Nouvelles Asiatiques

Part 14

Chapter 143,854 wordsPublic domain

--Quelle infamie! Il n'y a plus d'Islam! à l'aide, musulmans! On viole l'asile! Qu'est-ce que c'est que cette vieille goule affamée qui veut manger les jeunes gens! Fille de chien! Fille d'un père qui brûle en enfer! Nous allons rôtir ton aïeul! Laisse ce garçon! Si tu te permets d'y toucher ou seulement d'y regarder, nous te déchirons avec les ongles et les dents!

La colère grandissait et les domestiques de la dame en étaient déjà à se ranger autour d'elle et de ses suivantes pour l'isoler des agressions. Il faut rendre justice à cette dame, son courage était à la hauteur de la circonstance. Elle répondait injure pour injure et ne se montrait pas moins imaginative en ce genre que les assaillantes. On l'appelait vieille, elle appelait ses ennemies caduques; on suspectait la pureté de ses intentions: elle répliquait par les accusations les plus énormes. Dans ce colloque passionné entre personnes du sexe faible et timide, on se prodigua des trésors d'injures, et il n'y a pas d'exagération à affirmer que les plus respectables et les plus érudites parmi les détaillantes de poissons, qui font un des principaux ornements de Paris et de Londres, eussent eu quelque chose à apprendre dans ce beau jour. Rien n'est châtié, mesuré et fleuri comme le langage d'un Oriental; mais une Orientale ne se pique que d'exprimer le plus énergiquement possible ce qu'il lui plaît de dire.

Pour mettre fin à cette scène, le gardien de la mosquée prit la lettre de rémission, monta dans le membèr, ce qui veut dire la chaire, fit un petit préambule, lut le document, célébra en termes pompeux la charité, la vertu, la bonté et toutes les vertus cardinales et principales, immaculées et autres dont sont ornés les êtres voilés et purs que la langue ne doit pas nommer, ni même l'imagination contempler en rêve, et termina par une adjuration éloquente de laisser libre cours à l'exercice des susdites vertus de la susdite charité, attendu que, si l'on ne prenait pas soin, et cela tout de suite, du pauvre Gambèr-Aly, sa vie n'allait pas se prolonger au delà de quelques heures.

A une si lugubre conclusion, les sanglots éclatèrent de toutes parts. Plusieurs femmes commencèrent à se donner d'horribles coups de poing dans la poitrine en criant: «Hassan! Hussein! Ya Hassan! Ya Hussein!» (invocations aux saints martyrs). D'autres tombèrent en convulsions; les plus rapprochées de la dame inconnue, précisément celles qui lui avaient déclaré leur intention précise de la déchirer avec les ongles et les dents, se mirent à embrasser le bas de son voile et la déclarèrent un ange descendu du ciel et, certainement, aussi remarquable par sa jeunesse et sa beauté que par la perfection de son cœur, et elles l'aidèrent à contenir Gambèr-Aly qui se débattait, mais qui fut pourtant transporté dans la voiture dont on ferma les stores. Ceci fait, les cavaliers remontèrent à cheval, les kaleskadjys fouettèrent leurs attelages, tournèrent bride, reprirent la route de Téhéran, et disparurent.

