Nouveaux contes de Noël

Part 3

Chapter 33,849 wordsPublic domain

Elle reprit pourtant, les yeux fermés déjà, mais continuant à parler dans un demi-rêve:--«Tire la bobinette, et la chevillette cherra». C’étaient maintenant des lambeaux de phrases entrecoupées de longs silences: «Mets la galette sur la huche et viens te coucher avec moi...» Petit Jésus se déshabille... «Ma Mère Grand, que vous avez de grands yeux!--C’est pour mieux voir, mon enfant.--Ma Mère Grand, que vous avez de grandes dents!--C’est pour te manger.» Et alors, et alors le loup se jeta sur Petit Jésus...

«--Que jabote cette gamine? s’écria le curé qui venait de perdre, elle est en train, je crois, de mêler l’histoire du Sauveur à celle du Chaperon Rouge!

--Et alors, répétait bravement Simonette, le loup se jeta sur Petit Jésus et le mangea.»

Puis elle s’endormit, les poings fermés, tandis que le chat d’un bond silencieux regagnait son gîte dans les cendres.

Et moi, je disais au bon curé:

«Les enfants y voient clair parfois et prophétisent à leur manière. Êtes-vous sûr, au fond, que le loup n’ait pas mangé Jésus? Jésus apportait la paix sur terre, et plus que jamais on se bat. Jésus voulait supprimer la misère, et toujours la misère règne! Simonette a raison, monsieur le curé, et le loup mangea Petit Jésus, ce qui explique bien des choses.»

LES PAQUES DE SYLVANIE

Mon oncle, curé des Trois-Tours, chez qui on m’avait mis pour apprendre un peu de latin, me dit ce soir-là:

--Écoute, Jacques, demain tu me serviras la messe à la première heure, et puis nous monterons, avec le bon Dieu, jusqu’à Météline. Nous voici au jeudi d’après Pâques; il ne faut pas que la semaine se passe sans que le vieil Homobon ait communié.

Ce vieil Homobon de Météline était un homme à la mode des anciens temps qui m’avait toujours inspiré un grand respect lorsqu’il descendait au village, les jours de foire ou les dimanches, avec son costume tout de cadis blanc; ses hautes guêtres se bouclant aux genoux; sa culotte à pont fermée par un bouton en buis de la grosseur d’une belle noix; son habit à la française sur le collet duquel frétillait, nouée d’un ruban, une queue; et son énorme chapeau monté, pareil, sauf les galons, à celui des gendarmes.

Mais depuis bientôt quatre ans, à cause des mauvais chemins et de son grand âge, le vieil Homobon ne descendait plus; et depuis quatre ans, pendant la semaine pascale, mon oncle allait dans la montagne porter la communion au doyen de ses paroissiens.

Le discours de l’abbé me fit grand plaisir. Porter ainsi, par ces premiers jours de printemps, la communion dans la montagne constituait pour moi la meilleure des écoles buissonnières: une école buissonnière sans inquiétude ni remords.

La montée n’était pas bien gaie; il y a toujours un peu de gêne quand on a le bon Dieu avec soi, enfermé dans une petite boîte. Défense absolue de causer. Mon oncle marmottait des paroles latines, et moi, tant bien que mal j’ânonnais les répons, regardant à droite et à gauche, oubliant de faire tinter ma sonnette quand nous rencontrions des paysans, et m’attardant à toutes sortes de distractions coupables provoquées par un buisson sur lequel des chardonnerets s’abattent, un mur de pierres sèches où des lézards courent, une pente de gazon où il serait doux de se rouler.

Mais je prenais patience et me consolais des ennuis de la montée en songeant aux délices de la descente. Car, voici quelle était la deuxième partie du programme: nos affaires faites à Météline, aussitôt le vieil Homobon confessé et communié, aussitôt le petit ciboire portatif, vide désormais, disparu avec sa boîte dans les profondeurs de la soutane, sans soucis jusqu’au soir et libres comme l’air, nous dégringolions par des sentiers connus l’autre versant de la montagne jusqu’au village de Saint-Trinit dont le recteur, prévenu la veille, nous attendait.

Mon oncle, toujours un peu morose, semblait soudain se détendre et rajeunir à l’idée d’aller revoir un ami de trente ans, un compagnon de séminaire. Il courait avec moi, riait, partageant mes enthousiasmes d’enfant pour un caillou de forme bizarre, une plante curieusement fleurie, un papillon aux couleurs vives, un insecte luisant comme l’acier.

