Nouveaux contes extraordinaires

Chapter 3

Chapter 33,831 wordsPublic domain

Un matin, le roi Radama fut trouvé étranglé sur son lit. La reine Rosaherina, sa femme, n'aimait point Lambo, qui dut chercher de nouveau son salut dans la fuite.

Il s'éloigna donc dans le plus bref délai et au lieu de se recommander au capitaine Dupré, qui l'eût volontiers accueilli à son bord, il songea à revoir sa mère et son pays.

Une pareille résolution était de l'imprudence; mais l'amour de la patrie et de la famille l'emportait sur tous les raisonnements et Lambo s'en alla à travers monts et vallées dans la direction du territoire sakatave.

Un soir, à la tombée de la nuit, quatre ans après son départ, il parvenait à deux portées de fusil du _palais_ maternel. Caché sous les arbres touffus d'une forêt voisine, il put voir Ramatava et son frère Horra se promener devant leur habitation pour respirer l'air parfumé. Quand l'ombre fut venue, il s'avança avec les plus grandes précautions vers la case royale, y entra et sauta au cou de celle qui lui avait donné le jour.

--Malheureux! s'écria la reine, mais c'est la mort que tu es venu chercher ici!

--Soit! mais au moins je t'aurai revu, mère; je gémissais loin de toi chez notre frère.

La pauvre mère eut beau supplier son fils de s'en aller de nouveau; celui-ci refusa.

--Mon intention n'est pas de m'emparer du trône qui est échu à mon frère d'après nos lois, mais j'entends vivre près de lui, de toi, et respirer l'air qu'ont humé mon père et tous les miens.

--Mais les puissants de notre territoire, les prêtres de notre dieu réclameront l'exécution de la loi, c'est-à-dire ta mort!

--Je leur ferai comprendre que ma mort est inutile; que c'est un sacrifice odieux à une coutume barbare et anticivilisée.

--Mais si tu ne réussis pas à les convaincre?

--Je me résignerai à mourir.

Ce qu'avait prévu la mère arriva. Quelques jours se passèrent avant que la présence de Lambo fût connue; mais un matin il fut aperçu par un vieillard très superstitieux et d'un fanatisme sans pareil. Celui-ci alla le dénoncer.

Deux heures après, un groupe de dix guerriers s'emparait de Lambo et le conduisait sur la place publique pour y être jugé.

--Lâche et audacieux! lui dit le prêtre. Lâche, pour t'être enfui afin d'éviter ta destinée fatale; audacieux, pour être revenu nous braver.

--Quel crime ai-je commis? répliqua Lambo.

--Celui de résister à la volonté de nos dieux.

--Vos dieux n'existent pas.

--Il blasphème!

--Je raisonne et je dis la vérité.

--Tu vas mourir: ta vie appartient à _Tépé-Tépé_.

Ce mot signifiait le nom de l'arbre anthropophage, aux étreintes duquel Lambo allait être fatalement livré.

En vain Ramatava implora-t-elle ses ministres pour obtenir d'eux la vie de son enfant; ceux-ci refusèrent, croyant être agréables à leurs dieux; et l'on vit bientôt l'infortuné Lambo, les mains liées par des cordes de palmier, avancer, tout en résistant, au milieu d'une horde de sauvages: on l'entraînait vers l'endroit du pays où s'élevait le _Tépé-Tépé_.

Tout autour de lui, des femmes demi-nues, des Sakataves enivrés, affolés, poussaient des hurlements sinistres et chantaient des hymnes propitiatoires.

Leurs cris, leurs danses redoublaient autour du pauvre Lambo que l'on poussait des mains et que l'on piquait avec le fer des javelots pour le forcer à avancer.

Quand cette foule sauvage fut arrivée près du _Tépé-Tépé_, les bourreaux hissèrent Lambo sur le sommet de l'arbre et le forcèrent à s'asseoir sur le cône, au milieu des scions qui s'agitaient déjà autour de sa tête.

Le malheureux n'avait pas perdu son sang-froid: il voyait la mort arriver, mais son courage résistait aux premières étreintes.

La foule lui cria: _Tick!_ ce qui voulait dire: Bois! et il prit dans sa main un peu de ce liquide étrange et sinistre, qu'il porta à ses lèvres.

