Nouvelles et Contes pour la jeunesse

Chapter 10

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--Ce n'est point à moi à y aller, disait M. de Saint-Marsin, c'est à mon fils.

--Oh! monsieur votre fils, il pourra bien aller en prison.

--Monsieur, j'en suis bien fâché, mais je n'y puis que faire.

--A la police correctionnelle, reprenait M. Bernard.

--J'en suis au désespoir; mais je ne puis l'empêcher. Armand, à chaque parole, laissait échapper un profond sanglot et levait vers son père ses yeux et ses mains jointes. Quelqu'un dit tout bas à M. Bernard:

--Voilà le commissaire de police qui passe. Armand l'entendit, et jetant un grand cri, s'arracha des mains de M. Bernard, et courut se réfugier vers son père, qu'il embrassait de toutes ses forces en lui disant:

--O mon papa! au nom de Dieu, empêchez que le commissaire ne m'emmène, ayez pitié de moi... ne me laissez pas aller en prison!

--Quel droit, mon fils, ai-je de l'empêcher, ou qu'est-ce qui m'y oblige! N'avez-vous pas renoncé à ma protection?

--Oh! rendez-la-moi, rendez-la-moi; je vous obéirai, je ferai tout ce que vous voudrez.

--Me le promettez-vous? désirez-vous que je reprenne mon autorité?

--Oh! oui, oui; punissez-moi comme vous voudrez, mais que je n'aille pas en prison.

--Suivez-moi, dit M. de Saint-Marsin; et se retournant vers M. Bernard:

--M. Bernard, dit-il, j'espère que cela pourra s'arranger sans le juge de paix; faites-moi le plaisir de m'attendre ici un moment.

Quand il fut rentré dans la maison:

--Mon fils, dit-il à Armand, je ne veux pas abuser d'un moment de trouble; pensez-y bien, êtes-vous déterminé à m'obéir, et croyez-vous maintenant que j'aie le droit de l'exiger? Je ne vous dissimule pas que si M. Bernard porte plainte, ce sera probablement contre moi, et qu'après m'avoir fait payer le dommage, on m'enjoindra de vous empêcher de commettre à l'avenir de pareilles actions. Vous croirez-vous alors obligé de vous soumettre à mon autorité, et voulez-vous attendre que le juge de paix vous l'ordonne!

--Oh! non, non, mon papa, disait Armand confus en baisant la main de son père, qu'il couvrait de ses larmes; pardonnez-moi, je vous en prie.

--Mon fils, lui dit M. de Saint-Marsin, je n'ai rien à vous pardonner; en vous donnant la liberté, je savais bien que vous en abuseriez; je savais bien qu'en vous laissant suivre vos idées, je vous exposais à faire des fautes; mais c'est pourquoi vous devez sentir la nécessité de vous soumettre quelquefois aux miennes.

Armand ne savait comment exprimer sa reconnaissance de tant d'indulgence et de bonté. M. de Saint-Marsin alla trouver M. Bernard, et lui dit qu'il ferait estimer le dommage, qui ne se trouva pas heureusement aussi considérable que M. Bernard l'avait dit d'abord. Cependant cela fut encore assez cher; et Armand, qui se trouvait dans le cabinet de son père le jour où l'on vint chercher le paiement, n'osait lever les yeux, tant il était honteux de sa faute.

--Vous comprenez à présent, mon fils, lui disait M. de Saint-Marsin, que les parents peuvent avoir le droit d'empêcher les sottises de leurs enfants, puisqu'ils les payent; mais ce n'est pas seulement des fautes qu'ils payent que les parents ont à répondre, c'est de toutes les fautes que font leurs enfants, quand ils ont pu les empêcher.

--A qui donc en répondre, mon papa?

--A Dieu et au monde. A Dieu, qui veut que les hommes soient bons, raisonnables, éclairés autant qu'il sera possible, et qui ne peut pas exiger des enfants de devenir tout cela par eux-mêmes. C'est donc les parents qu'il a chargés de l'éducation et de l'instruction de leurs enfants, et pour cela il leur a donné l'autorité nécessaire pour obliger les enfants à se laisser instruire et se former au bien. D'un autre côté, comme le monde veut aussi que les enfants soient élevés d'une manière à devenir d'honnêtes gens, quand ils se conduisent mal, qu'ils annoncent de mauvaises inclinations, on le reproche aux pères: il faut donc bien qu'ils aient les moyens et l'autorité de les corriger, et qu'ils puissent diriger les actions de leurs enfants, jusqu'à ce que ceux-ci aient assez de force et de raison pour qu'on les en rende eux-mêmes responsables.

Armand convint de tout cela. Il lui arriva bien encore quelquefois de trouver l'obéissance fâcheuse; mais il ne s'entêta plus dans ses idées, parce qu'il comprit qu'il y a des choses dont un enfant de treize ans ne connaît pas encore toutes les raisons.

JULIE ou LA MORALE DE MADAME CROQUEMITAINE.

Il y avait deux ans que madame de Vallonay avait mis sa fille en pension, pour aller soigner son mari, malade dans une place de guerre où il commandait, et qu'il ne voulait pas abandonner parce qu'elle était à tout moment en danger d'être attaquée. Les circonstances ayant changé, monsieur et madame de Vallonay étaient revenus à Paris et avaient retiré leur fille de la pension. Julie avait treize ans, elle avait de l'esprit, elle était assez avancée pour son âge; mais un enfant de treize ans, quelque avancé qu'il soit, ne comprend jamais tout ce que disent les personnes plus âgées. Julie avait pris l'habitude de regarder comme ridicules toutes les choses qu'elle ne comprenait pas. Accoutumée au caquetage des pensionnaires, qui, entre elles, parlaient, jugeaient, décidaient de tout, elle s'imaginait savoir une chose dès qu'on en avait parlé à la pension. Ainsi, racontait-on un fait, Julie soutenait qu'il s'était passé autrement; elle en était bien sûre, car mademoiselle Joséphine l'avait entendu dire dans ses vacances. Si on lui disait que telle ou telle parure était de mauvais goût:

--Ah! il faut bien pourtant que cela soit à la mode, car trois de ces demoiselles en ont fait faire pour cet hiver. Il en était de même sur des choses plus sérieuses. Ce qu'une des grandes avait dit pour l'avoir entendu dire à ses parents, sur la paix ou sur la guerre, sur le spectacle, où elle n'avait jamais été, devenait une opinion générale à laquelle Julie, non plus que ses compagnes, ne pensait pas qu'on pût rien avoir à opposer.

Aussi ne venait-il pas une visite chez ses parents, que Julie, aussitôt qu'elle était sortie, ne dit:

--Mon Dieu, que monsieur ou madame _une telle_ a dit une chose ridicule! Sa mère lui laissait exprimer ainsi ses opinions quand elle était seule avec elle, pour avoir occasion de lui prouver ou qu'elle n'avait pas compris ce qu'on avait dit, ou qu'elle ne comprenait seulement pas elle-même ce qu'elle voulait dire; mais, lorsqu'il y avait du monde, elle veillait soigneusement à ce que sa fille ne se laissât aller à aucune inconvenance, comme de parler bas en riant, ou en regardant quelqu'un, de faire des mines à une personne qui se trouvait de l'autre côté de la chambre, ou de faire semblant de ne pouvoir s'empêcher de rire.

Julie, qui craignait sa mère, avait donc généralement un assez bon maintien dans le monde. Mais un jour que deux ou trois de ses amies de pension étaient venues dîner chez madame de Vallonay, le curé de la terre de Vallonay, qui était à Paris pour quelques affaires, y vint diner aussi. C'était un excellent homme, plein de sens, qui disait de très-bonnes choses, seulement un peu plus longuement qu'un autre, et qui entremêlait tous ses discours de vieux adages tous très-utiles à retenir, mais qui paraissaient fort ridicules à Julie, parce qu'elle n'était pas accoutumée à cette manière de parler. D'ailleurs, elle n'avait jamais vu le curé, et c'était l'habitude de Julie de trouver toujours quelque chose d'extraordinaire aux gens qu'elle voyait pour la première fois. Ses compagnes n'étaient pas plus raisonnables qu'elle. Avant de dîner, elles s'étaient amusées à contrefaire les gestes du curé, que d'une pièce voisine elles voyaient se promener dans le salon avec M. de Vallonay; cela les avait mises tellement en train de moqueries, que pendant tout le dîner ce furent des chuchotements continuels, des rires auxquels elles cherchaient mille prétextes ridicules. Tantôt c'était le chien qui se grattait d'une drôle de manière, ou bien qui, en posant sa patte sur les genoux de Julie pour lui demander à manger, avait fait tomber sa serviette, ou bien Emilie avait bu dans son verre, avait pris sa fourchette ou son pain. Madame de Vallonay, extrêmement impatientée, n'osait cependant le trop montrer, de peur que le curé ne remarquât la cause de son mécontentement; mais le soir, quand tout le monde fut parti, elle gronda très-sérieusement sa fille, lui fit sentir l'indécence et même la bêtise d'une pareille conduite, et lui déclara que si elle y retombait elle ne lui permettrait plus de revoir ses compagnes, qui l'entretenaient dans cette délestable habitude. Ensuite, comme elle voulait l'accoutumer à réfléchir sur les motifs de ses actions, elle lui demanda ce qu'avaient donc de si extraordinaire les discours du curé de Vallonay.

--Oh! maman, il disait si singulièrement les choses!

--Comme quoi, par exemple?

--Eh bien! maman, il est venu me dire qu'on prenait plus de mouches avec une cuillerée de miel qu'avec un baril de vinaigre.

--Eh bien! Julie, il me semble que cette maxime n'a jamais été mieux appliquée, et qu'il aurait été très-heureux qu'elle vous eût rappelé en ce moment qu'on se fait aimer des gens par des choses qui leur plaisent, et non par des moqueries et des choses désagréables.

--Et puis il a cité à papa, qui le savait bien apparemment, ce vers de La Fontaine:

Plus fait douceur que violence.

--Qui veut dire?... demanda madame de Vallonay.

--Qui veut dire... qui veut dire... et Julie, probablement un peu impatientée de la conversation, ne songeait en ce moment qu'à tirer de toute sa force le cordon de son sac qui s'était entortillé dans la chef de sa boite à ouvrage.

--Qui veut dire, reprit madame de Vallonay, que vous feriez beaucoup mieux de défaire doucement le noeud de cordon que de le serrer en le tirant ainsi avec humeur. Je vois, Julie, que vous auriez grand besoin qu'on vous rappelât souvent les adages du curé.

--Mais, maman, ce n'en sont pas moins des choses que tout le monde sait, et c'est ce qui fait que cela m'a ennuyés et que je me suis mise à rire avec ces demoiselles.

--Que tout le monde sait? que vous savez, vous, Julie?

--Je vous assure que oui, maman.

--Vous, à qui tout le monde peut apprendre quelque chose? vous, qui trouveriez à vous instruire dans le conte de madame Croque-Mitaine, si vous étiez bien en état de le comprendre?

--Le conte de madame Croque-Mitaine! s'écria Julie très-piquée, ce conte pour les tout petits enfants, que mon cousin a apporté l'autre jour à ma petite soeur?

--Précisément, celui qu'il a fait pour elle à l'occasion de cette mauvaise gravure que je lui ai donnée, où l'on voit madame Croque-Mitaine avec sa botte et son bâton, et menaçant les petits enfants de les emporter s'ils ne sont pas sages.

--Comment! maman, et c'est ce conte-là où vous croyez que j'apprendrai quelque chose?

--Non, parce que je ne suis pas bien sûre que vous ayez assez d'esprit pour en sentir l'utilité. Allons, voyons, voilà le papier, lisez... lissez donc.

--Ah! maman!

--Ah! ma fille, vous aurez la bonté de me le lire tout haut: si ma dignité n'est pas blessée de l'entendre, la vôtre apparemment ne sera pas blessée de le lire.

Julie, moitié riant, moitié boudant, prit le papier et lut tout haut le conte qui suit:

MADAME CROQUE-MITAINE

CONTE.

--Viens vite, viens vite, Paul, disait à son frère cadet la petite Louise, nous avons plus de temps qu'il ne nous en faut: la marchande de fleurs et de joujoux demeure au bout de la rue voisine; maman est à s'habiller; avant qu'elle ait fini nous serons revenus, toi avec ton fouet, moi avec mon bouquet, et nous en rapporterons un à maman pour lui faire plaisir.

