Nouveaux Pastels (Dix portraits d'hommes)

Part 11

Chapter 113,779 wordsPublic domain

--«Quelles nouvelles avez-vous du différend entre la Russie et l'Angleterre, sir Arthur?» disait, en prenant une tasse de thé, un des plus élégants parmi les hommes qui se trouvaient là. Il était grand, mince, merveilleusement pris dans sa redingote ajustée, et il avait une de ces physionomies sans âge que conserve des années et des années un art de la toilette poussé jusqu'à son plus extrême raffinement. Son profil busqué rappelait vaguement, même sous le chapeau moderne, quelque ancien portrait de seigneur du XVIe siècle, et, de fait, ce personnage n'était rien de moins que le marquis Hercule-Henri de Bonnivet, un des descendants les plus authentiques du célèbre ami de François Ier. Le personnage qu'il avait appelé sir Arthur était, lui, un long et bizarre Anglais, au visage glabre, aux os énormes, ainsi qu'en témoignaient ses pieds et ses mains, vêtu d'une façon trop originale et qui eût paru excentrique s'il n'avait eu si grand air, avec des pantalons trop larges, une jaquette d'une coupe ancienne, un col très haut, qui le faisait ressembler à une figure du temps du Directoire, et, répandu sur tout cela, un air d'impertinence qui attestait, chez cet homme de trente ans, une conscience absolue de sa supériorité.--«Regardez-moi bien,» semblait-il dire, «je suis Sir Arthur Strabane, baronnet, j'ai vingt-cinq mille livres sterling de revenu, je suis apparenté à deux ducs et je ne sais combien d'autres barons. J'ai pris mes degrés à Oxford et j'ai des muscles d'athlète. Comment ne vous serais-je pas supérieur?»

--«Non, marquis,» répondit-il dans le plus pur français, «aucune nouvelle, sinon le mot de l'ambassadeur de Russie à Londres, chez lady Banbury: Si l'Angleterre nous prête de l'argent et si nous lui prêtons des hommes, on pourra se battre... Voilà où nous a mis, en quelques années, la politique de ces scélérats... Pauvre lord Beaconsfield! Ah! si l'Angleterre n'était pas le premier pays du monde, elle serait déjà morte de ce Gladstone...»

--«Vous êtes aimable pour la France,» fit en riant une jeune femme qui venait de se rapprocher, «mais croyez-vous que je vous donne ce thé pour que vous parliez politique dans un coin et comme au club? Regardez la comtesse Sonia qui ne peut plus se débarrasser de ce terrible Karéguine. Il lui raconte toute l'histoire de l'empereur Nicolas. Courez la sauver, sir Arthur, sous prétexte de la conduire au buffet.--Et vous, marquis, dites-moi ce que vous pensez de la petite fête organisée par votre élève, mon cher maître?...»

En parlant ainsi, elle fumait une cigarette de tabac d'Orient enfilée dans un petit bout d'ambre noire sur lequel était incrusté un trèfle en diamant. Quoiqu'elle eût vingt-cinq ans passés et qu'elle fut veuve depuis trois ans déjà, Mme de Nançay avait l'aspect délicat d'une toute jeune fille. Blonde et frêle avec de gais yeux bleus qui luisaient de malice, sa taille fine prise dans une robe de printemps de nuance claire, elle se tenait devant Bonnivet réellement comme une écolière qui mendie un éloge. C'était sa grâce irrésistible que ces soudains enfantillages, si sincères que leur maniérisme plaisait au lieu de choquer. Les instruments continuaient de jouer et enveloppaient de leur musique le brouhaha des conversations. Mme de Nançay se rapprochait encore du marquis, fermant à demi les yeux, une main posée sur sa hanche et lançant par petites bouffées la fumée blanche de sa cigarette qui lui faisait une vague auréole.

--«Maintenant que l'amour-propre de l'Anglais ne va pas s'en fâcher,» répondit Bonnivet, «on peut bien vous dire qu'il n'y a au monde qu'une Parisienne pour organiser une fête comme celle-ci, tout en surveiller, tout en conduire et n'en avoir pas l'air.»

