laisser guider par les lois naturelles plutôt qu'à les vouloir contrôler. À de longs intervalles apparaissaient quelques esprits souverains, pour qui tout progrès dans les sciences pratiques n'était qu'un recul dans l'ordre de la véritable utilité. Parfois l'esprit poétique,--cette faculté, la plus sublime de toutes, nous savons cela maintenant,--puisque des vérités de la plus haute importance ne pouvaient nous être révélées que par cette _Analogie_, dont l'éloquence, irrécusable pour l'imagination, ne dit rien à la raison infirme et solitaire,--parfois, dis-je, cet esprit poétique prit les devants sur une philosophie tâtonnière et entendit dans la parabole mystique de l'arbre de la science et de son fruit défendu, qui engendre la mort, un avertissement clair, à savoir que la science n'était pas bonne pour l'homme pendant la minorité de son âme. Et ces hommes,--les poëtes,--vivant et mourant parmi le mépris des _utilitaires_, rudes pédants qui usurpaient un titre dont les méprisés seuls étaient dignes, les poëtes reportèrent leurs rêveries et leurs sages regrets vers ces anciens jours où nos besoins étaient aussi simples que pénétrantes nos jouissances,--où le mot _gaieté_ était inconnu, tant l'accent du bonheur était solennel et profond!--jours saints, augustes et bénis, où les rivières azurées coulaient à pleins bords entre des collines intactes et s'enfonçaient au loin dans les solitudes des forêts primitives, odorantes, inviolées.

Cependant ces nobles exceptions à l'absurdité générale ne servirent qu'à la fortifier par l'opposition. Hélas! nous étions descendus dans les pires jours de tous nos mauvais jours. Le _grand mouvement_,--tel était l'argot du temps,--marchait; perturbation morbide, morale et physique. L'art,--les arts, veux-je dire, furent élevés au rang suprême, et, une fois installés sur le trône, ils jetèrent des chaînes sur l'intelligence qui les avait élevés au pouvoir. L'homme, qui ne pouvait pas ne pas reconnaître la majesté de la Nature, chanta niaisement victoire à l'occasion de ses conquêtes toujours croissantes sur les éléments de cette même Nature. Aussi bien, pendant qu'il se pavanait et faisait le Dieu, une imbécillité enfantine s'abattait sur lui. Comme on pouvait le prévoir depuis l'origine de la maladie, il fut bientôt infecté de systèmes et d'abstractions; il s'empêtra dans des généralités. Entre autres idées bizarres, celle de l'égalité universelle avait gagné du terrain; et à la face de l'Analogie et de Dieu,--en dépit de la voix haute et salutaire des lois de _gradation_ qui pénètrent si vivement toutes choses sur la Terre et dans le Ciel,--des efforts insensés furent faits pour établir une Démocratie universelle. Ce mal surgit nécessairement du mal premier: la Science. L'homme ne pouvait pas en même temps devenir savant et se soumettre. Cependant d'innombrables cités s'élevèrent, énormes et fumeuses. Les vertes feuilles se recroquevillèrent devant la chaude haleine des fourneaux. Le beau visage de la Nature fut déformé comme par les ravages de quelque dégoûtante maladie. Et il me semble, ma douce Una, que le sentiment, même assoupi, du forcé et du cherché trop loin aurait dû nous arrêter à ce point. Mais il paraît qu'en pervertissant notre _goût_, ou plutôt en négligeant de le cultiver dans les écoles, nous avions follement parachevé notre propre destruction. Car, en vérité, c'était dans cette crise que le goût seul,--cette faculté qui, marquant le milieu entre l'intelligence pure et le sens moral, n'a jamais pu être méprisée impunément,--c'était alors que le goût seul pouvait nous ramener doucement vers la Beauté, la Nature et la Vie. Mais, hélas! pur esprit contemplatif et majestueuse intuition de Platon! Hélas! compréhensive _Mousikê_, qu'il regardait à juste titre comme une éducation suffisante pour l'âme! Hélas! où étiez-vous? C'était quand vous aviez tous les deux disparu dans l'oubli et le mépris universels qu'on avait le plus désespérément besoin de vous!

