Part 2
--Non; mais on n’est jamais sûr quand on est pauvre.
--Comment? Pauvre! avec toutes ces ruches...
--Ah! mon pauvre monsieur, si vous saviez, cela rend si peu!»
En effet, la pauvreté, une pauvreté décente, se lisait d’un coup d’œil à tous les coins de l’humble logis.
La vieille nous servit sur un bout de nappe très blanche une collation de pain bis, de noix et d’eau claire, puis on fit marché pour un certain nombre de pots de miel qu’un homme qui travaillait plus haut dans le bois nous apporterait au prochain samedi, en allant vendre ses fagots à la ville.
Les pots pesés, l’argent compté, tante Annette tira quelques menus présents d’un panier dont le contenu m’intriguait.
--«Tenez! voici pour vous une capeline de laine, et un couteau à plusieurs lames pour votre cadet qui s’est mis berger.»
Un reflet humide et fugitif--c’est ainsi qu’on pleure à soixante et dix ans--brilla dans les yeux de la vieille qui tournait, retournait le couteau, et, de ses mains ridées, palpait lentement la chaude étoffe. Elle hésitait pourtant, avec une enfantine envie d’accepter.
--«Vous êtes de braves gens!... la capeline me tiendrait chaud cet hiver, et Cadet serait bien heureux... Mais j’aurais trop peur que les abeilles...
--Prenez, mais prenez donc! Les abeilles n’ont rien à voir là-dedans... C’est en dehors du prix du miel, c’est pour votre pain et vos noix.»
Nous étions déjà au bout du champ, et la vieille répétait encore:
--«Pour le pain et les noix; c’est bien cela! sans quoi les abeilles se seraient dépitées.»
Quand elle nous eut quittés:
--«Voilà bien du mystère pour l’achat de quelques malheureux pots de miel! M’expliquerez-vous, tante Annette, ce que veut dire cette vieille avec son histoire d’abeilles qu’on dépite?...
--Comment! tu ne sais pas?... Mais c’est la croyance du pays... Les abeilles, tout le monde ici te l’apprendra, possèdent le don de sagesse et ont l’argent et l’avarice en grande horreur. Elles veulent bien servir l’homme, mais non pas en être exploitées. Aussi ne permettent-elles pas qu’on change le prix de leur miel qui doit rester toujours le même, tel qu’il fut fixé dans l’ancien temps. Et si quelqu’un, par désir de trop gagner, se hasardait à l’augmenter, ne fût-ce que d’un sou, alors ce ne serait pas long, et les abeilles essaimeraient au loin, laissant l’avare seul à se lamenter devant ses ruches vides.»
N’est-ce pas, mon cher maître, que voilà une superstition touchante et une admirable leçon? non pas seulement pour les épiciers qui, sans craindre de voir les pots sophistiqués s’envoler en brisant les glaces des devantures, continueront, hélas, jusqu’à la fin des siècles, à mélanger le glucose au miel; mais pour toute l’humanité. Car au milieu des honteux marchandages où on les prostitue, dans le bruit d’écus remués dont on ne cesse de les assourdir, il est à craindre que les derniers dieux consolateurs qui nous restent, c’est-à-dire l’Art et l’Amour, secouent leurs ailes un beau soir, et remontent droit vers le ciel, indignés, comme les abeilles!
NOËL RÉTROSPECTIF
J’ai fait mon Noël, je l’avoue, un Noël qui aurait pu s’appeler _Christmas_. On avait, Dieu me damne, mangé le pudding en famille; sur toutes les tables luisaient, flamblants neufs, des volumes petits et grands d’un bariolage correctement britannique; à l’angle de toutes les cheminées, égratignant l’émail des potiches, se hérissaient des bouquets de houx; à toutes les portes, à tous les lustres, pendaient des branchettes de gui au dur feuillage parasite piqué de fruits transparents et blancs pareils à des perles de glace, et chaque fois qu’un couple passait sous le gui, le cavalier avait le droit d’embrasser sa danseuse... Encore une coutume d’outre-Manche, à ce que m’a expliqué un savant.
La coutume est certes galante, je ne saurais y contredire. Cependant un arrière-fond de patriotisme proteste en moi contre cette invasion des mœurs étrangères. Et puisque les fortunés du jour veulent essayer, non sans raison, d’introduire un peu de pittoresque dans la vie, ils feraient mieux d’en revenir tout simplement à notre vieille France provinciale qui elle aussi a ses vieux et touchants usages dont la tradition vacillante déjà risque de s’éteindre si l’on n’y prend garde.