--«C'est que le jour est divinement bleu,» fit la jeune femme,--et une impression poétique succéda sur son menu visage au sourire de fierté naïve que le compliment du marquis y avait éveillé.--«C'est le beau ciel qui arrange tout... Vous regardez ce porte-cigarettes,» ajouta-t-elle en remettant cet objet dans son étui, «reconnaissez-vous le style russe?... Des diamants et encore des diamants... C'est une philippine que j'ai gagnée à Nicolas Labanoff... Y a-t-il un autre pays que l'Italie pour avoir de ces horizons-là et de cette musique?...» Et elle fredonna l'accompagnement de la romance que les Napolitains chantaient, puis, changeant d'idée, comme à son ordinaire, sans transition:

--«Voyons, mon petit marquis, soyez gentil: racontez-moi le dernier potin de Florence.»

--«Mais c'est l'aventure de votre ami, le prince Vitale,» dit le marquis; «il paraît qu'il porte toute sa fortune, ou ce qui lui en reste, dans un coffret qui ne le quitte jamais... Il change d'appartement avant-hier, et déménage tout, excepté le coffret. Le maître de l'hôtel installe ce même jour deux étrangers, un monsieur et une dame, dans cet appartement devenu libre du matin... Et voilà qu'à onze heures du soir, au cercle, notre Vitale s'avise de sa distraction... Et de courir à cet hôtel. Il frappe à la porte de son ex-appartement. Pas de réponse. Il frappe encore et encore. Enfin un homme sort, très pâle. Le voyage du personnage et de sa compagne était tout à fait illégitime. Excuses et explications. Vous devinez la scène. Et le prince est rentré avec sa cassette, mais sans avoir vu la dame, qui a été malade de frayeur toute la nuit. Vingt-cinq mille francs environ en billets de banque. S'il les avait perdus, comment les retrouver?...»

--«Madame de Nançay... Madame de Nançay...,» crièrent plusieurs voix tandis que la jeune femme riait aux éclats de cette anecdote sur un des jeunes hommes de sa société qu'elle goûtait le plus pour la fantaisie extravagante de sa vie et de son esprit.

--«Ils ne me laisseront pas m'amuser pour moi cinq minutes,» dit-elle. «Qu'y a-t-il?»

--«Le photographe attend pour le groupe.»

--«Hé bien, nous y courons,» fit-elle. «Voyons, Bonnivet, ici, et vous, Strabane, et vous... et vous...»--Et elle disposait les assistants. «Ah! ici, Vitale,» cria-t-elle au prince qui venait d'arriver: «Voulez-vous que je vous envoie chercher un coffret pour le tenir sur vos genoux?...»

--«Ah! On vous a déjà dit?...»

--«Silence dans le rang,» s'écria-t-elle...

En ce moment tous les invités s'étaient groupés au bord de la tente; chacun avec l'expression qu'il croyait devoir le mieux lui convenir: celui-ci rêveur, cet autre souriant. Des types de toutes les races se trouvaient là, reconnaissables à des formes de visage, des couleurs de cheveux, de prunelles et de teint. Des Espagnols et des Polonais, des Anglais et des Russes, jusqu'à des Danois et des Américains se tenaient coude à coude devant l'objectif braqué sur eux et qui allait immobiliser le joli souvenir de cette claire après-midi. Les chanteurs napolitains s'étaient placés dans un des coins, faisant des mines qu'ils jugeaient dramatiques et gracieuses. Il y eut quelques minutes d'un entier silence.

--«C'est fait,» cria le photographe.--«Une seconde épreuve,» dit-il encore.--«C'est fait,» cria-t-il de nouveau.

Et aussitôt le faisceau du groupe se rompit et la fête recommença, les musiciens ayant repris leurs chansons, et les causeurs leur entretien. Des calèches arrivaient, amenant des retardataires qu'un coup de cloche annonçait. D'autres s'avançaient jusqu'au pied du perron et emportaient ceux qui, venus plus tôt, s'en allaient plus tôt. C'étaient alors des adieux qui révélaient toute la furie de divertissement propre à cette gaie Florence.--«Vous verra-t-on à la casa Radesky ce soir?--Oui, vers dix heures. Je dîne chez lady Ardrahan, et puis j'ai accepté chez Mme Chiaravalle. J'irai dans l'intervalle.--Voulez-vous que je vous enlève jusqu'aux Cascines?--Jetez-moi en route chez la baronne de Nürnberg.»