Le fils de Bibi-Djânèm s'était absolument évanoui dans la persuasion que c'en était fait, qu'il était pris et qu'il allait être mis à mort. Affaibli outre mesure par l'état de son esprit et par le jeûne, la fièvre et le délire s'emparèrent de lui, et il tomba fort malade. Dans les instants où la connaissance lui revenait il se croyait dans une prison. Pourtant l'aspect de la chambre où on l'avait transporté n'avait rien pour le confirmer dans ce triste sentiment. C'était une charmante chambre. Les murs en étaient peints en blanc, et les enfoncements réguliers, carrés, où l'on place des coffrets et des vases de fleurs étaient encadrés dans des peintures rose et or, relevées de vert clair. Le lit était garni d'immenses couvertures piquées en soie rouge; des oreillers et des coussins, grands et petits, recouverts de fine toile et brodés étaient multipliés sous sa tête et sous ses bras. Il était gardé par une négresse, vieille à la vérité et laide, mais très bienveillante, qui obéissait à chacune de ses demandes, qui le dorlotait, qui l'appelait l'oncle de son âme et ne ressemblait nullement à un bourreau. Deux ou trois fois par jour, il recevait la visite d'un hakim-bachi ou médecin en chef, lequel était juif, bien connu de lui pour le praticien à la mode dans le beau monde et il ne pouvait s'empêcher de convenir en lui-même que le seul fait d'être traité par Hakim-Massy constituait déjà un véritable honneur dont on pouvait être fier. Hakim-Massy lui avait dit, avec sa bonté ordinaire, que tout allait au mieux, qu'il serait sur pied avant peu de jours et que sa guérison marcherait d'autant plus vite que la persuasion lui viendrait de n'avoir plus rien à craindre des parents de Kérym, ni du Roi, ni de personne. Ces assurances venant d'un personnage aussi distingué que Hakim-Massy ne laissaient pas que de faire impression sur le jeune homme, et comme la négresse les confirmait toute la journée, le trouble de son imagination se remettait peu à peu. Lorsque le malade fut en état de prendre goût aux distractions, il fut visité par un moulla fort aimable qui le félicita de son heureux destin; par un marchand très connu au bazar qui lui offrit une jolie bague de turquoises; par un cousin au septième degré du chef de la tribu des Sylsoupours qui l'invita à venir chasser chez lui au faucon, aussitôt qu'il se trouverait tout à fait remis. Dès qu'il commença à se lever, il apprit de sa négresse qu'il avait quatre domestiques à son service et pouvait demander sans crainte ce qui lui serait agréable.

--Mais, tante de mon âme, s'écria enfin Gambèr-Aly, où suis-je donc? Qui êtes-vous? Est-ce que par hasard on m'aurait coupé le cou sans que je m'en aperçusse? Suis-je déjà dans le paradis?

--Il ne tient absolument qu'à toi, mon fils, repartit la négresse, de faire en sorte qu'il en soit ainsi et cela sans te chagriner d'aucune façon. En tous cas, et pour le moment, tu es certainement un personnage de condition, puisque te voilà nazyr, te voilà intendant en chef de la fortune et du domaine de Son Altesse Perwarèh-Khanoum (Mme le Papillon) qui a, depuis huit jours, reçu des bontés du Roi le titre officiel de Lezzêt-Eddooulèh (les Délices du Pouvoir).

A ces mots, Gambèr-Aly se submergea dans les flots d'une telle extase, qu'il resta absolument sans pouls, sans souffle et sans parole.

La première fois qu'il parut dans la cour du palais, il trouva les domestiques rangés devant lui, d'après leurs grades hiérarchiques, bien entendu. Tous le saluèrent avec le plus profond respect et il les passa en revue, comme le comportaient les devoirs de sa charge. Il était vêtu d'une immense djubbèh ou manteau à manches, en drap blanc passementé de soie bariolée; il avait dessous une robe en cachemire et tirait de temps en temps de sa poitrine, sans y mettre aucune affectation, un petit sac de satin brodé de perles, d'où il sortait une jolie montre, et il y regardait l'heure. Il avait des pantalons de soie rouge. Bref, il était habillé à sa parfaite satisfaction.

Quand il voulut aller se promener au bazar, on lui amena un charmant cheval harnaché à la façon des seigneurs de la Cour. Un des djélodars le soutint sous les bras afin qu'il se mit en selle et quatre ferrashs marchèrent devant lui, tandis que son kaliândjy portait sa pipe à son côté. Il fut reconnu dans les galeries, et un concert de bénédictions éclata sur son passage. Les femmes surtout l'accablèrent de compliments. A la vérité elles lui firent plusieurs questions assez indiscrètes qui le forcèrent à rougir et lui adressèrent des recommandations et des conseils dont il pensait n'avoir pas besoin. Mais, en somme, il fut enchanté de sa popularité. Il avait raison de l'être, ce qui prouve bien, soit dit en passant, pour faire plaisir aux gens qui veulent un sens moral à chaque histoire, que le vrai mérite finit toujours par obtenir sa récompense.

