Nouveaux Pastels (Dix portraits d'hommes)

Part 10

Chapter 103,642 wordsPublic domain

--«Pas bon air, monsieur,» s'écria-t-il. «Mais votre ami ne vous a donc pas dit que c'est tout simplement la succursale d'une maison publique établie dans la rue des Canettes, tout à côté?... Oui, monsieur, le patron a eu cette idée fructueuse de prendre cet hôtel, il y a cinq ans, pour ses pensionnaires qui sont en promenade. Vous comprenez, monsieur, il y a des hommes auxquels il répugne de coucher là-bas, dans le lit de tout le monde. La fille leur parle alors d'un petit hôtel qu'elle connaît, bien tranquille, tenu par de braves gens. L'imbécile paie la sortie. Dix francs, monsieur. Et qui vont à qui? A Cordaboeuf. On arrive ici, et c'est cinq francs pour la chambre, et c'est des dix et des quinze pour les consommations, le champagne, les cigarettes, un petit souper. Pour qui tout cet argent encore? Pour Cordaboeuf. Si vous saviez, monsieur, quand on s'appelle Legrimaudet, ce que c'est que de devoir à une pareille canaille! Les femmes valent mieux que lui. Il y en a toujours une pour demander un paquet de tabac à quelque amant et me le donner... Une fois même, monsieur, une nuit que j'avais très froid, une que son homme avait quittée de bonne heure est venue me chercher pour me demander si je voulais coucher dans son lit, à cause du feu. Seulement, monsieur, elle était fatiguée. Nous avons été sages. Ah! J'ai bien dormi cette nuit-là, réchauffé par la chaleur de ce jeune corps!... A propos, monsieur, pourquoi les femmes d'aujourd'hui sont-elles si indifférentes qu'elles vous refusent toutes le baiser de la bouche?...»

--«Mais,» lui répondis-je, terrassé par cette épouvantable confidence d'une charité triste à faire pleurer, «comment êtes-vous venu vous loger dans ce mauvais lieu?...»

--«J'ai soif,» fit-il. «Voulez-vous me passer le pot à eau?» Puis, lorsque je lui eus rempli un verre et qu'il l'eut vidé: «Monsieur, on voit bien que vous n'avez jamais connu la misère. On n'a pas de talent sans ça, rappelez-vous ce que je vous dis. Mais, pour moi, l'épreuve dure trop. C'est mon garçon de l'hôtel de Saint-Flour qui m'a décidé. Douze francs au lieu de quinze. C'était une grosse économie, et puis la blanchisseuse était partie, à cause de la mort de son fils, un enfant si intelligent, monsieur. Je comptais faire son éducation. Il m'aurait vengé des envieux. N'en parlons pas. Les propriétaires allaient vendre et retourner dans leur pays. Bref, j'ai déménagé... Les premiers temps, ça marchait encore, à cause de mon garçon qui me racontait des histoires de femmes.--Monsieur, il y a un sénateur qui vient ici tous les samedis avec une fausse barbe, et un journaliste qui m'a attaqué autrefois. Je l'ai reconnu. Je lui prépare une note dans la préface de la nouvelle édition de mon _Hugo_. Je n'attends que d'être rétabli pour rentrer en campagne. Et puis, mon garçon a été renvoyé. On en a pris un autre qui me déteste. Entre nous, je crois que ce journaliste m'a reconnu aussi et qu'il paye pour qu'on me chasse à force de mauvais procédés. Non, monsieur, je ne leur céderai pas.--Ah!...» conclut-il en montrant sa poitrine de sa main tremblante où je vis luire l'améthyste de sa bague d'évêque, «comme j'ai chaud là!... A boire, à boire encore!...»

--«Voyons,» lui dis-je, «vous ne pouvez continuer à boire cette eau froide qui vous fera du mal. Permettez-moi de vous envoyer du lait?»

--«J'en ai plus qu'il ne m'en faut,» répondit-il; «une des femmes m'en monte, depuis que je suis malade, tous les soirs à cinq heures.»

--«Voulez-vous que je vous fasse tenir une couverture, alors?» insistai-je.