Pascal, un philosophe que nous aimons tous deux, chère Una, a dit,--avec quelle vérité!--que _tout raisonnement se réduit à céder au sentiment_; et il n'eût pas été impossible, si l'époque l'avait permis, que le sentiment du naturel eût repris son vieil ascendant sur la brutale raison mathématique des écoles. Mais cela ne devait pas être. Prématurément amenée par des orgies de science, la décrépitude du monde approchait. C'est ce que ne voyait pas la masse de l'humanité, ou ce que, vivant goulûment, quoique sans bonheur, elle affectait de ne pas voir. Mais, pour moi, les annales de la Terre m'avaient appris à attendre la ruine la plus complète comme prix de la plus haute civilisation. J'avais puisé dans la comparaison de la Chine, simple et robuste, avec l'Assyrie architecte, avec l'Égypte astrologue, avec la Nubie plus subtile encore, mère turbulente de tous les arts, la prescience de notre Destinée. Dans l'histoire de ces contrées j'avais trouvé un rayon de l'Avenir. Les spécialités industrielles de ces trois dernières étaient des maladies locales de la Terre, et la ruine de chacune a été l'application du remède local; mais, pour le monde infecté en grand, je ne voyais de régénération possible que dans la mort. Or, l'homme ne pouvant pas, en tant que race, être anéanti, je vis qu'il lui fallait _renaître_.

Et c'était alors, ma très-belle et ma très-chère, que nous plongions journellement notre esprit dans les rêves. C'était alors que nous discourions, à l'heure du crépuscule, sur les jours à venir,--quand l'épiderme de la Terre cicatrisé par l'Industrie, ayant subi cette purification qui seule pouvait effacer ses abominations rectangulaires, serait habillé à neuf avec les verdures, les collines et les eaux souriantes du Paradis, et redeviendrait une habitation convenable pour l'homme,--pour l'homme, purgé par la Mort,--pour l'homme dont l'intelligence ennoblie ne trouverait plus un poison dans la science,--pour l'homme racheté, régénéré, béatifié, désormais immortel, et cependant encore revêtu de matière.

UNA.--Oui, je me rappelle bien ces conversations, cher Monos; mais l'époque du feu destructeur n'était pas aussi proche que nous nous l'imaginions, et que la corruption dont tu parles nous permettait certainement de le croire. Les hommes vécurent, et ils moururent individuellement. Toi-même, vaincu par la maladie, tu as passé par la tombe, et ta constante Una t'y a promptement suivi; et, bien que nos sens assoupis n'aient pas été torturés par l'impatience et n'aient pas souffert de la longueur du siècle qui s'est écoulé depuis et dont la révolution finale nous a rendus l'un à l'autre, cependant, cher Monos, cela a fait encore un siècle.

MONOS.--Dis plutôt un point dans le vague infini. Incontestablement, ce fut pendant la décrépitude de la Terre que je mourus. Le coeur fatigué d'angoisses qui tiraient leur origine du désordre et de la décadence générale, je succombai à la cruelle fièvre. Après un petit nombre de jours de souffrance, après maints jours pleins de délire, de rêves et d'extases dont tu prenais l'expression pour celle de la douleur, pendant que je ne souffrais que de mon impuissance à te détromper,--après quelques jours je fus, comme tu l'as dis, pris par une léthargie sans souffle et sans mouvement, et ceux qui m'entouraient dirent que c'était _la Mort_.

Les mots sont choses vagues. Mon état ne me privait pas de sentiment; il ne me paraissait pas très-différent de l'extrême quiétude de quelqu'un qui, ayant dormi longtemps et profondément, immobile, prostré dans l'accablement de l'ardent solstice, commence à rentrer lentement dans la conscience de lui-même; il y glisse, pour ainsi dire, par le seul fait de l'insuffisance de son sommeil, et sans être éveillé par le mouvement extérieur.