Et prenant Paul par la main, elle se mit à marcher avec lui aussi vite que le permettaient leurs petites jambes. Louise avait neuf ans, et Paul n'en avait que sept: c'étaient bien les deux plus jolis enfants que l'on puisse voir. Louise avait une robe de percale bien blanche, une ceinture couleur de rose dessinait sa petite taille, elle admirait, en marchant, ses souliers ronges, et ses beaux cheveux blonds tombaient en boucles sur ses épaules: ceux de Paul n'étaient ni moins blonds ni moins beaux; il portait un habit de nankin tout neuf, un gilet brodé, une chemise à points à jour. Tout cela n'était rien auprès du plaisir qui les attendait; leur mère leur avait promis de les mener à la foire de Saint-Cloud, et on devait partir dans une heure. A la campagne, où ils avaient habité jusque-là, on leur permettait de courir dans le parc, quelquefois même dans le village. Depuis qu'ils étaient à Paris, on leur avait bien défendu de se hasarder jamais hors de la porte cochère; mais l'habitude de cette réserve n'était pas encore prise: d'ailleurs, pour aller à Saint-Cloud, Louise avait envie d'un bouquet, Paul d'un fouet, avec lequel il voulait fouetter les chevaux de son papa, qui lui avait promis de l'asseoir auprès de lui sur le devant de la calèche, et ils se pressaient d'aller les acheter à l'insu de leur mère, avec l'argent qu'elle venait de leur donner pour leur pension de semaine.

Tous les passants s'arrêtaient pour les regarder.

--Les jolis enfants! disaient-ils, comment peut-on les laisser aller seuls dans la rue, à leur âge? Et Louise tirait Paul par la main pour marcher plus vite afin de ne pas entendre. Un cabriolet qui venait au grand trot derrière eux leur fit encore doubler le pas.

--Courons vite, dit Louise, voila un cabriolet, Mais le cabriolet courait aussi; Louise, effrayée, tourna à droite au lieu de tourner à gauche, et dépassa, sans s'en apercevoir, la boutique de la marchande de fleurs: le cabriolet les suivait encore, à chaque instant il s'approchait davantage; le bruit des roues étourdissait Louise, qui le croyait sur son dos; elle se jeta dans une nouvelle rue; le cabriolet prend le même chemin, et, au détour, le cheval trottant au milieu du ruisseau, fait voler une pluie d'eau et de boue, et en couvre nos deux enfants tout effarés.

Paul fond en larmes à l'instant.

--Mon gilet brodé est abîmé, s'écrie-t-il.

--Tais-toi donc, lui dit Louise, on va nous regarder; et elle jetait des regards inquiets et douloureux tantôt autour d'elle, tantôt sur sa robe de percale encore plus abîmée que le gilet de Paul.

--Serons-nous bientôt chez la marchande de joujoux? demanda Paul en pleurant toujours, mais plus bas.

--Nous n'avons qu'à retourner sur nos pas, dit Louise, car je crois que nous avons été trop loin; en reprenant notre chemin nous y serons bientôt. Et elle tirait Paul encore plus fort, en se serrant contre les maisons, dans l'espoir de n'être pas vue: elle ne savait cependant pas comment elle pourrait entrer, d'abord chez la marchande de joujoux, et ensuite chez sa mère, avec sa robe ainsi arrangée.

Toutes les rues se ressemblent, et quand on est enfant on ne connaît que celle où l'on demeure: Louise ne reprit point le chemin par où le cabriolet l'avait poursuivie; plus elle allait, plus elle s'inquiétait de ne pas arriver, et plus elle secouait le bras de Paul, qui, ne pouvant marcher aussi vite, lui disait en pleurant:

--Attends donc, tu me fais mal. Ils enfilèrent une petite ruelle qui ressemblait assez à une rue voisine de leur maison, et par où Louise avait passé quelquefois; mais au bout ils ne trouvèrent point d'issue, et au lieu de leur chemin, ils aperçurent....... madame Croque-Mitaine, fouillant avec son croc dans un tas de haillons.

Vous connaissez madame Croque-Mitaine, vous avez vu son dos voûté, ses yeux rouges, son nez pointu, son visage ridé et noir, ses mains sales et sèches, son jupon de toutes couleurs, ses sabots, sa hotte, et ce long bâton avec lequel elle tate, examine toutes les ordures qu'elle rencontre.

Au bruit que faisaient les deux enfants en courant, elle lève la tête, les regarde, et devine sans peine, à leur air épouvanté, aux larmes qui coulent encore sur les joues de Paul et à celles qui gonflent la poitrine de Louise, qu'ils ne devraient pas être où ils sont.

--Que faites-vous là? leur demande-t-elle.

Et Louise, au lieu de répondre, se tapissait contre une borne en serrant Paul encore plus fort.

--N'avez-vous pas de langue? continue madame Croque-Mitaine; vous avez cependant de bien bonnes jambes pour courir; et elle prend Louise par la main en lui disant:

--Lève donc le nez, ma petite; qu'est-ce qui t'est arrivé?

Louise était si peu accoutumée à parler à des gens qu'elle ne connaissait pas, les contes que sa bonne avait eu la sottise de lui faire sur les vieilles femmes qui emportent les enfants, les rides, l'air grognon, le costume et les premiers mots de madame Croque-Mitaine lui avaient fait une telle peur que, malgré le radoucissement de ton de celle-ci, elle n'osait ni lever les yeux ni répondre.

--Allons, dit la vieille, je vois bien que je n'en obtiendrai pas une parole. Je ne veux pour tant pas les laisser là, ces pauvres enfants. Dis moi donc, toi, demanda-t-elle à Paul, d'où vous venez et où vous allez; es-tu muet comme ta soeur?

--Nous allons chez la marchande de joujoux, dit Paul.

--Et nous nous sommes perdus en route, reprit Louise, qui commençait à se rassurer un peu sur la rencontre qu'elle venait de faire.

--Votre maman ne vous avait certainement pas permis de sortir, reprit la vieille.

Et Louise baissa les yeux.

--Allons, allons, venez d'abord chez moi, que je vous débarbouille; vous êtes presque aussi crottés que moi.

--Non, non! s'écria Louise, qui recommençait à s'effrayer au souvenir des histoires de sa bonne.

--Qu'est-ce que cela veut dire, _non_? crains-tu que je te mange? Ah! je vois qu'on vous a fait peur de madame Croque-Mitaine; mais soyez tranquilles, elle n'est pas si méchante qu'on voua l'a dit.

Et en effet, cette madame Croque-Mitaine n'était que ce qu'elles sont toutes, une pauvre vieille femme qui n'avait d'autre ressource pour gagner son pain que de ramasser ça et là des haillons qu'elle vendait ensuite à des gens aussi pauvres qu'elle.

Elle jeta son bâton dans sa hotte, prit par la main les deux enfants, qui ne marchaient encore qu'avec hésitation, et s'achemina le long d'une grande rue.

Tout le monde regardait avec étonnement et la conductrice et ceux qu'elle conduisait; leurs jolis habits, tout éclaboussés qu'ils étaient, faisaient avec les siens un singulier contraste, et l'on voyait clairement, à leur air honteux, qu'ils avaient essuyé par leur faute quelque mésaventure.

--Je crois, en vérité, disait un homme, que ce sont là les deux enfants que j'ai rencontrés tout-à-l'heure et qui s'en allaient si gaiement en se tenant par la main.

--Que leur est-il arrivé? demandait un autre.

Louise, désolée, aurait voulu, malgré la peur dont elle n'était pas encore bien guérie, presser la marche de madame Croque-Mitaine pour échapper aux regards des curieux.

--Attendez donc, attendez donc, lui disait celle-ci; ne me tirez pas si fort; j'ai ma hotte à porter, moi, je ne peux pas aller si vite.

Ils arrivent enfin devant une vilaine petite maison où l'on entrait par une porte à moitié pourrie. Madame Croque-Mitaine l'ouvre, fait passer les enfants devant elle, entre après eux, pose sa hotte et appelle une petite fille en lui disant:

--Charlotte, apporte ici de l'eau et un torchon pour laver ces pauvres petits! Charlotte sort d'un coin où elle filait du gros chanvre; elle était aussi déguenillée que sa mère, et n'avait que deux ou trois ans de plus que Louise; mais celle-ci, en la voyant, se sentit un peu rassurée. Charlotte la débarbouilla elle-même pendant que la vieille femme en faisait autant pour Paul: le torchon était bien grossier, et les bonnes n'y allaient pas avec précaution. Paul dit en pleurant qu'on frottait trop fort; mais Louise était trop humiliée pour oser s'en plaindre.

