Nouvelles Asiatiques

Part 8

Chapter 83,851 wordsPublic domain

--Comment, parti! s'écria Kassem consterné, comment parti? Ce n'est pas possible! Il avait encore mille choses de la dernière importance à m'apprendre! Il n'est pas possible qu'il soit parti!

--Il l'est, cependant, répondit Amynèh un peu étonnée de l'agitation de son mari. Quelle affaire avais-tu donc avec cet homme?

Kassem ne répondit rien, et d'un air sombre, irrité, concentré, il sortit de la chambre et quitta la maison. Il n'avait pas cessé de tenir le lingot d'or. En droite ligne, il courut au bazar et entra chez un joaillier de sa connaissance.

--Le salut soit sur vous, maître Abdourrahman! lui dit-il.

--Et sur vous le salut, Mirza! répliqua le négociant.

--Faites-moi une faveur; dites-moi ce que vaut ce métal.

Maître Abdourrahman mit ses vastes lunettes sur son nez, considéra le lingot, le passa à l'éprouvette et répondit paisiblement:

--C'est du bel et bon or, pur de tout alliage et qui vaut à peu près une centaine de tomans. Si vous le désirez, je le pèserai exactement, et vous remettrai le prix avec déduction d'un très petit bénéfice.

--Je vous remercie, répondit Kassem, mais, pour le moment, rien ne me presse de me séparer de cet objet, et j'aurai recours à vous, en temps et lieu.

--Quand il vous plaira, répartit le marchand.

Il salua Kassem, qui prit congé et sortit.

Il s'en alla à travers les bazars, frôlant les boutiques; mais les apostrophes enjouées des femmes qui, sous le voile, se permettent tout (on ne le sait que trop), les appels et les compliments de ses connaissances, les avertissements brusques des muletiers et des chameliers, pour qu'il eût à faire place à leurs hôtes, qui se succédaient en files interminables attachées à la queue les unes des autres et chargées de ballots dont il fallait craindre le contact pour chacun de ses membres, tout cela, qui l'amusait d'ordinaire, le fatiguait jusqu'à l'irriter aujourd'hui. Il avait un besoin impérieux d'être seul, livré à ce monde de pensées qui le tyrannisaient et le voulaient posséder sans conteste. Il sortit de la ville, et ayant atteint dans le désert un endroit où s'élevait un groupe de grands tombeaux en ruines, il entra sous une des coupoles à moitié effondrées et se mit dans un coin, à l'ombre. Là, s'étant assis, il s'abandonna aux idées dominatrices qui fondaient sur lui comme un essaim d'oiseaux de proie.

Il existe, dans toutes les rues de nos villes de l'Iran, des puits. Nos rues sont étroites et le puits est juste au milieu. Jamais on n'a pensé à l'entourer d'un mur comme dans les villes d'Europe, de sorte qu'il s'ouvre à fleur de terre, disposition beaucoup plus commode. Quand, pour une cause ou pour une autre, il se tarit, on ne s'amuse pas à le combler, ce qui prendrait trop de temps et donnerait trop de peine. On le couvre de deux ou trois planches, et, avec le temps, la terre s'accumule dessus. Naturellement, les planches pourrissent, des pieds maladroits les font s'effondrer, et, partout ailleurs que dans notre pays, un passant, un enfant, un animal quelconque s'abîmerait à chaque instant dans le vide et irait se tuer au fond du trou. Chez nous, c'est rare, parce que le Dieu très bon et très miséricordieux qui nous a dispensés de réfléchir à beaucoup de choses, prend soin de nous épargner les conséquences fâcheuses que pourrait avoir notre confiance en lui. Pourtant on ne peut jurer que quelqu'un ne disparaisse parfois dans l'abîme. Kassem avait un pareil abîme dans un coin de sa cervelle; il ne le connaissait pas lui-même; il venait d'y tomber. Il était au fond; il s'y agitait et ne devait pas en sortir.

D'ailleurs, il n'y songeait en aucune façon. Saisi, serré par ce qui s'était emparé de son imagination, de son intelligence, de son cœur, de son âme, par ce qui en maîtrisait toutes les puissances, il n'avait pas l'idée d'y résister; et non seulement il se laissait faire, mais il se laissait dévorer avec passion. Bref, une seule idée le possédait: marcher et marcher résolument dans la voie de son révélateur.

