Nouvelles et Contes pour la jeunesse

Chapter 11

Chapter 114,021 wordsPublic domain

Louise suivit sa mère dans sa chambre, et là, sur sa proposition, elle fit à la hâte un paquet de leurs robes encore fort bonnes, de trois chemises, d'un bonnet, de deux fichus et de deux paires de bas.

--Allons porter cela à Charlotte, lui dit sa mère; et Louise enchantée dit:

--Maman, je crois que tout lui ira bien; elle n'est guère plus grande que moi.

--Conduisez-nous chez vous, bonne femme, dit la mère à madame Croque-Mitaine, qui se réjouissait beaucoup de cette visite.

--Charlotte ne sera pas sortie, n'est-ce pas? lui demanda Louise en rougissant.

--Non, certes, répondit la vieille, elle ne sort pas sans ma permission; et elles descendirent bien vite.

On ne resta pas longtemps en route. Louise courait presque. En entrant dans la maison, madame Croque-Mitaine se répandit en excuses sur le palier sale, la porte pourrie. Louise avait déjà été chercher Charlotte dans le coin où elle filait encore. La petite fille était un peu honteuse de se montrer si mal vêtue devant une belle dame.

--Avancez donc, Mademoiselle, lui dit sa mère; faites la révérence; Madame est la maman de mademoiselle Louise, que vous avez débarbouillée tout-à-l'heure. Ah! je vous assure, Madame, qu'elle l'a fait de bien bon coeur. Et Charlotte, n'osant regarder une belle dame, regardait Louise en souriant. Celle-ci eût voulu lui mettre sur-le-champ une robe, des bas blancs, un bonnet, un fichu, pour avoir ensuite le plaisir de la contempler.

--Laisse-la faire, lui dit sa mère; elle s'habillera quand elle voudra. Dites-moi, ma petite, seriez-vous bien aise de demeurer près de Louise! Charlotte regardait sa mère comme pour lui demander ce qu'elle devait répondre.

--Répondez donc, Mademoiselle, lui dit celle-ci.

--Vous ne quitterez pas votre maman; j'ai une proposition à lui faire. Ma portière s'en va, je n'en ai encore retenu aucune à sa place: voulez-vous prendre la loge, bonne femme? Personne ne rentre tard chez moi, et vous n'aurez pas beaucoup de peine. Madame Croque-Mitaine se trouva trop heureuse de cette offre; c'était une condition bonne et assurée; elle accepta avec la plus vive reconnaissance. On convint que son établissement se ferait le lendemain. Louise s'en retourna avec sa maman. Son père, qui venait de rentrer, la gronda encore un peu d'une faute dont elle n'avait pas senti d'abord toute l'étendue; et Louise, en reconnaissant son tort, dit cependant que sa bonne n'aurait pas dû lui faire de mauvais contes sur madame Croque-Mitaine, et qu'elle aimait bien mieux avoir eu l'occasion de faire plaisir à Charlotte qu'être allée à Saint-Cloud.

--Eh bien! ma fille, dit madame de Vallonay à Julie quand elle eut fini, quelles sont les utiles réflexions que vous tirez du conte de madame Croque-Mitaine? Julie riait et ne disait rien, comme si elle eût cru que sa mère se moquait d'elle; mais madame de Vallonay l'ayant pressée de répondre:

--En vérité, maman, dit Julie d'un air méprisant, si vous me l'avez fait lire pour m'apprendre qu'il ne faut pas avoir peur des femmes qui ramassent des haillons dans les rues, je crois que je savais cela.

--Et vous n'y voyez pas autre chose?

--Quoi! maman, qu'il ne faut pas désobéir? c'est une chose qu'on n'a plus guère besoin d'apprendre à mon âge.

--Je suis bien aise, dit madame de Vallonay en souriant d'un air un peu moqueur, que cette leçon vous soit devenue tout-à-fait inutile. Mais vous n'en voyez pas d'autres?

--Que pourrait-il donc y avoir?

--Ah! vraiment, ma fille, je ne vous le dirai pas, vous pourriez trouver que je vous apprends des choses que tout le monde sait; cherchez.

En disant ces mots, madame de Vallonay passa dans le cabinet de son mari, à qui elle avait à parler, et laissa Julie dans le sien avec son ouvrage, ses livres d'histoire et sa sonate à étudier. Lorsqu'elle revint il était dix heures. Au moment où elle ouvrit la porte, Julie fit un cri et sauta sur sa chaise d'un air tout effrayé.