Un moment après, il se relevait d'un bond. Son visage était transfiguré: on eût dit que la folie s'était emparée de ce jeune homme si calme d'ordinaire. A peine fut-il debout, les deux pieds dans le creux de l'arbre, qu'il se vit enlacer par les scions du _Tépé-Tépé_. Sa tête, son cou, ses bras furent serrés comme dans des étaux de fer; son corps fut de même enlacé par ces serpents végétaux.

C'était un nouveau Laocoon devenant la proie des boas qui vont le dévorer.

A ce moment suprême, les grandes feuilles du _Tépé-Tépé_ se redressèrent lentement, comme les tentacules d'une énorme pieuvre; venant à l'aide des scions placés autour du coeur de l'arbre, elles étreignaient plus fortement la victime si odieusement sacrifiée. Ces grands leviers s'étaient rejoints et s'écrasaient l'un l'autre, et l'on vit bientôt suinter à leur base, par les interstices de l'horrible plante, des coulées d'un liquide visqueux; mêlé au sang et aux entrailles de la victime.

A la vue de cet odieux mélange, les sauvages Sakataves se précipitèrent sur l'arbre, l'escaladèrent en hurlant, et, à l'aide de noix de cocos, de leurs mains disposées en creux, recueillirent ce breuvage de l'enfer qu'ils buvaient avec délices.

Ce fut alors une épouvantable orgie, suivie de convulsions épileptiques, et enfin d'une insensibilité absolue.

Lorsque l'arbre anthropophage eut achevé son repas, quelques heures après le moment où la victime lui avait été livrée, il ne restait plus du corps de Lambo que des ossements broyés et des nerfs desséchés.

Les grandes feuilles s'étaient détendues, les scions voltigeaient toujours et le cône intérieur de l'arbre rejetait sa liqueur visqueuse, âcre et intoxicante.

La malheureuse mère de Lambo était folle, mais son fils Horra régnait sur les Sakataves.

La prairie en feu.

Ce qui suit est un souvenir de voyage au milieu des prairies indiennes.

Nous nous trouvions, quelques amis et moi, lancés parmi les déserts du Far-West, en compagnie d'une tribu de Sioux, et nous avions campé sur les bords de la rivière des Pruniers (Plum's River). Un matin, mon camarade Willie et moi nous partîmes seuls pour aller tuer un cerf ou deux pour les besoins de notre caravane.

Au lieu d'un «Virginien», nous rencontrâmes un ours. Willie fit feu et blessa sérieusement l'animal qui prit la fuite à travers les méandres du désert.

Nous nous décidâmes à poursuivre la bête, en jurant de ne revenir au campement qu'avec maître Bruin. L'animal avait pris les devants et nous lançâmes nos montures au galop. Après deux heures de cette course échevelée, nous comprîmes que l'ours s'était dérobé, ou bien qu'il était tombé mort dans quelque coin. Notre limier avait cessé de donner de la voix.

C'est alors que nous songeâmes au retour. Seulement, dans l'ardeur de notre poursuite, nous avions perdu souvenir de la direction suivie et nous ne pouvions retrouver le chemin du camp.

Tandis que nous nous orientions, Willie et moi, nous aperçûmes à l'horizon une énorme troupe de bêtes diverses se précipitant en avant avec une inquiétude qui n'avait jamais été remarquée auparavant par nous dans les hardes de ces animaux. Leur allure était celle que donne l'épouvante, et la présence d'un homme ne devait certainement pas avoir cette influence sur leur course rapide.

En regardant attentivement à l'horizon, nous vîmes une large bande noirâtre que nous prîmes d'abord pour un nuage; mais comme l'épaisseur en augmentait toujours et que sa couleur devenait de plus en plus sombre, nous nous arrêtâmes sans nous parler, afin de mieux nous rendre compte.

--Ce n'est pas un nuage, me dit tout à coup Willie.

Les hardes effrayées des habitants du désert se précipitaient toujours en avant.

Tout à coup l'idée me vint que la prairie était en feu, et je vis un moment après que je ne m'étais point trompé.

La bande noire que nous apercevions à l'horizon, était formée de nuages de fumée de plus en plus reconnaissables, qui avaient une étendue d'environ une lieue et se développaient au fur et à mesure des progrès de l'incendie.