Que valait le monde au milieu duquel il avait vécu jusqu'alors? Rien, rien absolument; c'était de la fange au physique, de la fange au moral; en un mot, néant. Il voulait s'élever plus haut et planer au-dessus de cet univers, entrer dans le secret des forces qui font tout mouvoir, et cet univers, et bien d'autres plus grands, plus braves, plus augustes. Il savait que la substance première pouvait être trouvée, dominée, transformée; l'Indien le faisait; il en tenait, lui, Kassem, la preuve matérielle dans la main; il voulait le faire aussi! Il savait qu'on pouvait saisir, diriger toutes les forces motrices et créatrices, même les plus indomptées, même les plus sublimes; il voulait ce pouvoir; il savait qu'on pouvait ne plus mourir. Sans doute aucun être ne meurt! Mais il savait qu'on pouvait garder la vie actuelle, sous l'enveloppe actuelle, sans perdre la notion de l'individualité présente. Eh bien! c'était là ce qu'il prétendait atteindre. Alors, dans un moment d'enthousiasme sans nom, en pensant à ce que lui, Kassem, allait devenir, il s'écria:

--Et moi, moi, qui suis moi, ai-je donc tant de peine à entrer dans la sphère où désormais je vais agir, que me voilà conservant entre mes doigts ce morceau d'or, absolument comme s'il avait à mes yeux la valeur que je lui attribuais hier?

Il le considéra et le jeta avec mépris dans les décombres. Mais rien ne s'acquiert, et c'était là surtout ce qui l'occupait, qu'à un prix proportionné au mérite de ce qu'on recherche. C'est là ce qu'il venait de méditer, et il ne laissait pas que de trouver la condition bien dure. Mais il ne luttait pas cependant contre la passion transformée en devoir, et, après avoir déchiré lui-même ses derniers regrets, il se leva, prit le chemin de sa maison, rentra chez lui et parut devant sa femme.

Celle-ci se leva pour le recevoir et l'accueillit comme d'ordinaire avec l'enjouement le plus tendre. Mais, en voyant l'air sombre et le sourcil froncé de son mari, spectacle auquel elle n'était pas accoutumée, son cœur se serra et la pauvre enfant s'assit en silence à son côté.

--Amynèh, dit Kassem, tu sais si je t'aime et si jamais affection plus grande a réuni deux âmes. Pour moi, je n'en crois rien; l'affection de mon cœur au vôtre est incomparable. Aussi ce cœur saigne; il va affliger son compagnon,

--Qu'as-tu donc? Que veux-tu? répondit Amynèh prenant la main qu'on ne lui tendait pas.

--Je dis que chaque homme a sa part dans la vie, son kismèt; cette part lui est destinée longtemps avant sa naissance. Elle est toute prête quand il vient au monde, et soit qu'il y consente ou qu'il résiste, il lui faut l'accepter, la prendre et s'en accommoder.

--Il n'y a pas de doute à cela, repartit Amynèh d'un petit air capable. Mais ta part n'est pas si mauvaise, et tu n'as pas raison, en y songeant, de froncer ainsi les sourcils. Ta part, c'est moi, et tu m'as assuré quelquefois, plus d'une fois, et même souvent, que tu n'en demandais pas d'autre.

Kassem, malgré ses sombres dispositions, ne put s'empêcher de sourire à la gentillesse de la jeune femme; ce que voyant, celle-ci s'accouda tout à fait sur les genoux de son mari et chercha, bien certainement, par la manière dont elle le regarda, à lui faire perdre la tête. Elle y avait réussi souvent; pour ce coup, elle échoua.

--Amynèh, reprit-il, ma part, mon kismèt est de partir aujourd'hui-même et de te quitter pour jamais!

--Pour jamais? Me quitter? Partir? Je ne veux pas!

--Ni moi non plus, je ne veux pas! Mais c'est mon kismèt, et il n'y a rien à objecter. Le derviche m'a ouvert les yeux. J'ai senti à quoi le ciel m'appelle. Il faut que j'aille.

--Où?... Mon Dieu! Dieu miséricordieux, je vais devenir folle!

Et la pauvre Amynèh se tordit les bras, et deux torrents de larmes jaillirent de ses yeux. Puis elle saisit le bras de Kassem et lui cria:

--Parle donc! parle donc! Où veux-tu aller?

