Nouvelles Asiatiques

Part 13

Chapter 133,873 wordsPublic domain

Pendant quelques minutes, Son Altesse, vivement intéressée, sans doute, par la conversation des seigneurs qui l'entouraient, ne parut pas voir ce qui se passait, ni entendre ce qui se disait, ou plutôt se criait à ses oreilles. A la longue, cependant, il perdit patience et fit un signe au Ferrash-Bachi. Celui-ci donna l'ordre à ses hommes de dissiper le rassemblement à coups de gaules. Chacun s'y porta de tout cœur, et Gambèr-Aly, frappant comme les autres, entendit une voix, bien connue, qui lui vociférait dans les oreilles:

--Ménage ta mère, mon bijou! Et fais-nous venir à Téhéran le plus vite possible, ton père et moi, pour partager tes grandeurs!

--S'il plaît à Dieu, il en sera bientôt ainsi! s'écria Gambèr-Aly avec enthousiasme. Là-dessus il tomba à bras raccourcis sur une autre vieille émeutière, et, empoignant un derviche par la barbe, il le secoua vigoureusement. Cet acte de vaillance fit reculer la multitude. Les ferrashs considérèrent plus que jamais leur camarade comme un lion, et voyant le désordre se calmer, ils rejoignirent leur arrière-garde en riant comme des fous.

Le voyage se fit sans encombre. Après deux mois de marche, on arriva à Téhéran, la Demeure de la Souveraineté, suivant l'expression officielle, et les négociations commencèrent entre le Prince et les colonnes de l'État. De part et d'autre, beaucoup de ruses furent déployées, on menaça, on fit des promesses sans nombre, on chercha des moyens termes. Tantôt la question avançait, tantôt elle reculait. Le grand-vizir était porté à la sévérité; la mère du roi inclinait à l'indulgence, ayant reçu une belle turquoise, bien montée et entourée de brillants d'un prix convenable. La sœur du Roi montrait de la malveillance; mais le chef des valets de chambre était un ami dévoué; il était contredit, il est vrai, par le trésorier particulier du palais, soit! mais, quant au porteur de pipe ordinaire, on ne pouvait douter de son désir de voir tout finir pour le mieux. Gambèr-Aly se souciait peu de ces grands intérêts. Ses affaires commençaient à tourner assez mal et, souvent, des inquiétudes lui venaient sur son sort. Il y avait de sa faute.

Se voyant un peu gâté, il avait résolu, à part lui, de ne rien donner ni au Ferrash-Bachi, ni au pishkedmèt Assad-Oullah. Bien que, à la connaissance universelle, il eut eu déjà des occasions fréquentes de réaliser des profits, il avait toujours prétendu, contre l'évidence, que son dénuement était extrême, ce qui ne l'empêchait pas d'être au jeu une partie du jour et de montrer de l'or avec assez d'ostentation. Ses deux protecteurs avaient, à la fin, ouvert les yeux. C'étaient des gens graves; ils ne dirent mot. Cependant Gambèr-Aly s'aperçut vite qu'il n'était plus traité avec la même distinction, ni surtout avec la même affabilité. Les commissions lucratives ne lui étaient plus conférées; elles allaient à d'autres; les travaux durs ou astreignants, enfoncer les piquets, raccommoder les tentes, secouer les tapis, l'occupaient une bonne partie du jour. S'il se permettait, comme autrefois, d'aller rôder du côté des cuisines, le chef de service, grand ami d'Assad-Oullah-Bey, le renvoyait à son quartier avec des paroles maussades, enfin, tout était changé, et le pauvre enfant sentait que les adversaires qu'il s'était créés, par la subtilité de son esprit et ses tours d'adresse, n'attendaient qu'une occasion pour faire tomber sur lui tout le poids de leur ressentiment. C'était ce que les journaux de Paris appellent une situation tendue.

Un matin que les ferrashs s'amusaient devant la porte. Gambèr-Aly, toujours de belle humeur, malgré ses soucis, toujours leste et dispos, luttait contre deux ou trois de ses camarades, et, tour a tour les poursuivant, poursuivi par eux, il se trouva acculé contre l'échoppe d'un boucher. Un des joueurs, appelé Kérym, garçon faible et poitrinaire, prit, pour plaisanter, un des couteaux placés sur l'étal et en menaça Gambèr-Aly en riant; celui-ci, sans malice, lui arracha l'instrument des mains, mais en se débattant avec lui, par une fatalité presque inexplicable, il l'atteignit dans le côté. Kérym tomba baigné dans son sang. Quelques minutes plus tard, il expirait.