Quand cette opération fut finie:

--A présent, dit la vieille, vous allez me dire où vous demeurez, pour que je vous y reconduise.

--Dans la rue d'Anjou, répondit aussitôt Louise.

--Ah! ah! vous parlez sans vous faire prier; allons donc, ce n'est pas loin d'ici; et elle sortit avec nos enfants tout-à-fait rassurés.

Comme elle n'avait pas sa hotte, on marchait plus vite. Une fois arrivée dans la rue d'Anjou, Louise alla droit à sa porte. Ils trouvèrent, en y entrant, la maison toute en émoi; on les cherchait depuis qu'ils étaient partis. Tous les domestiques avaient parcouru différentes rues; leur mère elle-même, fort inquiète, était sortie pour aller à leur poursuite. La portière, en les voyant, poussa un cri de joie et monta avec eux dans l'appartement.

--Les voici! les voici! cria-t-elle de loin à la bonne, qui était au désespoir de les avoir si mal surveillés; et Louise courut se jeter dans ses bras en pleurant de honte, de crainte et de plaisir. Dans ce moment même rentra leur mère, en proie aux plus cruelles angoisses: transportée de bonheur en les retrouvant, elle ne songeait pas à les gronder comme ils le méritaient.

--Qu'êtes-vous donc devenus? qu'avez-vous fait? leur demanda-t-elle en les prenant sur ses genoux et en les couvrant de baisers et de larmes.

--Ils se sont perdus, Madame, dit madame Croque-Mitaine, car Louise n'osait répondre. Je les ai rencontrés dans un cul-de-sac assez loin d'ici; la petite m'a dit qu'elle allait acheter des bouquets pour elle et pour vous, et un fouet pour son frère, mais sûrement c'était sans votre permission.

--Mon Dieu, oui, dit la mère encore toute tremblante; et c'est vous, bonne femme, qui me les avez ramenés?

--Oui, Madame; mais j'ai d'abord été les débarbouiller chez moi; ils ont sans doute été éclaboussés par quelque fiacre: si vous aviez vu comme ils étaient faits! Et Louise, toute honteuse, aurait voulu cacher sa robe couverte de boue, tandis que Paul montrait son gilet à sa mère, lui disant:

--Mais, maman, pour aller à Saint-Cloud il me faudra un autre gilet.

--Oh! mes enfants, dit la mère, point de Saint-Cloud; je suis encore toute tremblante de la peur que vous m'avez causée. Il est déjà tard, votre papa vous cherche encore: si vous n'étiez pas sortis seuls et sans ma permission, vous ne vous seriez ni salis ni perdus, et nous serions à présent sur la route de Saint-Cloud; il est juste que vous soyez punis de votre faute: allez changer d'habits.

Paul avait grande envie de pleurer et de grogner, mais Louise sentait la justice de ce que venait de dire sa mère, le prit par la main et sortit de la chambre avec lui et sa bonne.

Leur mère était restée avec madame Croque-Mitaine.

--Ces pauvres enfants avaient bien peur de moi, Madame, lui dit la vieille; ils ne voulaient pas se laisser emmener, et j'ai eu grand'peine à les faire entrer dans mon taudis.

--Que je vous ai d'obligations! reprit la mère, sans vous ils ne seraient pas encore ici, et Dieu sait ce qui leur serait arrivé! que je vous ai d'obligations!

--Oh! de rien du tout, Madame; si ma fille s'était perdue et que vous l'eussiez retrouvée, vous en auriez fait autant.

--Vous avez une fille, bonne femme?

--Oui, Madame, de douze ans, sauf votre respect: ce n'est pas pour dire, mais Charlotte est bien gentille.

Louise rentrait sur ces entrefaites.

--Louise, demanda sa mère, as-tu vu la petite Charlotte?

--Oui, maman; c'est elle qui m'a débarbouillée.

--Eh bien! veux-tu que nous allions lui faire une visite?

--Oh! oui, maman, cela me fera plaisir.

--Viens avec moi, ma fille.