Tout doit porter à penser que Gambèr-Aly développa des qualités supérieures dans son métier d'intendant, car on le vit graduellement passer d'un état de richesse relative à une opulence évidente. Un an ne s'était pas écoulé qu'il ne montait plus que des chevaux de prix; il avait aux doigts des rubis, des saphirs, des diamants de la plus belle eau. Arrivait-il chez les principaux joailliers quelque perle d'une valeur peu ordinaire, on se hâtait de l'en avertir et il était rare qu'il ne devint l'heureux acquéreur du trésor, Les affaires de l'ancien gouverneur de Shyraz ayant mal tourné, le Ferrash-Bachi et Assad-Oullah-Bey se trouvèrent sans emploi. Ce ne fut pas pour longtemps; Gambèr-Aly, devenu Gambèr-Aly-Khan, les prit à son service et il se déclara très satisfait de leur zèle.

Aussitôt qu'il s'était vu dans une position heureuse, il n'avait pas tardé à faire venir ses parents. Malheureusement son père mourut au moment de se mettre en route. Le désespoir de Bibi-Djânèm éclata et renversa toutes les bornes; elle se déchira le visage avec un tel emportement et poussa sur la tombe du défunt des cris si aigus, que, de l'aveu de ses amis, on n'avait jamais connu dans le monde une femme aussi fidèle et aussi attachée à ses devoirs. Cependant elle rejoignit son fils, et fut charmée de le revoir beau et bien en point. Mais elle ne demeura pas dans le palais parce que, sans qu'on pût s'en expliquer la cause, une personne si accomplie ne plut pas à la princesse. Elle eut donc une maison pour elle seule et la choisit aux environs de la grande mosquée où, bientôt, elle conquit la réputation la mieux méritée de dévote hors ligne et très au courant de ce qui se passait dans le quartier. Elle n'a jamais souffert, il faut le dire à sa gloire, qu'un tort du prochain restât ignoré; et, sous le rapport de la publicité la plus étendue donnée à tous les faits et gestes de ses voisins et voisines, elle resta une trompette incomparable.

Au bout de deux ans, la princesse, non moins pieuse que Bibi-Djânèm, se sentit le désir de faire le saint pèlerinage de la Mecque, et, en ayant pris la résolution, elle déclara que l'intègre Gambèr-Aly-Khan serait son mari de voyage. Le mari de voyage est, sans contredit, une des institutions persanes les plus judicieuses. Une femme de qualité, qui va faire une longue route et passer de ville en ville, peut bien sacrifier sa tranquillité et prendre de la peine pour le salut de son âme. Toutefois, elle tient aux convenances et ne saurait supporter l'idée d'entrer directement en relations avec des muletiers, des marchands, des douaniers, ou les autorités des lieux où elle passe. C'est pour ce motif que, lorsqu'elle ne possède pas un mari, elle en prend un pour cette circonstance. Il est bien entendu que l'heureux mortel ne représente rien de plus qu'un majordome plus autorisé. Qui voudrait y voir davantage? Gambèr-Aly-Khan était un homme important; bref, il partit avec les Délices du Pouvoir et celle-ci, arrivée à Bagdad, fut si satisfaite de sa probité et de sa façon de tenir les comptes, qu'elle l'épousa pour tout de bon, et il est charitable de penser qu'elle n'eut jamais sujet de s'en repentir. C'est ce qu'affirmait, du reste, Bibi-Djânèm.

L'histoire finit ici: elle a souvent été racontée avec des variantes par l'admirable et profond astrologue dont il a été question au commencement. Il la citait comme une preuve sans réplique de la solidité de son art. N'avait-il pas prédit, au jour de la naissance de Gambèr-Aly, que ce nourrisson serait premier ministre? Il ne l'est pas encore, sans doute; mais pourquoi ne le deviendrait-il pas?

