Nouveaux contes extraordinaires

Chapter 2

Chapter 23,840 wordsPublic domain

Plus rapide que la pensée, mes mains s'étaient emparées des deux revolvers que je portais dans les poches de mon caban, et je fis feu résolument sur le premier des trois assassins, qui tomba sur le coup. Le second, atteint par une balle de mon arme, lâcha son couteau et prononça un _caramba_ formidable en fuyant du côté de la _Casa Moralès_.

Quant au troisième, il s'avançait vers moi et allait se ruer en avant, lorsqu'un nouveau venu l'étreignit fortement par derrière, tandis qu'il me criait de ne pas tirer.

En effet, ce _deus ex machina_ n'était rien autre qu'un colosse américain, appartenant à la maison du général Scott. Morse--tel était le nom de ce géant--était doué d'une force surhumaine. Par les ordres de son maître, il avait enrôlé deux autres camarades de l'armée connus par leur audace et leur amour des aventures, et ils avaient été envoyés sur mes pas, avec mission de ne pas me perdre de vue, de franchir la muraille de la _huerta_ et de se rendre compte de ce qui allait s'y passer.

--Il faut, leur avait dit notre général, que vous preniez vivants le ou les assassins que vous rencontrerez là-bas.

Ils avaient réussi. J'avais échappé comme par miracle à l'attaque des complices de la senora inconnue.

Je reviens à celle-ci.

A peine avais-je compris que le troisième meurtrier était solidement baillonné, que je m'étais retourné pour savoir ce qu'était devenue la belle Mexicaine.

Elle avait disparu. Par quel moyen? Nous ne pûmes le deviner. Cette sirène infernale, qui attirait vers un guet-apens les pauvres officiers de notre armée, devait s'être ménagé une sortie: nous découvrîmes, en effet, vers un angle de la _huerta_, une sorte de tour au moyen duquel on pouvait--en pressant un ressort--se trouver en un instant porté dans une ruelle déserte, qui aboutissait à la route de Puebla.

Les deux Mexicains et le cadavre de leur complice furent entraînés au quartier général, et l'on fit prévenir le corrégidor.

Celui-ci arriva en toute hâte, mais on remarqua qu'il fit la grimace lorsqu'il vit et comprit pour quelle affaire il avait été mandé.

--Ces deux misérables ont été surpris en flagrant délit de meurtre, lui dit le général Scott; la loi martiale les condamne à mort. Mais avant de les livrer au bourreau, il faut, je le veux, que vous obteniez d'eux l'aveu de leur crime et le nom, l'adresse de leurs complices, les deux femmes disparues.

Le corrégidor inclina la tête et procéda à l'interrogatoire des deux bandits.

Tout d'abord, les scélérats refusèrent de faire le moindre aveu; mais, poussé par le magistrat mexicain, l'un d'eux déclara qu'il allait parler.

Il déclara qu'une conspiration, dont il n'était que le bras, avait été organisée par les soins du président Santa-Anna, et que le chef connu était un nommé Antonio Cespédès. Tous les affiliés--dont le nombre était de deux cents au moins--avaient juré sur le Christ de se dévouer à la sainte cause pour la délivrance de leur pays.

--Quelle est la senora qui sert de sirène à ces rendez-vous meurtriers? demanda le général Scott.

Après de grandes hésitations, le bandit consentit à la nommer:

--Dona Fernandina Capilla, la fille du riche _haciendero_ Capilla de _Los Pueblos_.

--Je m'en étais douté! murmura le corrégidor à voix basse. Où est-elle?

--Je l'ignore: peut-être à la _hacienda_ de son père.

Le général Scott envoya un escadron de cavalerie à la ferme du senor Capilla, mais le logis était abandonné de la veille: les portes en demeuraient ouvertes, la maison restait vide.

Hieronimo Sanfé, le meurtrier garrotté par Morse, et son complice blessé par moi, nommé Jacomo Ora, furent condamnés au supplice infâme du _garrotte_. Puis on les mit _en chapelle_ pour être exécutés le lendemain matin.