Je ruminais ces choses l’autre après-minuit dans la cohue des groupes--les mêmes souvent--qui sortaient recueillis du porche sombre et bas d’une église, ou se pressaient turbulents et joyeux aux devantures des restaurants éblouissantes de gaz, croulantes sous l’entassement des victuailles; et, la mélancolie de l’heure aidant, je revoyais d’autres Noëls, loin de Paris, là-bas, au village.
Au village, bien à l’avance, Noël s’annonce par toutes sortes de signes et de pronostics que chacun comprend sans avoir besoin d’être astrologue. Le porc déjà gras sous son toit vit entouré de soins gastronomiquement affectueux; tel aux Iles de la Société, un parent dont on attendrait le succulent héritage. Dès les premières gelées, sur la route sonore et blanche, ont commencé à défiler, venant on ne sait d’où, d’innombrables troupeaux de dindes. Chaque ménage achète la sienne qu’on nourrira dans un coin de la basse-cour et qui, gavée de son et de noix, avec ses colères stupides, sa roue bruyamment étalée, le bizarre ornement qui se trimbale autour de son bec, apparaît aux yeux des enfants comme un grand oiseau fantastique.
A la Sainte-Barbe, vingt-un jours avant la Noël, dans trois assiettes choisies parmi les plus belles du dressoir, on a étalé quelques grains de blé, lesquels arrosés soigneusement et tenus au chaud dans le coin de la cheminée, ne tardent pas à germer sans terre ni soleil, ce qui nous semblait un miracle. Ces trois assiettes, minuscules champs de blé vert, symbolisant le printemps et les espérances de l’année nouvelle, sont destinées à figurer--avec les trois lumières dont la flamme, selon le côté où elle s’incline, désigne celui qui doit mourir--sur la table du grand repas, entre le nougat familial et le pain de Calende qu’une main prudente va découper, la part des pauvres réservée, en autant de morceaux qu’il y a de convives.
Cependant peu à peu le blé monte, et, d’abord blanc et pâle, peu à peu se colore de vert. Les jours passent, le moment approche, il s’agit de préparer la fête.
Un matin, le valet s’en est allé au bois; il a rapporté mystérieusement la maîtresse bûche depuis longtemps choisie, et qui posée sur les landiers par l’aïeul et le plus jeune enfant de la maison, arrosée de vin pur en souvenir des libations antiques, prendra feu soudain et s’enveloppera, ainsi que d’une vibrante broderie d’or, des mille étincelles de toutes ses mousses enflammées, pendant que les assistants chanteront: «Allègre, allègre, Noël nous rende allègres!»
Maintenant, Noël peut venir; il n’y a plus guère qu’à s’occuper de la crèche!
--Pour les enfants, la crèche c’est la grande affaire. Dans les villes, rien de plus facile; les crèches s’y trouvent, ou peu s’en faut, toutes confectionnées. Si bien qu’à ce moment Marseille, le long de son cours Belzunce comme Paris le long de ses boulevards, étale une double rangée de baraques où, au lieu de jouets et d’objets d’étrennes, on vendra des feuillages, des mousses vertes, des montagnes en cartonnage, du papier d’or pour les étoiles, du papier gros bleu pour le ciel, et de petites figurines moulées reluisantes du vernis de leurs couleurs neuves.
Dans les villages, c’est autre chose! Chaque famille possède bien au fond d’une armoire sa collection de _santons_,--représentation naïve des personnages de nos vieux Noëls--renouvelés un peu tous les ans et dont certains remontent parfois à un siècle: mais pour le reste, il faut s’ingénier.