Il nous fallait fuir: mais dans quelle direction? Quoi qu'il en fût, il était impossible de rester à l'endroit où nous nous trouvions. Un galop incessant pouvait seul nous arracher à l'invasion des flammes et à une mort épouvantable.

Nos montures semblaient deviner l'imminence du danger. Elles regardaient en hennissant les colonnes de fumée qui s'élevaient de toutes parts et tiraient sur la bride comme pour inviter leur maître à prendre un parti. Aussi, à peine eûmes-nous lâché les brides que les animaux s'élancèrent avec toute la vitesse dont ils étaient capables, comme s'ils eussent voulu devancer l'ouragan et laisser loin derrière eux le danger imminent. Ils emportaient leurs cavaliers dans une course effrénée, précédant toutes les bêtes fauves, les bisons et les chevaux mêlés les uns aux autres, harde innombrable dont la plaine était couverte aussi loin que la vue pouvait s'étendre.

Les pauvres égarés s'efforçaient de modérer leurs montures; mais ils avaient beau leur parler et caresser de la main leur fine encolure, l'animation de ces pauvres bêtes augmentait à chaque pas et leurs bonds devenaient de plus en plus impétueux.

A la fin, d'épais nuages de fumée, chassés par l'ouragan et s'enroulant les uns sur les autres en tourbillons épais et sinistres, vinrent se ranger au-dessus de nos têtes. L'obscurité augmentait comme lorsque la nuit couvre la terre et qu'il n'y a pas d'étoiles au ciel.

Tout à coup une lueur rougeâtre perça les ténèbres. Willie et moi, nous nous retournâmes comme d'un commun accord, et nous vîmes avec horreur les herbes prendre feu et projeter des flammes jusqu'à l'extrémité de la prairie. Nous nous crûmes entourés d'une ceinture de feu.

L'éclat intermittent de ce foyer éclairait, d'un reflet ardent et menaçant à la fois, la foule des animaux affolés de terreur et fuyant à perdre haleine.

Tout l'espace que Willie et moi nous avions laissé derrière nous paraissait animé; une trépidation semblable au sourd grondement du tonnerre frappait nos oreilles.

Nos braves coursiers réussirent--grâce à des efforts incroyables--à se tenir à distance du feu; c'est à peine si quelques-uns des hôtes les plus rapides du désert, cerfs, antilopes ou chevaux sauvages, purent nous atteindre et se maintenir à nos côtés pendant cette fuite désespérée.

Tout en galopant, nous voyions tomber tantôt un cheval, tantôt une gracieuse antilope; plus loin, un cerf ou un bison; mais les congénères de ces animaux s'enfuyaient sans songer à autre chose qu'à leur propre conservation, et ils abandonnaient les autres à leur malheureux sort.

Jusqu'alors les forces de nos montures n'avaient pas faibli. L'effroi et l'instinct de la conservation soutenaient leur ardeur et donnaient à leurs jarrets une souplesse extraordinaire. Cependant au bout d'un certain temps, Willie sentit les mouvements de sa monture devenir plus raides: sa respiration lui parut plus haletante, son galop plus allongé. Il était évident que les flammes se rapprochaient rapidement.

--Du courage! En avant! m'écriai-je, quand je m'aperçus qu'il n'était plus à ma droite.

Et mon camarade enfonça résolument ses éperons dans les flancs de son coursier.

Celui-ci s'enleva par un généreux effort, et nous reprîmes de conserve la direction d'un taillis, ou du moins de quelque chose qui ressemblait à un courant d'eau.

Mais cette ardeur ne dura pas. J'eus, à un moment donné, la douleur de voir le cheval monté par Willie s'abattre et tomber pour ne plus se relever.

La situation était perplexe. Je criai à mon pauvre camarade de monter en croupe avec moi et, quand cela fut fait, je pressai ma monture et nous gravîmes ainsi une sorte de colline qui se dressait devant nous.

O bonheur! Arrivés au sommet, nous aperçûmes à nos pieds, à quarante pas environ, dans le bas-fond, un marécage qui commençait sous un arbre d'une élévation colossale.