--«Non, monsieur, j'étouffe déjà dans mon lit.»

--«Vous ne refuserez pas du moins,» repris-je, «une pièce blanche pour la petite chapelle?»

--«J'ai de l'argent, monsieur,» répliqua-t-il avec une colère croissante. «Le tiroir de ma table de nuit en est plein. Mon éditeur m'a payé d'avance la réédition de mon _Hugo_ la veille où j'ai attrapé ce petit rhume.» Il toussa de nouveau à rendre son âme. «Il me devait bien cela,» continua-t-il; «sur la précédente il m'a assez volé!...»

--«Alors,» lui dis-je, «demain je vous enverrai mon médecin, pour en finir plus vite avec ce bobo?...»

--«Un médecin!» s'écria-t-il. «Non, monsieur, je ne recevrai pas de médecin. Ce sont tous des charlatans. Si j'en désirais un, sachez que Mlle Gransart m'aurait donné le sien, et, si je voulais, elle serait ici elle-même à me soigner... Ce dimanche-ci aura été le premier où je ne sois pas allé déjeuner chez elle à Passy, depuis vingt-cinq ans. Son père m'appréciait, monsieur. C'était un homme de goût, quoique un pédant. Il était conservateur au Louvre. Il m'a été très utile pour mon _Diderot_. Il ne savait pas écrire, mais c'était un bon rat de bibliothèque. Il est mort à quatre-vingts ans, voici trois mois, d'une chute qu'il a faite en descendant seul de l'omnibus. Je lui disais: «Vous vous écoutez, monsieur Gransart, donnez-vous de l'exercice; marchez comme moi.» C'était un vieil égoïste, il préférait dépenser son argent en voitures au lieu d'économiser pour sa fille qu'il aurait laissée plus riche. Et elle le méritait, monsieur, car c'est une sainte. J'en peux parler. Je la connais, je vous répète, depuis vingt-cinq ans. Vous devinez que je lui ai toujours caché mon adresse. Je ne veux pas qu'elle vienne jamais me voir ici. Elle doit m'avoir attendu ce dimanche dernier et être inquiète. Je suis son meilleur ami. J'y allais tous les jours les premiers temps qui ont suivi la mort de son père. Elle m'a toujours reçu avec une bonté d'ange. Les femmes comprennent le talent malheureux. Elles sont moins envieuses que les hommes.»