IV

LA GUERRE DES TURCOMANS

Je m'appelle Ghoulam-Hussein. Mais comme c'était le nom de mon grand-père, et que, naturellement, mes parents, en parlant de lui, disaient toujours «Aga», c'est-à-dire monseigneur, on m'appelait seulement Aga, par respect pour le chef de la famille, dont le nom ne saurait se prononcer légèrement; et c'est ainsi que je me nomme, comme les innombrables compatriotes que j'ai dans le monde et qui répondent à ce nom d'Aga, par le même motif que leurs grands-pères se nommaient comme eux Aly, Hassan, Mohammed ou tout autre chose. Ainsi je suis Aga. Avec le temps et quand la fortune m'a souri, c'est-à-dire quand j'ai eu un habit un peu propre et quelques shahys dans ma poche, j'ai trouvé convenable de me donner le titre de «Beg». Aga-Beg ne fait pas mal. Malheureusement, j'ai été d'ordinaire si peu chanceux, que mon titre de Beg a dispara en maintes circonstances devant la triste physionomie de mon équipage. Dans ce cas-là, je suis devenu Baba-Aga, l'oncle Aga. J'en ai pris mon parti. Depuis que des circonstances dans lesquelles, je l'avoue, ma volonté n'est entrée pour rien, m'ont permis de visiter, dans la sainte ville de Meshhed, le tombeau des Imams, et de manger la soupe de la mosquée le plus souvent que j'ai pu, il m'a paru au moins naturel de me décorer du titre de Meshhedy, pèlerin de Meshhed. Cela donne un air d'homme religieux, grave et posé. J'ai ainsi le bonheur de me voir généralement connu, tantôt sous le nom de Baba-Meshhedy-Aga, ou sous celui que je préfère de Meshhedy-Aga-Beg. Mais Dieu dispose de tout ainsi qu'il lui plaît!

Je suis né dans un petit village du Khamsèh, province qui confine à l'Azerbeydjân. Mon village est situé au pied des montagnes, dans une charmante petite vallée, avec beaucoup de ruisseaux murmurants, qui courent à travers les grandes herbes en gazouillant de joie, et sautant sur les pierres polies. Leurs rives sont comme encombrées de saules épais dont le feuillage est si vert et si vivant, que c'est un plaisir de le regarder, et les oiseaux y nichent en foule et y font un remue-ménage qui jette la joie dans le cœur. Il n'y a rien de plus agréable au inonde que de s'asseoir sous ces abris frais en fumant un bon kaliân plein de vapeurs odorantes. On cultivait chez nous beaucoup de blé; nous avions aussi des rizières et du coton nain, dont les tiges délicates étaient soigneusement abritées contre les chaleurs de l'été par des ricins plantés en quinconce; leurs larges feuilles faisaient parasol au-dessus des flocons blancs de leurs camarades. Un moustofy, conseiller d'État de Téhéran, homme riche et considéré nommé Abdoulhamyd-Khan, touchait la rente du village. Il nous protégeait avec soin, de sorte que nous n'avions rien à craindre ni du gouverneur du Khamsèh, ni de personne. Nous étions parfaitement heureux.

Pour moi, j'avoue que le travail des champs ne m'agréait cas, et je préférais infiniment savourer les raisins, les pastèques, les melons et les abricots, à m'occuper de leur culture. Aussi, j'avais à peine quinze ans que j'avais embrassé une profession qui me plaisait beaucoup plus que la paysannerie. Je m'étais fait chasseur. J'abattais les perdrix, les gélinottes, les francolins, j'allais chercher les gazelles et les chevreuils dans la montagne; je tuais par-ci par-là un lièvre, mais j'y tenais peu, attendu que cet animal ayant la mauvaise habitude de se nourrir de cadavres, personne n'aime à en manger, et comme il est difficile de le vendre, tirer sur lui c'est de la poudre perdue. Peu à peu, j'étendis mes courses fort loin en descendant au milieu des forêts du Ghylàn; j'appris des habiles tireurs de ce pays à ne jamais manquer mon coup, ce qui me donna comme à eux la confiance d'aller à l'affût du tigre et de la panthère. Ce sont de bons animaux et leurs peaux se vendent bien. J'aurais donc été un homme extrêmement content de son sort, m'amusant de mon métier et gagnant assez d'argent, ce que, naturellement, je ne disais ni à mon père ni à ma mère, si, tout à coup, je n'étais devenu amoureux, ce qui gâta tout. Dieu est le maître!