--Qu'avez-vous donc, ma fille? lui demanda sa mère.

--Oh! rien, maman, c'est que j'ai eu peur.

--Peur! et de quoi?

--C'est que vous m'avez surprise!

--Quel enfantillage! Allons, il est tard, allez vous coucher.

--Maman, venez-vous!

--Non, j'ai une lettre à écrire.

--Eh bien! maman, j'attendrai que vous ayez fini.

--Non, je veux que vous alliez vous coucher.

--Mais, maman, si vous le vouliez, en passant je porterais votre écritoire et la lampe dans votre chambre à coucher; vous y écririez bien plus commodément.

--Non, ma fille, j'écrirai plus commodément ici: ne pouvez-vous donc vous aller coucher sans moi?

Julie ne remuait pas; elle regardait d'un air interdit, et sans l'allumer, le bougeoir que sa mère lui avait ordonné de prendre. Elle semblait de temps en temps écouter avec inquiétude du côté de la porte. Sa mère ne concevait pas ce qu'il lui prenait.

--Je crois, en vérité, ma fille, dit-elle en riant, que vous avez peur de rencontrer sur votre chemin madame Croque-Mitaine.

Julie, riant aussi, quoiqu'embarrassée, avoua à sa mère qu'elle avait lu dans un livre qui était sur la table une histoire de voleurs et d'assassins qui lui avait fait une si terrible peur, qu'elle n'osait plus aller seule dans sa chambre, qui était séparée du cabinet par le salon et la chambre à coucher de sa mère.

--Nous étions convenues, Julie, que vous ne liriez rien sans ma permission, et il me semble qu'il n'aurait pas été si inutile que madame Croque-Mitaine vous apprît à ne pas désobéir.

--Maman, je n'ai pas cru faire un grand mal, parce que c'est un livre pour les jeunes personnes où vous m'aviez déjà permis de lire quelques histoires.

--Il fallait attendre que je vous eusse permis de les lire toutes, et le conte de madame Croque-Mitaine aurait dû vous apprendre que les enfants ne doivent pas interpréter les volontés de leurs parents, parce que la plupart du temps ils n'en peuvent pas sentir les raisons. Louise et Paul croyaient comme vous ne pas faire un grand mal, et, comme vous, ils sont tombés précisément dans l'inconvénient qu'on voulait leur éviter. Allez, ma fille, allez vous coucher; et si la peur vous empêche de dormir, vous réfléchirez sur la morale de madame Croque-Mitaine.

Julie vit bien qu'il fallait prendre son parti; elle alluma le bougeoir le plus lentement qu'elle put, laissa en s'en allant la porte du cabinet ouverte pour avoir un peu moins peur, mais sa mère la rappela pour la fermer. Alors, se voyant seule, elle sa mit à marcher si vite qu'à la porte de sa chambre la bougie s'éteignit; il fallut revenir sur ses pas; le coeur lui battit bien fort quand elle arriva dans sa chambre pour la seconde fois; elle n'entendait pas craquer une boiserie sans tressaillir, et ne put s'endormir que quand sa mère fut rentrée. Ces ridicules frayeurs la troublèrent deux ou trois jours, sans qu'elle osât en parler, de peur qu'on ne lui rappelât encore madame Croque-Mitaine; mais elle n'en était pas quitte.

On avait donné à l'une des compagnes de Julie deux petites souris blanches, les plus jolies du monde; elles étaient renfermées dans un grand bocal de verre à travers duquel on les voyait. On avait suspendu au couvercle une espèce de petite roue qu'elles faisaient tourner avec leurs pattes, comme les écureuils, en essayant de grimper dessus, et elles s'imaginaient ainsi faire beaucoup de chemin. Cette jeune personne n'avait pu les emporter à sa pension, et comme elle y devait rester encore un an, Julie l'avait priée de les lui prêter pour ce temps-là, promettant d'en avoir grand soin. En effet, Julie les soignait elle-même. Sa mère ne voulait pas qu'elle eût des animaux pour en charger les domestiques; car elle pensait que ces choses-là ne peuvent amuser que quand on s'en occupe, et trouvait qu'il ne valait pas la peine d'en avoir quand on ne s'en amusait pas. Julie leur donnait assez régulièrement à manger, mais elle oubliait souvent de fermer le bocal; alors elles s'échappaient. On les avait toujours rattrapées; mais un jour qu'elles étaient à prendre l'air, et que Julie avait eu, selon sa coutume, la précaution de laisser la porte de sa chambre ouverte, un chat y entra, et Julie, qui arrivait dans ce moment, le vit, sans pouvoir l'en empêcher, manger une de ses souris. Elle se désespéra, s'écria vingt fois:

--Le maudit chat! l'horrible chat! et elle assura bien que si elle avait su cela elle ne s'en serait pas chargée.

