Nouvelle Relation De L Itineraire De Napoleon De Fontainebleau

Chapter 2

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Le même jour, le matin, l'Empereur trouva un peu en avant d'Avignon, à l'endroit où l'on devait changer de chevaux, beaucoup de peuple rassemblé, qui l'attendait à son passage, et qui nous accueillit aux cris de _vive le Roi! Vivent les Alliés! À bas Nicolas! À bas le tyran, le coquin, le mauvais gueux!..._ Cette multitude vomit encore contre lui mille invectives.

Nous fîmes tout ce que nous pûmes, pour arrêter ce scandale, et diviser la foule qui assaillait sa voiture; nous ne pûmes obtenir de ces forcenés qu'ils cessassent d'insulter l'homme qui, disaient-ils, les avait rendus si malheureux, et qui n'avait d'autre désir que d'augmenter encore leur misère. Enfin, d'après nos remontrances, ils se rendirent et crurent être très-modérés en ne lui faisant plus entendre que les cris de _Vivent les alliés, nos libérateurs, le généreux empereur de Russie, et le bon roi Frédéric Guillaume!_ Ils voulurent même forcer le cocher de l'Empereur à crier _vive le Roi!_ Il s'y refusa, et alors, un de ces hommes qui était armé, tira le sabre contre lui; heureusement on l'empêcha de frapper, et, les chevaux se trouvant alors attelés, on les fit partir au grand galop et si vite que nous ne pûmes rejoindre l'Empereur qu'à un quart de lieue d'Avignon. Dans tous les endroits que nous traversâmes, il fut reçu de la même manière. À Orgon, petit village où nous changeâmes de chevaux, la rage du peuple était à son comble; devant l'auberge même où il devait s'arrêter, on avait élevé une potence à laquelle était suspendu un mannequin, en uniforme français, couvert de sang, avec une inscription placée sur la poitrine et ainsi conçue: _Tel sera tôt ou tard le sort du tyran_(_d_).

Le peuple se cramponait à la voiture de Napoléon et cherchait à le voir pour lui adresser les plus fortes injures. L'Empereur se cachait derrière le général Bertrand le plus qu'il pouvait; il était pâle et défait, ne disait pas un mot. À force de pérorer le peuple, nous parvînmes à le sortir de ce mauvais pas.

Le comte Schuwaloff, à côté de la voiture de Buonaparte, harangua la populace en ces termes: «N'avez-vous pas honte d'insulter à un malheureux sans défense? Il est assez humilié par la triste situation où il se trouve, lui qui s'imaginait donner des lois à l'univers et qui se voit aujourd'hui à la merci de votre générosité! Abandonnez-le à lui-même; regardez-le: vous voyez que le mépris est la seule arme que vous devez employer contre cet homme, qui a cessé d'être dangereux. Il serait au dessous de la nation française d'en prendre une autre vengeance!» Le peuple applaudissait à ce discours, et Buonaparte, voyant l'effet qu'il produisait, faisait des signes d'approbation au comte Schuwaloff, et le remercia ensuite du service qu'il lui avait rendu.

À un quart de lieue en deçà d'Orgon, il crut indispensable la précaution de se déguiser: il mit une mauvaise redingotte bleue, un chapeau rond sur sa tête avec une cocarde blanche, et monta un cheval de poste pour galoper devant sa voiture, voulant passer ainsi pour un courrier. Comme nous ne pouvions le suivre, nous arrivâmes à Saint-Canat, bien après lui. Ignorant les moyens qu'il avait pris pour se soustraire au peuple, nous le croyions dans le plus grand danger, car nous voyions sa voiture entourée de gens furieux qui cherchaient à ouvrir les portières: elles étaient heureusement bien fermées, ce qui sauva le général Bertrand. La ténacité des femmes nous étonna le plus; elles nous suppliaient de le leur livrer, disant: «Il l'a si bien mérité par ses torts envers nous et envers vous-mêmes, que nous ne vous demandons qu'une chose juste.»

