Part 9
--Reste ici, ma fille, je vais aller parler à Kassem, et je te promets bien.... Enfin, reste ici, attends-moi, et, sur toutes choses, cesse de te désoler. Ce garçon est mon frère, mais je le regarde comme mon fils; c'est moi qui l'ai élevé, c'est moi qui l'ai marié. Ton père en a agi avec lui de la manière la plus généreuse, car les deux cents tomans que Kassem a donnés pour t'avoir et dont, par parenthèse, mon mari avait prêté la moitié, ton père les a employés entièrement à ton trousseau et quelque chose par dessus. Vallah! Billah! Tallah! nous allons voir de quel air maître Kassem va me répondre! Calme-toi, te dis-je, et sois sûre que tout cela ne signifie rien.
Là-dessus, Zemroud-Khanoum, armée en guerre et s'étant bien enveloppée, ne prenant avec elle ni servante, ni domestique, partit d'une telle façon, qu'on ne saurait la comparer qu'à l'éclair sillonnant un ciel d'orage et en annonçant la majestueuse horreur.
Amynèh resta assise sur le tapis dans un accablement profond, écoutant à peine la voix de l'espérance qui cherchait encore à éveiller un écho dans son cœur. Elle attendit deux heures pleines; au bout de ce temps, Zemroud revint. Elle ôta ses voiles, elle était décontenancée, pâle, et on voyait que la femme forte avait pleuré. Elle s'assit à côté d'Amynèh, lui prit la main, et, voyant que celle-ci ne prononçait pas un mot, ne levait pas les yeux et regardait fixe devant elle, elle l'attira sur son cœur, et la couvrant de baisers, lui dit:
--Nous sommes bien malheureuses!
Elles étaient bien malheureuses, en effet. Kassem avait été très doux pour sa sœur aînée, très déférent; mais il s'était montré inébranlable dans sa résolution de partir le lendemain, déclarant qu'il n'avait accordé ce retard qu'à l'amour tendre qu'il avait pour Amynèh; mais que, si on devait le tourmenter et le soumettre à des plaintes que sa propre douleur lui rendait intolérables, il partirait le soir même; et toutes les supplications, tous les raisonnements, tous les reproches de Zemroud n'avaient pu en obtenir autre chose.
--Il est ensorcelé, ma chère âme, dit Zemroud en finissant le récit de son expédition manquée, ensorcelé par ce terrible magicien. Les gens de cette sorte disposent d'un pouvoir irrésistible, et là où ils commandent, il est certain qu'il n'y a qu'à se soumettre. Kassem est au pouvoir de celui-ci. Il faut espérer, il faut croire même que c'est pour son bien; car, d'après ce qu'il m'a raconté, le derviche paraît avoir les meilleures et les plus affectueuses intentions. C'est un homme pieux et incapable de faire le mal. Moi aussi j'ai connu des magiciens; c'étaient les gens les plus vénérables du monde, des prodiges de science! Je te le répète donc, calme-toi! Il vaut mieux que ton mari fasse des choses grandes et puissantes sous la protection de l'Indien, que si, par exemple, il s'en allait à la guerre, où même la faveur du roi (que sa grandeur augmente et soit fortifiée!) ne pourrait jamais l'empêcher de recevoir un mauvais coup.
Ce genre de consolation prodigué par Zemroud à sa petite belle-sœur valait beaucoup ou valait peu, il n'importe. Elle n'en avait pas d'autre à sa disposition, et elle en usa tant qu'elle put, le reproduisant sous toutes les formes et terminant toujours chaque démonstration par l'assurance ferme, par la promesse sous serment que Kassem ne resterait, dans tous les cas, pas plus d'un an absent, et qu'il n'était que raisonnable et naturel d'admettre qu'il reviendrait possesseur d'une fortune immense qui les mettrait, tous et toutes dans la famille, en situation de se passer leurs fantaisies. A la fin, Amynèh, ayant un peu pris sur elle, dit qu'elle voulait s'en aller et elle retourna au logis.
Elle y trouva Kassem dans un état qui ne valait guère mieux que le sien. Au moment de quitter sa femme, sa maison, ses habitudes, son bonheur, son amour, l'enthousiasme avait baissé. La résolution restait, parce qu'il ne pouvait l'arracher ni de son imagination ni de sa volonté; mais elle était voilée de noir, et le cœur s'en donnait tant et plus de se tordre, de se plaindre, de gémir, de réclamer: enfin, pour bien dire, Kassem était très malheureux, comme on l'est, quand, placé entre le devoir et la passion, on se croit entraîné par le devoir. Il importe peu de rechercher ce que peut valoir toujours ce dernier mot. Kassem admettait que son devoir était de chercher et de rejoindre le magicien. Il lui fallait se soumettre.
Avec ce sentiment si fin, si tendre, si divin qui appartient, en tous pays, aux femmes, quand elles aiment et qui seul suffirait à en faire les êtres vraiment célestes de la création, Amynèh comprit la lutte qui se soutenait dans l'âme de son mari, et, instinctivement, évita ce qui pouvait la rendre plus difficile et plus cruelle pour le patient.
--Peut-être, se dit-elle en elle-même, pourrais-je réussir à le garder auprès de moi huit jours, un mois au plus! Mais comme il souffrirait!... Et à la fin?... Quoi? il voudrait encore s'en aller!...
Elle cesse de combattre et se montre résignée. Elle dit seulement:
--Tu reviendras?
--Oui! oui! je reviendrai ... je te le jure, Amynèh! Comment ne reviendrais-je pas? Sois sûre que, si tu ne devais plus me revoir, c'est qu'alors....
Elle lui mit la main sur la bouche.
--Je te reverrai, dit la meilleure des femmes en affermissant sa voix. Assurément, je te reverrai! Pense à moi, n'est-ce pas?
--Oui, j'y penserai ... j'y penserai souvent!... Non! Tiens! j'y penserai toujours! O Amynèh! mon Amynèh! ma chérie! Comment veux-tu que je fasse pour ne pas penser toujours à toi? Songe donc à ce que tu es pour moi!... Est-ce que je le savais bien jusqu'à ce moment?... Je n'avais jamais songé que je pouvais te perdre.... Te perdre.... Est-ce que je te perdrai?
--Non! tu ne me perdras pas. Je serai là, tranquille, chez ta sœur. J'aurai beaucoup de patience ... j'aurai beaucoup de courage.... Je suis sûre qu'il ne t'arrivera rien, Kassem! Mets encore une fois ta tête sur mes genoux.
C'est ainsi que la nuit se passa entre le désespoir le plus poignant et les caresses les plus tendres, l'un consolant l'autre, et le plus souvent c'était Amynèh qui relevait la tête courageusement sous le mauvais traitement que leur infligeait le sort.
Quand le jour parut, ce fut elle qui appela les domestiques et leur ordonna de lever les tapis, d'enfermer toutes choses dans les coffres, de vider la maison; elle envoya chercher des mulets et on transporta le ménage chez Zemroud-Khanoum. Les gens du quartier, mis en éveil par le mouvement, étaient sortis de leurs maisons comme une fourmilière; ils se tenaient, qui sur le pas de sa porte, qui dans la rue ou assis sur quelques auvents de boutique, sans compter ceux qui étaient montés sur leurs terrasses. Il y avait foule. Amynèh, quand elle vit qu'il ne restait rien au logis et que les quatre murs de chaque chambre étaient nus, s'enveloppa dans ses voiles et partit. Kassem la suivit, puis revint au bout d'une heure. Il était seul avec le petit esclave nègre. On l'attendit encore un peu. Alors l'esclave vint allumer un grand feu au milieu de la place la plus vaste du quartier, et, quand le bûcher flamba tout haut, Kassem parut dans la rue à son tour.
Il avait la tête et le buste nus, les pieds et les jambes nus et ne portait qu'un caleçon de toile blanche. Il tenait à la main les habits qu'il avait mis la veille, pantalon de soie rouge, koulydjèh de drap d'Allemagne gris, passementé de noir, djubetz de laine de Verman rouge à fleurs, et bonnet de peau d'agneau très fine. Il marcha vers le bûcher; il y déposa tous ces vêtements qui furent consumés sous ses yeux. Il faisait ainsi vœu de pauvreté et d'ascétisme. La multitude le regardait faire; elle était très émue. On l'aimait. Quoi d'étonnant? On l'avait connu tout petit; il était jeune, il était beau; jusque-là il avait toujours été heureux et s'était montré obligeant pour les uns, très charitable pour les autres. Les femmes pleuraient; quelques-unes criaient, agitant leurs bras et disant: Quel malheur! Quel malheur! Au fond, on était profondément édifié. Aux yeux de ceux à qui les domestiques avaient expliqué l'affaire, Kassem était l'esclave dévoué de la science et du renoncement, et rien ne semblait plus beau.
Quand le sacrifice fut fini, le nouveau derviche s'écria d'une voix stridente, à la façon de ses confrères:
--«Hou!»
C'est-à-dire: «Lui!» l'Etre par excellence, celui qui contient en son sein et y réserve tout ce qui est vivant, Dieu. Les bénédictions éclatèrent:
--Que Dieu le garde! Que les saints Imams veillent sur lui! Oh! Dieu! oh! Dieu! Conservez-le! Que tous les prophètes l'accompagnent!
Kassem remercia d'un signe de tête et sortit de la place. Au moment où il atteignait la rue qui menait hors de la ville, un vieux bakkal ou épicier lui tendit une petite coupe en cuivre, en le priant de l'accepter comme souvenir de lui, ce qu'il fit; puis, il avança de quelques pas, et l'enfant du menuisier, qui avait cinq ans et qu'il avait bien souvent caressé, marcha vers lui, envoyé par son père et traînant un fort bâton de voyage. Kassem le prit encore. Mais sa fermeté l'abandonna un instant; il ne put retenir quelques sanglots et saisit convulsivement l'enfant qu'il pressa dans ses bras. C'était l'amer souvenir de ce qu'il perdait. Il se remit pourtant assez à temps, et, s'étant éloigné à grands pas, il se trouva bientôt hors de la ville, marchant dans la direction de l'est, c'est-à-dire vers le Khorassan, où il sentait que l'Indien l'attendait et l'appelait.
Aussitôt qu'il se trouva dans le désert, cheminant ainsi et frappant de son bâton les cailloux du chemin, il se trouva libre dans le vaste monde, et son cœur se calma. Son esprit s'exalta et il se vit déjà en pensée maître et maître absolu de tous les glorieux secrets dont l'Indien lui avait annoncé et promis la révélation. Il n'y avait rien de bas ni de cupide dans son enthousiasme; ce qu'il voulait, ce n'était pas le pouvoir de courber les hommes sous la puissance des prestiges et encore moins d'avoir, par la transmutation des métaux, la richesse universelle. Il voulait la sagesse et la pénétration dans les plus augustes mystères de la nature. Il se voyait d'avance transfiguré, au-dessus des désirs, au-dessus des besoins; il se voyait comme un ascète, auquel rien ne manque des richesses morales et des perfections intellectuelles, et qui, placé par sa science et son dédain absolu des choses terrestres, dans le sein même de la Divinité, devient ainsi copartageant d'une félicité sans limites. Pour en arriver à ce point, il avait craint de bien grands combats, des luttes terribles contre ses affections mondaines. Mais pas du tout. Lui-même il s'étonnait maintenant de la facilité avec laquelle il s'était séparé d'Amynèh, que la veille encore il idolâtrait, et, en se trouvant ainsi, le cœur libre et léger, presque indifférent à la perte qu'il venait de s'infliger, il reconnaissait avec admiration la profonde sagesse du derviche indien. Celui-ci, lorsque Kassem avait insisté sur l'impossibilité de se séparer de sa jeune femme, lui avait prédit absolument ce qui arriverait de l'indifférence qu'il ressentait à cette heure.
--Les passions humaines, ainsi s'était exprimé le sage, ne sont nullement si fortes, ni si dures à briser, que le commun des hommes se l'imagine. Inépuisables dans leur essence, elles n'ont qu'un semblant de puissance, et, quand on met violemment le pied dessus, elles gémissent d'abord, puis se taisent, et, comme des ombres qu'elles sont, finissent bientôt par s'anéantir devant la volonté inexorable. Qui en doute? Les âmes faibles; mais nous, qui sommes faits pour la domination du monde, des autres hommes et surtout de nous-mêmes, nous savons qu'il en est ainsi. Quittez votre maison, partez, et votre tête, débarrassée de soucis nuisibles, ne sera pas plutôt dans l'air libre, que vous vous étonnerez des craintes dont votre imagination voit en ce moment les fantômes, et qui n'oseront pas même vous assaillir.
Et il en était ainsi. Kassem ne pensait à Amynèh que comme à un rêve lointain et qui n'a plus d'action sur l'esprit; et, tout entier, comme on vient de le voir, à la dévotion de ses idées immenses, il lui semblait flotter sur leurs ailes. Il se reconnaissait calme et heureux.
Huit jours se passèrent ainsi. Chaque soir, il entrait dans un village et s'asseyait sous l'arbre qui masquait le milieu de la place principale. Les plus âgés des paysans, le moulla, quelquefois un ou plusieurs autres derviches, des passants comme lui, venaient se mettre à ses côtés, et une partie de la nuit s'écoulait dans les entretiens de la nature la plus diverse. Tantôt c'étaient des récits de voyages, tantôt des récits de batailles; souvent les questions les plus ardues de la métaphysique étaient agitées par ces cerveaux rustiques, comme il est d'usage dans tout l'Orient, et on écoutait volontiers les observations de Kassem, car on s'apercevait qu'il avait étudié. Quant aux choses nécessaires de la vie, il trouvait partout aisément une natte pour se coucher et sa part de pilau. Il s'était informé à plusieurs reprises de celui qu'il allait rejoindre. On l'avait vu passer: il pensait que l'Indien ayant sur lui peu d'avance, il le rejoindrait aisément.
Le neuvième jour du voyage, il s'avançait, comme à l'ordinaire, d'un pas allègre, et regardait sans ennui et sans fatigue l'étendue infinie du désert pierreux, ondulé, coupé de ravins, de rochers, de mamelons, bordé, bien loin à l'horizon, de deux rangées de montagnes magnifiques, colorées comme des pierreries par les jeux de la lumière, quand il sentit au fond de son âme une compression inattendue, une émotion spontanée, une douleur, un appel. Son âme, se tournant pour ainsi dire sur elle-même, lui dit:
--Amynèh.
Elle l'avait dit tout bas. Il l'entendit pourtant et, avec lui, son cœur l'entendit, et avec son cœur, toutes les fibres de son être et tous les échos qui étaient dans sa mémoire, dans sa sensibilité, dans sa raison, dans son imagination; dans sa pensée, tout cela, se réveillant, se mit à crier avec passion:
--Amynèh!
C'étaient comme des enfants qui demandent leur mère, comme devaient être les malheureux submergés dans les flots du déluge, quand ils levaient leurs bras au ciel et pleuraient en disant:
--Sauvez-nous!
Il fut bien surpris, Kassem, il fut bien surpris! Il croyait que tout le passé avait disparu; pas du tout; le passé se montrait droit devant lui, bruyant, dominateur, réclamant son bien, sa proie, réclamant lui, Kassem, et il entendait comme un murmure menaçant:
--Qu'as-tu à faire avec la science? Que veux-tu de la puissance souveraine? Que t'importent la magie et la domination des mondes! Tu appartiens à l'amour! Tu es l'esclave de l'amour! Esclave échappé de l'amour, reviens à ton maître!
Et comme Kassem continuait sa route, tête basse, la compagne presque inséparable d'un amour profond, sa compagne vengeresse l'atteignit, et une tristesse irrésistible s'empara de lui, absolument comme l'obscurité nocturne envahit, le soir, la campagne.
Le jeune homme avait beau se débattre, il était pris, il était repris. Il avait cru que ce n'était rien que d'aimer Amynèh et de la quitter. Mais l'amour s'était joué de lui. Il se répétait:
--La passion n'est rien; qu'on la regarde en face, et elle tombe!
Il la regardait bien en face; elle ne tombait pas; elle le maîtrisait, et c'était lui qui se sentait faiblir, faiblir, faiblir, et qui se prosternait. Il voulait la chasser; mais qui était le maître en lui-même? L'amour ou lui? C'était l'amour! et l'amour répétait sans se lasser:
--Amynèh!
Et tout, dans l'être entier du pauvre Kassem, recommençait et disait:
--Amynèh!
Et cette voix et ces voix suppliantes, irritées, volontaires, enfin toutes puissantes ne s'arrêtaient plus, et Kassem n'entendit plus rien en lui-même que ces seuls mots:
--Amynèh! mon Amynèh!