--Je veux aller rejoindre le derviche.

--Où est-il?

--Il est parti pour le Khorassan, il va traverser Meshed, Hérat et le pays de Kaboul; je le retrouverai au plus tard dans les montagnes de Bamyân.

--Quel besoin as-tu de lui?

--J'ai besoin de lui, il a besoin de moi. Aussi bien je ferai mieux de te dire tout.

--Tu feras mieux, sans doute, dis-moi tout. Ah! mon Dieu! mon Dieu! je deviens folle! Parle, mon amour, mon enfant, ma vie! Parle!

Kassem, ému de douleur, de tendresse et de pitié, prit la main d'Amynèh, la serra et la garda dans la sienne pendant qu'il raconta ce qui suit:

--Le derviche peut tout, tout au monde! Il me l'a prouvé cette nuit! Il peut tout, hormis une seule chose, et, sans un compagnon, il ne la réalisera jamais. Depuis plusieurs années, il a cherché ce compagnon. Il a parcouru la Perse, l'Arabistan, la Turquie pour le trouver; il a été le chercher en Égypte et s'est rendu même au delà, dans le pays du Magreb, traversant les terres occupées par ces Férynghys, qu'on appelle les Fransès. Il n'a partout vu que des gens d'un esprit borné ou d'un cœur irrésolu. La plupart l'écoutaient avec complaisance, tant qu'il leur parlait des moyens de faire de l'or; mais quand il voulait élever leurs esprits, plus de ressort! Les zélés devenaient froids. Le derviche ne se décourageait pas. Il était certain que l'homme nécessaire à ses vues existait dans le monde; les opérations du Raml, les points jetés et combinés sur la table de sable le lui avaient fait connaître par des calculs infaillibles. Seulement, il ignorait le lieu où cet ami de son cœur se trouvait. Il allait le chercher dans le Turkestan, quand, hier, il a traversé la ville. Il m'a parlé, il m'a ouvert son cœur tout entier. Le mien s'est éclairé. C'est de moi qu'il s'agit. Je suis l'élu! Moi seul, je peux résoudre le mystère. Me voilà! Je suis prêt! Il faut que je parte! Je pars! Mort ou vivant, j'aiderai le derviche à arracher le dernier secret!

Kassem avait parlé avec un tel enthousiasme, ses dernières paroles étaient empreintes d'une conviction, d'une résolution si inébranlables, qu'Amynèh baissa la tête. Mais il s'agissait de l'anéantissement de son bonheur; elle ne resta pas longtemps vaincue, et, à son tour, elle reprit d'une voix ferme:

--Mais moi?

--Toi! toi! que veux-tu que je te dise? Je t'aime plus que tout au monde; mais ce qu'il faut que je fasse, je ne saurais l'empêcher. Une force, plus terrible que tu ne saurais le concevoir, m'entraîne malgré l'amour que j'ai pour toi. Il faut que j'obéisse.... J'obéis! Tu te retireras chez tes parents.... Si je reviens ... alors ... mais, reviendrai-je? Que vais-je devenir? Qui peut le savoir? Dois-je rien désirer autre que ma tâche? Enfin, si je reviens....

--Si tu reviens, seras-tu à moi?

--Tout entier! répondit Kassem avec un attendrissement et une chaleur qui prouvaient bien que l'amour n'avait pas été éteint par la nouvelle passion; oui, tout entier! Pour toujours! Je ne songerai qu'à toi! Je ne voudrai que toi! Cependant ... écoute! Cela est si peu probable que je revienne!... Tout est ténèbres dans ce que je fais.... Peut-être, aurais-tu plus raison.... Si tu veux m'en croire, je demanderai le divorce, tu prendras un autre mari.... Tu auras des enfants....

Là, Kassem se mit à pleurer avec une amertume extrême. Amynèh, au milieu de sa douleur, ressentit quelques tressaillements de joie et même déjà de l'espérance, et elle répondit:

--Non, je ne consens pas au divorce; je t'attendrai, un an, deux ans, trois ans, dix ans ... jusqu'à la mort! Jusqu'à ma mort, entends-tu? Et elle arrivera bien plus tôt, si tu meurs toi-même. Je ne veux pas non plus me retirer chez mes parents. Je les connais. Ils croiraient que je suis malheureuse, non de ton absence mais d'être seule; ils voudraient me remarier. J'irai demeurer avec ta sœur, et c'est là qu'il faut venir me rejoindre le plus tôt que tu pourras.