On s’en va donc à la montagne,--vous voyez d’ici quelle joie! cherchant des plantes, des lichens, des cailloux bossus et moussus, des écorces curieusement contournées, tous les éléments et les reliefs d’un paysage compliqué, assez pareil aux fonds que Léonard de Vinci, à l’imitation des Primitifs, a mis derrière sa Joconde, et qui, avec des ponts, des torrents, des pics déchiquetés, du haut desquels Don César pourrait dans le lointain _contempler ton azur, ô Méditerranée_! (car c’est au Don César de _Ruy-Blas_ et non, comme je me l’étais imaginé, sous l’influence d’un abcès de stupeur académico-cérébrale, au Scapin des _Fourberies de Nerine_ qu’appartient cet admirable vers) des vallées profondes, des cavernes de brigands, des chapelles d’ermite, des fermes, des châteaux, des villages, le tout savamment saupoudré d’une couche de farine pour imiter la neige, a la prétention de figurer je ne sais quelle chimérique Palestine. A travers tout cela circule et grimpe, en retour de foire, poussant des mulets, des moutons, des chèvres, une population de villageois et de bergers. Et c’est, dans un sentiment d’ingénu réalisme, tout le drame rêvé du voyage à Bethléem, depuis le paysan incrédule et grognon que ses voisins réveillent pour lui apprendre la grande nouvelle, jusqu’à l’arrivée devant l’étable, et les humbles présents offerts à l’Enfant-Dieu qui, demi-nu, grelotte entre le bœuf et l’âne.
Ici d’ailleurs, comme dans la _Pastorale_ qui n’est qu’une crèche animée et mise en action, la Nativité tient peu de place et ne sert guère que de prétexte. L’important, c’est l’odyssée tragi-comique, relevée d’allusions et de gauloiseries, d’une bande de paysans voyageant en pays inconnu au milieu d’aventures telles que Labiche aurait pu s’en inspirer pour son _Monsieur Perrichon_ et Verne pour son _Tour du monde en quatre-vingts jours_.
Car en Provence, on joue toujours la Pastorale, dernier spécimen des Mystères, mais hélas une Pastorale sacrilègement décapitée. Jadis _Pistachié_ en était le protagoniste, Pistachié: un polichinelle proche parent de Karagouz. Et il fallait entendre Pistachié, monté sur son âne, égayer de lazzis improvisés, dans ce marseillais du quartier Saint-Jean, qui, mieux que le latin, brave l’honnêteté, les situations les plus dramatiques. Hélas, vers la fin de l’Empire, un prélat ennemi du pittoresque obtint la suppression de Pistachié. Le bourriquot suit encore la caravane, gambadant et pétaradant, et poussant un braiement sonore, braiement d’orgueil et d’allégresse, quand il voit un âne, un confrère près du berceau où dort Jésus. Mais Pistachié n’a pas reparu, même depuis la République, et la France a perdu en lui un masque traditionnel, que pouvait nous envier l’Italie.
La Pastorale et Pistachié nous ont fait oublier la crèche qui se trouve incomplète encore, car les Rois n’arriveront que dans douze jours. Mais n’est-ce pas qu’elle est touchante cette religion populaire où le prêtre n’apparaît point? Au fond, ce que le peuple voit dans l’enfant nu souffrant de la faim et du froid, c’est lui-même. Le laissera-t-on abandonné? Les pauvres, les bergers, sont venus les premiers; ils ont fait tout ce qu’ils ont pu, mais leur bonne volonté ne saurait suffire. C’est au tour des Mages, maintenant, des riches, des puissants, des philosophes! Ils sont en marche derrière l’étoile, Melchior avec Balthazar, et le bon nègre au manteau rouge. Apporteront-ils dans leur ciboire d’or de quoi guérir l’humaine misère? Voilà des mille ans que le monde espère, et le vrai Noël ne vient pas; et toujours le bœuf souffle et toujours l’âne souffle, épuisant inutilement, sans rien réchauffer, le brouillard de leur tiède haleine; et toujours le mortel vent d’hiver fait rage dans l’étable sans portes où la neige tombe par les trous du toit!
LE BON GUI
Le vent ayant soufflé longtemps, les chemins des bois, quand vint le matin, se trouvèrent jonchés de branches mortes, et aussi, par endroits, de brins de gui arrachés à ces boules d’épaisses verdures qui apparaissent en automne, au sommet des arbres sans feuilles, tout pareils à des nids de pie.
Deux femmes étaient dans le bois: l’une vieille, si vieille que la peau crevassée de son visage et de ses mains semblait rude comme une écorce; l’autre jeune et si belle que rien en cette saison ne pouvait donner l’idée d’une telle beauté, puisqu’il n’y avait plus dans l’herbe transie ni muguets, dont la blancheur se comparât à celle de son teint, ni pervenches couleur de ses yeux.
La vieille faisait un fagot pour chauffer sa cabane et cuire son dîner.
La jeune, en manière de distraction, ramassait et nouait d’un ruban le gui qui était par terre.
Donc, il arriva que, l’une musant, l’autre fagotant, toutes les deux se rencontrèrent juste au carrefour des Ermites, près du grand bloc de grès, au milieu duquel, à la place d’une croix tombée, on voit maintenant un trou toujours rempli d’eau où les oisillons viennent boire.
--Pour du beau gui, v’là du bien beau gui, s’écria la vieille. Eh! donc, seigneur mon Dieu! qu’allez-vous donc faire de tout ce gui?
La jeune hésitait à répondre: car, avec ses haillons, son regard malin, la vieille au fagot lui avait tout d’abord fait l’effet de quelque sorcière. Mais ces haillons étaient si propres, et à cette malice se mêlait visiblement tant de bonté, qu’ayant pris confiance:
--Voici, dit-elle, ce dont il s’agit. Je suis Guillaumette, la fille de maître Guillaume qui a sa ferme là-bas, par delà le pont quand on va au village, à l’endroit où la route tourne...
--Riche maison, da! riche et bénie: quiconque est pauvre la connaît, depuis le temps qu’on y fait l’aumône.
--Or, écoutez, ma bonne vieille, et, puisque l’occasion s’en trouve, ne me refusez pas un conseil... Il y a quelqu’un que j’aime et qui m’a promis mariage. Lui m’aime bien aussi; pourtant il ne se presse guère. Alors, ce matin, voyant sur l’herbe et sur la mousse tant de beau gui à l’abandon, l’idée m’est venue d’en nouer un bouquet que, le soir de Noël, sans que personne en sache rien, je suspendrai à notre porte. Comme mon fiancé doit être de la fête et me conduire à la messe de minuit, nous passerons dessous ensemble. Quand on passe ensemble sous le gui, vous savez que l’amour se double et qu’on se marie dans l’année.
--Je sais, je sais, marmotait la vieille; mais nous ne sommes pas à Noël, il s’en manque de deux bons mois.
--Qu’importe? J’aurai provision faite. Le gui se garde pendant des années, d’ici à deux mois il ne flétrira point.
La vieille s’était mise à rire:
--Pour du beau gui, v’là du bien beau gui, bien fleuri, bien branchu, la feuille épaisse, rousse comme l’or... Seulement peut-être un peu jeunet! Ses graines sont vertes encore... Faut pas cueillir le gui trop tôt, ni prendre celui que le vent casse... Pour que le gui soit bon et porte chance aux amoureux, il doit avoir subi l’hiver, enduré froidure et gelée, et tenir à l’arbre si fort qu’en l’arrachant l’écorce vienne... La jeunesse ne le croit point! N’empêche qu’il y a gui et gui, comme il y a amour et amour.
Guillaumette était déjà loin, mais la vieille répétait quand même, tout en rechargeant son fagot:
--Pour du beau gui, v’là du beau gui! N’empêche qu’il y a gui et gui.
L’année suivante, au même endroit, près de la croix tombée du carrefour des Ermites, la vieille chercheuse de bois mort et Guillaumette se rencontrèrent encore.
Ce n’était plus, comme l’autre fois, en automne, mais la veille même de Noël.
L’herbe gelée craquait sous le pied, du givre luisant pendait aux arbres, et de gros tas de neige restaient sur le bord des chemins aux endroits où le soleil manque.
La vieille, peut-être à cause de la neige, n’avait pas fagoté ce jour-là. Sa serpe à la main, elle rapportait, non sans peine, un grand faix de gui frais cueilli. Elle reconnut Guillaumette et s’aperçut qu’elle pleurait.
--Eh! donc, fillette, essuyons ces yeux! Ce serait péché que de les fondre.
--Hélas! ma bonne vieille, quoique cela ne serve pas à grand’chose, je vais vous conter mon chagrin.
L’an dernier, s’il vous en souvient, j’avais suspendu le gui à notre porte, pour qu’en passant dessous avec mon amoureux, son amour se doublât et le décidât au mariage.
Tout, d’abord, sembla réussir. A peine le pied sur le seuil, il aperçoit le gui et m’embrasse; puis, la messe de minuit entendue, avant que l’on se mette à table, il prend mon père dans un coin et fait demande de ma main...
--Attendons la fin, Guillaumette!
--Les bans allaient être publiés. On avait déjà retenu les ménétriers, pour la noce. Mais c’était là trop de bonheur! Une nuit, la rivière déborda, noyant les labours, les prairies, ruinant aux trois quarts notre ferme, et nous laissant désespérés.
--Alors?...
--Alors, répondit Guillaumette qui mouillait son tablier de larmes, alors, me voyant pauvre, mon fiancé est parti; et, bien qu’on l’ait cherché partout, nous n’en avons plus eu de nouvelles.
--Je vous avais prévenue, Guillaumette: faut pas se fier au gui jeunet!... Et puis les hommes c’est si traître!... De sorte que vous l’aimez toujours?
--Non, certes!
--Pourtant vous pleurez.
--Je pleure mon affront, mais on n’aime que qui vous aime.
--Dans ce cas, fit la vieille en riant, méfions-nous, belle Guillaumette! Je sais quelqu’un...
--Quelqu’un?
--Oui! quelqu’un--pour vieille qu’on soit on a de bons yeux--quelqu’un qui depuis longtemps vous aime, bien que vous n’ayez guère jamais daigné y prendre garde, et qui continue à vous aimer sans s’inquiéter si votre dot s’en est allée à la rivière.
Le fils du voisin,--pourquoi donc rougir, Guillaumette?--ne doit-il pas ce soir faire la Noël chez vous? Tâchez, pour voir si le cœur vous en dit, que ce soit lui le galant qui, à minuit, vous mène à la messe.
--Alors, soupirait Guillaumette, pour le cas où le cœur m’en dirait, peut-être feriez-vous bien de me vendre un brin ou deux de votre gui?
--Les voilà, ma belle: roux comme l’or, avec des grains en chapelet plus clairs et plus blancs que des perles blanches... Du beau gui bien net, bien franc, qui ne trompe pas. Car, voyez-vous, ce gui-là a subi l’hiver, enduré froidure et gelée, et n’est pas tombé au premier vent... Mais gardez vos sous, Guillaumette: mon gui, aujourd’hui, n’est pas à vendre; il appartient au fils du voisin qui, dès hier, me l’a retenu.
Et, railleuse, tout en détachant deux brins choisis, la bonne vieille murmurait:
--Je vous l’avais dit, Guillaumette; il y a gui et gui, comme il y a amour et amour!
L’ÉVANGILE
SELON SAINT PERRAULT
--Alors, continua Simonette, après avoir d’un geste impatient secoué de droite à gauche sa blonde tête trop lourde d’idées, alors... Mais je ne me rappelle plus à quel endroit nous en étions.
--Nous en étions au plus bel endroit, quand les trois marquis de Carabas viennent, montés sur des chameaux, visiter Petit Jésus dans sa crèche.
--C’est ça: les trois marquis de Carabas! Seulement, il faut que je recommence.
--A ton aise, recommence, Simonette,
--Et tandis que Monsieur faisait sa partie avec le bon curé, que Madame lisait, et que maman nourrice s’assoupissait à écouter le feu--pour le chat et pour moi, surtout pour le chat qui, ayant quitté la place chaude dans les cendres, était venu s’asseoir sur la table et semblait approuver de son ron-ron, pour le chat et pour moi, auditeurs à l’âme ingénue, Simonette (elle aura quatre ans aux prochains lilas) recommença cette étonnante histoire où se mêlent au gré d’une enfantine imagination, l’Évangile et ma mère l’Oie, les contes bleus de la nourrice et les leçons du bon curé.
--Alors Petit Jésus avait bien froid, couché dans la crèche, sur la paille, et il serait peut-être mort sans le bœuf et l’âne qui soufflaient.
Il se trouvait bien pauvre, petit Jésus!
Mais ne voilà-t-il pas qu’un beau jour on entendit en l’air un bruit de trompettes et de musiques. C’étaient les trois marquis de Carabas qui arrivaient conduits par l’étoile. Les marquis de Carabas sont toujours très riches. Ceux-ci donnèrent à Petit Jésus un pot de beurre, une galette, toutes sortes de trésors précieux, et aussi un joli chapeau en drap rouge pour se préserver du soleil quand viendrait l’été. Et Petit Jésus disait: «Une fois grand, je distribuerai mes trésors à tout le monde, afin qu’on ne voie plus sur terre des enfants ni des vieux qui aient froid comme j’ai eu froid.»
Mais le seigneur du pays, un ogre appelé Barbe-Bleue, devint jaloux de Petit Jésus et envoya de tous côtés des méchants hommes qui le cherchaient pour le tuer. Et alors Marie avec Joseph montèrent Petit Jésus sur l’âne et l’emmenèrent loin, bien loin, dans les montagnes de l’Égypte, et alors...
--Et alors?...
Ici mademoiselle Simonette hésita. Ses yeux crispés, ses sourcils froncés témoignaient du violent travail intérieur qui se faisait dans son cerveau. Enfin, au bout de quelques secondes d’efforts, elle rit au chat, rassérénée, et reprit comme il suit le fil de son histoire:
--Marie avec Joseph avaient laissé Mère Grand au village, parce qu’elle était un peu vieille et qu’elle ne savait plus marcher. Petit Jésus s’arrêta donc près d’un ruisseau et remplit ses poches de cailloux blancs qu’il sema tout le long de la route. Il pensait: «De cette manière je reconnaîtrai mon chemin, et pourrai retourner embrasser Mère Grand.»
Un jour, pendant que ses parents dormaient et que l’âne broutait attaché à un arbre, Petit Jésus prit sur le bât le pot de beurre et la galette, mit son chapeau rouge et partit.
Après avoir marché, marché, quand il fut arrivé dans le bois, Petit Jésus rencontra compère le loup, un loup tout noir qui avait des bottes; et, grâce à ces bottes, en courant, le loup faisait sept lieues à chaque pas. «Où t’en vas-tu, Petit Jésus, avec ce joli chapeau rouge?--Je vais porter à Mère Grand ce pot de beurre et cette galette, et j’ai pris par le bois parce qu’il y a sur la route les méchants hommes que l’ogre envoie pour me tuer.»
Le loup voulait d’abord manger Petit Jésus, mais il n’osa pas à cause d’un coupeur d’arbres qui passait par là, armé de sa hache.
Le loup demanda encore: «Et Mère Grand, demeure-t-elle bien loin?--Oh! oui, c’est par delà le moulin que vous voyez tout là-bas, là-bas, à la première maison du village.»
Là-dessus, le loup se remit à trotter, allongeant ses bottes de sept lieues, et Petit Jésus resta seul, bien content que le loup fût parti.
Petit Jésus, qui avait faim, cueillit les fraises du gazon et des prunelles sur les haies. Il ne voulut toucher ni à la galette ni au pot de beurre qu’il réservait à Mère Grand.
On s’amusait beaucoup dans ce bois. C’était beau comme au fond d’un parc. De partout les oiseaux chantaient. Il y avait des fleurs, des papillons et de gros lézards brodés de perles qui remuaient les feuilles sèches.
Petit Jésus courut après les papillons et fit des bouquets avec les fleurs. Il essaya de caresser les gros lézards, mais tout de suite les gros lézards s’en sauvèrent.
Puis il vit passer le Prince Charmant vêtu d’un habit couleur de soleil, et Peau d’âne vêtue de sa robe couleur de lune. Il rencontra aussi des fées en train de fagoter leur faix de branches mortes; et il joua longtemps, longtemps, avec les sept enfants que le bûcheron et la bûcheronne venaient perdre. Alors Petit Jésus, non, le Petit Poucet...
--Voyons, Simonette, tu t’embrouilles.
--Je ne m’embrouille point, répondit Simonette, Même que Petit Jésus, à force de jouer ainsi, avait fini par oublier Mère Grand.
Quand il y pensa, la nuit tombait et tout était déjà bien noir, près du moulin, en passant du pont de l’écluse.
Petit Jésus se pressait, mais le loup avait couru plus vite. Le loup était déjà à la maison, couché dans le lit de Mère Grand. «Toc, toc.--Qui est là?--C’est moi, Petit Jésus, que des méchants hommes voulaient tuer et qui vous apporte d’Égypte, de la part des trois marquis de Carabas, une galette et un pot de beurre.--Tire la chevillette, et la bobinette...»
Simonette n’acheva pas. Comme il arrive aux enfants dont la pensée travaille trop, Simonette, peu à peu, s’était ensommeillée en écoutant son propre conte.