--Mon enfant, lui dit sa mère quand elle la vit un peu consolée, tout votre malheur vient de ce qu'alors vous n'aviez pas encore lu le conte de madame Croque-Mitaine.

--Comment! maman, dit Julie impatientée, qu'est-ce qu'il aurait fait à cela?

--Vous y auriez vu qu'il ne faut jamais commencer une chose sans s'être assuré de pouvoir la faire: car ce qui arriva à Louise et à Paul vint de ce qu'avant de sortir pour aller chez la marchande de joujoux, ils n'examinèrent point s'ils seraient capables d'y arriver sans s'égarer et sans avoir peur des voitures; de même que vous n'avez point examiné, avant de vous charger des souris, si vous seriez capable de les bien soigner.

--Mais, maman, il fallait prévoir.

--Que vous seriez une étourdie, que les souris s'échapperaient d'un bocal ouvert, et que, quand elles seraient dehors, le chat les mangerait. C'est ne qu'il vous aurait été bien facile d'imaginer, si vous aviez pu profiter de la morale de madame Croque-Mitaine.

--Mais, maman, dit Julie qui voulait détourner la conversation, vous trouvez donc tout dans madame Croque-Mitaine?

--J'y pourrais trouver encore beaucoup de choses, et si vous le voulez, nous en avons pour longtemps.

--Oh! non, non, maman, je vous en prie.

--Je veux bien n'en plus parler, ma fille, mais c'est à une condition, c'est que vous ne vous aviserez plus de croire que ce que disent des personnes raisonnables peut être un sujet de moquerie pour une petite fille comme vous; et que quand leur conversation vous ennuiera, au lien de prétendre que c'est parce qu'elle est ridicule, vous vous direz que c'est parce que vous n'avez pas assez d'esprit pour la comprendre, ou de raison pour en profiter. Prenez-y garde; si vous y manquez, je vous remets, pour toute nourriture, à la morale de madame Croque-Mitaine.

LES PETITS BRIGANDS

--Pierre, Jacques, Louis, Simon, écoutez donc, écoutez donc! criait Antoine à ses camarades, enfants du village de Macieux, qui jouaient au petit palet sur la pelouse devant le village. Une voiture de poste venait de passer; on avait jeté par la portière un papier renfermant des débris d'un pâté: Antoine avait couru s'en emparer; et comme il savait lire, parce qu'il était le fils du maître d'école du village, en mangeant les miettes du pâté il avait lu dans le papier, qui était le _Journal de l'Empire_ du 2 février 1812, le paragraphe suivant:

«_Berne, le 26 janvier 1812_.--Un certain nombre d'écoliers des deuxième et troisième classes de notre collège, âgés de douze à quatorze ans, qui avaient lu, dans leurs heures de récréation, des histoires romanesques de brigands, s'étaient réunis, avaient nommé un capitaine et des officiers, et s'étaient donné des noms de brigands. Ils tenaient des assemblées secrètes dans lesquelles ils mangeaient et buvaient, et s'engageaient par serment à voler et à garder le secret sur toutes leurs opérations, etc.»

C'était cela qu'il voulait lire à ses camarades.

--Ah! des brigands! des brigands! dirent-ils tous à la fois après l'avoir entendu, que cela est joli! il faut nous faire brigands. Charles, veux-tu en être? crièrent-ils au neveu du curé, qui arrivait en ce moment.