Que faire? Ce qu'il fit. Il tint bon et continua à marcher. Il allait devant lui; il avait perdu tout son entrain, toute son exaltation, toutes ses espérances et même le goût de ses espérances, et il rongeait l'amertume d'un profond et irrémédiable chagrin. A chaque pas, il sentait qu'il s'éloignait, non de son bonheur, mais de la source de sa vie; son existence était plus lourde, plus étouffée, plus pénible, plus combattue, moins précieuse, et donnait moins de désirs de la gardera celui qui la traînait. Il marchait, toutefois, le pauvre amant.
--Je ne peux pas retourner; j'ai promis, j'ai fait vœu de rejoindre l'Indien. Comment ne pas savoir ses secrets? Oh! Amynèh! mon Amynèh! ma chère, ma bien-aimée Amynèh!
C'est grand dommage que les hommes, qui ont beaucoup d'imagination et de cœur, ne soient pas mis par la destinée à ce régime de ne vouloir qu'une seule chose à la fois. Comme tout irait bien pour eux! Comme ils se donneraient libéralement, entièrement, sans réserve, sans scrupule et sans souci, à la passion unique qui les prendrait! Malheureusement, le ciel leur impose toujours plusieurs tâches. Sans doute, parce qu'ils voient plus et mieux que les autres, ils ont laissé leurs pensées entrer en bien des endroits; ils aiment ceci, ils aiment cela. Ils veulent, comme Kassem, posséder les secrets ineffables, et, comme lui, ils aiment une femme en même temps qu'ils aiment la science, et ne peuvent pas aimer avec modération, avec calme; ce qui arrangerait tout. Non! il faut, pour leur malheur, que les gens comme Kassem ne sachent rien faire à demi et demandent toujours d'eux-mêmes l'absolu en beaucoup de sens. Il leur arrive d'être, à peu près toujours, profondément malheureux par l'impuissance d'atteindre tout à la fois.
Si, au moins, il avait eu cette confiance que sa sœur Zemroud s'était efforcée d'inspirer à Amynèh: revenir dans un an, dans deux ans.... Mais, non! Il ne pouvait admettre cette consolation possible. Il savait que, une fois entre les mains du derviche indien, il pratiquerait pour toujours cette règle de conduite: la science est longue et la vie est courte. C'en était donc fait de ces images que le passé lui montrait; sa félicité était éteinte.
--Je deviendrai vieux, à la fin, se dit-il; je deviendrai vieux; j'oublierai Amynèh.
Cette idée lui fit plus de mal que tout le reste à la fois. Il aimait mieux souffrir, il aimait mieux se sentir torturé par la douleur jusqu'à la mort. Il ne voulait pas oublier! C'était se renoncer soi-même, s'anéantir et faire place à un nouveau Kassem qu'il ne connaissait pas et haïssait profondément.
Il essaya de se calmer par la pensée des belles choses qu'il allait apprendre, et des merveilles que, chaque jour, il lui serait donné de contempler et qui surpassent de beaucoup, ajoutait-il avec conviction, la magnificence des choses terrestres les plus éclatantes, et même, se dit-il tout bas, la beauté d'Amynèh.
Cette suggestion de son esprit lui fit horreur, et une voix s'éleva dans son âme, qui répliqua aigrement:
--Et la tendresse d'Amynèh, y a-t-il quelque chose aussi dans le plus haut des cieux qui la dépasse en valeur?
Kassem était donc aussi complètement malheureux qu'un homme peut l'être, aussi abattu, aussi triste. Il faisait des vœux ardents pour rencontrer le plus tôt possible le derviche; car il lui prenait de tels découragements que, par intervalles, il se laissait tomber sur la terre et s'abandonnait à sangloter.
--Quand il sera avec moi, se dit-il, je serai distrait, je penserai à ce qu'il me dira. Il me ramènera à la contemplation auguste de la vérité. Je ne serai pas heureux, mais je retrouverai du courage, car il faut que j'en aie. Mon sort est de servir aux grands desseins de mon maître, je subis mon sort.