Et quelle joie quand, sur le midi, l’estomac creusé par l’air apéritif de la montagne, nous apercevions le clocher de Saint-Trinit, l’église neuve au milieu d’une cinquantaine de maisonnettes à toits gris comme une mère-poule au milieu de sa poussinée, et, barrant la route de sa bedaine, l’ami de mon oncle, le joyeux recteur Bienteveux qui, du plus loin qu’il pût nous apercevoir, s’écriait:

--Arrivez, traînards! tout est brûlé: on va être obligé de vous envoyer casser une croûte à l’auberge.

Mais rien n’était brûlé; et maintenant encore l’image de Saint-Trinit n’apparaît à mon souvenir qu’à travers les appétissantes fumées d’un morceau d’agneau croustillant et doré au four, d’un arrière-train de chevreau en blanquette, d’un plat de morilles qu’avant tout le monde M. Bienteveux savait découvrir dans les allées de vigne non encore piochées ou de quelque truite à chair rose pêchée du matin en notre honneur.

Nous voilà donc, mon oncle et moi, sur le chemin de Météline. Mon oncle grave, tout à ses fonctions sacerdotales, et moi rêvant aux morilles de M. Bienteveux, pendant que, de minute en minute, le ciel matinal s’éclairait, et que le soleil invisible encore à l’Orient mais déjà près de dépasser la crête qui le cache, pour s’épandre soudain sur les vallées comme une large nappe d’or, baignait de ses premiers rayons la cime rose des montagnes.

De temps en temps, essoufflés, nous nous arrêtions. Mon oncle, respectueusement, déposait le bon Dieu sur l’herbe, dans sa boîte, ne se scandalisant pas si des bestioles y grimpaient.

Cette ferme de Météline se trouvait décidément perchée par trop haut, à mi-chemin du paradis comme disait mon oncle.

Partis avec le jour, il pouvait bien être dix heures quand nous arrivâmes. Dès que j’aperçus le corps de bâtiment, je me mis à faire tinter ma sonnette. Un chien aboya, des poules s’effarèrent, le taureau, toujours enfermé, secoua sa chaîne dans l’étable, mais les portes restèrent closes, et personne ne se présenta pour nous recevoir.

Un peu étonnés nous avancions quand même, lorsque tout à coup je m’écriai:

--Mon oncle, mon oncle, il y a un mort.--Comment? un mort!--Il y a un mort dans la maison. Voyez! les abeilles ont le crêpe.

En effet, la demi-douzaine de ruches alignées le long du rocher, troncs d’arbres creux que recouvre une pierre plate, portaient chacune un chiffon noir.

Mon oncle dit, ému:--Le vieil Homobon serait-il mort?

Le vieil Homobon était mort. Une voisine le gardait. Son petit-fils, qui venait de partir pour les Trois-Tours, avait dû nous manquer en voulant prendre le raccourci. Sur quoi mon oncle décida que l’enterrement aurait lieu le surlendemain et fit les prières.

Où étaient Saint-Trinit, M. Bienteveux, son déjeuner? La journée s’annonçait funèbre.

Une fois hors de la maison, j’interrogeai mon oncle du regard.--Que veux-tu, me répondit-il, devinant sans doute ma pensée, que veux-tu? Jacques! M. Bienteveux, aujourd’hui, se passera de notre compagnie. Nous ne pouvons pas, pour un divertissement profane, promener tout le jour le corps du Sauveur par les chemins. Sa place est dans le tabernacle. Nous allons, au lieu de descendre à Saint-Trinit, retourner chez nous, tranquillement.

Comme les Trois-Tours maintenant me paraissaient tristes! Et comme Saint-Trinit par comparaison s’embellissait dans mes souvenirs avec ses prés fleuris de narcisses, et ce chemin à travers les prés le long duquel le bruit des eaux courantes vous accompagne. En vérité le vieil Homobon aurait bien pu attendre encore un jour ou deux avant de mourir.

Mon oncle devenait songeur, et je crois qu’au fond il partageait mes regrets: les saints eux-mêmes ont leurs faiblesses.

Nous nous étions pourtant remis en route quand, au premier détour, sous le rocher où s’alignaient les ruches, nous rencontrâmes une gardeuse de moutons qui, nous voyant passer, se signa.