--Qu'est-ce que c'est? je le veux bien, dit Charles sans savoir ce que c'était. Charles était un bon garçon, mais qui avait un grand tort, c'était de ne pas obéir à son oncle, qui lui avait défendu d'aller avec les autres petits garçons du village, presque tous très-mauvais sujets. Au lieu de se soumettre à cet ordre, il s'arrêtait, toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion, avec l'un ou avec l'autre; il leur donnait même rendez-vous aux endroits par où il devait passer quand son oncle l'envoyait quelque part. Quand il était avec eux, ils lui faisaient faire beaucoup de sottises qu'il n'aurait pas voulu faire, mais il ne savait pas leur résister. Il se fâchait bien quand il les voyait jeter des pierres dans les arbres pour abattre le fruit, marcher dans des champs de blé mûr ou gâter des plants d'asperges; il disait alors qu'il ne viendrait plus jouer, et il revenait toujours. Il dit qu'il voulait bien être brigand, parce qu'il s'imagina que c'était un jeu.

On arrêta d'abord qu'il fallait prendre des bâtons. Les petits garçons coururent à un tas de fagots et en tirèrent les plus gros cotrets. Charles eut beau dire que ces fagots appartenaient à son oncle le curé, qui les avait achetés le matin, on lui répondit que les brigands n'avaient pas peur des messieurs, et que les messieurs du monde n'avaient qu'à venir, qu'ils trouveraient à qui parler. Charles riait de toutes ces sottises; et Simon, celui pour qui il avait le plus d'amitié, parce qu'il était gai et bon enfant, quoique bien mauvais sujet, ayant choisi un bâton pour lui, il le prit. Ils se mirent tous alors à remuer leurs bâtons en levant la tête et en se donnant la figure la plus méchante qu'il leur fut possible. Ils se demandèrent après cela ce qu'ils allaient faire.

--Il faut d'abord jurer que nous sommes des brigands, dit Antoine; et puis après, ajouta-t-il en regardant comment on disait dans son journal, nous volerons tout ce que nous trouverons.

--Nous volerons! dit Charles, qui commençait à trouver ce jeu fort singulier.

--Sûrement, puisque nous sommes des brigands.

--Je ne volerai pas.

--Ah! tu voleras, tu voleras, crièrent tous les petits garçons; tu es un brigand, tu voleras.

--Je ne volerai pas.

--Qu'est-ce que cela nous fait donc? dit Simon, qui voulait toujours tout arranger; si tu ne voles pas, ce sera tant pis pour toi.

--Oui, si tu es une bête, dirent les autres, ce sera tant pis pour toi, tu ne viendras pas boire.

--Mais qu'est-ce que c'est que boire? demanda l'un de la troupe. Charles dit que c'était de s'enivrer.

--Ah! oui, dit Antoine en regardant son journal; nous irons tous ensemble au cabaret.

--On vous y laissera bien aller! dit Charles.

--Oh! des brigands n'ont peur de rien, et puis on ne le saura pas; nous irons à Troux, à une lieue d'ici; des brigands n'ont pas besoin de permission, ils font ce qu'ils veulent, et se moquent de tout le monde. Et les petits garçons se mirent à remuer leurs bâtons d'un air encore plus fier.

--Allons, dit Antoine, il faut jurer que nous sommes brigands.

--Bah! dit Charles, laissons-là ce bête de jeu, et jouons au petit palet. Simon, viens jouer au petit palet, tu sais bien que je te dois une revanche. Et Simon était assez disposé à aller prendre sa revanche; mais les autres le retinrent, dirent qu'il fallait jurer; que Charles pouvait bien s'en aller s'il voulait, puisqu'il était une bête. Charles aurait dû s'en aller; cependant il resta. Antoine dit qu'il fallait avoir du vin; et comme il avait lu l'histoire dans un vieux recueil latin et français où son père apprenait aux enfants à lire le latin, il dit qu'ils feraient comme les conjurés faisaient autrefois, qu'ils y mettraient un peu de leur sang, qu'ils boiraient cela, et seraient engagés à être brigands pour toute leur vie. Ils trouvèrent cela charmant.

--Mais comment aurons-nous du sang? dit l'un d'eux.

--On se piquera le doigt, reprit un autre; justement j'ai une grosse épingle qui attache ma culotte.