Je ne respirais plus. Le pouls était immobile. Le coeur avait cessé de battre. La volition n'avait point disparu, mais elle était sans efficacité. Mes sens jouissaient d'une activité insolite, quoique l'exerçant d'une manière irrégulière et usurpant réciproquement leurs fonctions au hasard. Le goût et l'odorat se mêlaient dans une confusion inextricable et ne formaient plus qu'un seul sens anormal et intense. L'eau de rose, dont ta tendresse avait humecté mes lèvres au moment suprême, me donnait de douces idées de fleurs,--fleurs fantastiques infiniment plus belles qu'aucune de celles de la vieille Terre, et dont nous voyons aujourd'hui fleurir les modèles autour de nous. Les paupières, transparentes et exsangues, ne faisaient pas absolument obstacle à la vision. Comme la volition était suspendue, les globes ne pouvaient pas rouler dans leurs orbites,--mais tous les objets situés dans la portée de l'hémisphère visuel étaient perçus plus ou moins distinctement; les rayons qui tombaient sur la rétine externe, ou dans le coin de l'oeil, produisant un effet plus vif que ceux qui frappaient la surface interne ou l'attaquaient de face. Toutefois, dans le premier cas, cet effet était si anormal que je l'appréciais seulement comme un _son_,--un son doux ou discordant, suivant que les objets qui se présentaient à mon côté étaient lumineux ou revêtus d'ombre,--arrondis ou d'une forme anguleuse. En même temps l'ouïe, quoique surexcitée, n'avait rien d'irrégulier dans son action, et elle appréciait les sons réels avec une précision non moins hyperbolique que sa sensibilité. Le toucher avait subi une modification plus singulière. Il ne recevait ses impressions que lentement, mais les retenait opiniâtrement, et il en résultait toujours un plaisir physique des plus prononcés. Ainsi la pression de tes doigts, si doux sur mes paupières, ne fut d'abord perçue que par l'organe de la vision; mais, à la longue, et longtemps après qu'ils se furent retirés, ils remplirent tout mon être d'un délice sensuel inappréciable. Je dis: d'un délice sensuel. _Toutes_ mes perceptions étaient purement sensuelles. Quant aux matériaux fournis par les sens au cerveau passif, l'intelligence morte, inhabile à les mettre en oeuvre, ne leur donnait aucune forme. Il entrait dans tout cela un peu de douleur et beaucoup de volupté; mais de peine ou de plaisir moraux, pas l'ombre. Ainsi, tes sanglots impétueux flottaient dans mon oreille avec toutes leurs plaintives cadences, et ils étaient appréciés par elle dans toutes leurs variations de ton mélancolique; mais c'étaient de suaves notes musicales et rien de plus: ils n'apportaient à la raison éteinte aucune notion des douleurs qui leur donnaient naissance; pendant que la large et incessante pluie de larmes qui tombait sur ma face, et qui pour tous les assistants témoignait d'un coeur brisé, pénétrait simplement d'extase chaque fibre de mon être. Et en vérité, c'était bien là la _Mort_, dont les témoins parlaient à voix basse et révérencieusement,--et toi, ma douce Una, d'une voix convulsive, pleine de sanglots et de cris.

On m'habilla pour la bière,--trois ou quatre figures sombres qui voletaient çà et là d'une manière affairée. Quand elles traversaient la ligne directe de ma vision, elles m'affectaient comme _formes_: mais quand elles passaient à mon côté, leurs images se traduisaient dans mon cerveau en cris, gémissements, et autres expressions lugubres de terreur, d'horreur ou de souffrance. Toi seule, avec ta robe blanche, ondoyante, dans quelque direction que ce fût, tu t'agitais toujours musicalement autour de moi.

Le jour baissait; et, comme la lumière allait s'évanouissant, je fus pris d'un vague malaise,--d'une anxiété semblable à celle d'un homme qui dort quand des sons réels et tristes tombent incessamment dans son oreille,--des sons de cloche lointains, solennels, à des intervalles longs mais égaux, et se mariant à des rêves mélancoliques. La nuit vint, et avec ses ombres une lourde désolation. Elle oppressait mes organes comme un poids énorme, et elle était palpable. Il y avait aussi un son lugubre, assez semblable à l'écho lointain du ressac de la mer, mais plus soutenu, qui, commençant dès le crépuscule, s'était accru avec les ténèbres. Soudainement des lumières furent apportées dans la chambre et aussitôt cet écho prolongé s'interrompit, se transforma en explosions fréquentes, inégales, du même son, mais moins lugubre et moins distinct. L'écrasante oppression était en grande partie allégée; et je sentis, jaillissant de la flamme de chaque lampe,--car il y en avait plusieurs,--un chant d'une monotonie mélodieuse couler incessamment dans mes oreilles. Et quand, approchant alors, chère Una, du lit sur lequel j'étais étendu, tu t'assis gracieusement à mon côté, soufflant le parfum de tes lèvres exquises, et les appuyant sur mon front,--quelque chose s'éleva dans mon sein, quelque chose de tremblant, de confondu avec les sensations purement physiques engendrées par les circonstances, quelque chose d'analogue à la sensibilité elle-même,--un sentiment qui appréciait à moitié ton ardent amour et ta douleur, et leur répondait à moitié; mais cela ne prenait pas racine dans le coeur paralysé; cela semblait plutôt une ombre qu'une réalité; cela s'évanouit promptement, d'abord dans une extrême quiétude, puis dans un plaisir purement sensuel comme auparavant.