Kassem essuya ses yeux, et, ayant embrassé Amynèh, laissa reposer sa tête pendant assez longtemps sur le cœur fidèle dont il allait se séparer. Le silence n'était interrompu que par des sanglots et de longs soupirs. Enfin Amynèh demanda à voix basse:

--Quand veux-tu partir?

--Ce soir, répondit Kassem.

--Non! Accorde-moi cette nuit encore, tu partiras demain. Pour moi, je vais aller chez ta sœur la prévenir; demain, tu m'aideras à faire tout transporter chez elle; quand tu m'y verras installée, alors ... alors tu me quitteras.... Mais, je prétends que tu me croies là, afin que, quand tu seras loin, tu puisses regarder dans ta pensée, moi, mes vêtements, ma chambre ... et tout ce qui m'entoure!

Et elle recommença à pleurer, mais plus doucement; puis, sentant qu'elle n'avait pas trop de temps à perdre, elle se leva enfin d'auprès de son mari, passa de grands pantalons à pied que les femmes mettent pour sortir, s'enveloppa dans le grand hyâder ou manteau de coton bleu qui enveloppe la tête et toute la personne, attacha, au moyen de deux agrafes d'or incrustées de grenats et en forme de colombes, le roubend ou voile de percale épaisse percé à la place des yeux d'un treillis étroit, et ainsi prête, elle serra encore une fois la main de Kassem plongé dans une sorte de prostration, et sortit.

Quand elle fut dans la rue, elle avait le cœur si gros et se sentait si malheureuse, si abandonnée, qu'il s'en fallut peu qu'elle ne se mît à pousser de grands cris pour implorer la pitié des passants; elle l'eût fait sans doute et chacun l'eût plainte, mais elle changea d'idée en passant devant la mosquée.

Elle y entra et dit ses prières. Elle en récita avec une volubilité passionnée un bon nombre de rikaats et égrena plus de dix fois son chapelet, en répétant avec ferveur les quatre-vingt-dix noms du Dieu miséricordieux. Par bonheur, d'autres femmes se trouvaient aussi dans le sanctuaire, une entre autres. Celle-ci racontait que son enfant unique âgé de trois ans, était à toute extrémité; ces affligées ensemble, et Amynèh avec elles, se soutenaient réciproquement en priant de tout leur cœur.

Après une bonne heure ainsi employée, la jeune femme partit; à la porte, trouvant de pauvres malades rassemblés autour de la fontaine, elle leur distribua de nombreuses aumônes et s'éloigna couverte de bénédictions.

Toutes ces formules: Que le salut soit avec vous! Que Dieu vous donne un bonheur parfait! Puissiez-vous être comblée de tous les biens, vous et les vôtres! et d'autres semblables ne laissaient pas de résonner mélodieusement aux oreilles de la pauvre souffrante, et elle se disait que peut-être Dieu aurait pitié d'elle. Elle rencontra des cavaliers; ils passaient entourant un personnage grave monté sur un beau cheval. Elle s'approcha humblement et demanda l'aumône. On voyait bien, à son manteau de la plus fine toile, à son roubend d'une blancheur éclatante et à ses petites pantoufles neuves de chagrin vert, que ce n'était nullement par besoin qu'elle tendait ainsi la main, et les guerriers et le vieux seigneur, considérant que c'était pour s'humilier devant Dieu et obtenir quelque grâce, ne manquèrent pas de déposer une petite pièce de monnaie dans la main qui leur était tendue enveloppée, par modestie, d'un coin du manteau, et accompagnèrent chacun leur offrande d'un signe de tête bienveillant et d'une formule de propitiation. Amynèh, ayant ainsi fait ce qui était en son pouvoir pour se concilier la bonté et l'indulgence divine, se dirigea vers la maison de sa belle-sœur et y arriva bientôt.