Ils convinrent de se servir de l'épingle, chacun se promettant bien intérieurement de ne pas piquer bien fort. Il fallait avoir du vin: ce fut un grand embarras. On voulait que Louis, qui était le fils du marchand de vin, en allât voler chez son père. Louis dit que ce ne serait pas la première fois, mais qu'il n'y allait pas le jour, de peur d'être vu et battu. On lui disait que pour un brigand il était bien poltron, mais cependant personne ne voulait y aller à sa place. Enfin Simon, qui était le plus hardi, en alla demander à la servante du cabaretier, qui l'aimait assez, parce que, quand il la rencontrait dans la rue, bien chargée, il l'aidait à porter ses brocs. Elle lui en donna un peu qui était resté au fond d'une pinte; il l'apporta en triomphe dans un vieux sabot cassé où il l'avait mis. Antoine commença à se piquer le doigt; comme il sentit que cela lui faisait mal, il dit que cela saignait assez, quoique cela ne saignât pas du tout; les autres firent semblant de se piquer; ils secouèrent le doigt bien fort dans le sabot, comme s'il y avait eu beaucoup de sang. Il n'y eut que Charles qui ne voulut pas se piquer, à qui Jacques donna un grand coup d'épingle qui fit sortir le sang. Il se fâcha, se battit avec Jacques. Simon prit le parti de Charles, et battit Jacques. Charles, toujours en colère, voulait jeter le vin qui était dans le sabot; les autres l'en empêchèrent, et dirent qu'il ne voulait pas boire et jurer avec eux, parce qu'il était un traître qui voulait les dénoncer. Simon lui-même lui dit que s'il ne buvait pas avec eux, c'est qu'il était un traître. Cela fit de la peine à Charles, d'autant que Simon venait de se battre pour lui.

--Tu as promis d'être un brigand, criaient-ils tous à la fois. Charles disait qu'il n'avait pas envie de les dénoncer, mais qu'il ne voulait pas être un brigand. Ils criaient encore plus fort:

--Il faut que tu sois un brigand, tu l'as promis; et Simon lui portait le sabot à la bouche. Charles se débattait; ils prétendirent qu'il avait bu et qu'il était brigand. Charles s'en alla en disant que non, et fort en colère.

Cependant sa colère ne tint pas contre Simon, qui le lendemain l'attendit à son passage dans la rue, pour lui dire de venir voir un gros saucisson qu'ils avaient trouvé moyen de décrocher de la boutique du charcutier du village. Charles avait bien dit d'abord qu'il n'irait pas; mais Simon lui avait tant dit que le saucisson était bien gros, que la curiosité lui prit de voir comment il était. Il alla donc l'après-midi sur la pelouse où ils mangeaient le saucisson; il le trouva en effet bien gros; ils lui racontèrent comment ils l'avaient pris, la peur qu'ils avaient eue d'être vus par le marchand, les contes que Simon lui faisait pour l'amuser hors de sa boutique pendant qu'un autre s'y glissait. Tout cela fit rire Charles, qui oublia si bien le mal qu'il y avait à de pareilles actions, que quand on lui proposa de goûter du saucisson, il en prit un morceau qu'il mangea. Il ne l'eut pas plus tôt avalé, qu'il se sentit inquiet de ce qu'il venait de faire. Il s'en alla tout de suite sans rien dire, et à mesure qu'il y pensait il était plus tourmenté. Ce fut bien pis quand, lorsqu'il arriva à la maison, son oncle lui fit répéter sa leçon de catéchisme, qui se trouvait tomber ce jour-là sur le commandement de Dieu: _Le bien d'autrui tu ne prendras_.

Son oncle lui expliqua que ceux qui prenaient le bien d'autrui n'étaient pas seulement les voleurs, mais encore ceux qui achetaient sans payer, ceux qui dépensaient plus qu'ils n'avaient, et empruntaient ce qu'ils ne pouvaient pas rendre, mais surtout ceux qui profitaient de ce qu'avaient pris les autres.

Charles pâlissait et rougissait tour à tour; heureusement il faisait sombre, son oncle n'en vit rien; il ne répondit point; et sitôt qu'il put s'échapper, il alla se cacher pour pleurer. A souper, il ne mangea point; il dit qu'il avait mal à l'estomac; et en effet, le morceau de saucisson qu'il avait mangé lui faisait bien mal. Il ne dormit point. Sa conscience lui reprochait d'avoir participé au vol, puisqu'il en avait profité; il sentait bien qu'il ne pourrait plus leur dire que cela était mal, car ils lui diraient:

--Cela ne t'a pourtant pas empêché de manger du saucisson.