--«Et dire que c'est ainsi tous les jours,» faisait Bonnivet après avoir pris place dans le duc de sir Arthur Strabane. Ce dernier conduisait lui-même ses magnifiques chevaux noirs qui steppaient le long de la route déjà bordée de rosiers et de champs d'iris, blancs ou violets. «Oui,» continuait le marquis, «cette vie de Florence est un carnaval perpétuel. Je ne comprends pas que nous ne mourions pas tous de fatigue.»

--«Et moi qui passerai peut-être la saison à Londres,» fit l'Anglais. «Mais, nous autres, nous sommes entraînés à cela. Un de nos voyageurs disait qu'il se sentait moins fatigué après avoir traversé le désert, qu'après avoir vécu à Londres juin, juillet et août... Dites donc,» ajouta-t-il après un silence, «avez-vous remarqué les aparté de Mme de Nançay et de Vitale?...»

--«Il est bien joli garçon,» répondit le marquis. «Avez-vous un cigare?»

--«Prenez l'étui dans ma poche à droite,» fit Strabane.

Il venait, en effet, comme violemment contrarié par la phrase de son compagnon, de donner un coup de fouet un peu vif à ses chevaux, et ses deux mains s'occupaient à les retenir. Il continua cependant:

--«Il y a dans le compartiment d'en haut des allumettes qui brûlent dans le vent et sans odeur. C'est une nouvelle invention de Londres... Est-ce que vous trouvez le prince vraiment aussi joli garçon que cela?...»

II

Le dernier des invités était parti, justement ce prince Vitale, par l'éloge duquel le marquis de Bonnivet s'amusait d'ordinaire à piquer Strabane. Mme de Nançay restait seule dans le petit salon où elle recevait ses intimes,--petit?... Pour une villa italienne, car le plafond étalait son ciel de fresque à huit mètres au moins du tapis, et toutes sortes de meubles anciens s'y groupaient à l'aise, révélant l'extravagance du grand seigneur russe qui avait précédé la nouvelle locataire. Elle avait modifié la physionomie de cette pièce par des étoffes jetées un peu partout, par la profusion de menus bibelots apportés avec elle, par la dispersion de-ci de-là de photographies dans des cadres modernes, par l'installation, dans un coin, d'une bibliothèque basse, où s'entremêlaient à côté de reliures précieuses les cartonnages estampillés des romans empruntés au cabinet de lecture de Vieusseux. Sur les murs étaient appendus en grand nombre des tableaux attribués à des maîtres illustres et achetés par Wérékiew avec une telle absence de discernement que des oeuvres excellentes s'y déshonoraient à côté de honteuses enluminures. Parmi ces toiles, auxquelles le temps ou une savante préparation avait donné une patine passée et vieillie, un portrait surprenait par le tapage de ses couleurs fraîches. C'était celui de Mme de Nançay, exécuté par Mirant, le maître français alors à la mode. Elle y était représentée en grande toilette, et de dos, tournant la tête de manière à montrer son joli profil, légèrement menu et busqué.--Lucie de Nançay aimait cette peinture qui lui rappelait la toute jeune femme qu'elle n'était déjà plus, et, ce soir, elle la regardait, couchée sur un divan dans l'ombre grandissante. Elle se plaisait toujours à ces longues immobilités silencieuses dans le crépuscule, et ne sonnait pour avoir de la lumière qu'à la dernière minute. L'enivrement de la gaieté physique déployée toute la journée se résolvait en une fatigue alanguie qui la faisait rêver--indéfiniment.