--Je dis à mon oncle:--C’est Sylvanie!

--La Sylvanie des Pierre-Antoine, qui reçut la confirmation en même temps que toi, l’année dernière, et qui avait toujours la meilleure place au catéchisme?

Mon oncle s’était arrêté. Sylvanie s’approchait, timide. Ayant souvent joué avec elle, je n’étais pas fâché de revoir Sylvanie.

Mon oncle, paternellement, la grondait. Pourquoi ne la voyait-on plus à la messe? Pourquoi surtout n’était-elle pas descendue aux Trois-Tours pour faire ses Pâques?--J’avais bonne envie, monsieur le curé, mais les Trois-Tours c’est loin et nos maîtres ne sont pas commodes.--Bien! Sylvanie, je leur parlerai...

Cependant, Sylvanie réclamait un service.--Est-ce que vous ne pourriez pas, monsieur le curé, avec Jacques, veiller mes bêtes un instant de peur qu’elles n’entrent dans la chenevière, pendant que j’irai jusqu’aux maisons me faire prêter un morceau de pain. Mon chien Labri a mangé la provision de ma journée. Il ne passe ici jamais personne, et je risque de rester à jeun jusqu’à ce soir.--A jeun! Tu es donc à jeun, Sylvanie, tout à fait à jeun, disait mon oncle.--Tout à fait à jeun, monsieur le curé.--Depuis le souper d’hier, tu n’as mangé ni bu?--Ni mangé ni bu, monsieur le curé.--Pas même bu une goutte d’eau!--Non, pas même une goutte d’eau.--Pas même cueilli, sans y faire attention, quelque prunelle, quelque mûre le long des haies!...

Ici, la Sylvanie se mit à rire:--Il y a beau temps, monsieur le curé, que les becs-fins ont picoré les dernières prunelles, et vous savez bien que les mûres ne rougissent guère au mois d’avril.

Mon oncle alors interrogea Sylvanie sur le catéchisme et parut ravi de constater qu’elle se le rappelait à merveille:--Parfait! parfait!... Puis il ajouta:--C’est la Providence qui le veut, les voies de Dieu sont mystérieuses!

Par hasard, la Providence voulait-elle nous faire déjeuner chez l’abbé Bienteveux ce jour-là? Je commençai à le soupçonner vaguement quand mon oncle me dit:--Éloigne-toi un peu, Jacques, je vais confesser Sylvanie.

La confession fut courte et l’absolution tôt donnée. La pauvre Sylvanie n’avait pas des péchés bien lourds.--Et maintenant, mon enfant, que vous voilà en état de grâce, après avoir remercié le Seigneur qui, par une faveur spéciale, a daigné venir à vous, tandis que vous n’alliez pas à lui, apprêtez-vous à recevoir dignement la divine Eucharistie.

Il y avait là tout près une manière d’oratoire sur les marches duquel Sylvanie s’agenouilla. Sylvanie, rose d’émotion, baissait les yeux et pleurait. Mon oncle priait à voix basse. L’hostie brillait entre ses doigts dans un rayon de vif soleil. Des oiseaux innombrables s’étaient mis à chanter. Une odeur plus pénétrante que l’encens montait des herbes attiédies. J’avais envie de pleurer moi aussi; mais tout en pleurant je me disais:

--Pour peu que tout à l’heure on presse le pas, nous pourrons être avant midi à Saint-Trinit, où l’excellent monsieur Bienteveux nous attend avec du l’agneau rôti, des truites, des morilles.

Et, dans un élan de pieuse reconnaissance, je bénissais le ciel qui, plutôt que de nous priver d’une innocente joie, avait voulu que ma petite amie Sylvanie se trouvât ainsi sur notre route, toute prête pour faire ses Pâques à la place du vieil Homobon.

IMPRESSIONS DE SEMAINE SAINTE

J’avais fait gras un Vendredi-Saint!

Non certes par ostentation, ni bravade; mais pourquoi m’étais-je laissé tenter, et pourquoi mon vieux païen d’oncle, avec ses habitudes de chasseur braconnier, ne trouva-t-il ce matin-là, au lieu de fromage ou d’œufs durs dans la poche de son carnier, qu’un gros bout de saucisson d’Arles.

Ce saucisson mangé ainsi en plein soleil, au bord d’une source, tandis que le flacon de vin fraîchissait, avait paru délicieux à mon appétit de la douzième année.