L'innocent meurtrier, au désespoir, perdait complètement la tête; les autres ferrashs, témoins de l'action et sûrs de ce qu'elle avait d'involontaire, s'empressèrent de le mettre à l'abri des dangers du premier moment. Ils le poussèrent dans l'écurie, et, tout courant, Gambèr-Aly s'en alla tomber contre la jambe droite du cheval favori de Son Altesse, bien décidé à ne plus sortir de cet asile inviolable pendant le reste de ses jours.

Au bout de deux heures, cependant, il était un peu calmé. Le sous-aide de cuisine lui avait confié, sous le sceau du plus grand secret, que le frère du mort avec deux cousins était venu au Palais. Ils avaient parlé au Ferrash-Bachi, et celui-ci, devant tout le monde, leur avait demandé comment ils entendaient faire valoir leurs droits. Ils avaient répondu qu'on leur donnerait le meurtrier pour qu'ils en fissent à leur guise ou bien cinquante tomans. «Cinquante tomans! avait répondu le Ferrash-Bachi d'un ton méprisant, cinquante tomans pour le plus mauvais de mes hommes, qui serait mort de lui-même avant un mois! Que votre bonté ne diminue pas! Vous vous moquez du monde! Si vous voulez dix tomans, je les donnerai moi-même, pour qu'on ne fasse pas de peine à mon pauvre Gambèr-Aly.»

Voilà ce que vint raconter le marmiton Kassem, et Gambèr-Aly se réjouit de tout son cœur de la tournure favorable que prenait son affaire. Il admirait l'aveuglement de son chef à son égard. Mais il se savait si aimable que, au fond, il concevait tout. Il causa longtemps avec son ami; puis, vers minuit, il se coucha dans la litière, à côté du cheval sacré, et s'endormit profondément. Tout d'un coup, une main vigoureuse le secoua par l'épaule: il ouvrit les yeux; devant lui se tenait le mirakhor, le chef de la mangeoire, personnage redouté qui a le domaine des chevaux et des écuries dans toute grande maison et auquel obéissent même les djelôdars ou écuyers.

--Garçon, dit-il à Gambèr-Aly, tu vas décamper d'ici et haut le pied, à moins que tu n'aies cinquante tomans à donner à ton maître, le Ferrash-Bachi, autant à Assad-Oullah, le pishkedmèt, et tout autant à ton esclave. Si tu ne veux pas ou si tu ne peux pas, en route!

--Mais on me tuera! s'écria le pauvre diable.

--Que m'importe! Paye ou sors!

En parlant ainsi, le mirakhor, qui était une sorte de géant, un Kurde Mâfy, véritable fils du diable, comme ses compatriotes s'en vantent, enleva Gambèr-Aly par le cou avec autant de facilité qu'il eût fait d'un poulet, le traîna, malgré ses cris et ses efforts, jusqu'à la porte de l'écurie, et, là, le regardant en face, avec des yeux de tigre, il lui cria:

--Paye ou pars!

--Je n'ai plus rien! hurla Gambèr-Aly, et, par un hasard qui ne s'est pas renouvelé souvent, il disait vrai. Ses derniers sous avaient été perdus le matin au jeu.

--Eh bien! en ce cas, repartit son terrible dompteur, va te faire saigner comme un mouton par les parents de Kérym!