Nous mîmes aussitôt pied à terre, et mon ami, pendant que je maintenais mon cheval, s'élança sur l'arbre et découvrit un ruisseau qui jaillissait entre ses racines et allait en serpentant se perdre dans le palud.

La Providence avait guidé notre course vers cet endroit afin de nous délivrer du danger. Le courage de Willie et le mien revinrent à la fois.

Tandis que je traînais mon cheval vers le marécage, mon camarade d'infortune découvrait une anfractuosité de rocher qui pouvait nous servir d'abri: il m'appela et je le rejoignis, tandis que ma monture se vautrait dans une flaque d'eau bourbeuse, comme si elle eût voulu se préserver des atteintes du feu.

Cinq secondes après, nous étions blottis au fond de l'asile humide qui devait nous sauver la vie.

Nous avions plongé nos couvertures dans le ruisseau, et nous attendîmes avec impatience le passage de l'ouragan enflammé.

L'incendie avançait à pas de géant. Aux ténèbres opaques succéda la clarté la plus vive: une pluie de feu vint bientôt s'abattre sur le marécage, et l'arbre qui s'élevait au-dessus de nos têtes fut ébranlé jusque dans ses racines. Un vacarme épouvantable se fit entendre et l'avalanche vivante se précipita en avant.

A droite et à gauche, nous voyions passer des bisons, des chevaux sauvages, des cerfs, en compagnie d'antilopes, de jaguars, de panthères qui s'élançaient les uns par-dessus les autres dans le marécage.

En quelques minutes, cet endroit fut comblé, pour ainsi dire, par un amas de bêtes fauves, aussi loin que nous pouvions diriger nos regards, ce qui n'empêchait pas l'invasion d'autres animaux qui suivaient les premiers et s'efforçaient de grimper sur le dos les uns des autres, pour s'enfoncer à leur tour dans ce bourbier protecteur.

A la première apparition de cette armée d'animaux, Willie et moi, nous avions tiré nos revolvers de notre ceinture et nous nous tenions prêts à défendre chèrement notre vie. Mais les bêtes fauves avaient bien autre chose à faire que de s'occuper de nous. Toutes passèrent outre, sans même faire attention à notre présence.

Peu à peu le nombre des bêtes sauvages diminua. Les traînards hors d'haleine avaient été rattrapés par les flammes, et l'incendie les dévorait.

Les traînées de feu avaient bien passé, courant à la suite des bêtes affolées, mais le ciel était resté embrasé; le vent apportait toujours des bouffées de chaleur suffocante.

Cette torture fut, du reste, de courte durée: un air frais, glacial presque, pénétra dans l'anfractuosité qui nous servait de retraite et nous rendit l'usage de nos sens.

Les flammes avaient disparu, et le jour brillait de nouveau. Mais, hélas! nous étions perdus au milieu d'un océan de désolation.

Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, la prairie qui, une heure auparavant, ondulait sous le souffle de la brise, ne présentait plus à nos yeux qu'une surface nue et dépouillée de toute végétation. Ça et là gisaient les corps calcinés d'un grand nombre d'animaux, dont quelques-uns se tordaient encore dans les dernières convulsions de l'agonie.

A l'aspect de ce spectacle émouvant au suprême degré, mon ami et moi nous tendîmes la main, et nous pleurâmes en silence.

Nous nous trouvions dans une passe très-fâcheuse. Qu'était devenu mon cheval? Comment pourrions-nous regagner le campement?

En allant examiner l'endroit où ma vaillante bête s'était abattue, je vis remuer quelque chose à peu de distance. Je m'approchai et, à ma grande surprise, j'aperçus la tête d'un cheval bai-brun qui semblait sortir d'un bas-fond, tandis que son corps était enfoncé dans un fossé rempli de pierres. C'était un cheval sauvage, un étalon d'environ quatre ans, dont les flancs se soulevaient péniblement et qui ne parut pas s'apercevoir de ma présence. Magnifique pur sang, quoique dans un piteux état, l'animal semblait avoir été privé de la vue par la pluie de cendres qui avait passé au-dessus de sa tête.

Je courus immédiatement chercher dans l'anfractuosité du rocher le harnachement de mon cheval, et je bridai et sellai l'étalon sauvage, qui se trouvait dans un état d'épuisement tel qu'il n'offrit pas la moindre résistance.

Willie me laissait faire: le pauvre garçon semblait désespéré; il avait retrouvé le cadavre de mon cheval complètement calciné, et je lui fis comprendre, qu'à part le regret d'avoir perdu un bon serviteur, il ne fallait pas perdre courage. Celui que la Providence nous envoyait devait le remplacer avantageusement.

J'allai remplir d'eau mon chapeau de feutre, je ramassai une bonne gerbe d'herbes fraîches sur le bord de la fontaine, et après avoir arrosé la tête de l'animal je lui offris à manger. Mais il refusa de goûter à sa provende.

Willie m'aida à l'amener près du ruisseau, et nous l'attachâmes solidement au grand arbre à l'aide du lazzo que j'emportais toujours dans mes excursions de chasse.

Avant que la nuit fût venue, j'allai aux provisions. Il n'y avait qu'à choisir autour de nous. Je dépeçai un grand cerf de deux ans dont la chair me parut tendre, et nous en fîmes des grillades qui nous semblèrent d'autant meilleures que nous avions grand'-faim.

Notre souper terminé, nous nous arrangeâmes de notre mieux pour dormir, et nous nous fiâmes pour être avertis d'un danger--en cas qu'il survînt--sur notre pauvre chien,--que j'ai oublié,--lequel n'avait pas quitté les sabots de notre monture et s'était prudemment blotti au fin fond du rocher.

Toutefois, quand le péril avait cessé, il s'était montré et témoignait de sa joie par des aboiements multiples.

Dès que le jour parut, nous allâmes voir ce que devenait notre cheval indompté. La bonne bête mangeait et ne parut pas trop s'effrayer de notre présence.

Il nous fallut deux jours de soins, de tentatives de toute sorte, pour dompter cette monture primitive. Bref, le troisième jour, Willie prit sur lui de compléter son éducation. Il sauta en selle et je le suivis à pied.

Pendant que nous cherchions à nous orienter pour retrouver nos amis, nous aperçûmes une troupe de cavaliers venant dans notre direction.

Étaient-ce des Indiens ennemis, ou bien nos compagnons? Nous ne pouvions le savoir. Heureusement que notre anxiété ne fut pas longue.

La plus grande inquiétude avait régné dans le camp, le soir de notre départ, quand on avait découvert que nous pouvions être englobés par le terrible incendie que l'on voyait à l'horizon. Une vingtaine de Sioux étaient montés à cheval; un de nos amis les avait suivis, et, après le troisième jour de recherches, ils nous avaient enfin découverts.

Nous étions sauvés.

Notre retour au milieu de nos confrères, sur les bords de la rivière des Pruniers, fut célébré par des cris de joie, car on n'avait pas cru possible que nous eussions pu échapper à la mort!

Une chasse en ballon.

Les Américains poussent l'excentricité au delà de toutes les limites: chasser du haut des wagons d'un _Railway_, attaquer les animaux sauvages dont la force est décuple de celle de l'homme, à l'aide de vêtements couverts extérieurement de pointes de fer,--comme qui dirait un hérisson,--faire avaler à des caïmans ou alligators des morceaux de chair contenant une cartouche explosible, qui communique à l'aide d'un fil de laiton avec une machine électrique mise en jeu de la hutte du chasseur. Tout cela est d'invention yankee.

Après tout ces _tricks_, qu'y a-t-il d'extraordinaire que nos voisins et alliés d'outre-océan aient inventé _la chasse en ballon?_ Le tour est bien simple. Au lieu de monter en chemin de fer, on monte dans la nacelle d'un aérostat. A dire vrai, un ballon coûte plus qu'une place par la voie ferrée, mais un hardi Américain ne s'en tient pas à de pareilles bagatelles. Une spéculation de ce genre est une fantaisie qu'il se paie très volontiers.

Il y a deux mois, le courrier de New-York m'a apporté une lettre dont le contenu m'eût étonné, s'il ne fût pas venu de l'autre côté de l'océan.

Voici ce qui se trouvait dans cette missive. Je copie textuellement:

Deux amateurs d'aérostation, MM. Fergus et Thompson, avaient fait construire un ballon énorme, dans le but de traverser les prairies et de se rendre sur les côtes du Pacifique. Munis de provisions de tout genre, bien lesté de toute façon, les deux amis--_Arcades ambo_--partirent le 9 août de Toronto (Canada), à quatre heures du soir, par un temps superbe.

Les voilà perdus dans l'espace éthéré; mais à la rapidité de leur course, ils comprirent bientôt que la zone atmosphérique dans laquelle ils se trouvaient était favorable à leur projet. Ils allaient, ils couraient, emportés par le courant, et la nuit se passa de la sorte. Quand parut le crépuscule, ils avaient traversé le lac Michigan vers la pointe qui borde Chicago et s'avançaient triomphalement du côté de Péoria.

Vers 10 heures du matin, ils avaient franchi 400 milles et le ballon ne paraissait pas avoir perdu rien de son volume ou de sa force.

Entre Burlington et Monti, MM. Fergus et Thompson aperçurent un village indien composé d'environ deux cents huttes, et, au moment où ils passaient au-dessus de cette tribu de Peaux-Rouges, quelques coups de rifle furent tirés en l'air par les guerriers qui paraissaient stupéfaits, et prenaient certainement l'aérostat pour un oiseau géant ou un monstre inconnu.

Les _squaws_ et les enfants se serraient les uns contre les autres, manifestant la plus grande terreur.

Les deux aéronautes s'étaient empressés de jeter du lest, et ils disparurent bientôt à travers les nuages, car la journée était brumeuse et la pluie tombait au-dessous d'eux.

Vers trois heures de l'après-midi, les deux hardis aventuriers se trouvaient par le travers d'un _canon_, sorte d'entonnoir formé par des montagnes, quand le vent s'éleva assez furieux, de telle sorte que le ballon était fort agité et tourbillonnait sur lui-même.

MM. Fergus et Thompson songèrent à atterrir, mais ce n'était pas chose facile. Au moment où ils décrochaient l'ancre appendue à la nacelle, de façon à pouvoir saisir une roche qui retiendrait le colosse, quelle ne fut pas la terreur de ces deux amis en apercevant deux ours grizzly qui, se dressant sur leur train de derrière, faisaient entendre des rugissements vraiment terribles. Sans prononcer une parole, sans s'être même consultés, les deux aventuriers sautèrent sur leurs carabines et deux détonations se firent entendre, qui couchèrent par terre le plus gros de ces deux animaux, tandis que l'autre, qui s'était accroché à l'ancre, se voyait enlevé par le ballon, au moment où les deux Yankees jetaient du lest pour s'enlever.

Malgré ce poids énorme, l'aérostat, au lieu de s'arrêter, s'en allait toujours, entraîné avec la rapidité de l'éclair.

L'ours grizzly éprouvait une peur sans pareille; lui qui ne sait pas ce que c'est que de quitter le «plancher des vaches», qui aime peu l'eau, ne sentait au-dessous de lui que le point d'appui des deux bras de l'ancre, et entre ses pattes de devant que la corde qui retenait le morceau de fer. Dans toute autre position, l'ancre étant retenue à terre, la corde tendue, l'animal se fût hâté de quitter son refuge et de couper la corde à l'aide de ses dents; mais en ce moment, à 200 mètres du sol, ce moyen de fuir lui était dénié. Il se tenait immobile le plus qu'il pouvait.

MM. Fergus et Thompson mirent fin à cette angoisse, en lui adressant quatre coups de feu, au moment où le ballon se trouvait à 10 mètres au-dessus d'une montagne élevée.

Le grizzly dégringola comme une pierre, et, au même instant, le ballon prit une force d'ascension exceptionnelle.

La nuit était venue, une nuit noire: on ne voyait pas à quinze pas devant soi; et le bruit de la pluie, tombant sur la soie du ballon, énervait les deux voyageurs qui, malgré l'épaisseur de leurs vêtements et leurs couvertures imperméables, se sentaient glacés jusqu'aux os.

L'eau rendait l'aérostat de plus en plus lourd; aussi les deux voyageurs jetaient-ils du lest, comme le font les prodigues de leur fortune en numéraire.

Sans un moment donné, un des sacs de lest, tenu par M. Thompson, s'échappa de ses mains; et, à une secousse très-forte, son ami et lui s'aperçurent que le ballon remontait comme un trait à la hauteur de 1 mille.