Quoique cette dernière petite phrase fût tout à fait _Legrimaudesque_,--comme disait volontiers André,--le reste du discours relatif à Mlle Gransart révélait des sentiments si extraordinaires chez l'infortuné, que cela seul m'avait donné une envie démesurée de connaître cette vieille fille. L'âge où était mort le père et les vingt-cinq ans de parasitisme avoués par Legrimaudet la classaient dans cette catégorie où se rencontrent les plus intéressants exemplaires des caractères féminins. Devait-elle être en effet une sainte créature pour avoir su dompter ce chien enragé qui mordait toutes les mains par lesquelles il était nourri! Cette curiosité ne m'aurait cependant pas décidé à la démarche que je tentai, aussitôt sorti du bouge de la rue Princesse, si je n'avais jugé urgente l'intervention de cette unique amie du mourant. Car il était bien malade et il fallait, à tout prix, le faire transporter ailleurs, pour tenter de lui adoucir au moins ses derniers jours. J'avais trop vu de quel geste il recevait les offres de service pour renouveler les miennes, et je ne voyais personne qui pût mieux réussir. L'autorité de Mlle Gransart serait-elle plus forte? En tout cas, il était de mon devoir d'essayer. Je saurais sans doute l'adresse de la vieille fille chez le concierge du Louvre. Me voici donc hélant un fiacre devant Saint-Germain-des-Prés, et, tandis que la voiture descendait la longue rue des Saints-Pères, pour gagner la Seine, je me rappelle être tombé dans une mélancolie plus profonde. Le coeur étrange de ce terrible homme s'éclairait pour moi jusque dans son plus intime repli, et c'était justement son geste de refus à mon assistance qui me le faisait apercevoir ainsi tout entier. Oui, l'orgueil l'avait perdu, mais d'abord le plus noble orgueil, celui du littérateur qui se croit élu pour une besogne de gloire. Sous l'influence de cette illusion déraisonnable, de cette fierté folle de son talent,--et qui s'appelle chez un véritable grand homme une sublime constance,--il s'était soustrait au métier. Sans métier, il avait eu faim. Acculé à ce dilemme tragique: mourir ou mendier, il avait mendié, et de tendre la main lui avait déchiré, chaque fois, toute l'âme! Sa littérature avait suivi. Les diverses pièces de cette machine à haine m'apparaissaient jouant les unes sur les autres avec une logique effrayante. Car s'expliquer avec cette précision la genèse du mal, c'est toujours risquer d'aboutir au doute sur la Providence, et quand on est parvenu, après des années de lutte, à retrouver, sous les arides analyses de la science, la foi dans l'interprétation consolante de l'Inconnaissable, on a si peur de la perdre, cette foi et cette espérance, si peur de ne plus prononcer avec la même certitude la seule oraison qui permette de vivre: «Notre Père qui êtes aux cieux...» Qu'il est troublant alors de se rencontrer devant un problème de laideur morale et de douleur physique aussi cruellement posé que celui-là! Il faut croire qu'il y a un sens mystérieux à ce douloureux univers, croire que les angoissantes ténèbres de la vie s'éclaireront un jour, après la mort. Mais comme on est tenté de nouveau par l'horrible nihilisme en présence de certains naufrages d'âme et de destinée! Ces réflexions philosophiques me poursuivirent, plus anxieuses encore, dans le long trajet que j'eus à faire du Louvre où l'on me donna bien l'adresse de Mlle Gransart jusqu'à la rue Boulainvilliers, à Passy, où elle demeurait. A mesure que j'approchais et le long des silencieuses avenues de ce paisible quartier, je voyais se multiplier les petites maisons, isolées dans leur jardinet, asiles de félicité bourgeoise qui contrastaient ironiquement avec l'atroce endroit où agonisait le protégé de la vieille fille; puis je pensais à cette dernière, aux procédés de délicatesse qu'elle avait dû employer vis-à-vis du monstre pour tant l'obliger sans jamais le blesser. Je me demandais quelle image cet esprit innocent se formait du plus venimeux réfractaire de notre âge. J'allais bientôt être renseigné, car j'approchais du numéro désigné par le concierge du Louvre. Le fiacre s'arrêta. Ce n'était pas tout à fait le petit hôtel avec sa marge de gazon tel que ceux dont je venais de comparer l'élégance confortable à l'infâme gîte de Legrimaudet,--mais une maison plus modeste, à quatre étages, de celles qui supposent chez leurs locataires la sécurité de six, de sept, de dix, de douze mille francs de rente au plus. Le portier, tailleur de son état, comme l'indiquait une petite affiche écrite à la main, travaillait, quand je frappai au carreau de la loge, au raccommodage d'une redingote qui appartenait sans doute à quelque autre ami plus aisé de la vieille fille. Au ton avec lequel il prononça son nom pour répondre à ma question: «Mlle Gransart est-elle chez elle?...» je voulus reconnaître la preuve d'un respect infini, presque d'une vénération:

--«Mlle Gransart est sortie,» me dit-il, «et comme c'est le jour où Mademoiselle va chez son frère, aux Batignolles, elle ne rentrera pas avant dix heures...»

--«Et elle n'a laissé personne à la maison?»

--«Non, monsieur. Mlle Annette accompagne toujours Mademoiselle, quand Mademoiselle dîne dehors...»

--«Voulez-vous me donner de quoi lui écrire un mot?» demandai-je, tant j'étais persuadé de la gravité des circonstances et que la bienfaitrice du malade devait être prévenue aussitôt. Ce ne fut donc pas un mot, ce fut une vraie lettre que je griffonnai ainsi, sur les deux feuilles de papier écolier que le portier-tailleur finit par découvrir dans ses placards, tout en grommelant: «Si ma femme était là! Elle sait où sont les affaires du petit. Mais elle est allée justement le prendre à sa classe...» Dans cette lettre, j'expliquais à Mlle Gransart la situation de M. Legrimaudet, dont je lui donnais l'adresse, sans révéler, bien entendu, la variété d'hôtel garni qu'habitait le misérable. Je lui disais, en termes qui durent être émus, car je l'étais moi-même au plus haut degré, qu'elle seule pouvait avoir assez d'influence sur le malade pour le décider à un transfert dans quelque maison de santé. Je lui indiquais, en outre, mon adresse à moi et celle des deux ou trois hospices payants et décents que je connaissais. Enfin, je mettais mes modestes ressources à la disposition de cette bonne oeuvre. Hélas! je ne rapporte tous ces détails que pour arriver à un aveu qui n'est guère en rapport avec la chaleur de cette missive. Mais je tiens à le faire, quand ce ne serait que pour caractériser la sorte de charité dont ce pauvre Legrimaudet avait toujours vécu. Ah! Cette charité parisienne qu'aucune croyance ne soutient et qui n'est qu'un mouvement de la chair et du sang, comme elle a tôt fait de s'interrompre quand l'objet de notre émotion n'est plus sous nos yeux! Quoi d'étonnant si la sensibilité suraiguë des pauvres a tôt fait, elle aussi, de mesurer le peu de profondeur de cette pitié dont nous sommes si honteusement fiers? Ils discernent ce qu'il entre d'égoïste hypocrisie dans nos attendrissements superficiels et momentanés, et ils sont ingrats parce qu'ils sont perspicaces, avec une dureté qui ne prouve sans doute pas la noblesse de leur coeur, et que cependant nous méritons. Je devais dîner en ville et aller au théâtre le soir de cette après-midi, employée du moins utilement. Je m'absorbai si bien dans cette double distraction, que l'image de M. Legrimaudet s'effaça presque de ma pensée, et le lendemain j'oubliai d'aller demander de ses nouvelles. Le surlendemain de même, en proie à ces inutiles et multiples occupations auxquelles les meilleurs de nous sacrifient sans cesse le soin de ce que les moralistes chrétiens appellent si justement le Salut, ce travail sérieux et continu sur notre être intime. Bref, j'avais laissé passer quatre fois vingt-quatre heures, sans plus m'inquiéter du malade de l'hôtel Cordaboeuf. Aussi fus-je saisi d'une espèce de honte bien voisine du remords quand, revenant du théâtre encore dans la nuit de ce quatrième jour, je trouvai parmi mon courrier la lettre suivante, que je transcris sans en changer une syllabe, car certains compliments immérités sont quelquefois la plus dure des satires, et, d'autre part, ce petit document peut servir à montrer combien le vieux proverbe a raison qui dit que toute chose est pure pour les purs.

«_Passy, 25 mai._

«Monsieur,

«Vous avez montré un si touchant intérêt à ce digne et malheureux M. Legrimaudet, que je m'excuse de n'avoir pas renseigné plus tôt votre sollicitude sur ce cher ami, que nous avons eu, hélas! la douleur de perdre hier, à la maison des Frères Saint-Jean-de-Dieu, rue Oudinot, où je l'avais fait transporter l'avant-veille, d'après vos bonnes indications. La misère et l'injustice avaient depuis longtemps miné cette nature qui cachait sous des dehors parfois irrités une touchante fidélité à ses anciennes amitiés, et une foi profonde. Aussi Dieu a-t-il fait à notre ami la grâce de conserver sa connaissance et de mourir en bon et fervent chrétien. Je crois correspondre à vos désirs en vous prévenant que le service funèbre sera célébré à l'église Saint-François-Xavier, demain matin à neuf heures. Le corps sera transporté ensuite au cimetière Montparnasse.

«Recevez, monsieur, mes compliments empressés,

«ÉVELINE GRANSART.

«P.-S.--J'oubliais de vous remercier de votre offre généreuse dont M. Legrimaudet aurait été certainement si touché. Je me réservais de la lui communiquer aussitôt qu'il pourrait supporter une émotion.»