Cette belle-sœur n'était pas un caractère ordinaire. Elle mérite la peine d'un portrait. On l'appelait de son nom Zemroud-Khanoum, madame Émeraude. Elle avait dix ans au moins de plus que Kassem et lui avait servi de mère. Aussi, éprouvait-il pour elle une profonde considération, un respect très grand, et le tout mélangé de quelque crainte, sentiment, je dis le dernier, qui était partagé, à un degré éminent, par Aziz-Khan, mari de la dame. A la vérité, Zemroud-Khanoum ne faiblissait pas sur les points où elle avait fixé ses convictions. Épousée comme seconde femme par le général son époux, elle avait mis six mois à faire renvoyer la première; mais elle avait réussi. Depuis lors, bien qu'Aziz-Khan eût plusieurs fois essayé de lui faire comprendre cette vérité palpable, qu'un homme de son rang et de sa fortune se faisait tort en n'ayant qu'une seule personne sacrée dans l'enceinte de son enderoun, c'est-à-dire en ne possédant qu'une seule et unique femme, absolument comme un petit bourgeois, elle n'avait voulu entendre à aucune innovation de ce genre, et la verve avec laquelle elle distribuait des soufflets, et même parfois des coups de tuyau de kalioun aux servantes et aux domestiques, avait donné à réfléchir à Aziz-Khan. Il évitait de compromettre sa barbe et sa dignité dans des discussions dont la fin ne lui était pas connue d'avance. Aussi, lorsqu'il avait de l'humeur, se gardait-il de le montrer chez lui; dans ce cas, il allait se promener au bazar.

Ainsi, maîtresse absolue de son terrain, vénérée et crainte, entourée d'un troupeau de huit enfants, dont l'aîné, un garçon, avait une quinzaine d'années à peu près, et, faisant marcher tout cela dans un ordre, un silence et une componction louables, Zemroud-Khanoum était une excellente femme. Elle était prompte à se fâcher, prompte à s'attendrir. Sa voix devenait, dans la colère, de beaucoup la plus aiguë du quartier; mais il lui arrivait aussi d'en être la plus douce, quand elle se prenait à consoler quelqu'un. Elle était généreuse comme un Sultan, charitable comme un Prophète, et par-dessus le marché, ayant été extraordinairement jolie, il lui en restait encore quelque chose à quarante ans sonnés; elle avait beaucoup d'esprit, faisait les vers d'une manière charmante, et jouait du tàr avec une telle perfection, que son mari Aziz-Khan, lorsqu'elle daignait jouer pour lui, commençait à dodeliner de la tête pendant un quart d'heure, puis se mettait à murmurer: «Excellent! excellent! excellent!» en extase, et finissait par pleurer et se cogner la tête contre la muraille.

Quand Amynèh entra dans le salon de sa belle-sœur, elle y trouva des visites, comme le lui avait indiqué d'ailleurs la présence de deux paires de pantoufles, toutes pareilles aux siennes qui se trouvaient devant la porte. Les deux dames, assises à ce moment sur les coussins, n'étaient rien moins que Bulbul-Khanoum, madame le Rossignol, et Loulou-Khanoum, madame la Perle, l'une troisième femme du gouverneur, et l'autre seule et unique épouse du chef du clergé, le jeune et aimable Moulla-Sâdek, l'amateur le plus éclairé de pâtisseries qui se trouvât dans tout Damghân. Ces dames étaient jolies l'une et l'autre, fort élégantes et très sérieuses. Comme Zemroud-Khanoum, de son côté, n'était portée à la mélancolie que lorsqu'on l'y obligeait en la contrariant, la conversation allait bon train; on parlait modes nouvelles, ajustements, santé des enfants, singularités des époux, emportements même de ces messieurs; ce qui tient toujours une grande part dans les confidences féminines, comme étant le moyen le plus sur de faire apprécier ses mérites si recherchés, et, enfin, les médisances, les médisances, les médisances! ce sel, ce poivre, ce piment, ce _nec plus ultra_ des délices sociaux; bref, tout ce qui peut se dire et même, et surtout, ce qui pourrait se taire, tout allait bon train, et c'étaient des éclats de rire qui ne finissaient que pour recommencer.