À une demi-lieue de Saint-Canat, nous atteignîmes la voiture de l'Empereur, qui, bientôt après, entra dans une mauvaise auberge située sur la grande route, et appelée _la Calade_. Nous l'y suivîmes; et ce n'est qu'en cet endroit que nous apprîmes et le travestissement dont il s'était servi, et son arrivée dans cette auberge à la faveur de ce bizarre accoutrement; il n'avait été accompagné que d'un seul courrier; sa suite, depuis le général jusqu'au marmiton, était parée de cocardes blanches, dont ils paraissaient s'être approvisionnés à l'avance. Son valet de chambre qui vint au devant de nous, nous pria de faire passer l'Empereur pour le colonel Campbell, parce qu'en arrivant il s'était annoncé pour tel à l'hôtesse. Nous promîmes de nous conformer à ce désir, et j'entrai le premier dans une espèce de chambre, où nous fûmes frappés de trouver le ci-devant souverain du monde plongé dans de profondes réflexions, la tête appuyée dans ses mains.

Je ne le reconnus pas d'abord, et je m'approchai de lui. Il se leva en sursaut en entendant quelqu'un marcher, et me laissa voir son visage arrosé de larmes. Il me fit signe de ne rien dire, me fit asseoir près de lui, et tout le temps que l'hôtesse fut dans la chambre, il ne me parla que de choses indifférentes. Mais, lorsqu'elle sortit, il reprit sa première position. Je jugeai convenable de le laisser seul; il nous fit cependant prier de passer de temps en temps dans sa chambre pour ne pas faire soupçonner sa présence.

Nous lui fîmes savoir qu'on était instruit que le colonel Campbell avait passé la veille justement par cet endroit, pour se rendre à Toulon. Il résolut aussitôt de prendre le nom de lord Burghersh.

On se mit à table, mais comme ce n'étaient pas ses cuisiniers qui avaient préparé le dîner, il ne pouvait se résoudre à prendre aucune nourriture dans la crainte d'être empoisonné. Cependant nous voyant manger de bon appétit, il eut honte de nous faire voir les terreurs qui l'agitaient et prit de tout ce qu'on lui offrit; il fit semblant d'y goûter, mais il renvoyait les mets sans y toucher; quelquefois, il jetait dessous la table ce qu'il avait accepté pour faire croire qu'il l'avait mangé. Son dîner fut composé d'un peu de pain et d'un flacon de vin, qu'il fit retirer de sa voiture et qu'il partagea même avec nous.

Il parla beaucoup, et fut d'une amabilité très-remarquable avec nous. Lorsque nous fûmes seuls, et que l'hôtesse qui nous servait fut sortie, il nous fît connaître combien il croyait sa vie en danger; il était persuadé que le gouvernement français avait pris des mesures pour le faire enlever ou assassiner dans cet endroit.

Mille projets se croisaient dans sa tête sur la manière dont il pourrait se sauver; il rêvait aussi aux moyens de tromper le peuple d'Aix, car on l'avait prévenu qu'une très-grande foule l'attendait à la poste. Il nous déclara donc que ce qui lui semblait le plus convenable, c'était de retourner jusqu'à Lyon, et de prendre de-là une autre route pour s'embarquer en Italie. Nous n'aurions pu, en aucun cas, consentir à ce projet, et nous cherchâmes à le persuader de se rendre directement à Toulon ou d'aller par Digne à Fréjus. Nous tachâmes de le convaincre qu'il était impossible que le gouvernement français pût avoir des intentions si perfides à son égard, sans que nous en fussions instruits, et que la populace, malgré les indécences auxquelles elle se portait, ne se rendrait pas coupable d'un crime de cette nature.

Pour nous mieux persuader, et pour nous prouver jusqu'à quel point ses craintes, selon lui, étaient fondées, il nous raconta ce qui s'était passé entre lui et l'hôtesse, qui ne l'avait pas reconnu. «Eh! bien, lui avait-elle dit, avez-vous rencontré Buonaparte?» _Non_, avait-il répondu. «Je suis curieuse, continua-t-elle, de voir s'il pourra se sauver; je crois toujours que le peuple va le massacrer: aussi faut-il convenir qu'il l'a bien mérité, ce coquin-là! Dites-moi donc, on va l'embarquer pour son île?--_Mais, oui._--On le noyera, n'est-ce pas? _Je l'espère bien_! lui répliqua Napoléon.» _Vous voyez donc_, ajouta-t-il, _à quel danger je suis exposé._

Alors il recommença à nous fatiguer de ses inquiétudes et de ses irrésolutions. Il nous pria même d'examiner s'il n'y avait pas quelque part une porte cachée par laquelle il pourrait s'échapper, ou si la fenêtre dont il avait fait fermer les volets en arrivant, n'était pas trop élevée pour pouvoir sauter et s'évader ainsi.

La fenêtre était grillée en dehors, et je le mis dans un embarras extrême en lui communiquant cette découverte. Au moindre bruit il tressaillait et changeait de couleur.

Après dîner nous le laissâmes à ses réflexions, et comme, de temps en temps, nous entrions dans sa chambre, d'après le désir qu'il en avait témoigné, nous le trouvions toujours en pleurs.

Il s'était rassemblé dans cette auberge beaucoup de personnes: la plupart étaient venues d'Aix, soupçonnant que notre long séjour était occasionné par la présence de l'Empereur Napoléon. Nous tâchions de leur faire accroire qu'il avait pris les devants; mais elles ne voulaient pas ajouter foi à nos discours. Elles nous assuraient qu'elles ne voulaient pas lui faire de mal, mais seulement le contempler, pour voir quel effet produisait sur lui le malheur; qu'elles lui feraient tout au plus, de vive voix, quelques reproches, ou qu'elles lui diraient la vérité qu'il avait si rarement entendue.

Nous fîmes tout ce que nous pûmes pour les détourner de ce dessein, et nous parvînmes à les calmer. Un individu, qui nous parut un homme de marque, s'offrit de faire maintenir l'ordre et la tranquillité à Aix, si nous voulions le charger d'une lettre pour le maire de cette ville. Le général Koller communiqua cette proposition à l'Empereur qui l'accueillit avec plaisir. Cette personne fut donc envoyée avec une lettre auprès du magistrat. Il revint avec l'assurance que les bonnes dispositions du maire empêcheraient tout tumulte d'avoir lieu.

L'aide-de-camp du général Schuwaloff vint dire que le peuple qui était ameuté dans la rue était presqu'entièrement retiré. L'Empereur résolut de partir à minuit.

Par une prévoyance exagérée, il prit encore de nouveaux moyens, pour n'être pas reconnu.

Par ses instances, il contraignit l'aide-de-camp du général Schuwaloff de se vêtir de la redingotte bleue et du chapeau rond, avec lesquels il était arrivé dans l'auberge, afin sans doute, qu'en cas de nécessité, l'aide-de-camp fût insulté, ou même assassiné à sa place[8].

[Note 8: Comme il n'est arrivé aucun mal à l'aide-de-camp qui jouait le rôle de Buonaparte, il est suffisamment prouvé que Napoléon n'avait plus rien à craindre et que son déguisement n'était nullement nécessaire; il ne servit réellement qu'à le rendre ridicule et méprisable.]

Buonaparte, qui alors voulut se faire passer pour un colonel autrichien, mit l'uniforme du général Koller, se décora de l'ordre de Sainte-Thérèse, que portait le général, mit ma casquette de voyage sur sa tête, et se couvrit du manteau du général Schuwaloff.

Après que les commissaires des puissances alliées l'eurent ainsi équipé, les voitures avancèrent; mais, avant de descendre, nous fîmes une répétition, dans notre chambre, de l'ordre dans lequel nous devions marcher. Le général Drouot ouvrait le cortège; venait ensuite le soi-disant empereur, l'aide-de-camp du général Schuwaloff, ensuite le général Koller, l'Empereur, le général Schuwaloff et moi, qui avais l'honneur de faire partie de l'arrière-garde, à laquelle se joignit la suite de l'Empereur.

Nous traversâmes ainsi la foule ébahie qui se donnait une peine extrême pour tâcher de découvrir parmi nous celui qu'elle appelait _son tyran_.

L'aide-de-camp de Schuwaloff (le major Olewieff) prit la place de Napoléon dans sa voiture, et Napoléon partit avec le général Koller dans sa calèche.

Quelques gendarmes dépêchés à Aix par ordre du maire, dissipèrent le peuple qui cherchait à nous entourer, et notre voyage se continua fort paisiblement.

Une circonstance que je voudrais omettre, mais que ma qualité d'historien ne me permet pas de passer sous silence, c'est que notre intimité avec l'Empereur auprès duquel nous étions sans cesse dans la même chambre, nous fit découvrir qu'il était attaqué d'une maladie galante; il s'en cachait si peu, qu'il employait en notre présence les remèdes nécessaires; et nous apprîmes de son médecin, que nous questionnâmes, qu'il en avait été attaqué à son dernier voyage à Paris.

Partout nous trouvâmes des rassemblemens qui nous recevaient aux cris les plus vifs de _vive le Roi_! On vociférait aussi des injures contre Napoléon, mais il n'y eut aucune tentative inquiétante.

Toutefois l'Empereur ne se rassurait pas, il restait toujours dans la calèche du général autrichien, et il commanda au cocher de fumer, afin que cette familiarité pût dissimuler sa présence. Il pria même le général Koller de chanter, et comme celui-ci lui répondit, qu'il ne savait pas chanter, Buonaparte lui dit de siffler.

C'est ainsi qu'il poursuivit sa route, caché dans un des coins de la calèche, faisant semblant de dormir, bercé par l'agréable musique du général et encensé par la fumée du cocher.

En pleine campagne, il recommença à causer avec le général et l'entretint du nouveau plan qu'il avait formé: c'était de déposséder le roi de Naples actuel, de replacer la véritable dynastie sur le trône, de faire du roi de Sardaigne le roi d'Italie, et d'aller s'établir lui-même dans l'île de Sardaigne; puis tout-à-coup, abandonnant cette idée, _Non_, dit-il, _je renonce maintenant tout-à-fait au monde politique, et ne m'intéresse plus à tout ce qui peut arriver_. Et alors il s'étendit beaucoup sur la manière tranquille dont il voulait couler ses jours, et dit qu'à Porto-Ferrajo il voulait vivre heureux, en ne s'occupant plus que des sciences. Il ajouta même, que si on lui offrait la couronne de l'Europe, il la refuserait. _Je n'ai jamais estimé les hommes, dit-il, et je les ai toujours traités comme ils le méritent; mais cependant les procédés des Français envers moi sont d'une si grande ingratitude, que je suis entièrement dégoûté de l'ambition de vouloir gouverner_[9].

[Note 9: Il paraît certain qu'il avait quelques plans qu'il voulait exécuter à l'aide du vice-roi d'Italie. Ce qui le prouve, c'est une lettre qui a été trouvée et dont voici un passage: «Je vous écrirai d'Elbe, je vous ferai part de mes projets futurs; jusque là, je vous prie, tenez-vous bien tranquille.»]

À Saint-Maximin il déjeûna avec nous. Comme il entendit dire que le sous-préfet d'Aix était en cet endroit, il le fit appeler, et l'apostropha en ces termes: _Vous devez rougir de me voir en uniforme autrichien, j'ai dû le prendre pour me mettre à l'abri des insultes des Provençaux. J'arrivais avec pleine confiance au milieu de vous, tandis que j'aurais pu emmener avec moi six mille hommes de ma garde. Je ne trouve ici que des tas d'enragés qui menacent ma vie. C'est une méchante race que les Provençaux; ils ont commis toutes sortes d'horreurs et de crimes dans la révolution et sont tout prêts à recommencer; mais quand il s'agit de se battre avec courage, alors ce sont des lâches; jamais la Provence ne m'a fourni un seul régiment, dont j'aurais pu être content. Mais ils seront peut-être demain aussi acharnés contre Louis XVIII, qu'ils le paraissent aujourd'hui contre moi; ils croyent qu'ils n'auront plus rien à payer; et quand ils verront que les contributions ne changeront que de nom, ils seront tout aussi enclins à la révolte que dans l'année 1790.--Vous n'avez donc pas pu contenir cette populace?_--Le préfet ne sachant comment répondre, ni s'il devait s'excuser devant nous, se contenta de lui dire: «J'en suis tout confus, Sire.» L'Empereur lui demanda ensuite si les droits réunis étaient déjà abolis, et si la levée en masse aurait été difficile à opérer? «Une levée en masse! Sire, répliqua le préfet, je n'ai jamais pu réunir la moitié du contingent qu'on devait fournir pour la conscription.» Napoléon recommença alors ses invectives contre les Provençaux et congédia le préfet.