Elle se revoyait dans ce portrait... Elle n'avait pas vingt ans alors. C'était presque au lendemain de son mariage avec M. de Nançay, un grand et beau jeune homme qu'elle avait épousé quoiqu'il fût beaucoup moins riche qu'elle; un peu pour sa belle mine et aussi parce qu'il portait un nom ancien. Elle-même n'était qu'une demoiselle Olivier, et ce mariage la faisait la petite-cousine par exemple de Mme de Tillières, l'amie intime de la comtesse de Caudale. On s'était étonné du consentement donné par la famille de Nançay à cette union, parce qu'on ignorait le terrible secret, que la mère du jeune homme savait, elle, trop bien. Ce malheureux n'avait pas toute sa raison. Ce hardi cavalier, aux manières toujours un peu brusques, était hanté par une idée fixe. Il savait que la manie du suicide s'était rencontrée chez quelques membres de sa famille maternelle. Il en avait peur, et, quand cette pensée devenait trop forte, il buvait pour l'abolir. Son ivresse aboutissait à des accès de colère furieuse, durant lesquels il ne se possédait plus et menaçait de mort quiconque lui résistait. Maintenant encore, Lucie éprouvait un frisson de terreur à se rappeler la première des affreuses scènes où elle avait dû affronter ce tragique maniaque. C'était précisément au retour d'une des séances durant lesquelles elle posait pour ce portrait. Il lui avait serré le bras avec une force si brutale qu'elle en avait porté la marque pendant quinze jours, et, depuis lors, les scènes s'étaient succédé sans interruption, elle, malade de frayeur, et lui, la menaçant de la tuer si elle parlait à qui que ce fût de ces accès d'égarement. Elle l'avait cru, tant son regard était féroce, et des mois et des mois elle avait vécu dans cette épouvante, maltraitée jusqu'aux coups par cet homme auquel elle se trouvait liée, pensant au suicide elle-même tour à tour et à une retraite dans un couvent. Les pires expédients lui semblaient faciles qui l'auraient arrachée à cet enfer. Puis, tout d'un coup, elle s'était trouvée libre, sans avoir même osé le désirer. On rapportait Victor de Nançay sans connaissance. Son cheval l'avait jeté par terre dans une promenade. Il mourait quelques heures plus tard. Elle avait pourtant fondu en larmes. Était-ce de joie, était-ce d'épouvante?... Elle n'en savait rien... Mais ce qu'elle savait, c'est qu'elle était libre!

Libre! Vingt-deux ans et tout près de quatre millions de fortune, car deux héritages successifs l'avaient enrichie encore. Lucie avait donc passé tout d'un coup du plus dur malheur à la situation sinon la plus heureuse, du moins la plus capable de donner les conditions du bonheur. La chance de recommencer sa vie s'offrait devant elle. Cette fois, elle se fit à elle-même le serment de ne point la laisser échapper. Avec des apparences de grande légèreté, c'était une très honnête femme. Elle ne se dit point qu'elle aurait des aventures, et cela lui était pourtant bien aisé. Non, elle voulait se marier de nouveau, mais, éclairée par sa première expérience, elle comptait ne pas se tromper, et elle avait commencé de regarder autour d'elle avec ses beaux yeux bleus de jeune fille que le chagrin n'avait pu ternir. Tout au plus l'azur de sa prunelle s'était-il teinté d'un rien de mélancolie. Depuis quatre années, cependant, ni ces yeux ni le coeur de celle à qui appartenaient ces yeux de saphir étoilé n'avaient fixé leur choix. Mme de Nançay était, sans qu'elle s'en doutât, dans des circonstances dangereuses. Elle avait assez connu la vie pour n'être plus la naïve enfant de sa seizième année qui dansait au bal avec une si gaie étourderie. Elle n'avait pourtant pas acquis une véritable expérience. La crise tout exceptionnelle de son mariage lui avait donné une appréhension de l'homme, une excessive facilité à s'effaroucher. En même temps, comme elle avait été très comprimée, elle devait être très sensible à la moindre douceur câline. Elle courait le danger de méconnaître des passions sincères à cause des brusqueries de leur sincérité, tandis qu'une hypocrisie prudente pouvait aisément trouver grâce devant son ignorance.

L'ombre noyait le portrait davantage et davantage encore. Lucie de Nançay rêvait toujours. L'arôme d'un bouquet de roses, posé dans un vase en verre de Venise, la caressait sans l'entêter. Elle se revoyait dans les premiers temps qui avaient suivi son veuvage, et qu'elle avait passés à Paris, chez sa mère, Mme Olivier.--Lucie ne s'était jamais bien entendue avec cette mère, veuve aussi de très bonne heure et toute mondaine, qui ne soupçonnait pas le secret tourment du mariage de sa fille. Elle plaignait la jeune femme de ce que cette dernière ne pouvait, elle, s'empêcher de considérer comme une délivrance, et puis le grand hôtel vide que Mme Olivier habitait dans le faubourg Saint-Germain, exactement en face du dôme des Invalides, exhalait une mortelle atmosphère d'ennui. Lucie avait donc saisi avec enthousiasme l'occasion de partir pour l'Italie, avec une de ses tantes et un cousin malade, Maurice, un enfant de vingt ans, qu'elle avait toujours considéré comme un petit frère, et qui souffrait de la poitrine. Ils avaient passé tout un hiver à Rome, puis la santé de Maurice s'améliorant, ils étaient venus s'établir à Florence, dans cette villa que Mme de Nançay avait louée au prince Wérékiew. Elle aimait le mouvement étourdissant de l'existence florentine. Cette liberté Italienne d'aller et de venir la ravissait, et elle avait eu dès le premier jour autour d'elle une légion de soupirants. Ils accouraient, attirés par ses millions et aussi par son joli profil, qui se busquait si finement dans le sourire. Puis ils se retiraient, les uns après les autres, découragés, elle s'en rendait à demi compte, comme amants, par sa ferme façon de rompre à la première familiarité; comme maris, par sa gaieté, son indépendance entière et ce goût du flirt qu'elle affectait plus encore qu'elle n'en était possédée:--«Si mon mari est jaloux avant le mariage,» disait-elle plaisamment, «que sera-ce après?»

A l'heure présente, ces soupirants se réduisaient à trois.--Il y avait d'abord l'Anglais, sir Arthur Strabane, un très grand nom, une très grande fortune. Mais pourquoi s'habillait-il comme son grand ancêtre du temps de Georges III, et pourquoi aussi ce géant roux, au visage osseux, avait-il dans ses yeux, d'un bleu si clair, ces passages de dureté qui faisaient peur? N'importe! Il était loyal et vraiment bon. Ce grand corps se remuait avec une grâce agile qui révélait une vie mâle, les violents exercices, les longs voyages, l'habitude des robustes efforts, et puis, quelle indiscutable supériorité dans la tenue de ses chevaux et de sa maison! Il n'habitait Florence que depuis deux ans, et le vaste palais qu'il avait acheté, réparé, meublé, avec l'énergie volontaire d'un Anglais très riche, passait pour un des plus beaux de la ville. Lady Strabane?... Ce nom sonnait bien. Elle aurait une existence magnifique... Oui, mais l'aimait-elle? Tout d'un coup, elle se représenta plus nettement les yeux du jeune homme, et la sauvagerie qui se lisait dans leur arrière-fond lui fit courir un frisson dans les épaules. Elle se souvint de son mari.--«Que je suis sotte,» songea-t-elle, «celui-ci est un _teetotaller_, comme ils disent; il ne boit que de l'eau; jamais une goutte de brandy, ni même de vin. Pourquoi ces cols, et pourquoi ce regard?»

Sir Arthur Strabane imposait l'estime. Mais le prince Vitale? Ah! le prince Vitale était charmant. Ce Napolitain au front si blanc, avec cette ombre bleue que sa barbe rasée mettait sur sa joue, avait les yeux noirs les plus délicieusement tendres et caressants que Lucie eût rencontrés, et quelle fantaisie dans la conversation, quelle bonne humeur jamais interrompue, et quelle voix! Lorsqu'il chantait, lui aussi, des romances de son pays, il remuait en elle une émotion qu'elle n'aurait pas su définir, et puis encore, sous des allures de joyeux compagnon, quelle finesse Italienne!... Quand il clignait son oeil droit, comme cela, si peu, elle était sûre qu'un piège de conversation était tendu où d'autres tomberaient, mais le prince Antonio, jamais. Il était de cette race de voluptueux qui séduisent ou désarment par leur indolence poussée jusqu'au plus absolu, jusqu'au plus héroïque désintéressement. Ce n'était un mystère pour personne qu'après avoir gaspillé, prodigué plutôt, à des vingtaines de parasites un opulent patrimoine, il finissait de manger sa fortune à même, comme un personnage d'Alfred de Musset, auquel la naïve imagination de Lucie le comparait toujours. N'était-elle pas assez riche pour s'offrir le luxe d'épouser un homme ruiné, si cet homme lui plaisait beaucoup, et le prince n'était-il pas celui avec lequel sa vie s'écoulerait le plus légèrement, dans une fête ininterrompue? Il y avait des heures où l'idée de traverser l'existence, comme un bal, parmi les rires, l'animation et la musique, lui paraissait la seule raisonnable, et alors son coeur penchait pour Vitale;--mais Lucie se piquait d'Idéal, elle voulait souvent passer aux yeux des autres et aux siens propres pour une grande âme et capable de nobles aspirations. Ces jours-là elle ne songeait pas tendrement au prince Vitale:--«Je ne l'aime pas,» se disait-elle, «puisque je ne l'aime pas le matin et le soir, le lendemain, comme la veille.»