Il secoua vigoureusement sa victime et la jeta dans la cour; puis, rentrant dans l'écurie, il ferma la porte. Gambèr-Aly, au comble de l'épouvante, se crut, d'abord, au milieu de ses ennemis; la lune éclairait, brillante; le ciel était d'une limpidité magnifique, les terrasses de la ville recevaient ses rayons, les arbres se balançaient avec mollesse, les étoiles étaient suspendues, pareilles à des lampes, dans une atmosphère dont l'infini se poursuivait au-dessus d'elles. Mais Gambèr-Aly ne se sentait aucune disposition à s'exalter devant les beautés de la nature. Il s'aperçut seulement que le silence était profond; les palefreniers dormaient çà et là dans leurs couvertures; l'excès de la terreur donna au fils de Bibi-Djânèm une inspiration subite et une espèce de courage. Sans plus consulter, il courut à l'entrée de la cour et la franchit, il parcourut les rues rapidement, tourna à gauche et se trouva contre les murailles de la ville. Il ne lui fut pas difficile d'y découvrir un trou; il se laissa dévaler dans le fossé, et, remontant la contrescarpe, il partit grand train à travers le désert. Les chacals piaulaient, mais il ne s'en souciait pas. Une ou deux hyènes lui montrèrent leurs yeux phosphorescents et s'enfuirent devant lui. Les gens d'imagination forte n'ont jamais qu'une seule sensation à la fois. Gambèr-Aly avait trop peur des parents de Kérym pour redouter autre chose. Il courut ainsi sans s'arrêter, sans prendre haleine, pendant trois heures, et le jour pointait, quand il entra dans le bourg de Shah-Abdoulazym. Il ne s'amusa pas à en regarder les maisons; mais, précipitant encore sa fuite, il arriva devant la mosquée au moment où le jour naissait; il ouvrit brusquement la porte, se précipita sur le tombeau du Saint, et, comme il se sentit sauvé, il s'évanouit tranquillement.

Abdoulazym était, en son temps, un très pieux personnage, agnat ou cognât de Leurs Altesses Hassan et Houssein, fils de Son Altesse le cousin du Prophète, que le salut soit sur lui et la bénédiction! Les mérites d'Abdoulazym sont immenses; mais, en ce moment, Gambèr-Aly n'en appréciait qu'un seul, c'est que la mosquée, au dôme doré, bâtie sur le tombeau du Saint, est, de tous les asiles, le plus inviolable. De sorte que, une fois arrivé là, Gambèr-Aly se voyait aussi en sûreté qu'il l'avait été quelque dix-huit ans en deçà sous le sein précieux de Bibi-Djânèm. Quand il se fut assez rafraichi dans l'état de syncope, il revint à lui et s'assit au pied du tombeau. Il n'était pas seul; un homme à figure sale et terreuse se tenait à son côté.

--Calmez-vous, mon garçon, lui dit ce bonhomme. Quels que soient vos persécuteurs, vous êtes ici en parfaite sécurité, et autant que moi-même.

--Que votre bonté ne diminue pas! repartit Gambèr-Aly. Oserais-je vous demander votre noble nom?

--Je m'appelle Moussa-Riza, répliqua l'étranger d'un air assuré: je suis Européen et même Français, et on me nomme, parmi mes compatriotes, M. Brichard. Mais j'ai embrassé l'islamisme, par la grâce de Dieu, pour arranger quelques petites affaires que j'avais en souffrance, et le ministre de ma nation a l'indignité de vouloir me faire sortir de Perse. Je reste donc ici, afin de ne pas tomber dans ses mains, et je fais des miracles pour prouver la grandeur de notre auguste religion.

--Que la bénédiction soit sur vous! dit Gambèr-Aly dévotement; mais il prit peur de cet Européen défroqué et se résolut à le surveiller exactement. La visite du préposé à la mosquée, qui eut lieu dans la matinée, lui fut plus agréable; on lui donna à manger, on lui promit pour tous les jours un bon ordinaire fondé sur les dotations du lieu, et on lui garantit que personne ne s'aviserait de le tourmenter dans le sanctuaire vénérable où il avait eu le bonheur de se retirer. On voulut même lui persuader de ne pas se confiner à l'intérieur de la mosquée; il pouvait, sans crainte, vaguer à son aise dans les cours, fût-ce à la barbe du chef de police; mais il n'entendit pas de cette oreille. En vain les réfugiés, assez nombreux habitants de cette partie plus vaste du territoire consacré et faisant leur ménage dans tous les coins, lui offrirent l'attrait d'une conversation aimable et enjouée, et mille occasions de dresser quelque petit commerce; il avait trop peur, il ne voulut jamais s'éloigner du saint tombeau. Il leur était aisé, à ces autres, de se confier à une protection modérée! Qu'avaient-ils fait, après tout? Volé quelque marchand? Escroqué leur maître? Fâché un employé subalterne? Il était clair que, pour de pareilles peccadilles, on n'irait pas enfreindre les prérogatives de la mosquée et s'attirer l'indignation du clergé et de la populace; mais lui! c'était bien une autre affaire! Il avait eu le malheur de tomber sur cet imbécile de Kérym, qui s'était laissé mourir bêtement. Il avait du sang sur lui, de plus, l'inimitié de ce scélérat de Ferrash-Bachi le poursuivait. Ce n'était pas trop que du tombeau, que des cendres du saint imam pour le garantir; encore l'Imam aurait-il dû ressusciter et venir lui-même. Il s'obstina donc à tenir compagnie à Moussa-Riza. Ces deux braves vivaient dans des alertes perpétuelles. Toute figure nouvelle apparaissant dans la mosquée leur représentait un espion; Gambèr-Aly croyait reconnaître dans chacun un émissaire de la maison du prince, et son associé un des hommes de son ministre. Deux existences déplorables! Les malheureux maigrissaient à vue d'œil, quand, un matin, il se fit un grand mouvement, et ils se crurent perdus: les gardiens leur apprirent que le Roi avait annoncé son intention de faire ses dévotions, le jour même, à Shah-Abdoulazym. En conséquence, on nettoyait un peu, on époussetait légèrement et on étendait des tapis. La population du bourg était en l'air. Moussa-Riza communiqua à son camarade une idée fort juste: c'était de prendre garde d'être enlevés par leurs persécuteurs à la faveur du tumulte qui, certainement, accompagnerait l'entrée, le séjour et la sortie de Sa Très Haute Présence le Roi des Rois. Le fils de Bibi-Djânèm trouva cette observation raisonnable, et, à dater du moment où elle s'empara de son esprit, il se colla tout vif contre la pierre du tombeau et n'en sépara ses épaules que pour y rapporter sa poitrine. Sur ces entrefaites, le tapage devint épouvantable au dehors. Le bruit des petits canons montés à dos de chameau retentit de toutes parts. On entendit naître au loin, puis croître, puis éclater les hautbois et les tambourins, composant la musique de cette artillerie, appelée zambourèk; une foule de ferrashs royaux et de coureurs en tuniques rouges et en grands et hauts chapeaux ornés de pailleteries, se précipita dans la mosquée. A leur suite entrèrent, d'un pas moins pressé, les ghoulâms ou cavaliers nobles, décorés de chaînes d'argent, le fusil sur l'épaule, et les domestiques supérieurs, et les aides de camp, et les seigneurs de l'Intimité, les mogerrèbs-oul-hezrèt, ceux qui approchent la Présence, et les mogerrèbs-oul-khaghân, ceux qui approchent du Souverain, et, enfin le Souverain lui-même, Nasr-Eddin Shah, le Kadjâr, fils de Sultan, petit-fils de Sultan apparut, et s'approcha du reliquaire. On étendit un tapis de prière sous ses pieds augustes, et le maître de l'État commença à exécuter un certain nombre de rikâats, d'inclinations et de génuflexions, accompagnées d'oraisons jaculatoires, telles que sa piété, la situation de ses affaires personnelles et la disposition du moment les lui suggéraient.

Mais, au milieu du tapage, qui ne se ralentissait pas, si absorbé que fut le prince par ses exercices de dévotion, il n'était pas possible qu'il n'aperçût les deux faces blêmes remparées sous la protection du Saint, à l'intervention duquel lui-même avait recours. Le premier, Moussa-Riza, il le connaissait et ne se mêlait pas de son affaire; le second lui était tout à fait nouveau; sa jolie figure, sa pâleur, sa détresse évidente, sa jeunesse l'intéressèrent, et, quand il eut terminé, à son gré, ses prières, il demanda au gardien de la mosquée quel était cet homme et pour quelle cause il se tenait ainsi contre le tombeau de l'Imam.

Le gardien de la mosquée, de sa nature très pitoyable, exposa au Roi l'aventure de Gambèr-Aly de la façon la plus propre à exciter sa commisération. Il y réussit sans peine, et la Haute Présence dit au pauvre diable:

--Allons, au nom de Dieu! lève-toi et pars! Il ne te sera rien fait!