Ensuite, se tournant vers nous, il nous dit que Louis XVIII ne ferait jamais rien de la nation française, s'il la traitait avec trop de ménagement. _Puis_, continua-t-il, _il faut nécessairement qu'il lève des impôts considérables, et ces mesures lui attireront aussitôt la haine de ses sujets._

Il nous raconta qu'il y avait dix-huit ans qu'il avait été envoyé en ce pays, avec plusieurs milliers d'hommes, pour délivrer deux royalistes qui devaient être pendus, pour avoir porté la cocarde blanche. _Je les sauvai avec beaucoup de peine des mains de ces enragés; et aujourd'hui_, continua-t-il, _ces hommes recommenceraient les mêmes excès contre celui d'entre eux qui se refuserait à porter la cocarde blanche! Telle est l'inconstance du peuple français!_

Nous apprîmes qu'il y avait au Luc deux escadrons de hussards autrichiens; et, d'après la demande de Napoléon, nous envoyâmes l'ordre au commandant d'y attendre notre arrivée pour escorter l'Empereur jusqu'à Fréjus. Cette caution le tranquillisa singulièrement; mais malgré cela il garda toujours le plus strict incognito.

Il fut surtout très-content de ce que le général Koller consentit à passer pour lui dans une conversation que ce général eut avec un officier corse au service de France. Il lui fit plusieurs questions, que Buonaparte lui soufflait dans l'oreille, et l'officier fut persuadé que c'était à l'Empereur lui-même qu'il parlait; car il ne pouvait concevoir qu'un général autrichien, quelque instruit qu'il fût, pût avoir des notions aussi justes sur l'île de Corse. Napoléon, voyant son erreur, pria le général de ne pas le désabuser.

Nous arrivâmes après le dîner dans la maison de M. Charles, législateur. Cette campagne est située près de Luc; la princesse Pauline Borghèse, soeur de l'Empereur, y séjournait depuis quelque temps. Elle frissonna au récit des dangers que son frère avait courus dans son voyage, et ne pouvait croire aux déguisemens qu'il avait été obligé d'employer. Dès ce moment, elle résolut de l'accompagner à l'île d'Elbe et de ne plus l'abandonner.

Elle avait eu d'abord beaucoup de peine à se persuader les grands événemens qui venaient d'avoir lieu, et enfin lorsqu'il lui fut impossible de se refuser à leur authenticité, elle s'écria: «Mais, en ce cas, mon frère est mort?» On la convainquit que l'Empereur se portait bien, qu'on lui avait assuré un très-beau traitement, et qu'il était en route pour se rendre à sa nouvelle destination. «Comment, dit-elle, il a pu survivre à tout cela? C'est-là la plus mauvaise des nouvelles que vous venez de me donner». Elle tomba alors sans connaissance, et ne revint à elle que beaucoup plus souffrante qu'elle ne l'était ordinairement: l'entrevue qu'elle eut ce jour même avec son frère, augmenta encore son état de mauvaise santé.

Elle partit le soir pour Muy, afin de n'avoir le jour suivant que deux lieues à faire pour se rendre à Fréjus. Avant de partir, elle nous fit prier de venir chez elle. Nous lui fûmes présentés par le général Bertrand; elle nous entretint avec la grâce qui lui est connue, puis elle nous quitta en disant qu'elle espérait nous voir le lendemain à Fréjus[10].

[Note 10: Elle a exprimé combien elle avait eu de plaisir à rencontrer ici son frère, parce qu'elle l'avait empêché d'exécuter un projet dont il était imbu, et qui sans doute l'aurait précipité dans l'abîme. Ce projet était peut-être relatif à la lettre dont nous avons parlé plus haut.]