Restait le marquis de Bonnivet. Celui-là était-il amoureux d'elle? A de certains jours elle se prenait à le penser, tant il lui parlait avec un intérêt inexplicable sans la passion. A d'autres moments, la réserve du gentilhomme la faisait revenir sur cette idée. D'ailleurs lui-même semblait considérer comme impossibles, de lui à elle, d'autres rapports que ceux de l'amitié. Il se plaisantait sur le privilège de camaraderie que lui donnaient ses quarante ans passés,--passés de combien? Elle n'aurait su le dire, tant il avait gardé une jolie et fière tournure, un visage d'une beauté fine et mâle. Les aventures Parisiennes dont elle avait entendu si souvent parler avant de le connaître, ne se marquaient pas en rides sur ce visage impassible. Bonnivet avait été une espèce de Don Juan, s'il fallait en croire la chronique, mais le Commandeur était déjà venu sous la forme de la dette. Du moins c'était la version officielle qu'un matin, le marquis avait réuni ses créanciers, réglé tout ce qu'il pouvait, et obtenu crédit sur le reste. Il vivait à Florence par économie, disait-il souvent, afin d'achever de se libérer. Il négligeait d'ajouter qu'il avait dû donner sa parole à quatre membres du _Jockey_ de ne plus remettre les pieds à Paris, à la suite d'une indélicatesse au jeu que ces Messieurs avaient surprise et qu'ils avaient tue, par respect pour un nom de cette noblesse-là.--«Je veux vieillir en patriarche,» disait Bonnivet avec une grâce simple et touchante. Pour le moment, l'existence de cet ancien prince de la mode était irréprochable de dignité, quoiqu'elle n'eût rien perdu en supériorité d'élégance. Les deux pièces qu'il occupait dans un vieux palais sur l'Arno étaient meublées d'une manière exquise, simplement avec les débris du décor magnifique de son ancienne installation. Une entente approfondie de toutes les choses de la vie sociale faisait de cet homme un arbitre presque vénéré des principales maisons de Florence. Il ne recherchait pas ce rôle. Il ne le fuyait pas. C'était comme sa fonction naturelle de discerner, en toute circonstance, la règle d'aristocratie. Pourquoi Lucie de Nançay s'attardait-elle à se dénombrer les qualités de ce viveur ruiné? Elle était très femme, quoique très honnête femme, et peut-être la légende de séduction dont une intrigue avec une princesse de sang royal avait enveloppé Bonnivet, agissait-elle sur sa pensée. Elle se sentait vaguement curieuse de connaître le prestige qui avait valu à cet homme des passions comme celle encore de cette pauvre duchesse de Loré. Tous les salons de Paris avaient retenti du désespoir de cette pauvre martyre, devenue folle par l'abandon du marquis. Était-ce le souvenir de ce crime inconscient qui voilait parfois de son ombre les prunelles du dandy vieillissant?...

Un bruit de pas tira Mme de Nançay de sa rêverie. Un jeune homme entrait dans la chambre, dont le demi-jour laissait deviner plutôt que voir la minceur, les membres grêles, le teint souffrant. Il s'était arrêté quelques minutes pour regarder Lucie, dont la forme blanche faisait une tache de clarté sur l'ombre de cette heure. Puis, quand elle avait relevé la tête, si cette ombre n'eût pas été déjà épaisse, elle aurait, aperçu rougir son cousin,--car c'était lui qui s'approchait d'elle ainsi.