Il savait, et son oncle le lui avait répété, qu'on ne pouvait pas espérer que Dieu vous pardonnât, à moins de rendre au moins la valeur de ce qu'on avait pris. Charles aurait donné de bon coeur le peu qu'il possédait pour se délivrer d'un semblable poids; mais comment le faire accepter au charcutier? Il faudrait donc tout lui dire, accuser ses camarades? ce que Charles ne voulait pas faire, quand même il ne s'y serait pas cru engagé par sa promesse. Il imagina d'aller placer quatre sous, qui étaient tout ce qu'il avait d'argent, sur la porte du charcutier, imaginant qu'il les prendrait, les croyant à lui. Il passa deux ou trois fois devant la porte sans oser les mettre; enfin, dans un moment où on ne le voyait pas, il les plaça sur le seuil, et se sauva au coin de la rue pour voir ce qui en arriverait. Il n'y fut pas plus tôt qu'il vit arriver Antoine, qui, furetant autour de la boutique, et voyant que le marchand avait le dos tourné, se baissa pour les ramasser. Charles sautant sur lui pour l'en empêcher, Antoine se débattit; le marchand se retourna au bruit.

--Qu'est-ce que vous faites devant ma boutique? dit-il en colère, car il se souvenait de ce qu'on lui avait pris; pourquoi monsieur Charles rôde-t-il autour depuis une heure? Allez-vous-en; ce n'est pas que je vous accuse, monsieur Charles, mais je ne veux pas qu'on soit devant ma boutique.

--Lui comme un autre, disait Antoine entre ses dents; et Charles, au désespoir, se voyait chasser sans oser se fâcher, comme il aurait fait dans une autre occasion. Il courut après Antoine pour lui reprendre ses quatre sous, disant qu'ils étaient à lui, mais Antoine se moqua de lui; il n'osa le forcer à les lui rendre, car Antoine avait sur lui l'avantage d'un mauvais sujet qui se moque de tout ce qu'on peut dire, et Charles n'avait pas l'avantage d'un honnête homme, qui est de n'avoir rien à cacher, car il ne l'avait pas toujours été.

Comme il était là, triste et honteux, vinrent à passer Jacques et Simon.

--Ah! lui dit Simon à demi-voix, nous avons un beau panier de pêches que la mère Nicolas allait porter à la ville et que nous avons été de dessus son âne pendant qu'elle était à ramasser du bois auprès des murs du parc; nous l'avons caché là, dans le fossé; viens le voir.

--Non, dit Charles, je ne veux pas.

--Oui-dà, ce n'est pas pour lui, reprit Jacques; il n'a pas eu la peine de le prendre; c'est un poltron de brigand.

--Je ne suis pas un brigand, dit Charles en colère, et je ne me soucie pas de vos pêches.

--Tu n'as pas été si dégoûté du saucisson.

Charles, dans toute autre occasion, aurait répondu par un coup de poing; mais il était humilié, il se tut; et Jacques s'en alla en chantant de toutes ses forces, sur l'air _c'est un enfant_:

C'est un poltron, C'est un poltron.

--Pourquoi ne viens-tu pas? dit Simon.

--Simon, lui répondit Charles, qui aurait voulu le convertir, c'est bien mal de voler et de fréquenter ceux qui volent.

--Bon! tu ne pensais pas cela hier.

--Aussi, depuis hier me suis-je bien repenti.

--Eh bien! tu te repentiras encore demain, viens. Et Simon, qui avait l'habitude de lui faire faire assez ce qu'il voulait, l'entraînait par le bras.

--Non, non, je n'irai pas.

--Eh bien! ne viens pas; et il le repoussa brusquement. Je vois bien que c'est que tu ne veux pas me donner ma revanche.

--Mais, Simon, comment le pourrais-je? je n'ai plus d'argent.

--Tu as toujours ces quatre sous que tu nous as gagnés à Louis et à moi.

Charles lui raconta ce qu'il en avait fait et ce qui lui était arrivé. Simon se mit à rire si fort, que Charles riait presque de voir rire Simon; cependant il s'impatientait.

--Si je pouvais les lui faire rendre! disait-il.

--Oh! dit Simon, les brigands ne rendent rien. Mais viens tantôt jouer au petit palet sur la pelouse; puisque c'est ce coquin d'Antoine qui te les a volés, nous trouverons bien moyen de les lui gagner.

--Non, dit Charles, je ne veux pas y aller.

--Eh bien! comme tu voudras; je les gagnerai pour moi tout seul.