Je me souviens. Je demeurai longtemps à lire et relire cette lettre, au lieu de me mettre au lit. N'évoquait-elle pas pour moi tout un drame comme la vie seule en compose, avec des personnages venus de toutes les provinces du monde des âmes? Mareuil et sa paradoxale gouaillerie, Juste Dolomieu et sa ferveur de brave artiste jeune, le petit Henri et son enfantine férocité, m'apparaissaient tour à tour, puis les pensionnaires de l'honorable Cordaboeuf, enfin la noble inconnue à la charité véritable de laquelle Jean Legrimaudet avait dû de ne pas réaliser le funeste projet de son blasphème final. Et moi-même, avec mon indifférence tour à tour attristée et distraite, un bon mouvement m'avait fait contribuer à cette rédemption de la dernière heure, puisque Mlle Gransart n'avait été prévenue que par moi de la maladie de son protégé. Allons, je réparerai du moins mon oubli de ces quatre jours en me levant de bonne heure le lendemain et en assistant au convoi du malheureux. D'ailleurs, n'y aurais-je pas assisté, même sans cette idée d'un devoir à remplir, rien que pour voir de près la mystérieuse vieille fille qui avait trouvé dans son coeur de quoi plaindre et aimer un Legrimaudet? Dès ce lendemain donc, j'étais à l'église, accompagné de Juste Dolomieu que j'avais envoyé chercher par mon domestique avec un mot, pour qu'il y eût du moins deux hommes de lettres à l'enterrement de cet écrivain qui s'en allait dans une telle misère. Je dois dire que mon jeune ami s'était prêté de bonne grâce, et malgré ses répugnances vis-à-vis du pamphlétaire, à cette corvée d'humanité. Nous étions donc là, debout, les bras croisés, à suivre dans une des chapelles de cette église, la plus laide, certes, de ce Paris où il en est de si laides, l'office des morts dépêché par un prêtre pressé, devant le triste cercueil. Il y avait à quelques pas de nous, agenouillées, deux femmes, dont l'une était visiblement la servante de l'autre, et cette autre, tout en noir, montrait en priant un visage doux et mortifié, d'une piété si sincère que sa laideur un peu commune en était transfigurée. Les yeux bleus de Mlle Gransart étaient si frais, si tendrement frais et purs, ils révélaient une telle candeur d'innocence, qu'une femme ne pouvait plus être laide avec ces prunelles-là. Mais, faut-il l'avouer? c'était Mlle Gransart que j'étais venu regarder, et je n'avais d'attention que pour un cinquième personnage qui occupait une chaise à côté d'elle: un homme d'environ quarante ans, la face rasée, la joue fleurie, l'oeil autoritaire, la bouche importante, un homme considérable enfin, bien en point, avec des épaules d'athlète moulées dans une redingote d'un drap solide, la vraie redingote classique du propriétaire. Sa large main gantée de noir tenait un petit paroissien, sans doute celui d'une des femmes de sa maison,--ou de ses maisons,--car j'avais reconnu Cordaboeuf au geste tout à la fois réservé, recueilli et protecteur qu'il avait fait à Juste Dolomieu, son locataire. Nous étions debout, comme je l'ai dit, ce dernier et moi, les bras croisés, qui gardions une attitude, respectueuse mais peu édifiante, de libres penseurs égarés dans une église. Cordaboeuf, lui, ne perdait pas une ligne des prières qu'il lisait dans le paroissien, et il suivait avec une ponctualité irréprochable les moindres mouvements de sa voisine. Mlle Gransart s'agenouillait, il s'agenouillait. Elle se signait, il se signait. Elle baissait la tête, il baissait la tête, montrant entre son col très blanc et la racine de son épaisse chevelure une nuque de boucher, rouge et puissante. L'ironie, cette fois, dépassait la mesure. Il était écrit pourtant que M. Legrimaudet s'acheminerait vers son dernier gîte dans une ironie encore plus étrange, car, la messe une fois dite, et quand Mlle Gransart, après avoir suivi le cercueil la première, se fut retournée vers nous pour nous saluer d'une légère inclinaison de tête, je pus voir Cordaboeuf arrondir son bras et l'offrir à la sainte fille qui accepta cet appui pour gagner sa voiture où elle monta, suivie de sa bonne. Le corbillard de la dernière classe s'ébranlait, escorté de ce fiacre, et comme nous nous préparions, Juste et moi, à prendre notre voiture à notre tour, afin d'accompagner aussi le convoi, l'étonnant personnage s'avança vers nous:

--«Vous allez jusque là-bas, messieurs?» nous dit-il; «je regrette de ne pouvoir en faire autant! Vous savez, les affaires... Ce n'est pas pour me plaindre, car cette bonne demoiselle a tout payé, mais c'est ça qui a fait mourir le vieux, tout de même, de quitter sa chambre... Il était si tranquille chez nous, et gai, et boute-en-train! Les femmes l'aimaient bien... Tous les matins en descendant il avait toujours à nous pousser quelque petite blague...»

* * * * *

Telle fut l'oraison funèbre de M. Jean Legrimaudet venu de Dijon pour rivaliser avec la gloire de Bossuet, auteur de plusieurs volumes, à qui la somnambule avait prédit qu'il mourrait millionnaire, sénateur, officier de la Légion d'honneur et célèbre, et qui l'avait cru.--Pauvre monstre!

_Paris, décembre 1889.--Palerme, janvier 1891._

III

Maurice Olivier

_A MON BEAU-FRÈRE GERVAIS DESMANÈCHES._

I

Sur la terrasse de la villa Wérékiew,--la Folie Wérékiew, comme on l'appelait depuis la ruine du prince,--les invités se pressaient les uns après les autres. La fête que donnait la jeune comtesse de Nançay, la locataire actuelle de cet étrange palais de marbre, construit par une fantaisie de maniaque à une heure de Florence, se trouvait coïncider avec la plus lumineuse, la plus fraîche journée du printemps nouveau. Un ciel d'un bleu intense enveloppait la campagne semée d'oliviers pâles et de cyprès noirs, où d'autres villas surgissaient par intervalles. Très au loin, l'ondulation des collines laissait apparaître le dôme de la vieille cité toscane, le Campanile, et, à l'extrémité de l'horizon, l'eau de l'Arno luisait au soleil parmi la verdure des Cascines, comme une plaque de métal brisée en morceaux épars.

Cent personnes environ allaient et venaient, les unes en plein air, les autres sous la large tente dressée à l'une des extrémités de la terrasse et qui abritait une grande table chargée de tout l'appareil du goûter parmi des touffes de fleurs. En face de cette tente, quatre musiciens napolitains chantaient des airs de leur pays. Ils étaient gras, luisants, vêtus d'une manière à la fois sordide et prétentieuse, avec des pantalons et des jaquettes donnés par quelque généreux dilettante, des cravates de couleur vive, des bagues où flamboyaient de grosses pierres fausses, et ils portaient des chapeaux de haute forme. L'un touchait de la mandoline, deux tenaient le violon et le quatrième le violoncelle. Et ils chantaient avec une ardeur infatigable, non pas comme des mercenaires, mais pour eux, pour le plaisir de donner de la voix, exagérant la mimique des paroles prononcées. Quelquefois l'un d'eux dansait en mesure, et les mélodies populaires paraissaient plus chaudes, plus vibrantes sur cette terrasse, devant la façade claire de la maison, au bord de ce jardin où frémissaient des lilas, où des statues brillaient, blanches parmi les premières verdures si tendres. Mais l'assemblée de gens du monde qui se trouvait là, toute mêlée d'hommes et de femmes de dix nationalités différentes,--comme il arrive dans cette Cosmopolis qui est Florence,--continuait son papotage de chaque jour. On causait par cinq et par six, par deux aussi, mais dans les allées du jardin. Cela donnait l'impression d'une sorte de journée d'un décaméron moderne, auquel manquaient seulement les fiers costumes, la poésie d'âme des décamérons d'autrefois et leur charme de naïveté.