Maintenant, le remords était venu; et n’osant pas, moi indigne, me mêler à la foule qui, d’église en église, allait visiter _les Paradis_, après avoir longtemps erré par les rues comme une âme en peine, j’entrai seul dans la chapelle des Pénitents où des fantômes en cagoule célébraient l’office de Ténèbres.

Ici point d’éblouissants reposoirs aux mille cierges reflétés dans l’argent et l’or des orfèvreries; point de sépulcres ornés de fleurs avec un petit agneau couché parmi la mousse et la verdure! Des tentures noires: un gigantesque crucifix, ses plaies avivées de vrai sang, étendu à plat sur les dalles nues; et, au lieu des douces voix des pensionnaires et des nonnes entendues à travers les grilles, les notes funèbres du _Dies iræ_.

Puis un moine prêcha la Passion, un moine aux yeux méchants qui tout le temps ne nous parla qu’enfer et flammes éternelles. J’eus peur d’abord et j’avais envie de pleurer à l’idée d’être ainsi damné pour toujours. Pourtant cette conception d’une éternité de désespoir, ce déni de toute espérance, répugnait à mon imagination enfantine; et malgré le _Dies iræ_, malgré le moine, voyant là-haut sur la courbe bleue de la voûte semée d’étoiles un Dieu le père, en grand manteau qui, les bras étendus comme pour bénir, souriait dans sa barbe blanche, je me disais qu’au fond le moine peut-être se trompait, et qu’avec un tel air de bonté, quels que fussent les crimes des hommes, ce Dieu ne pouvait pas rester à tout jamais implacable.

La nuit venue, j’eus un beau rêve.

Depuis des siècles et des siècles, la terre était morte et glacée, roulant à travers les espaces ses fleuves taris, ses océans vides et ses forêts sans feuilles qu’aucun soleil ne réveillait. De loin en loin, des montagnes de décombres, autrefois des villes; et, autour de ces décombres, empiétant sur les champs débordant jusqu’à l’horizon, des cimetières obstrués de tombes blanches mais si pressées, mais si nombreuses, qu’entre Paris et Londres, sur les deux rives de la Manche, rangées en ligne, elles se regardaient.

Les étoiles aussi étaient mortes. Et, ne pouvant plus ni récompenser ni punir, il arriva que Dieu s’ennuyait.

Oui, Dieu--un Dieu tout pareil au bon vieillard à barbe blanche peint sur la voûte des Pénitents--se trouvait, comment dirai-je? un peu à l’étroit dans l’Infini.

Si bien qu’un jour, s’adressant à saint Pierre, assez maussade et désœuvré pour sa part avec sa trousse de clefs rouillées, car personne n’entrait plus au Paradis et jamais on n’en ouvrait les portes:

--Voyons, Pierre, c’est tous les jours la même chose ici et la vie se fait monotone. Que penserais-tu d’un petit tour de promenade?

Pierre répondit:

--Un tour de promenade m’irait assez, histoire de dégourdir mes vieilles jambes. Mais je suppose que le Seigneur veut rire: où pourriez-vous aller, puisque vous êtes en tous lieux?

Dieu dit:

--En effet, je suis en tous lieux.

Pierre ayant réfléchi:

--Il y a bien l’enfer où vous n’êtes pas.

--Va pour l’enfer, c’est une idée... Sans compter que depuis longtemps j’avais l’envie de vérifier un peu par moi-même comment les affaires se passent là-bas.

Et voilà le bon Dieu avec saint Pierre qui, abandonnant en cachette le Paradis plein d’anges blancs, de fleurs et de musique, prennent le chemin de l’enfer.

Des montagnes couleur de poix, des rocs soufrés, des précipices; et çà et là, par des fissures autour desquelles arbres et buissons se crispent et se recroquevillent comme un fagot d’épines à la gueule d’un four, des langues de flammes qui montaient.

--Seigneur, la promenade n’est pas gaie.

--Pierre, il faut se contenter de ce qu’on a.

Cependant, miracle étrange, dans ces endroits maudits où, comme dit le proverbe, Dieu n’était jamais passé, même de nuit; sur ce sol calciné, fait de craquantes pierres ponces et de cendres; derrière les deux voyageurs un peu d’herbe fine naissait. La voûte de jaunes vapeurs emportées dans un tourbillon s’ouvrait au-dessus de leurs têtes en éclaircie lumineuse et bleue.