J'avais une petite cousine âgée de quatorze ans qui s'appelait Leïla. J'aimais beaucoup à la rencontrer et je la rencontrais fort souvent. Comme nous avions à nous dire une foule de choses et que nous n'aimions pas à être interrompus, nous avions fait choix d'une retraite précieuse sous les saules qui bordaient le ruisseau principal, à l'endroit le plus épais, et nous restions là pendant des heures sans nous apercevoir de la longueur du temps. D'abord, j'étais très heureux, mais je pensais tant et tant à Leïla, que, lorsque je ne la voyais pas, je me sentais de l'impatience et de l'inquiétude, et je courais de côté et d'autre pour la trouver. C'est ainsi que je découvris un secret qui me précipita dans un abîme de chagrin; je m'aperçus que je n'étais pas le seul à qui elle donnait des rendez-vous.

Elle était si candide, si gentille, si bonne, si tendre, que je ne la soupçonnai pas un seul instant d'infidélité. Cette pensée m'aurait fait mourir. Pourtant je fus bien fâché de trouver que d'autres pouvaient l'occuper, l'amuser, au moins la distraire, et, après m'être beaucoup demandé si je devais lui confier mon chagrin, ce qui m'humiliait, et être convenu qu'il ne fallait pas me plaindre, je lui dis tout.

--Vois-tu, fille de mon oncle, m'écriai-je un jour en pleurant à chaudes larmes, ma vie s'en va et dans quelques jours on me portera au cimetière! Tu causes avec Hassan, tu parles avec Kérym, tu ris avec Suleyman et je suis à peu près sûr que tu as donné une tape à Abdoullah! Je sais bien qu'il n'y a pas de mal et qu'ils sont tous tes cousins comme moi et que tu es incapable d'oublier les serments que tu m'as faits de n'aimer que moi seul et que tu ne veux pas me faire de la peine! Mais avec tout cela, je souffre, j'expire, je meurs, je suis mort, on m'a enterré, tu ne me verras plus! O Leïla, mon amie, mon cœur, mon trésor, prends pitié de ton esclave, il est extrêmement malheureux!

Et en prononçant ces mots, je redoublai mes pleurs, j'éclatai en cris, je jetai mon bonnet, je me donnai des coups de poing sur la tête et je me roulai par terre.

Leïla se montra fort émue à l'aspect de mon désespoir. Elle se précipita à mon cou, m'embrassa sur les yeux et me répondit:

--Pardonne-moi, ma lumière, j'ai eu tort, mais je te jure par tout ce qu'il y a de plus sacré, par Aly, par les Imams, par le Prophète, par Dieu, par ta tête, que je ne recommencerai plus, et la preuve que je tiendrai parole, c'est que tu vas tout de suite me demander en mariage à mon père! Je ne veux pas d'autre maître que toi et je serai à toi, tous les jours de ma vie!

Et elle recommença à m'embrasser plus fort qu'auparavant. Moi, je devins fort inquiet et soucieux. Je l'aimais bien sans doute, mais je ne lui avais jamais dit que j'eusse de l'argent, parce que j'avais peur qu'elle ne voulût l'avoir et ne réussît à me le prendre. La demander en mariage à mon oncle, c'était inévitablement être obligé d'avouer à mon père, à ma mère, à toute la parenté aussi bien qu'à elle l'existence de mon petit trésor. Alors que deviendrais-je? J'étais un homme ruiné, perdu, assassiné! D'autre part, j'avais une envie extrême d'épouser Leïla, ce qui me comblerait des bonheurs les plus grands que l'on puisse imaginer dans ce monde et dans l'autre. En outre, je n'aurais plus rien à craindre des empressements de Hassan, de Kérym, de Suleyman et d'Abdoullah, qui me faisaient cuire à petit feu. Pourtant je n'avais pas encore envie de donner mon argent, et je me vis dans une perplexité si grande que mes sanglots redoublèrent, et je serrai Leïla dans mes bras en proie à une angoisse inexprimable.

Elle crut que c'était elle seule qui était cause de ces transports et elle me dit:

--Mon Ame, pourquoi as-tu tant de chagrin au moment où tu sais que tu vas me posséder?

Sa voix m'arriva si douce au fond du cœur, lorsqu'elle prononça ces paroles, que je commençai à perdre la tête et je répliquai:

--C'est que je suis si pauvre, que je dois même l'habit que je porte! Je jure sur ta tête que je n'ai pas été en état de le payer, bien qu'il ne vaille pas à coup sur cinq sahabgrâns! Comment donc pourrai-je payer à mon oncle la dot qu'il réclamera de moi? S'il voulait se contenter d'une promesse!... Crois-tu que ce serait impossible?

--Oh! Impossible! Tout à fait impossible! répliqua Leïla en secouant la tête. Comment veux-tu que mon père donne pour rien une fille aussi jolie que moi? Il faut être raisonnable.

En disant cela, elle se mit à regarder l'eau et à cueillir d'une main distraite quelques menues fleurettes qui couraient dans les herbes, le long de la rive; en même temps, elle faisait une petite moue si gentille que je me sentis hors de moi. Cependant, je répondis avec sagesse:

--C'est un bien grand malheur! Hélas! je ne possède rien au monde!

--Bien vrai? dit-elle, et elle me jeta les bras autour du cou, me regardant d'un tel air en penchant sa tête de côté que, sans savoir comment et perdant tout à fait l'esprit, je murmurai:

--J'ai trente tomans en or, enterrés à deux pas d'ici.

Et je lui montrai du doigt le tronc d'arbre au pied duquel j'avais enfoui mon trésor.

Elle se mit à rire, pendant qu'une sueur froide me coulait du front.

--Menteur! s'écria-t-elle en me donnant un baiser sur les yeux: comme tu m'aimes peu! Ce n'est qu'à force de prières que je t'arrache la vérité! Maintenant va trouver mon père et demande-moi à lui. Tu lui en promettras sept, et tu lui en donneras cinq, en lui jurant que tu lui apporteras les deux autres plus tard. Il ne les verra jamais. Pour moi, je saurai bien lui en arracher deux que je te rapporterai et, de cette façon-là, je ne t'aurai coûté que trois tomans. Est-ce que tu ne vois pas combien je t'aime?

Je fus ravi de cette conclusion et m'empressai d'aller trouver mon oncle. Après deux jours de débats qui furent mêlés de bien des supplications, des serments et des larmes de ma part, je finis par réussir et j'épousai ma bien-aimée Leïla. Elle était si charmante, elle avait un art si accompli de faire sa volonté (plus tard je sus comment elle s'y prenait et d'où venait ce pouvoir si irrésistible), que, lorsque quelques jours après la noce Leïla m'eut persuadé d'aller m'établir avec elle à Zendjân, capitale de la province, elle trouva moyen de se faire donner encore un âne superbe par son père et, de plus, elle lui emporta un beau tapis, sans lui en demander la permission. La vérité est que c'est la perle des femmes.

Nous étions à peine installés dans notre nouvelle demeure, où, grâce aux vingt-cinq tomans qui me restaient, nous commençâmes à mener joyeuse vie parce que Leïla voulait s'amuser et que j'y étais moi-même fort consentant, nous vîmes arriva Kérym, un de ses cousins dont j'avais été si jaloux. Dans le premier moment, j'eus quelques velléités de l'être encore; mais ma femme se moqua de moi si bien qu'elle me fit rire moi-même et, d'ailleurs, Kérym était si bon garçon! Je me pris pour lui d'une amitié extrême, et, à vrai dire, il le méritait, car je n'ai jamais vu un rieur si déterminé; il avait toujours à nous raconter des histoires qui me faisaient pâmer. Nous passions une bonne partie des nuits à boire du raky ensemble, et il avait fini, sur ma prière, par demeurer dans la maison.