Nous y arrivâmes effectivement le 27, sans aucun encombre. Les hussards autrichiens qui nous avaient escortés, depuis cet endroit jusqu'à Fréjus, continuèrent le service auprès de l'Empereur. Dès qu'il se vit ainsi entouré de troupes, il reprit quelque courage, remit son uniforme et se replaça dans sa voiture. Ses équipages étaient aussi arrivés, non sans peine, un jour plus tôt que nous à Fréjus. Ils avaient traversé la ville d'Avignon le dimanche 24 avril. Ceux qui les conduisaient n'avaient pu échapper au danger d'être pillés qu'en cachant tout ce qui pouvait faire soupçonner qu'ils étaient de la suite de Napoléon: ils ôtèrent leurs habits de livrée, mirent des cocardes blanches, et jetèrent de l'argent au peuple, en criant, comme lui: _Vive le Roi! vive Louis XVIII! à bas l'Empereur! à bas Nicolas!_ On avait trouvé le moyen d'avertir l'Empereur de cette scène, et c'est pourquoi il avait pris tant de précautions.

Plusieurs personnes de sa suite l'avaient quitté au Luc, et il est probable que c'est l'une de ces personnes, qui trouva bon de s'approprier la cassette du maître d'hôtel de l'Empereur, qui était chargé des dépenses du voyage, et auquel il restait à peu près soixante mille francs. Ce vol se fit dans la nuit du 26 au 27.

Nous trouvâmes à Fréjus le colonel Campbell, qui était arrivé de Marseille avec la frégate anglaise _the Undounted_ (l'Indompté). Ce bâtiment était commandé par le capitaine Asher, et était destiné à escorter l'Empereur, pour garantir son vaisseau de toute espèce d'attaque. Selon le traité, Buonaparte devait être conduit dans une corvette, et il fut très-mécontent de ne trouver que le brick nommé l'_Inconstant_, qui devait recevoir son souverain détrôné et lui rester en toute propriété.

Après mille indécisions, nous le vîmes avec plaisir se résoudre enfin à s'embarquer sur une frégate anglaise, et à ne faire aucun usage du brick qui lui était destiné. _Si le gouvernement, dit-il, eût su ce qu'il se doit à lui-même, il m'aurait envoyé un bâtiment à trois ponts, et non pas un vieux brick pourri[11], à bord duquel il serait au-dessous de ma dignité de monter._

[Note 11: Ce brick n'était nullement en mauvais état: j'appris à mon passage à Toulon, qu'il ne s'était point trouvé, dans le port, de corvette lorsque l'ordre du gouvernement arriva, et que celle qui lui était destinée l'attendait à Saint-Tropez.]

Le capitaine français, scandalisé du peu de cas que l'Empereur faisait de son bâtiment, repartit sur le champ pour Toulon.

L'Empereur n'invita à dîner que les commissaires, le comte Clamm et le capitaine du vaisseau anglais Asher. Il reprit alors toute la dignité impériale; il s'entretint beaucoup avec le capitaine Asher; et, comme celui-ci ne parlait pas très-facilement français, Campbell leur servit d'interprète. Il nous parla avec une rare franchise des plans d'agrandissement qu'il avait encore pour la France, à nos propres dépens; il nous expliqua comment il voulait faire de Hambourg un second Anvers, et rendre le port de Cuxhaven semblable à celui de Cherbourg: il voulut aussi nous faire connaître ce que personne n'avait encore remarqué, c'est que l'Elbe avait la même profondeur que l'Escaut, et qu'on pouvait construire à son embouchure un port semblable à celui dont il avait enrichi la Belgique. Il avait aussi le projet tout formé de faire dans ses états une conscription pour la marine, de même que celle qui avait lieu pour les armées de terre. _Et_, dit-il, _si j'avais employé les moyens dont je me suis servi sur le Continent, contre l'Angleterre, je l'aurais renversée en deux ans de temps. Car_, disait-il, _c'était-là mon unique but. Dans la position où je me trouve maintenant, je puis bien parler de tout cela, puisqu'il m'est impossible de rien exécuter._ Il s'exprimait avec tant de passion et de vivacité en parlant de ses flottes de Toulon, de Brest et d'Anvers, de son armée de Hambourg et des mortiers qui se trouvaient à Hyères, avec lesquels il pouvait jeter des bombes à trois mille pas, que l'on eût cru que tout cela lui appartenait encore.