Et une fois arrivés devant le portail béant, entrée de l’enfer grand ouvert, c’est à peine si, l’espace d’une seconde, ils purent entrevoir l’entonnoir rouge pareil, avec ses cercles de plus en plus étroits de falaises flambantes et de vallées, à une énorme rose de braise; c’est à peine s’ils purent entendre la plainte formidable des damnés; car, aussitôt que Dieu eut posé le pied sur le seuil, toutes les flammes s’éteignirent. Comme un lingot qui refroidit, la rose de braise en un instant passa du rouge blanc au rouge sombre; et, tout reprenant sa naturelle couleur, les fleuves de bitume s’arrêtèrent, les cascades de métaux fondus restèrent suspendues au flanc des rochers en stalactites immobiles; tandis qu’à la tempête des hurlements et des blasphèmes un long silence succédait, puis un soupir de soulagement immense et doux, poussé à la fois par des millions et des milliards de poitrines.

Dieu dit:

--Je n’avais pas prévu l’effet que ma présence en enfer produirait.

--Moi non plus! répondit saint Pierre.

Dieu et saint Pierre marchaient toujours. Or, à mesure qu’ils marchaient, les pentes arides se revêtaient de fraîches fleurs et de beaux arbres, avec des sources de toutes parts jaillissantes où damnés et damnées, par troupes, venaient apaiser leur longue soif. Quel bonheur, quels transports de joie! Repentants, les avares jetaient leur or; les meurtriers cachaient sous des buissons de roses leurs armes ensanglantées; les victimes d’amour, vol gémissant de colombes blessées! cessaient enfin de désespérer, connaissant l’amour véritable; et Satan, farouche sur son trône, s’étonnait de sentir fondre en son cœur son orgueil et sa vieille haine à l’approche de Celui qui est toute bonté.

Mais saint Pierre n’était pas content. Le rude pêcheur de Galilée, le gardien des clefs et du dogme, trouvait irrégulier ce répit, et condamnable cette atténuation à des tortures déclarées éternelles.

Dieu, qui sait tout, le devina:

--Pierre, à quoi songes-tu?

--Je songe à ceci que Dieu se déjuge, et que, sans tarder, il nous faut tous les deux sortir d’ici, pour que de nouveau, à la place des sources fraîches le bitume enflammé jaillisse, pour que de nouveau le feu ronfle sous les chaudières, et que, de nouveau, et pour toujours, recommence l’expiation.

--Tu as raison, Pierre, mais il est trop tard: maintenant ces âmes ont vu Dieu, ces âmes se sont repenties.

Et, souriant dans sa grande barbe, le Père Éternel ajouta:

--Gronde-moi, Pierre, gronde-moi, j’avoue qu’en descendant ici, j’ai commis une irréparable imprudence.

Pierre insistait, et je m’aperçus à ce moment qu’il ressemblait, mais là trait pour trait, au méchant petit moine prêcheur de Passion.

--Nous allons faire un affreux scandale! Que diront, en apprenant ce qui s’est passé, les docteurs de la Loi, les Pères de l’Église?

--Tu vas remonter au plus vite et les réunir tous en grand concile, les anciens et les nouveaux, ceux des Catacombes et ceux de la Rome papale, robes de bure et robes de pourpre, houlettes de bois et crosses d’or. Tu t’expliqueras avec eux. Moi, je ne puis, en conscience, sortir d’ici tant que les peines éternelles n’auront pas été abolies.

Puis, s’étant assis et bénissant, les bras étendus dans son manteau bleu, l’innombrable foule qui versait des larmes, il dit encore:

--Quiconque a vu Dieu et se repent, ne peut pas ne pas être pardonné!

Là-dessus, je me réveillai. Un vieux curé ami de la famille, à qui je racontai la chose, se fâcha tout rouge et me prédit après ma mort, au fond d’un enfer où Dieu ne descendrait pas, la chape de plomb des hérésiarques. Rien n’y fit: parfait croyant pour tout le reste, jusqu’à l’heure où l’on ne croit plus guère, mais hélas! hérétique sur ce seul point, je gardai toujours une idée vague qu’il n’y a pas de flammes éternelles, et qu’un jour, que saint Pierre le veuille ou non, Dieu pardonnerait, s’il lui plaît, comme dans mon rêve.