Au fond, il n'avait plus rien au monde qui l'attachât. Tiré entre deux passions, il ne souhaitait plus, tant il souffrait, que d'obtenir un moment de repos, et d'apprendre ce que c'était que le calme et de savourer la paix. A mesure que les jours passaient, il en arrivait à ce point de ne plus même savoir ce qui pouvait le rendre heureux dans ce monde, tant il lui semblait ne rêver que des choses impossibles. Amynèh! Elle était si loin! Elle s'éloignait tous les jours! Il l'avait perdue; cette image idolâtrée était noyée dans ses larmes; il ne la voyait pas bien; à force de la regretter, de la désirer, de l'appeler, de pleurer, de ne pouvoir l'atteindre, elle lui semblait ne plus exister dans le monde où il était lui-même, ne pas avoir de réalité sur la terre; il n'osait plus croire à la possibilité de la reprendre jamais, et, quant à l'amour de la science, première, unique cause de son chagrin, il n'était pas bien sûr de le ressentir encore.
Mais, sur ce point-là, il se trompait. La curiosité poignante, dont les paroles du derviche l'avaient fait devenir l'esclave, le tenait, en réalité, plus serré qu'il ne croyait. Il ne sentait pas bien pourquoi, dans son isolement, dans son abandon, l'amour, irrité et souffrant, ne lui ménageait pas les peines, et, cependant, il aurait dû comprendre que cet amour si fort pour le torturer, n'était cependant pas absolument victorieux; car, après tout, malgré tout, Kassem, transpercé par cet aiguillon, ne rebroussait pas chemin; il marchait, mais non pas vers Amynèh; il marchait pour retrouver le derviche, et il semblait avoir au cou une chaîne qui le tirait. Cette chaîne, c'était son Kismèt, sa Part. Il s'était traîné, malgré lui, malgré ses sentiments, ses désirs, son cœur, sa passion, tout; il marchait cependant et ne pouvait s'en défendre.
Ce qui était plus étrange, c'est qu'au fond il était loin de savoir ce qu'il allait chercher, et encore moins ce qu'il prétendait obtenir. L'Indien lui avait seulement prouvé toute sa puissance et assuré qu'il avait besoin de lui. La tête excitée, son imagination subitement embrasée, faisaient, disaient le reste. Il voulait voir, il voulait servir; il entrevoyait vaguement des hauteurs et des profondeurs où planait le vertige; il voulait irrésistiblement se jeter dans les bras, au cou de ce vertige, génie gigantesque dont les regards fixés sur ceux de son âme le fascinaient, et une fois dans ce giron terrible, il ne savait pas ce qui allait lui arriver; mais il ne cherchait pas même à le pressentir. C'était, en vérité, le vertige auquel il en voulait.
Je ne sais pas si l'amour passionné peut jamais accepter qu'une autre passion soit pour lui une digne rivale; mais, s'il en est une à laquelle il soit disposé à accorder, ou du moins à laisser prendre ce titre sans s'indigner par trop, il semble que ce doit être celle-là même qui étreignait Kassem dans ses bras convulsifs. Exaltation pour exaltation, frénésie pour frénésie, celle de l'une vaut celle de l'autre; il y a, de part et d'autre, autant d'abnégation, autant de discernement, peut-être autant d'aveuglement; et si l'amour peut se vanter d'emporter au-dessus des vulgarités de la terre l'âme qu'il transporte dans les plaines azurées du désir, sa rivale, celle-là précisément qui tenait l'âme de Kassem en même temps que l'amour, a le droit de répondre d'une manière assurée qu'elle n'exerce pas un pouvoir dirigé vers des buts moins sublimes. Ainsi le malheureux amant parcourait les campagnes caillouteuses, brûlées d'un soleil inexorable, vides de tout qui ressemblait à de la végétation, ayant toujours devant ses yeux distraits des horizons dont les cercles étaient immenses et s'allongeaient sans cesse; il s'avançait, et il souffrait, et il pleurait, et il se sentait mourir, et pourtant il marchait.
Il avait beau faire du chemin, il ne parvenait pas à atteindre son maître. Depuis quinze jours déjà, il avait perdu ses traces; il avait interrogé, il interrogeait les gens; des villages, les voyageurs; personne n'avait vu l'Indien. On ne le connaissait pas. Sans doute Kassem avait pris, à un certain moment, une autre direction, ce qui n'est pas malaisé dans ces contrées où il n'existe, à proprement parler, aucune route. Mais, Kassem ne put pas s'empêcher de reconnaître, dans cette circonstance, la puissance de son Kismèt.