Le _garrotte_ est tout simplement la strangulation primitive. On attache le patient solidement ficelé à un poteau placé au milieu d'une place publique. On le fait asseoir sur un banc adossé au poteau et on lui passe une corde autour du cou. Cette corde est entortillée à une sorte de tourniquet en bois de chêne, et le bourreau vire le chanvre jusqu'à ce que le patient soit bel et bien étranglé.

C'est horrible, mais c'est ainsi. La coutume du Mexique est là.

Le lendemain, à dix heures du matin, les tréteaux avaient été dressés sur la grande place de Mexico, vis-à-vis la cathédrale.

Les deux patients, soutenus chacun par un prêtre, furent amenés au pied de l'échafaud, et le bourreau--à son corps défendant, mais forcé d'agir par la présence de toute l'armée américaine rangée en bataille sur le lieu du supplice--fut bien forcé d'accomplir sa funèbre tâche.

J'assistais à cette exécution, et j'avoue que le spectacle horrible de ces faces tuméfiées, de ces langues pendantes, de ces contorsions atroces, resta longtemps gravé dans ma mémoire.

Mes amis Thirtle et Andrès étaient vengés!

Une exécution à San-Francisco.

La découverte des mines d'or en Californie--cette partie conquise de l'Amérique du Nord sur les côtes du Pacifique--par les habitants des États-Unis avait attiré sur ce point du globe une quantité d'émigrants, dont le nombre affluait tous les jours.

Les aventuriers de tous les pays, ceux qui avaient le désir de se procurer dans le plus bref délai, par tous les moyens possible, la richesse et le bien-être, sans recourir au commerce ou à l'industrie, tous les hommes à grandes passions, tous les révoltés de la société des différents États du monde civilisé, les gens sans aveu, avides de trouver l'inconnu et de pouvoir pêcher en eau trouble, se ruèrent vers les _placeres_ dès que la nouvelle de ces gisements aurifères parvint à leurs oreilles.

Les villes de Sacramento et de San-Francisco devinrent, à dater de ce moment-là, le rendez-vous d'une population criminelle ou prête à le devenir. Nulle part, sur le reste de la terre, on n'eût pu rencontrer plus de scélérats réunis.

Les conséquences de cet état de choses se réalisèrent dans un court espace de temps et le plus grand désordre régna dans ce pays conquis.

Il ne se passait pas de jour où des vols et des assassinats ne fussent signalés: la vie était à chaque instant exposée au plus grand danger et les autorités établies se voyaient incapables de protéger leurs concitoyens et de punir les crimes, de quelque nature qu'ils fussent.

Peu à peu, cependant, la première invasion de ces chercheurs d'or, sans feu ni lien, fut suivie par la venue de gens plus respectables et plus soumis aux règlements de la société, qui venaient essayer de faire du commerce. Ces nouveaux arrivés comprirent qu'il fallait se ranger du côté de la loi, pour se débarrasser des criminels au milieu desquels ils se trouvaient.

Comme l'état de choses existant ne pouvait continuer, les hommes les plus sérieux et les plus hardis se réunirent pour faire respecter la loi, et l'opinion publique se montrant en faveur de cette résolution, il fut décidé que le vol et le meurtre seraient désormais punis avec autant de sévérité que dans les États policés de l'Union américaine.

Cette façon de procéder d'une société se faisant justice elle-même, au lieu et place des tribunaux constitués à cet effet, est connue aux États-Unis sous le nom de _loi de Lynch_, du nom d'un Américain nommé Lynch qui le premier, dans le pays des frontières, avait inauguré ce genre de punition contre les ennemis des gens honnêtes établis comme pionniers dans ces parages voisins des Peaux-Rouges.

Bien souvent la justice populaire s'était ruée sur des gens complètement innocents et reconnus comme tels après leur exécution sommaire; mais en Californie le cas n'était pas le même; on se trompait rarement et puis les juges appartenaient à la classe honnête de la population. C'étaient eux qui étaient les acteurs et ils agissaient en plein jour en donnant toute la publicité possible à la sentence irrévocable.

En Europe, nous nous targuons de respecter la loi, et, quelque horreur que nous éprouvions en présence d'une exécution, nous laissons la justice suivre son cours.

La raison en est que nous sommes persuadés que la justice sait et saura nous protéger et nous venger au besoin.

En Californie, ce n'était pas la même chose. Les gens honnêtes de ce pays étaient convaincus que la loi n'était pas assez puissante pour les protéger. Ils en étaient donc arrivés à cette conclusion qu'il fallait se défendre sérieusement contre tous ceux qui en voulaient à leur propriété et à leur vie; qu'il n'y avait aucune sécurité sans des exemples frappants et qu'il fallait terrifier les criminels.

Nous avons cru devoir expliquer la situation, pour atténuer quelque peu les horreurs de ces récits de jugements et d'exécutions sommaires de San-Francisco et du pays de l'or.

On n'oubliera pas non plus que ces juges «irréguliers» ne prononçaient leur sentence qu'après des débats sérieux, où la procédure était la même que dans les cours des autres pays civilisés: acte d'accusation fondé sur les évidences, liberté de défense de la part de l'inculpé, plaidoyer d'avocat, etc., etc., ainsi que cela se pratique d'ordinaire.

Quoi qu'il en soit, ces jugements prononcés au XIXe siècle, au milieu d'un État faisant partie de la grande République américaine, offraient un intérêt des plus curieux.

Dans le récit qui va suivre, les principaux acteurs se composaient de deux cents citoyens de San-Francisco qui s'étaient constitués en «comité de vigilance» dans le but avoué d'empêcher tout voleur, assassin ou incendiaire d'échapper à la punition méritée, soit par la faiblesse des juges réguliers, soit par le peu de solidité des prisons, l'insouciance et la corruption de la police, ou l'insuffisance des moyens de répression.

Le misérable qui fut reconnu coupable avait volé un coffre-fort rempli d'argent. On l'avait découvert au moment où il emportait la caisse de fer enveloppée dans un grand sac. Quand il s'était vu suivi, il avait sauté dans une embarcation en cherchant à s'éloigner à force de rames.

La personne lésée s'était aperçue du larcin et, immédiatement, avait couru à la poursuite de son détrousseur, suivie par un grand nombre de bateliers qui n'avaient pas tardé à rejoindre l'homme qui emportait le coffre-fort. Ce dernier, se voyant pris, avait jeté la preuve de conviction à la mer; mais tandis que quelques personnes s'emparaient du voleur, d'autres repêchaient la caisse de fer.

Ramené vers le rivage, le coupable fut remis aux mains des membres du conseil de vigilance, qui l'entraînèrent dans la salle de leurs délibérations. Il fut jugé par quatre-vingts membres présents, à huis clos, et, convaincu de vol, se vit condamné à être pendu, le soir même, à Portsmouth-Square.

Tandis que le tribunal était rassemblé, les habitants de San-Francisco s'étaient rassemblés autour de la maison qui servait de lieu du réunion, et la cloche de la remise pour la pompe d'incendie sonnait à pleine volée, afin d'apprendre à la ville ce qui se passait au sein du comité de vigilance.

La populace se montrant fort excitée, plus excitée que de coutume même; certains assistants reprochaient aux membres de ce tribunal, imposé de délibérer à huis clos; mais quand on annonça au public la sentence de mort décrétée contre le criminel, un sentiment de satisfaction générale éclata de toutes parts. Quelques personnes, cependant, exprimaient l'opinion que la mort était un peu sévère pour une pareille offense envers les lois de la société.

Dès que la sentence eut été signée, la cloche de la pompe à incendie ne cessa de sonner le glas de mort, pour annoncer la fin prochaine du condamné.

Le capitaine des hommes de police, nommé Benjamin May, se présenta à la porte de la salle d'audience et réclama le prisonnier qui, naturellement lui fut refusé. Quoiqu'il se fut fait accompagner par une escouade de policemen, il vit bien que ni lui ni ses gens ne réussiraient à s'emparer du coupable.

Il était une heure après midi, quand un nommé Samuel Bonneau se montra sur le seuil de la salle d'audience et vint annoncer la sentence rendue à l'unanimité contre le voleur, qui, malgré l'évidence, avait constamment nié sa culpabilité.

Le condamné se nommait John Jenkins, et était originaire de Londres. Samuel Bonneau ajouta qu'on lui avait donné une heure pour se réconcilier avec Dieu, et qu'à cet effet on avait mandé près de lui un ministre protestant du nom de James Innes.

La foule approuva par ses cris la décision du comité de vigilance, et dès ce moment le tumulte arriva à son comble, car chacun voulait donner son avis et le faire prévaloir.

Nous devons ajouter que la majorité des citoyens de San-Francisco, était en faveur de l'exécution.

Tandis que ceci se passait au-dehors, le prisonnier était gardé à vue avec rigueur, mais avec tous les égards possibles: on lui avait même offert des cigares.

Le pasteur protestant était accouru le premier, à l'appel qu'on lui avait fait, et il exhortait le condamné à prier avec lui. Nous devons dire, pour être exact, que toutes les paroles du révérend docteur Innes étaient prononcées en pure perte: le malheureux à qui il s'adressait ne lui répondait pas. Toute son attention semblait fixée vers la porte d'entrée, car il s'attendait à se voir délivré par les gens de la police municipale.

Au moment où deux heures sonnaient, les portes de la salle du comité de vigilance s'ouvrirent, et le condamné à mort fut amené devant la populace. C'était un homme de haute taille, d'une force herculéenne, dont le visage semblait fait pour inspirer la terreur.

Si épouvantable que fût sa situation, il paraissait de sang-froid en fumant un cigare de l'air le plus placide du monde. Ses mains attachées derrière son dos étaient maintenues par deux hommes armés, accompagnés d'un grand nombre d'individus, de telle façon que la fuite était réellement impossible.

C'est ainsi qu'il parvint, en traversant la foule, jusqu'au milieu du square public.

Une fois là, une clameur immense éclata de toutes parts et des vociférations étranges se firent entendre; c'était un spectacle effrayant. La lune, obscurcie par les nuages, était entièrement cachée et l'on n'y voyait que grâce à la lueur des torches.

Quelques individus s'étaient hissés sur l'arbre de la liberté, pour y attacher une corde destinée à la pendaison.

A ce moment-là, un cri se fit entendre.

--Ne le pendez pas à cette noble potence, disait quelqu'un.

--C'est vrai! conduisez-le vers la vieille maison, hurla un autre assistant.

Et ce fleuve d'êtres vivants entraîna le condamné vers un _adobe_ (maison de pizai) en ruines, qui avait autrefois servi de douane. On hissa une poutrelle à l'une des fenêtres, et quand elle eut été solidement fixée on passa une corde solide à une poulie.

Tandis que ceci se préparait, les hommes de la police faisaient de vains efforts pour s'emparer du condamné, mais ils se virent repoussés de toutes parts.

S'ils eussent persisté dans leur projet, on les aurait reçus à coups de revolver, quoiqu'un certain nombre d'assistants fût opposé à cette exécution sommaire et se montrât disposé à favoriser les efforts de la police.

Le prisonnier, balloté entre ceux-ci et ceux-là, se mourait de peur. Tout à coup, il sentit un noeud coulant glisser autour de son cou, et il fut enlevé par une vingtaine de bras à 10 mètres au-dessus du sol.

La secousse avait été mortelle, et, après quelques balancements, quelques trémoussements nerveux, le criminel, victime de la vengeance populaire, n'était plus qu'un cadavre.

Tandis que ce cadavre restait ainsi suspendu au-dessus de la foule, la terreur s'était emparée des exécuteurs eux-mêmes, qui se dispersèrent lentement.

Quelques-uns, les plus endurcis, restèrent seuls jusqu'au lever du jour, près du lieu de l'exécution.

A six heures, le marshall Mac-Crowski se rendit vers l'_adobe_, coupa la corde et fit emporter le corps de feu John Jenkins, qui fut déposé à la salle des morts.

Ainsi se passa la première exécution faite d'après la loi de Lynch à San-Francisco.

Dans les circonstances particulières où se trouvait la société californienne, à l'époque où nous reporte le fait qui précède, on peut, en quelque sorte, excuser ce jugement sommaire.

Mais on ne peut que bénir les lois justes et régulières qui régissent le pays où nous vivons, car on vit paisiblement en Europe, sous la protection d'une police destinée à prévenir le crime et de juges prêts à le punir avec toute la sévérité nécessaire.

L'arbre anthropophage.

A mi-chemin de l'île de la Réunion et de la côte orientale de l'Afrique centrale s'étend, sur une longueur de 132 myriamètres du nord-est au sud-ouest, avec une largeur très variable, mais qui, dans sa plus grande traversée, n'a pas moins de 54 myriamètres de l'est à l'ouest, la grande île de Madagascar, nommé en langage madécasse _Hiera Bé_, ce qui veut dire «la grande terre».

C'est, après Bornéo et la Grande-Bretagne, la plus vaste île du monde.

Vue de la mer, cette île magnifique offre à l'oeil de celui qui arrive par la pleine mer, à bord d'un navire, un vaste amphithéâtre de montagnes superposées, formant des échelons de verdure qui varient depuis le vert le plus vif jusqu'aux teintes azurées des pics ardus qui se confondent avec le bleu foncé du ciel.

Madagascar serait une des possessions les plus importantes que puisse envier une grande puissance maritime, si cette île n'avait pas contre elle le climat meurtrier de son littoral.

Il y a trois races distinctes à Madagascar, parmi les trois millions d'habitants qui composent le chiffre de la population: les Sakataves à l'ouest, descendus de la côte africaine et qui sont encore de vrais nègres; les Howas au centre, grande peuplade d'origine malaise, et les Madécasses, type modifié par de nombreuses révolutions et de fréquents amalgames.

Les Sakataves ont la peau noire et les cheveux crépus: ils ont conservé tous les instincts, tous les errements de la race africaine à laquelle ils doivent leur origine, c'est-à-dire qu'ils sont ignorants, superstitieux et... anthropophages.

Leurs habitations sont situées au milieu de cavernes creusées dans les rochers calcaires de leurs montagnes, au centre desquelles se trouvent des vallées profondes, à 400 pieds au-dessus du niveau de la mer.

Près de la frontière des Sakataves se trouve un joli petit lac de 1 mille environ de diamètre, dont les eaux dormantes s'échappent au sein d'un canal tortueux, sous le feuillage sombre de la forêt impénétrable.

Les Sakataves sont complètement nus; leurs relations avec les autres tribus sont assez guerrières, et leur seule religion est celle d'un culte abominable qu'ils rendent à un arbre déifié par eux qui, comme le _Drosera rotundifolia_--cette plante carnivore, si bien décrite par Darwin [1],--suinte un fluide visqueux qui l'aide à s'emparer de sa proie et possède des qualités enivrantes, dont les naturels se régalent avec avidité.

[Note 1: M. Darwin, le célèbre naturaliste, a dernièrement attiré l'attention du public sur quelques espèces de plantes carnivores, qui, saisissant les insectes et refermant sur eux leurs pétales, sucent tout leur sang et rejettent après leur cadavre desséché. Des morceaux de viande crue disparaissent avec la même rapidité dans la «bouche» de ces arbres fantastiques.]

Qu'on se figure une immense pomme de pin de 3 mètres de haut et d'une grosseur proportionnelle. Cette pomme de pin géante, qui est le tronc de l'arbre, est noire et d'une dureté pareille à un bloc de fer. A la cime de ce cône, qui a près de 50 à 60 centimètres de largeur, on aperçoit une dizaine de feuilles qui retombent molles et pliantes, à l'instar de celles d'un bananier, avec cette différence qu'elles sont nerveuses comme celles de l'agave et terminées par des pointes d'une acuité sans pareilles et creusés à l'intérieur.

Tout le bord de ces feuilles est armé de forts piquants; leur couleur est vert foncé, comme qui dirait l'écorce des lièges ou des troënes.

Si l'on se hisse sur un rocher ou sur les épaules d'un insulaire sakatave pour examiner cet arbre satanique, on aperçoit un cône rond, de couleur blanche et de forme creuse. Ce n'est point une fleur, mais bien une sorte d'entonnoir, de suçoir dans lequel est contenu un liquide visqueux et douceâtre dont les propriétés sont à la fois morphiques et intoxiennes.

Tout autour de ce récipient se hérissent des rejetons de feuilles, à l'état de scions, tortillés comme des serpents et remuant comme s'ils étaient animés. Leur largeur est d'environ 1m, 30, et rien n'est plus terrifiant que de voir le frétillement de ces plantes verdoyantes, qui produit une sorte de sifflement fait pour donner le frisson au plus courageux.

Un arbre pareil à celui-là, transplanté dans notre Jardin d'acclimatation de Paris, ferait la fortune de cette administration.

Je reviens aux Sakataves et à leur religion superstitieuse. Il y a dix ans, leur reine, veuve depuis huit mois et mère d'un grand et gros garçon, héritier de son père, mit au monde un second fils qui, d'après les lois de la tribu, devait succéder à son père. En Europe, c'est tout le contraire qui se passe; mais à Madagascar, les lois héréditaires ne suivent pas le même cours que chez nous. Lambo--c'était l'aîné de Ramatava, la reine-mère--devait mourir dès que son frère Horra viendrait prendre sa place.

Or, la reine adorait son fils aîné. Elle eut donné sa vie pour que son bien-aimé rejeton n'eût pas eu de frère; mais la nature ayant suivi son cours, Horra avait vu le jour.

Quel parti prendre? Le seul qui fut possible, quelque pénible qu'il fût: la fuite. Lambo dit adieu à sa mère, par une nuit sombre; et celle-ci, affolée, sans courage, vit s'éloigner son enfant adoré, qu'elle ne devait peut-être plus revoir.

Lambo s'enfonça dans les méandres de la montagne, à travers mille dangers plus terribles les uns que les autres, torrents à franchir, animaux féroces à défier; son but était d'atteindre les confins de la tribu des Howas et de se rendre au port de Tamatave où faisaient escale les navires venant du monde civilisé, à bord desquels il trouverait un passage.

Après quatre jours de marche, Lambo parvint en vue du port. Devant lui, au lieu de la montagne où la mer déferlait, il aperçut un millier de cases divisées en deux parties: le village Malgache sur le bord de l'Océan, et le village Howa placé derrière le fort.

De nombreux habitants recouverts de _sambas_ et de _sim'bous_, sorte de toges romaines fabriquées avec des cotonnades du pays, circulaient devant les cases et se dirigeaient vers un grand hangar qui était le palais du souverain des Howas.

Les murs de cette grande case étaient formés de poteaux, reliés ensemble par les longues et fortes tiges du _ravenala_ (l'arbre du voyageur) serrées les unes contre les autres, et la toiture consistait en feuilles du même arbre, tressées comme de la paille.

Le roi Radama venait d'être élu par ses sujets et donnait audience à son peuple.

Pourquoi ne demanderais-je pas asile à mon frère? se dit Lambo.

Et il alla droit au palais du souverain des Howas, lui raconta son histoire et le pria de le garder auprès de lui.

Non seulement le roi Radama accueillit avec bonté son égal, mais encore il lui donna un emploi supérieur à sa cour et lui fournit les moyens de vivre sur un grand pied dû à son rang.

Lambo se montra fort reconnaissant de l'accueil qui lui était fait et, voulant prouver cette gratitude, il se mit entièrement au service de Rosaherina.

La présence des Européens à la cour du grand chef de Tamatave lui fournit l'occasion de montrer son intelligence. C'est lui qui s'aboucha pendant plusieurs mois avec M. Dupré, envoyé par l'empereur Napoléon III, pour ratifier un traité de commerce et avec le capitaine Dupré, qui appuyait la volonté de la France à l'aide de la frégate _Hermione_ et de l'aviso _le Curieux_. Il ne tint pas à Lambo de voir accepter les propositions de la France par son souverain, et si notre alliance ne fut point agréée, c'est à l'influence de l'Angleterre que cette déconvenue doit être attribuée.