C'en était assez, sans doute, et Gambèr-Aly aurait dû comprendre que, sous l'ombre de la protection souveraine, si miraculeusement étendue sur lui, il ne devait conserver désormais aucune appréhension. Mais il ne vit pas la lumière où elle était. Son esprit fut tellement troublé qu'il supposa les choses les plus absurdes. Il s'imagina que le Roi ne lui parlait ainsi que pour le faire sortir de l'asile, et que l'ordre était donné aux ghoulâms de l'égorger à la porte de la mosquée. Pourquoi, comment se persuada-t-il que son maître, lui-même, condescendrait à se faire le complice des parents de Kérym? C'était une de ces folies qui naissent dans un cerveau malade. Au lieu de se jeter aux pieds de son sauveur, de le remercier, de le combler de bénédictions, ce qui lui aurait, par-dessus le marché, valu quelque généreuse aumône, il se mit à pousser des cris affreux, à invoquer le Prophète et tous les saints, et à déclarer qu'on pouvait le massacrer où l'on voulait, sur la place même, mais qu'il ne sortirait pas.

Le Roi eut la bonté de raisonner avec lui. Il chercha à le rassurer, lui répéta à plusieurs reprises qu'il n'avait, en vérité, rien à craindre de personne, et que, désormais, sa vie était sauve, il ne parvint pas à le persuader; et alors, naturellement, la Haute Présence s'impatienta, laissa tomber sur Gambèr-Aly un regard terrible et lui dit rudement:

--Meurs donc, fils de chien, puisque tu le veux!

Et, là-dessus, la Haute Présence s'en alla, et sa suite quitta l'église. Aussitôt, sans perdre de temps, Gambèr-Aly, certain que son dernier moment approchait et usant de ses ressources suprêmes, défit la pièce d'étoffe qui lui servait de ceinture, la déchira en plusieurs bandes, en fit une corde, attacha un bout de cette corde autour de son corps, et l'autre autour du tombeau, afin de pouvoir prolonger la résistance, lorsque les exécuteurs allaient venir. Il eut peur aussi, car de quoi n'avait-il pas peur? que, pour l'enlever avec plus de facilité et sans scandale, l'on ne mêlât quelque narcotique à la nourriture que les gardiens de la mosquée lui donnaient. Il se résolut à ne plus manger du tout. Ce jour-là, il refusa donc les aliments. Les supplications les plus affectueuses de la part des prêtres, les encouragements des dévots, visiteurs ordinaires de la mosquée, et qui se faisaient tour à tour raconter son histoire, rien ne put l'ébranler. Il s'obstina.

La nuit, il ne dormit pas; il avait l'oreille au guet. Chaque bruit, le tressaillement du feuillage des arbres que le vent touchait, la moindre chose le mettait hors de lui.

Pendant la journée du lendemain, il resta étendu sur le pavé, ne relevant la tête de temps en temps que pour voir si on n'avait pas détaché sa corde; puis il laissait retomber son front sur ses mains et rentrait dans un demi-sommeil plein d'hallucinations menaçantes.

Cependant, dans toutes les maisons de Téhéran, sur les places, dans les bazars, aux bains on ne parlait d'autre chose que de son aventure. Les récits de sa conversation avec le Roi, colportés, augmentés, modifiés, changés, embellis de toutes manières, servaient de texte à des commentaires interminables. Les uns voulaient qu'il eût assassiné Kérym avec connaissance de cause; les autres soutenaient au contraire, que c'était Kérym qui avait voulu le tuer et qu'il n'avait fait que se défendre. Un troisième plus avisé était certain que Kérym n'avait jamais existé et que le pauvre Gambèr-Aly était la victime d'une calomnie inventée par le Ferrash-Bachi de son prince et Assad-Oullah le piskhedmèt; les femmes, sur le bruit de la beauté remarquable du réfugié à Shah-Abdoulazym lui étaient toutes favorables et toutes aussi voulaient le voir, de sorte que, le troisième jour dès l'aurore, des bandes de dames montées sur des ânes, d'autres montées sur des mules, quelques-unes à cheval avec des servantes et des domestiques, bref la population féminine en masse se mit en route pour la mosquée sainte, et si grande était la multitude que depuis la porte de la ville jusqu'au bourg, il n'y avait pas d'interruption dans la ligne indéfiniment longue des pèlerines. Ce monde eut bientôt fait de remplir la mosquée, on se foulait, on se pressait, on se montait les unes sur les autres pour avoir au moins le bonheur de contempler Gambèr-Aly; on s'écriait:

--Qu'il est beau! Bénie soit sa mère! Mon fils, mange! Mon fils, bois! Mon oncle chéri, ne te laisse pas mourir! Oh! mon frère adoré! Veux-tu déchirer mon cœur? Gambèr-Aly de mon âme! Voilà des confitures! Voilà du sucre! Voilà du lait! Voilà des gâteaux! Parle-moi! Ne regarde que moi! Écoute-moi! Personne ne te touchera! Sur ma tête, sur mes yeux, sur la vie de mes enfants! Qui oserait te regarder de travers, nous le mettrions en pièces!

Mais, à ces paroles rassurantes, Gambèr-Aly ne répondait pas un mot. Il était épuisé par les émotions et par la faim, et, en toute réalité, s'en allait doucement vers le passage du pont de Sirat, où les morts ont leur chemin.

Et pendant que les femmes, vieilles et jeunes, mariées et filles se transportaient ainsi à Shah-Abdoulazym et que, tour à tour, ces flots de voiles bleus et de roubends ou tours de tête blancs, entraient et sortaient du lieu saint en poussant des soupirs, jetant des cris et se tordant les bras de chagrin pour la perte imminente du plus beau jeune homme qui eût jamais existé, on vit tout à coup, à la porte de la ville, les soldats de garde quitter leurs kalyans, se mettre sur les pieds et saluer profondément. Un cavalier, deux, trois cavaliers franchirent lestement le pont jeté sur le fossé; derrière eux passa non moins rapidement un groupe de domestiques bien montés, et, derrière encore, apparut, soulevant des flots de poussière, une voiture européenne fort élégante, attelée de six grands turcomans ornés de pompons rouges et bleus menée, comme on dit, à la daumont, et dans la voiture étaient assises quatre dames entièrement recouvertes de leurs voiles bleus et de leurs roubends. Cette galante apparition se frayait sans façon un chemin au travers des cavalcades d'ânes et de mulets, de sorte que, bientôt, elle arriva à Shah-Abdoulazym; les kaleskadjys ou postillons arrêtèrent devant la grande porte de la mosquée; les cavaliers aidèrent les quatre dames à descendre et celles-ci entrèrent immédiatement dans le lieu saint; leurs domestiques ne se gênèrent là non plus aucunement pour leur ouvrir passage, de sorte que, malgré les vociférations et les injures des femmes jetées de côté brusquement, les nouvelles arrivées se trouvèrent, comme elles le voulaient, juste en face de Gambèr-Aly.

L'une d'elles s'accroupit à terre à côté du jeune garçon et lui dit d'une voix douce:

--Tu n'as plus rien à craindre, mon âme! Les parents de Kérym ont transigé pour trente tomans; voilà tes lettres de rémission; personne n'a plus de droit sur ta vie. Viens et suis-moi! j'ai donné les trente tomans.

Mais Gambèr-Aly n'était plus en état de rien comprendre. Il regarda d'un œil morne le papier que la dame lui présentait et ne fit pas un mouvement. Alors, s'annonçant par cela même comme une personne de décision, la bienfaitrice du réfugié élevant la voix, dit à ses gens:

--Appelez tout de suite le gardien de la mosquée!

Ce dignitaire n'était pas loin; il accourut, et comme un des cavaliers lui avait dit quelques mots à l'oreille, il exécuta un salut non moins humble que les portiers de la ville l'avaient fait, et déclara que sa vie répondait de son obéissance.

--Voici la libération de cet homme, dit la dame; comme il est hors d'état de rien comprendre en ce moment, je vais l'emporter dans ma voiture. Ce n'est pas, j'espère, violer le saint asile, puisque n'étant plus ni coupable ni poursuivi, il ne peut être réfugié. Qu'en pensez-vous?

--Tout ce qu'il plaît à Votre Excellence d'ordonner est nécessairement bien, répondit le vieux prêtre.

--Ainsi vous consentez à ce que je demande?

--Sur mes yeux!

La dame fit un signe, et ses cavaliers se mirent en devoir de détacher la corde et d'enlever dans leurs bras Gambèr-Aly qui, tout aussitôt, poussa des cris lamentables. A cette voix douloureuse, les femmes, qui remplissaient la mosquée, s'émurent; plusieurs d'entre elles avaient conçu des préventions contre les manières un peu promptes des ghoulâms accompagnant l'inconnue, et il s'éleva un murmure général, au milieu duquel on distinguait dos apostrophes comme celles-ci: