Nouvelle Relation De L Itineraire De Napoleon De Fontainebleau
Chapter 3
Après le dîner, il prit congé du général Schuwaloff et de moi; il nous remercia des soins que nous lui avions donnés pendant son voyage, et parla ensuite avec beaucoup de mépris du gouvernement français. Il se plaignit surtout au général Koller des injustices dont on l'accablait; de ce qu'on ne lui avait laissé qu'un seul service en argent, que six douzaines de chemises, et qu'on lui avait retenu le reste de son linge et de son argenterie, ainsi qu'une quantité de meubles et de choses qu'il avait acquises de son propre argent, et de ce qu'on ne voulait pas reconnaître son droit exclusif sur le _régent_, qu'il avait retiré de Berlin avec ses propres fonds, moyennant quatre millions. Ce diamant avait été en effet mis en gage pour 400,000 écus, chez les juifs de Berlin par le gouvernement français. Il pria le général de porter sa plainte à son Empereur et à celui de Russie, espérant qu'avec l'aide de ces princes, justice lui serait rendue.
Ce même soir, nous écrivîmes encore deux fois au gouverneur français de l'île d'Elbe, pour obtenir de lui qu'il se rendît aux ordres qu'on lui envoyait, et pour qu'il livrât la place sans difficultés à Napoléon.
Le 28 au matin, l'Empereur aurait voulu partir et faire embarquer ses équipages; mais il se trouva incommodé, et partit seulement à neuf heures du soir, après avoir encore demandé à parler, au général Schuwaloff et à moi. Comme le général avait déjà pris les devants pour se rendre au port un des premiers, l'Empereur ne prit congé que de moi seul; il me remercia encore une fois des attentions particulières que j'avais eues pour lui, mais ne me dit pas un mot pour le roi de Prusse. Le général Schuwaloff se rendit à bord de la frégate, comme Napoléon y était déjà, et l'Empereur le chargea de présenter ses hommages à l'empereur Alexandre.
Les hussards autrichiens l'accompagnèrent jusqu'au port de Saint-Raphau, le même où il avait abordé, quatorze ans auparavant, à son retour d'Égypte. Il fut reçu avec les honneurs militaires, et vingt-quatre coups de canon furent tirés[12].
[Note 12: Ces coups de canon ne furent pas tirés pour lui, mais douze en l'honneur du feld-maréchal-lieutenant baron Koller, et douze pour le général comte Schuwaloff. On laissa Buonaparte dans son erreur, afin qu'il ne fît pas de nouvelles difficultés pour s'embarquer s'il connaissait l'intention du capitaine Asher de le recevoir comme simple particulier et non comme empereur.]
Deux heures après, la frégate cingla. Le général Koller, le colonel Campbell, le comte Clamm et l'aide-de-camp du général Koller, accompagnèrent l'Empereur jusqu'à l'île d'Elbe. Sa suite se composait des généraux Bertrand et Drouot, le major polonais Ferzmanofsky, deux fouriers du palais, un officier payeur, M. Peyruche; un médecin, M. Fourrau; deux secrétaires, un maître d'hôtel, un valet de chambre, deux cuisiniers et six domestiques.
Le général Bertrand ne put cacher combien le sacrifice lui coûtait, et ne dissimula pas qu'il ne le faisait que pour remplir son devoir envers l'Empereur.
Le général Drouot, au contraire, montra constamment le même courage et la même gaîté. On m'a assuré que l'Empereur avait voulu lui donner cent mille francs, et qu'il les avait refusés, en lui disant que s'il acceptait de l'argent de lui, on n'attribuerait alors son sincère dévouement qu'à un vil intérêt. Le reste de son monde ne paraissait le suivre que pour conserver son traitement.
Le général Schuwaloff et moi partîmes, la même nuit, de Fréjus, et je revins directement à Paris par Toulon et Marseille.
SUITE DE L'ITINÉRAIRE DE NAPOLÉON;
D'après le récit que m'a fait, lui-même, le général Koller.
LE général Koller et le colonel Campbell, qui avaient la mission d'accompagner Napoléon jusqu'à l'île d'Elbe, eurent l'occasion de considérer de plus près cet homme extraordinaire. Pendant les cinq jours qu'ils furent obligés de passer sur mer, parce que les vents contraires, les orages, et les calmes dont ils furent surpris, les empêchèrent d'arriver plutôt, Napoléon fut toujours de bonne humeur, d'une prévenance et d'une politesse parfaites. Il témoignait cependant une grande impatience d'arriver au lieu de sa destination. Les deux commissaires, le capitaine Asher, le comte Clamm et le lieutenant de vaisseau anglais Smith, furent tous les jours admis à sa table; mais il accorda toujours une préférence marquée au général Koller. Il lui témoignait combien tout ce qui s'était passé dans les derniers jours de son voyage lui faisait de peine. _Quant à vous, mon cher général_, lui dit-il, _je me suis montré cul-nu; mais, dites-moi franchement, si vous ne croyez pas aussi que toutes ces scènes scandaleuses aient été sourdement excitées par le gouvernement français_[13]? Le général l'assura qu'il était bien éloigné de partager cette pensée, et que le gouvernement français ne se serait sans doute pas permis une conduite si contraire aux intentions des puissances alliées. L'Empereur manifestait cependant toujours l'inquiétude de n'être pas reçu à l'île d'Elbe.
[Note 13: Toutes les paroles de l'Empereur sont en français dans l'original.]
Le 3 mai, lorsqu'on aperçut l'île, le général Drouot, le comte Clamm et le lieutenant Smith furent envoyés en parlementaires; le premier, en qualité de commissaire de l'Empereur, les deux autres étaient chargés de l'ordre du gouvernement français, et d'un certificat signé par nous, pour inviter le général Dalesme, gouverneur d'Elbe, de remettre le commandement, la possession de l'île, de tous ses forts et munitions de guerre au général Drouot, plénipotentiaire de l'Empereur.
Les députés trouvèrent les Elbois dans une anarchie complette. À Porto-Ferrajo flottait le drapeau blanc, à Porto-Lungone l'étendard aux trois couleurs; le reste de l'île voulait proclamer son indépendance. Lorsque la nouvelle de l'arrivée de Buonaparte se répandit, et surtout celle des trésors qu'il apportait, tous les partis se réunirent, pour venir au devant de leur nouveau maître.
Le général Drouot reçut du gouverneur les clefs de la ville, le fort, tout ce qu'il contenait d'artillerie, et trois cent-vingt-cinq canons qui en faisaient partie: tout fut remis sans difficultés(_e_).
Après que le nouveau drapeau impérial fut posé sur les tours de Porto-Ferrajo, le comte Clamm et le lieutenant Smith retournèrent à bord de l'_Indompté_, pour apprendre à l'Empereur l'issue de leur mission. Déjà le capitaine Asher avait salué, à son arrivée, la garnison de Porto-Ferrajo des coups de canon d'usage, la garnison y avait répondu: politesse que Napoléon s'attribua encore faussement. Mais lorsque le général Drouot fut gouverneur, il donna l'ordre de tirer cent coups de canon qui furent alors bien certainement tirés en l'honneur de l'Empereur.
Lorsque Buonaparte mit pied à terre, la municipalité et les corps de l'état vinrent le recevoir et le haranguer. Napoléon leur répondit à peu près en ces termes: _La douceur de votre climat, les sites romantiques de votre île m'ont décidé à la choisir, entre tous mes vastes états, pour mon séjour; j'espère que vous saurez apprécier cette préférence, et que vous m'aimerez comme des enfans soumis; aussi me trouverez-vous toujours disposé à avoir pour vous toute la sollicitude d'un père._
Trois violons, et deux basses, qui avaient accompagné la députation, surprirent ce tendre père de leurs sons harmonieux. On le conduisit, sous un dais orné de papier doré et de vieux morceaux d'écarlate, dans le lieu de sa résidence. C'était à l'Hôtel-de-Ville qu'il devait loger. On avait orné la salle qui servait ordinairement pour les bals publics avec quelques petits tableaux, des candélabres en glaces, et un trône impérial avait été élevé à la hâte et paré aussi de beaucoup de papier d'or et de morceaux écarlates. La musique de la chapelle l'accompagna jusque-là et fit retentir des sons si touchans, que le Prince, tout ému, demanda bien vite à être conduit dans son appartement. Il le trouva si misérablement meublé qu'il prit des arrangemens avec le général Koller sur les moyens de faire venir de Lucques et Piombino le mobilier de sa soeur Éliza. Le général écrivit à la grande-duchesse de Toscane qui envoya aussitôt ce qui lui était demandé sur de petits bâtimens: c'est ce qui a donné lieu au faux bruit qui a couru que Napoléon s'était emparé d'un vaisseau appartenant à son beau-frère, l'avait confisqué et déclaré de bonne prise.
Aussitôt après son arrivée, l'Empereur visita les fortifications, et assura d'un air de contentement que moyennant les améliorations qu'il méditait, il pourrait se défendre contre toute espèce de tentative de la part des habitans du continent.
Le général Koller resta dix jours à l'île d'Elbe et gagna de plus en plus la confiance de l'Empereur, qui n'entreprenait absolument rien sans le consulter. Il lui confia un jour que, dans l'espace de vingt-quatre heures, il aurait à ses ordres plus de trois à quatre mille hommes, parce qu'il avait fait une proclamation à la garnison française qui se trouvait dans l'île, que ceux qui voudraient prendre du service seraient à sa solde, et qu'il avait appris que l'affluence était si grande que plusieurs milliers s'étaient déjà proposés. Koller blâma ouvertement cette mesure, qui naturellement devait jeter une grande défiance sur ses projets pacifiques. _Qu'est-ce que cela me fait_, répartit Napoléon? _j'ai examiné les fortifications, et je défie qu'on puisse m'attaquer ici avec le moindre succès._ «Je le crois, reprit le général; mais je crois aussi que le gouvernement français saisirait bien vite ce prétexte pour ne pas vous payer la pension convenue.» _Croyez-vous_, interrompit brusquement l'Empereur? _diable, cela ne m'arrangerait pas du tout. Mais que faire à présent?_ «Il faut, dit le général, publier une nouvelle proclamation où vous déclarerez que cette invitation ne devait s'appliquer qu'aux soldats Elbois qui servaient la France et qui désireraient rester dans leur pays natal.» Aussitôt l'Empereur adopta ce conseil, et remercia beaucoup ce général, qui l'avait déjà habitué à s'entendre dire patiemment qu'il avait tort. Dès les premiers jours du voyage de Fontainebleau, il lui avait dit en plusieurs circonstances «Votre Majesté a tort». Napoléon peu accoutumé à cette franchise, lui avait répondu avec vivacité: _Vous me dites toujours que j'ai tort, et continuellement que j'ai tort; parlez-vous donc aussi comme cela à votre Empereur?_ Le général l'assura que son Empereur serait très-fâché contre lui, s'il soupçonnait qu'il ne lui dit pas toujours bien franchement sa façon de penser. _En ce cas_, reprit l'Empereur radouci, _votre maître est bien mieux servi que je ne l'ai jamais été._
Napoléon s'occupait sans relâche et avec une activité incroyable: tantôt il allait visiter les petites îles voisines de l'île d'Elbe. Pianosa, l'une d'elles et la plus remarquable, est embellie par la végétation la plus riche; des sites tout à fait romantiques et beaucoup de chevaux sauvages animent cette délicieuse contrée. D'autres fois, il parcourait l'île à cheval dans tous les sens. Le général Koller l'accompagna constamment. L'Empereur lui contait tous ses projets d'embellissement pour Porto-Ferrajo. Il voulait faire construire un palais, et y fonder plusieurs institutions libérales. Tous ses plans sont vastes, et s'il vient à bout de les exécuter, sa présence sera un grand bienfait pour ce pays, dont il doublera certainement la population. Elle s'évalue en ce moment à douze mille personnes; mais l'étendue et la richesse du pays suffiraient pour en nourrir trente mille. Les mines de fer, d'aimant, de sel, la pêche du thon offrent des sources de richesses considérables et rapportaient au gouvernement 600,000 fr. Avec les plans que l'Empereur a formés, s'il a le temps et la force de les exécuter, je ne doute pas qu'il ne vienne à bout de doubler le produit.
Pour gagner l'affection des Elbois, il leur fit donner, le second jour de son arrivée, soixante mille francs pour faire des routes dont les projets existaient depuis long-temps, mais qui n'avaient pu être effectués faute d'argent.
Il avait fait changer cette somme, qu'il possédait en or, en pièces d'argent, afin que cela fît beaucoup plus d'effet lorsque ses gens transporteraient, à travers les rues, ces sacs du château à la Maison-de-Ville.
Cet artifice eut tout le succès qu'il en attendait, on ne parla plus d'autre chose que de ses immenses trésors et de sa grande libéralité.
La pêche du thon avait été, jusqu'à son arrivée, affermée à un riche Gênois, qui, pour faciliter son commerce, avait fait bâtir une maison à Porto-Ferrajo; comme cette maison gênait Buonaparte dans ses projets d'embellissemens, il la fit jeter bas, sans autre forme de procès, et sans vouloir seulement en parler au propriétaire; celui-ci poussa les hauts cris et s'éleva fortement contre l'injustice de ce procédé. Alors l'Empereur lui fit savoir que, malgré le bail qui existait, son intention était d'affermer de nouveau la pêche au plus offrant, et qu'il voulait avoir vingt mille francs de plus qu'elle ne rapportait par an. Le malheureux entrepreneur fut si effrayé, qu'il fit dire à l'Empereur qu'il paierait tout ce qu'il voudrait et qu'il ne serait plus question de la maison abattue. Napoléon se laissa pourtant un peu attendrir, lui rabattit quelque chose des vingt mille francs, et le Gênois éleva jusqu'aux nues la générosité impériale.
Buonaparte conclut un traité de commerce avec Livourne, et lorsque le général Koller le quitta, il le chargea de dépêches pour Gênes, afin de négocier un semblable traité, qui eut lieu effectivement. L'Empereur lui fit des adieux affectueux, et le pria de venir bientôt le revoir.
* * * * *
Pendant mon voyage de Toulon à Paris, je me convainquis à quel point tout le pays était irrité contre Buonaparte. Si nous avions été obligés d'y passer, je doute fort que nous eussions pu le sauver de la rage du peuple. On m'assura que cette manière de voir était la même dans tout le Languedoc, la Guyenne, la Gascogne, et particulièrement à Toulouse, à Nîmes et à Montpellier.
Je fus reçu à Toulon par le maréchal Masséna, avec la plus grande politesse. Il me dit combien il était charmé du renversement de Buonaparte, et il me fit même connaître le sujet de la haine qu'il lui avait vouée: et pour nous prouver la manière indigne dont l'ex-Empereur avait agi envers lui, il nous raconta qu'un jour de chasse, Napoléon, soit qu'il l'eût fait exprès ou non, le blessa d'un coup de fusil à l'oeil et le lui creva. Il ne fit pas même semblant de l'apercevoir, et, après la chasse, il vint voir le maréchal et lui dit tout bas: _C'est le prince Guillaume de Prusse qui vous a crevé l'oeil_, et chercha à lui persuader que le prince l'avait fait à dessein. Puis il s'informa avec une apparente sensibilité, s'il avait éprouvé une forte douleur. Masséna nous déclara qu'il avait répondu que ce malheureux coup n'avait pas été dirigé par le prince Guillaume.
Lorsque je visitai la flotte de Toulon, je trouvai une nouvelle preuve de la cruauté avec laquelle Napoléon traitait les Prussiens. Sur le vaisseau Amiral, deux matelots, misérablement vêtus, s'approchèrent de moi et me parlèrent en allemand. Ils me supplièrent, au nom de Dieu, de les tirer d'esclavage, eux et trois cents de leurs compatriotes qui étaient détenus dans le bagne. La plupart était du corps de Schill, et les autres avaient été faits prisonniers à Dantzick dans l'année 1807. On les avait, malgré le traité de paix, conduits d'Anvers à Toulon, attachés à la chaîne comme de vils galériens. Sur ma demande, les deux matelots qui s'étaient présentés d'abord à moi furent mis aussitôt en liberté; et, lorsque je fus arrivé à Paris, je fus assez heureux pour délivrer les autres prisonniers prussiens.
NOTES.
(_a_) Dans la _Gazette de France_ du 29 avril, Roustan a publié la lettre suivante:
«MONSIEUR,
»On répand, depuis quelque temps, les bruits les plus désavantageux sur ma personne; on va jusqu'à dire que c'est après avoir reçu une somme considérable de Buonaparte, mon maître, que je suis parti de Fontainebleau.
»Je me dois à moi-même, de déclarer ici la vérité, et de me disculper d'une action qui ne serait pas d'un brave homme, ce dont je suis incapable. Depuis seize ans que je servais Napoléon, ma conduite a toujours été irréprochable, et devait seule prévenir toute accusation injurieuse.
»La vérité est qu'après m'être comporté en homme d'honneur à la journée d'Arcis-sur-Aube, et m'être battu en brave sous les yeux de mon maître, j'ai reçu de lui une gratification comme récompense de ma conduite; mais je déclare que, depuis le moment où il a été question de sa déchéance, je n'ai reçu de lui aucun bienfait, et je défie même qui que ce soit de prouver le contraire de ce que j'avance.
»Quant à tout ce que l'on pourrait dire sur ce que je ne l'ai pas suivi à l'île d'Elbe, je ne dois aucune explication à ce sujet. MM. les généraux comtes Bertrand et Drouot sont dépositaires des justes motifs qui m'ont retenu près de ma famille.»
ROUSTAN.
* * * * *
(_b_) Voici le discours qu'il adressa, au moment de son départ, aux troupes de la vieille garde qui étaient restées près de lui:
«Officiers, sous-officiers et soldats de la vieille garde, je vous fais mes adieux.
»Depuis vingt ans que je vous commande, je suis content de vous, et je vous ai toujours trouvés sur le chemin de la gloire.
»Les puissances alliées ont armé toute l'Europe contre moi; une partie de l'armée a trahi ses devoirs, et la France a cédé à des intérêts particuliers.
»Avec vous et les braves qui me sont restés fidèles, j'aurais pu entretenir la guerre civile pendant trois ans; mais la France eût été malheureuse: ce qui était contraire au but que je m'étais proposé. Je devais donc sacrifier mon intérêt personnel à son bonheur: ce que j'ai fait.
»Soyez fidèles au nouveau souverain que la France s'est choisi; n'abandonnez point cette chère patrie, trop long-temps malheureuse. Ne plaignez point mon sort; je serai toujours heureux quand je saurai que vous l'êtes. J'aurais pu mourir: rien ne m'était plus facile; mais non, je suivrai toujours le chemin de l'honneur; j'écrirai ce que nous avons fait.
»Je ne puis vous embrasser tous, mais je vais embrasser votre chef. Venez, général (il embrasse le général Petit); qu'on m'apporte l'aigle, et en l'embrassant il dit: Cher aigle, que ces baisers retentissent dans le coeur de tous les braves!
»Adieu, mes enfans! adieu mes braves! entourez-moi encore une fois.»
* * * * *
_Proclamation de S. Exc. le maréchal Augereau à son armée._
Soldats!
(_c_) Le sénat, interprète de la volonté nationale, lassé du joug tyrannique de Napoléon Buonaparte, a prononcé, le 2 avril, sa déchéance et celle de sa famille.
Une nouvelle constitution monarchique, forte et libérale, et un descendant de nos anciens Rois, remplacent Buonaparte et son despotisme.
Vos grades, vos honneurs et vos distinctions vous sont assurés.
Le corps-législatif, les grands dignitaires, les maréchaux, les généraux et tous les corps de la grande armée, ont adhéré aux décrets du sénat, et Buonaparte lui-même a, par un acte daté de Fontainebleau, le 11 avril, abdiqué pour lui et ses héritiers, les trônes de France et d'Italie.
Soldats, vous êtes déliés de vos sermens; vous l'êtes par la nation en qui réside la souveraineté; vous l'êtes encore, s'il était nécessaire, par l'abdication même _d'un homme qui, après avoir immolé des millions de victimes à sa cruelle ambition, n'a pas su mourir en soldat_.
La nation appelle Louis XVIII sur le trône: né Français, il sera fier de votre gloire, et s'entourera avec orgueil de vos chefs; fils d'Henri IV, il en aura le coeur: il aimera le soldat et le peuple.
Jurons donc fidélité à Louis XVIII et à la constitution qui nous le présente; arborons la couleur vraiment française, qui fait disparaître tout emblême d'une révolution qui est fixée, et bientôt vous trouverez dans la reconnaissance et dans l'admiration de votre Roi et de votre patrie, une juste récompense de vos nobles travaux.
Au quartier-général de Valence, le 16 avril 1814.
Le maréchal AUGEREAU.
* * * * *
(_d_) _À Orgon_. Dans l'itinéraire de Buonaparte, qui a été publié en 1814, on cite une lettre particulière où il est dit: «On brûle en sa présence son effigie, on lui en présente d'autres qui ont le sein déchiré et qui sont teintes de sang.» D'après les observations faites à nous-mêmes par le comte Waldbourg-Truchsess, nous pouvons assurer que ce fait est controuvé, ainsi qu'un très-grand nombre d'autres qu'il serait trop long de rapporter.
* * * * *
(_e_) Le nouveau pavillon de l'île, adopté par Napoléon, fut arboré, ce qui fut constaté par le procès-verbal suivant:
«Cejourd'hui 4 mai 1814, S. M. l'empereur Napoléon, ayant pris possession de l'île d'Elbe, le général Drouot, gouverneur de l'île au nom de l'Empereur, a fait arborer, sur les forts, le pavillon de l'île, fond blanc, traversé diagonalement d'une bande rouge semée de trois abeilles fond d'or. Ce pavillon a été salué par les batteries des forts de la côte, de la frégate anglaise l'_Undounted_, et des bâtimens de guerre français, qui se trouvaient dans le port. En foi de quoi, nous, commissaires des puissances alliées, avons signé le procès-verbal avec le général Drouot, gouverneur de l'île, et le général Dalesme, commandant supérieur de l'île.
»Fait à Porto-Ferrajo, le 4 mai 1814.»
Dans le même temps, le général Dalesme fit afficher la proclamation suivante:
«Habitans de l'île d'Elbe,
»Les vicissitudes humaines ont conduit au milieu de vous l'empereur Napoléon, et son choix vous le donne pour souverain. Avant d'entrer dans vos murs, votre auguste et nouveau monarque m'a adressé les paroles suivantes que je m'empresse de vous faire connaître, parce qu'elles sont le gage de votre bonheur à venir:
_Général! j'ai sacrifié mes droits aux intérêts de la patrie, et je me suis réservé la souveraineté et propriété de l'île d'Elbe, ce qui a été consenti par toutes les puissances. Veuillez faire connaître ce nouvel état de choses aux habitans, et le choix que j'ai fait de leur île pour mon séjour, en considération de la douceur de leurs moeurs et de leur climat. Dites-leur qu'ils seront l'objet constant de mes plus vifs intérêts!_
»Elbois! ces paroles n'ont pas besoin d'être commentées; elles fixent votre destinée. L'empereur vous a bien jugés. Je vous dois cette justice, et je vous la rends.
»Habitans de l'île d'Elbe! je m'éloignerai bientôt de vous. Cet éloignement me sera pénible, parce que je vous aime sincèrement; mais l'idée de votre bonheur adoucit l'amertume de mon départ; et en quelque lieu que je puisse être, je me rapprocherai toujours de cette île par le souvenir des vertus de ses habitans, et par les voeux que je formerai pour eux.
»Porto-Ferrajo, 4 mai 1814.
»_Le général de brigade_ DALESME.»
Deux jours après la date de cette pièce parut le mandement que donna le vicaire-général de l'île d'Elbe, Joseph-Philippe Arrighi, parent de Buonaparte.
* * * * *
MANDEMENT.
«Joseph-Philippe ARRIGHI, chanoine honoraire de la cathédrale de Pise et de l'église métropolitaine de Florence, etc. (Sous l'évêque d'Ajaccio, vicaire-général de l'île d'Elbe et de la principauté de Piombino).
»À nos bien-aimés dans le Seigneur, nos frères composant le clergé, et à tous les fidèles de l'île, salut et bénédiction.
»La divine providence qui, dans sa bienveillance, dispose irrésistiblement de toutes choses, et assigne aux nations leurs destinées, a voulu qu'au milieu des changemens politiques de l'Europe, nous fussions à l'avenir les sujets de _Napoléon-le-Grand_.