CONTE D’AUTOMNE

Rien n’est plus beau qu’un bel automne, saison justement préférée des peintres et des poètes qui l’aiment, les uns à cause des teintes pourprées dont octobre décore le front des bois; les autres, à cause du sentiment de délicate mélancolie qu’évoque ce dernier sourire de l’année.

Mélancolie d’ailleurs sans tristesse et nuancée de vive espérance! Car, à l’idée de la froide mort hivernale, se mêle, consolante, celle d’une prochaine résurrection, comme si derrière décembre qui s’avance sous les branches chargées de frimas, parmi les herbes flétries, déjà l’on devinait à l’horizon lointain avril inquiet et couronné de fleurs nouvelles.

Mais ceci dépend un peu de la disposition et de l’heure.

D’autres fois ce dur vent qui souffle, ces feuilles desséchées qui tombent, innombrables et vaines comme nos jours, disent au cœur sévèrement la fragilité de toutes choses.

On voulait écrire quelque conte couleur de rose, et soudain un chien qui hurle, une cloche qui tinte, le bruit des rafales courant sur la plaine, vous ramènent aux pensers tristes et vous rappellent qu’avant une semaine ce sera la Fête des Morts.

La Fête des Morts!

Voulez-vous, à ce propos, écouter une de ces incroyables mais pourtant véridiques histoires qui, en dépit de la science et de ses obstinées négations, sembleraient prouver qu’un autre monde est par delà le monde visible, et font éprouver aux plus sceptiques l’émotion du mystérieux?

D’ailleurs, n’attendez pas de moi une opinion: je n’explique pas, je raconte.

La petite ville du Puy-Brun possédait, il y a quelques années, une vieille église classée comme monument historique, et un sonneur, Jean-Joseph Moutte, exerçant par surcroît les fonctions de sacristain.

L’église, jadis cathédrale, mais découronnée depuis la Révolution de son chapitre et de son évêque, noire et vide, sans boiseries et sans tableaux et pour ainsi dire toute nue, paraissait immense avec ses trois nefs dessinées par deux rangées de lourds piliers romans, son dôme où le rayon d’un œil de bœuf mettait à peine un peu de jour, et ses chapelles latérales surbaissées et toujours obscures. Le sol, tout à l’entour, s’étant élevé au cours des siècles, on descendait par un perron intérieur de vingt marches dans cette église à moitié souterraine, et les gens, même braves, n’y pénétraient pas sans un frisson.

Le sonneur était un ancien soldat, nullement superstitieux et médiocrement dévot, comme il arrive souvent à ceux qui, sans être prêtres, vivent de trop près dans la familiarité des choses de la religion.

La vieille église toujours froide, toujours assiégée par le vent, existe encore et semble vouloir durer ainsi jusqu’à l’heure du jugement, tant elle fut solidement bâtie; mais le sonneur n’existe plus, étant mort l’an passé, à la suite des circonstances que voici:

Pour les sonneries ordinaires, Jean-Joseph Moutte n’avait qu’à tirer de plain-pied la longue corde qui, passant par un trou dans la voûte d’un des bas-côtés, vient traîner jusque sur les dalles. Mais pour les glas de première classe, où tinte la grosse cloche, Jean-Joseph Moutte devait monter dans le clocher.

Or, il faut savoir que, le matin du jour des Morts, à cinq heures, c’est-à-dire tandis qu’il fait encore nuit, la coutume est de sonner le glas de première classe.

Jean-Joseph Moutte, quoique ancien soldat, n’aimait pas beaucoup traverser ainsi l’église, à cinq heures du matin, tout seul, avec sa lanterne.

Il le faisait pourtant quoique ce lui fût une corvée, entrant par la porte de la sacristie dont il avait une clé, coupant de biais la grande nef, et gagnant l’étroit escalier du clocher qui s’ouvre dans le mur, à côté de la chapelle des fonts baptismaux.

Depuis longtemps, mais seulement le matin du Jour des Morts, quand il passait devant la chapelle des fonts baptismaux, Jean-Joseph Moutte croyait entendre, au fond de cette chapelle, un léger bruit de papiers remués comme si quelqu’un tournait dans l’ombre les pages d’un livre.

Jean-Joseph Moutte disait: «Ce sont les rats!» Il disait encore: «C’est le vent qui souffle par l’angle d’un vitrail cassé.»

Mais jamais il n’y regardait, préférant rester dans le doute, ayant peur sans savoir pourquoi, de ce qu’il pourrait découvrir.