Trois servantes, dont deux béloutches et une négresse, vêtues de soie et de cachemire, présentaient à ce moment des kaliouns d'or émaillés et garnis de pierreries, et ces dames fumaient à cœur joie, quand la triste Amynèh entra. D'ordinaire, elle n'était pas une associée indigne de pareilles conférences; au contraire, elle y apportait une gaieté et un rire si frais, si joli, qu'on en avait fait des chansons qui se répétaient partout: _Le Rire d'Amynèh_. Hélas, il ne s'agissait guère du rire d'Amynèh, aujourd'hui! La pauvre petite laissa tomber son manteau et son voile, baisa la main de sa belle-sœur, qui l'embrassa tendrement sur les yeux, et s'assit, après avoir salué, comme deux amies, les dames présentes.

--Mon Dieu! ma fille, s'écria Zemroud-Khanoum, qu'as-tu donc? Les yeux rouges? As-tu pleuré par hasard? Serait-ce la faute de Kassem? En ce cas, envoie-le-moi; je le remettrai dans le droit chemin! Ah! ces hommes! ces hommes! C'est ce que nous étions justement en train de dire! Mais console-toi, console-toi! Il ne faut pas abîmer tes beaux yeux!

--Abîmer ses yeux pour un mari! dit Loulou, la femme élégante du dignitaire ecclésiastique, quelle folie! A propos, chère Amynèh, mon âme, mes yeux, peut-être pourrez-vous me raconter dans le détail ce qui est arrivé, hier, à Gulnar-Khanoum avec son mari. Il paraît qu'il y a eu une scène épouvantable!

--Je n'en savais rien, répondit bien bas Amynèh, en s'essuyant les yeux et en étouffant un soupir.

--Je connais l'histoire avec la dernière exactitude, s'écria la compagne du gouverneur, qui avait de longs yeux noirs taillés en amande, sur les cils une bonne provision de surmeth, ce qui lui donnait un éclat surnaturel. Il paraît que, dans un moment d'épanchement, Sèyd-Housseyn s'est avisé de vouloir contempler les oreilles de son épouse.

--Quelle horreur! s écrièrent tout d'une voix Zemroud et Loulou.

--Une grossièreté! poursuivit Bulbul, en levant les épaules et avec un accent de pruderie incomparable; mais, bref, il l'a voulu, et, bien que Gulnar se soit fort défendue et même fâchée, Sèyd-Housseyn a fini par lui déranger son tjargât, si bien qu'il a aperçu le bout de l'oreille droite, et à cette oreille des boucles d'or et de saphirs qu'il ne se souvient pas d'avoir données! De là grand tapage, comme vous pouvez vous l'imaginer.

--Aussi, Gulnar-Khanoum est d'une imprudence! déclama Loulou. Comment va-t-on porter de telles boucles d'oreilles, quand on n'est pas sûr de la moralité de son mari? Ce n'est jamais le mien qui se permettrait....

--Gulnar, répliqua Bulbul, se croyait à l'abri de tout, parce que, comme c'est d'usage, elle portait les autres boucles d'oreilles, celles qui étaient inoffensives, non à ses oreilles, mais attachées sur son tjargât, absolument comme nous autres.

--A propos, interrompit Loulou, puisque nous parlons de modes....

Ici on apporta de nouveau les kaliouns et le thé, et Amynèh espéra, avec raison, que les premiers étant fumés et l'autre bu, la visite allait prendre fin bientôt, et tandis que chacune des belles personnes tenait sa tasse dans la main, Loulou continuant son propos:

--Puisque nous parlons de modes, disais-je, avez-vous vu cette nouvelle forme de veste que les Arméniens ont apportée de Téhéran? Il paraît que toutes les femmes en raffolent, parce que c'est ce que les Européens mettent sous leurs habits, et ils appellent cela yiletkeh. Je m'en suis commandé trois....

--Et moi, deux seulement, répliqua Bulbul, un en drap d'or et l'autre en étoffe d'argent à fleurs rouges. C'est extrêmement commode pour les nourrissons.

L'entretien se prolongea encore quelque temps sur ce ton, puis les deux dames prirent congé, embrassèrent Zemroud et Amynèh, et se retirèrent emmenant avec elles servantes, kaliares, domestiques, non sans grand tapage, comme il convenait pour des personnes si considérables.

Alors Amynèh se trouva libre de raconter ce qu'elle avait sur le cœur. Elle le fit avec une passion extrême, et Zemroud, transportée d'indignation et de colère et en même temps de curiosité et de crainte pour un cas aussi surprenant, lui dit en prenant son manteau et son voile: