Chapter 4
--Bon chambellan, ajouta-t-elle, il va venir. Faites-lui vous-même les honneurs du palais et soyez sûr que vous n'obligerez pas des ingrats.
Resté seul avec Mistigris, le roi regarda son ministre d'un air furieux.
--Êtes-vous fou! lui dit-il. Quoi! sans me consulter, vous engagez ma parole? Vous croyez-vous le maître de mon empire pour disposer de ma fille et de moi sans mon aveu?
--Bah! dit tranquillement Mistigris, il fallait calmer la princesse; c'était le plus pressé. En politique on ne s'occupe jamais du lendemain. A chaque jour suffit sa peine.
--Et ma parole, reprit le roi, comment voulez-vous maintenant que je la retire sans me parjurer? Et pourtant je veux me venger de cet insolent qui m'a volé le coeur de mon enfant.
--Sire, dit Mistigris, un prince ne retire jamais sa parole; mais il y a plusieurs façons de la tenir.
--Qu'entendez-vous par là? dit Mouchamiel.
--Votre Majesté, reprit le ministre, vient de promettre à ma fille de la marier; nous la marierons. Après quoi nous prendrons la loi qui dit:
«Si un noble qui n'a pas rang de baron ose prétendre à l'amour d'une princesse de sang royal, il sera traité comme noble, c'est-à-dire décapité.
«Si le prétendant est un bourgeois, il sera traité comme un bourgeois, c'est-à-dire pendu.
«Si c'est un vilain, il sera noyé comme un chien.»
--Vous voyez, Sire, que rien n'est plus aisé que d'accorder votre amour paternel et votre justice royale. Nous avons tant de lois à Salerne, qu'il y a toujours moyen de s'accommoder avec elles.
--Mistigris, dit le roi, vous êtes un coquin.
--Sire, dit le gros homme en se rengorgeant, vous me flattez, je ne suis qu'un politique. On m'a enseigné qu'il y a une grande morale pour les princes et une petite pour les petites gens. J'ai profité de la leçon. C'est ce discernement qui fait le génie des hommes d'État, l'admiration des habiles et le scandale des sots.
--Mon bon ami, dit le roi, avec vos phrases en trois morceaux vous êtes fatigant comme un éloge académique. Je ne vous demande pas de mots, mais des actions; pressez le supplice de cet homme et finissons-en.
Comme il parlait ainsi, la princesse Aléli entra dans la chambre royale. Elle était si belle, il y avait tant de joie dans ses yeux, que le bon Mouchamiel soupira et se prit à désirer que le cavalier du fagot fût un prince, afin qu'on ne le pendît pas.
VIII
C'est une belle chose que la gloire, mais elle a ses désagréments. Adieu le plaisir d'être inconnu et de défier la sotte curiosité de la foule. L'entrée triomphale de Zerbin n'était pas achevée, qu'il n'y avait pas un enfant dans Salerne qui ne connût la personne, la vie et la demeure du bûcheron. Aussi les estafiers n'eurent-ils pas grand'peine à trouver l'homme qu'ils cherchaient.
Zerbin était à deux genoux dans sa cour, tout occupé à affiler sa fameuse cognée; il en essayait le tranchant avec l'ongle de son pouce, quand une main s'abattit sur lui, le prit au collet, et d'un effort vigoureux le remit sur ses pieds. Dix coups de poing, vingt bourrades dans le dos le poussèrent dans la rue; c'est de cette façon qu'il apprit qu'un ministre s'intéressait à sa personne, et que le roi lui-même daignait l'appeler au palais.
Zerbin était un sage, et le sage ne s'étonne de rien. Il enfonça ses deux mains dans sa ceinture, et marcha tranquillement sans trop s'émouvoir de la grêle qui tombait sur lui. Cependant, pour être sage, on n'est pas un saint. Un coup de pied reçu dans le mollet lassa la patience du bûcheron.
--Doucement, dit-il, un peu de pitié pour le pauvre monde.
--Je crois que le drôle raisonne, dit un de ceux qui le maltraitaient. Monsieur est douillet: on va prendre des gants pour le mener par la main.
--Je voudrais vous voir à ma place, dit Zerbin; nous verrions si vous ririez.
--Te tairas-tu, drôle! dit le chef de la bande en lui décochant un coup de poing à décorner un boeuf.
Le coup était mal porté sans doute, car, au lieu d'atteindre Zerbin, il alla droit dans l'oeil d'un estafier. Furieux et à moitié aveugle, le blessé se jeta sur le maladroit qui l'avait frappé et le prit aux cheveux. Les voilà qui se battent; on veut les séparer: les coups de poing pleuvent à droite, à gauche, en haut, en bas; c'était une mêlée générale: rien n'y manquait, ni les enfants qui crient, ni les femmes qui pleurent, ni les chiens qui aboient. Il fallut envoyer une patrouille pour rétablir l'ordre, en arrêtant les battants, les battus et les curieux.
Zerbin, toujours impassible, s'en allait au château en se promenant, quand, sur la grande place, il fut abordé par une longue file de beaux messieurs en habits brodés et en culottes courtes. C'étaient les valets du roi, qui, sous la direction du majordome et du grand chambellan lui-même, venaient au-devant du fiancé qu'attendait la princesse. Comme ils avaient reçu l'ordre d'être polis, chacun d'eux avait le chapeau à la main et le sourire sur les lèvres. Ils saluèrent Zerbin; le bûcheron, en homme bien élevé, leur rendit leur salut. Nouvelles révérences de la livrée, nouveau salut de Zerbin. Cela se fit huit ou dix fois de suite avec une gravité parfaite. Zerbin se fatigua le premier: n'étant pas né dans un palais, il n'avait pas les reins souples, l'habitude lui manquait:
--Assez, s'écria-t-il, assez; et comme dit la chanson:
Après trois refus, La chance; Après trois saluts, La danse.
Vous ne m'avez pas trop salué, dansez maintenant.
Aussitôt, voici les valets qui se mettent à danser en saluant, à saluer en dansant, et qui tous, précédant Zerbin dans un ordre admirable, lui font au château une entrée digne d'un roi.
IX
Pour se donner une attitude majestueuse, Mouchamiel regardait gravement le bout de son nez; Aléli soupirait, Mistigris taillait des plumes comme un diplomate qui cherche une idée, les courtisans immobiles et muets avaient l'air de réfléchir. Enfin, la grande porte du salon s'ouvrit. Majordome et valets entrèrent en cadence, dansant une sarabande qui surprit fort la cour. Derrière eux marchait le bûcheron, aussi peu ému des splendeurs royales que s'il était né dans un palais. Cependant, à la vue du roi, il s'arrêta, ôta son chapeau qu'il tint à deux mains sur sa poitrine, salua trois fois en tirant la jambe droite; puis, il remit son chapeau sur sa tête, s'assit paisiblement sur un fauteuil et fit danser le bout de son pied.
--Mon père, s'écria la princesse en se jetant au cou du roi, le voici l'époux que vous m'avez donné. Qu'il est beau! qu'il est noble! N'est-ce pas que vous l'aimerez?
--Mistigris, murmura Mouchamiel à demi étranglé, interrogez cet homme avec les plus grands ménagements. Songez au repos de ma fille et au mien. Quelle aventure! Ah! que les pères seraient heureux s'ils n'avaient pas d'enfants!
--Que Votre Majesté se rassure, répondit Mistigris; l'humanité est mon devoir et mon plaisir.
--Lève-toi, coquin! dit-il à Zerbin d'un ton brusque; réponds vite, si tu veux sauver ta peau. Es-tu un prince déguisé? Tu te tais, misérable! Tu es un sorcier!
--Pas plus sorcier que toi, mon gros, répondit Zerbin sans quitter son fauteuil.
--Ah! brigand! s'écria le ministre; cette dénégation prouve ton crime; te voilà confondu par ton silence, triple scélérat!
--Si j'avouais, je serais donc innocent? dit Zerbin.
--Sire, dit Mistigris, qui prenait la furie pour l'éloquence, faites justice; purgez vos États, purgez la terre de ce monstre. La mort est trop douce pour un pareil sacripant.
--Va toujours, dit Zerbin; aboie, mon gros, aboie, mais ne mords pas.
--Sire, cria Mistigris en soufflant, votre justice et votre humanité sont en présence. _Oua, oua, oua._ L'humanité vous ordonne de protéger vos sujets en les délivrant de ce sorcier, _oua, oua, oua_. La justice veut qu'on le pende ou qu'on le brûle, _oua, oua, oua_. Vous êtes père, _oua, oua_, mais vous êtes roi, _oua, oua_, et le roi, _oua, oua_, doit effacer le père, _oua, oua, oua_.
--Mistigris, dit le roi, vous parlez bien, mais vous avez un tic insupportable. Pas tant d'affectation. Concluez.
--Sire, reprit le ministre, la mort, la corde, le feu. _Oua, oua, oua._
Tandis que le roi soupirait, Aléli, quittant brusquement son père, alla se mettre auprès de Zerbin.
--Ordonnez, Sire, dit-elle; voici mon époux; son sort sera le mien.
A ce scandale, toutes les dames de la cour se couvrirent la figure. Mistigris lui-même se crut obligé de rougir.
--Malheureuse! dit le roi furieux, en te déshonorant tu as prononcé ta condamnation. Gardes! arrêtez ces deux créatures; qu'on les marie séance tenante; après cela, confisquez le premier bateau qui se trouvera dans le port, jetez-y ces coupables, et qu'on les abandonne à la fureur des flots.
--Ah! Sire, s'écria Mistigris, tandis qu'on entraînait la princesse et Zerbin, vous êtes le plus grand roi du monde. Votre bonté, votre douceur, votre indulgence seront l'exemple et l'étonnement de la postérité. Que ne dira pas demain le _Journal officiel_! Pour nous, confondus par tant de magnanimité, il ne nous reste qu'à nous taire et à admirer.
--Ma pauvre fille, s'écria le roi, que va-t-elle devenir sans son père! Gardes, saisissez Mistigris et mettez-le aussi sur le bateau. Ce sera pour moi une consolation que de savoir cet habile homme auprès de ma chère Aléli. Et puis, changer de ministre, ce sera toujours une distraction; dans ma triste situation, j'en ai besoin. Adieu, mon Mistigris.
Mistigris était resté la bouche ouverte; il allait reprendre haleine pour maudire les princes et leur ingratitude, quand on l'emporta hors du palais. Malgré ses cris, ses menaces, ses prières et ses pleurs, on le jeta sur la barque, et bientôt les trois amis se trouvèrent seuls au milieu des flots.
Quant au bon roi Mouchamiel, il essuya une larme et s'enferma dans la chambre basse pour achever une sieste si désagréablement interrompue.
X
La nuit était belle et calme; la lune éclairait de sa blanche clarté la mer et ses sillons tremblants; le vent soufflait de terre et emportait au loin la barque; déjà on apercevait Capri qui se dressait au milieu des flots comme une corbeille de fleurs. Zerbin tenait la barre et murmurait je ne sais quelle chanson, plaintive, chant de bûcheron ou de matelot. A ses pieds était assise Aléli, silencieuse, mais non pas triste; elle écoutait son bien-aimé. Le passé, elle l'oubliait; l'avenir, elle n'y songeait guère; rester auprès de Zerbin, c'était toute sa vie.
Mistigris, moins tendre, était moins philosophe. Inquiet et furieux, il s'agitait comme un ours dans sa cage et faisait à Zerbin de beaux discours que le bûcheron n'écoutait pas. Insensible comme toujours, Zerbin penchait la tête. Peu habitué aux harangues officielles, les discours du ministre l'endormaient.
--Qu'allons-nous devenir? criait Mistigris. Voyons affreux sorcier, si tu as quelque vertu montre-le; tire-nous d'ici. Fais-toi prince ou roi quelque part, et nomme-moi ton premier ministre. Il me faut quelque chose à gouverner. A quoi te sert ta puissance, si tu ne fais pas la fortune de tes amis?
--J'ai faim, dit Zerbin en ouvrant la moitié d'un oeil.
Aléli se leva aussitôt et chercha autour d'elle.
--Mon ami, dit-elle, que voulez-vous?
--Je veux des figues et du raisin, dit le bûcheron.
Mistigris poussa un cri; un baril de figues et de raisins secs venait de sortir entre ses jambes et l'avait jeté par terre.
--Ah! pensa-t-il en se relevant, j'ai ton secret, maudit sorcier. Si tu as ce que tu souhaites, ma fortune est faite: je n'ai pas été ministre pour rien, beau prince; je te ferai vouloir ce que je voudrai.
Tandis que Zerbin mangeait ses figues, Mistigris s'approcha de lui, le dos courbé, la face souriante.
--Seigneur Zerbin, dit-il, je viens demander à Votre Excellence son incomparable amitié. Peut-être Votre Altesse n'a-t-elle pas bien compris tout ce que je cachais de dévouement sous la sévérité affectée de mes paroles; mais je puis l'assurer que tout était calculé pour brusquer son bonheur. C'est moi seul qui ai hâté son heureux mariage.
--J'ai faim, dit Zerbin. Donne-moi des figues et du raisin.
--Voici, seigneur, dit Mistigris avec toute la grâce d'un courtisan. J'espère que Son Excellence sera satisfaite de mes petits services et qu'elle me mettra souvent à même de lui témoigner tout mon zèle.
--Triple brute, murmura-t-il tout bas, tu ne m'entends point. Il faut absolument que je mette Aléli dans mes intérêts. Plaire aux dames, c'est le grand secret de la politique.
--A propos, seigneur Zerbin, reprit-il en souriant, vous oubliez que vous êtes marié de ce soir. Ne serait-il pas convenable de faire un cadeau de noces à votre royale fiancée?
--Toi, mon gros, tu m'ennuies, dit Zerbin. Un cadeau de noces, où veux-tu que je le pêche? au fond de la mer? Va le demander aux poissons, tu me le rapporteras.
A l'instant même, comme si une main invisible l'eût lancé, Mistigris sauta par-dessus le bord et disparut sous les flots.
Zerbin se remit à éplucher et à croquer ses raisins, tandis qu'Aléli ne se lassait pas de le regarder.
--voilà un marsouin qui sort de l'eau, dit Zerbin.
Ce n'était pas un marsouin, c'était l'heureux messager qui, remonté sur les vagues, se débattait au milieu de l'écume; Zerbin prit Mistigris par les cheveux et l'en tira par-dessus bord. Chose étrange, le gros homme avait dans les dents une escarboucle qui brillait comme une étoile au milieu de la nuit.
Dès qu'il put respirer:
--Voilà, dit-il, le cadeau que le roi des poissons offre à la charmante Aléli. Vous voyez, seigneur Zerbin, que vous avez en moi le plus fidèle et le plus dévoué des esclaves. Si vous avez jamais un petit ministère à confier...
--J'ai faim, dit Zerbin. Donne-moi des figues et du raisin.
--Seigneur, reprit Mistigris, ne ferez-vous rien pour la princesse votre femme? Cette barque exposée à toutes les injures de l'air n'est pas un séjour digne de sa naissance et de sa beauté.
--Assez! Mistigris, dit Aléli; je suis bien ici, je ne demande rien.
--Rappelez-vous, Madame, dit l'officieux ministre que, lorsque le prince de Capri vous offrit sa main, il avait envoyé à Salerne un splendide navire en acajou, où l'or et l'ivoire brillaient de toutes parts. Et ces matelots vêtus de velours, et ces cordages de soie et ces salons tout ornés de glaces! voilà ce qu'un petit prince faisait pour vous. Le seigneur Zerbin ne voudra pas rester en arrière, lui, si noble, si puissant et si bon.
--Il est sot, ce bonhomme-là! dit Zerbin; il parle toujours. Je voudrais avoir un bateau comme ça, rien que pour te clore le bec, bavard! après cela tu te tairais.
A ce moment, Aléli poussa un cri de surprise et de joie qui fit tressaillir le bûcheron.
Où était-il? Sur un magnifique navire qui fendait les vagues avec la grâce d'un cygne aux ailes gonflées. Une tente éclairée par des lampes d'albâtre formait sur le pont un salon richement meublé; Aléli, toujours assise aux pieds de son époux, le regardait toujours; Mistigris courait après l'équipage et voulait donner des ordres aux matelots. Mais sur cet étrange vaisseau personne ne parlait; Mistigris en était pour son éloquence, et ne pouvait même trouver un mousse à gouverner.
Zerbin se leva pour regarder le sillage; Mistigris accourut aussitôt, toujours souriant.
--Votre Seigneurie, dit-il, est-elle satisfaite de mes efforts et de mon zèle?
--Tais-toi, bavard, dit le bûcheron. Je te défends de parler jusqu'à demain matin. Je rêve, laisse-moi dormir.
Mistigris resta bouche béante, en faisant les gestes les plus respectueux; puis de désespoir il descendit à la salle à manger et se mit à souper sans rien dire. Il but durant quatre heures sans pouvoir se consoler, et finit par tomber sous la table. Pendant ce temps Zerbin rêvait tout à son aise; Aléli, seule, ne dormait pas.
XI
On se lasse de tout, même du bonheur, dit un proverbe; à plus forte raison se lasse-t-on d'aller en mer sur un navire où personne ne parle, et qui va je ne sais où.
Aussi, dès que Mistigris eut repris ses sens et recouvré la parole, n'eut-il d'autre idée que d'amener Zerbin à souhaiter d'être à terre. La chose était difficile; l'adroit courtisan craignait toujours quelque voeu indiscret qui le renverrait chez les poissons: il tremblait par-dessus tout que Zerbin ne regrettât ses bois et sa cognée. Devenez donc le ministre d'un bûcheron!
Par bonheur Zerbin s'était réveillé dans une humeur charmante; il s'habituait à la princesse, et, si brute qu'il fût, cette aimable figure l'égayait. Mistigris voulut saisir l'occasion; mais, hélas! les femmes sont si peu raisonnables, quand par hasard elles aiment! Aléli disait à Zerbin combien il serait doux de vivre ensemble, seuls, loin du monde et du bruit, dans quelque chaumière tranquille, au milieu d'un verger, au bord d'un ruisseau. Sans rien comprendre à cette poésie, le bon Zerbin écoutait avec plaisir ces douces paroles qui le berçaient.
--Une chaumière, avec des vaches et des poules, disait-il, ce serait joli. Si...
Mistigris se sentit perdu et frappa un grand coup.
--Ah! seigneur! s'écria-t-il, regardez donc là-bas en face de vous. Que c'est beau!
--Quoi donc? dit la princesse, je ne vois rien.
--Ni moi non plus, dit Zerbin en se frottant les yeux.
--Est-ce possible? reprit Mistigris d'un air étonné. Quoi! vous ne voyez pas ce palais de marbre qui brille au soleil, et ce grand escalier, tout garni d'orangers, qui par cent marches descend majestueusement au bord de la mer?
--Un palais? dit Aléli. Pour être entourée de courtisans, d'égoïstes et de valets, je n'en veux pas. Fuyons.
--Oui, dit Zerbin, une chaumière vaut mieux; on y est plus tranquille.
--Ce palais-là ne ressemble à aucun autre, s'écria Mistigris, chez qui la peur excitait l'imagination. Dans cette demeure féerique il n'y a ni courtisans ni valets; on est servi de façon invisible; on est tout à la fois seul et entouré! Les meubles ont des mains, les murs ont des oreilles.
--Ont-ils une langue? dit Zerbin.
--Oui, reprit Mistigris; ils parlent et disent tout, mais ils se taisent quand on veut.
--Eh bien! dit le bûcheron, ils ont plus d'esprit que toi. Je voudrais bien avoir un château comme ça. Où est-il donc, ce beau palais? Je ne le vois pas.
--Il est là devant vous, mon ami, dit la princesse.
Le vaisseau avait couru vers la terre, et déjà on jetait l'ancre dans un port où l'eau était assez profonde pour qu'on pût aborder à quai. Le port était à demi entouré par un grand escalier en fer à cheval; au-dessus de l'escalier, sur une plate-forme immense et qui dominait la mer, s'élevait le plus riant palais qu'on ait jamais rêvé.
Les trois amis montèrent gaiement; Mistigris allait en tête, tout en soufflant à chaque marche. Arrivé à la grille du château, il voulut sonner; pas de cloche; il appela: ce fut la Grille elle-même qui répondit.
--Que veux-tu, étranger? demanda-t-elle.
--Parler au maître de ce logis, dit Mistigris, un peu intrigué de causer pour la première fois avec du fer battu.
--Le maître de ce palais est le seigneur Zerbin, répondit la Grille. Quand il approchera, j'ouvrirai.
Zerbin arrivait, donnant le bras à la belle Aléli; la Grille s'écarta avec respect et laissa passer les deux époux, suivis de Mistigris.
Une fois sur la terrasse, Aléli regarda le spectacle splendide qu'elle avait sous les yeux: la mer, la mer immense, toute brillante au soleil du matin.
--Qu'il fait bon ici! dit-elle, et qu'on serait bien, assis sous cette galerie, toute garnie de lauriers en fleur!
--Oui, dit Zerbin, mettons-nous par terre.
--Il n'y a donc pas de fauteuils, ici? s'écria Mistigris.
--Nous voici, nous voici, crièrent les fauteuils; et ils arrivèrent tous, courant l'un après l'autre, aussi vite que leurs quatre pieds le permettaient.
--On déjeunerait bien ici, dit Mistigris.
--Oui, dit Zerbin; mais où est la table?
--Me voilà, me voilà, répondit une voix de contralto.
Et une belle table d'acajou, marchant avec la gravité d'une matrone, vint se placer devant les convives.
--C'est charmant, dit la princesse, mais où sont les plats?
--Nous voici, nous voici, crièrent des petites voix sèches: et trente plats, suivis des assiettes, leurs soeurs, et des couverts, leurs cousins, sans oublier leurs tantes, les salières, se rangèrent en un instant dans un ordre admirable sur la table, qui se couvrit de gibier, de fruits et de fleurs.
--Seigneur Zerbin, dit Mistigris, vous voyez ce que je fais pour vous. Tout ceci est mon oeuvre.
--Tu mens! cria une voix.
Mistigris se retourna et ne vit personne; c'était une colonne de la galerie qui avait parlé.
--Seigneur, dit-il, je crois que personne ne peut m'accuser d'imposture; j'ai toujours dit la vérité.
--Tu mens! dit la voix.
--Ce palais est odieux, pensa Mistigris. Si les murs y disent la vérité, on n'y établira jamais la cour, et je ne serai jamais ministre. Il faut changer cela.
--Seigneur Zerbin, reprit-il, au lieu de vivre ici solitaire, n'aimeriez-vous pas mieux avoir un bon peuple qui payerait de bons petits impôts, qui fournirait de bons petits soldats, et qui vous entourerait d'amour et de tendresse?
--Roi! dit Zerbin, pour quoi faire?
--Mon ami, ne l'écoutez pas, dit la bonne Aléli. Restons ici, nous y sommes si bien tous les deux.
--Tous les trois, dit Mistigris; je suis ici le plus heureux des hommes, et près de vous je ne désire rien.
--Tu mens! dit la voix.
--Quoi! seigneur, y a-t-il ici quelqu'un qui ose douter de mon dévouement?
--Tu mens! reprit l'écho.
--Seigneur, ne l'écoutez pas, s'écria Mistigris. Je vous honore et je vous aime; croyez à mes serments.
--Tu mens! reprit la voix impitoyable.
--Ah! si tu mens toujours, va-t-en dans la lune, dit Zerbin; c'est le pays des menteurs.
Parole imprudente, car aussitôt Mistigris partit en l'air comme une flèche et disparut au-dessus des nuages. Est-il jamais redescendu sur la terre? on l'ignore, quoique certains chroniqueurs assurent qu'il y a reparu, mais sous un autre nom. Ce qui est certain, c'est qu'on ne l'a jamais revu dans un palais où les murs mêmes disaient la vérité.
XII
Restés seuls, Zerbin croisa les bras et regarda la mer, tandis qu'Aléli se laissait aller aux plus douces pensées. Vivre dans une solitude enchantée, auprès de ce qu'on aime, n'est-ce pas ce qu'on rêve dans ses plus beaux jours? Pour connaître son nouveau domaine, elle prit le bras de Zerbin. De droite et de gauche, le palais était entouré de belles prairies arrosées d'eaux jaillissantes. Des chênes verts, des hêtres pourpres, des mélèzes aux fines aiguilles, des platanes aux feuilles orangées allongeaient leurs grandes ombres sur le gazon. Au milieu du feuillage chantait la fauvette, dont la chanson respirait la joie et le repos. Aléli mit la main sur son coeur, et regardant Zerbin:
--Mon ami, lui dit-elle, êtes-vous heureux ici et n'avez-vous plus rien à désirer?
--Je n'ai jamais rien désiré, dit Zerbin. Qu'ai-je à demander? Demain je prendrai ma cognée et je travaillerai ferme; il y a là de beaux bois à abattre; on en peut tirer plus d'un cent de fagots.
--Ah! dit Aléli en soupirant, vous ne m'aimez pas!
--Vous aimer! dit Zerbin, qu'est-ce que c'est que ça? Je ne vous veux pas de mal, assurément, bien au contraire; voilà un château qui nous vient des nues, il est à vous; écrivez à votre père, faites-le venir, ça me fera plaisir. Si je vous ai fait de la peine, ça n'est pas ma faute: je n'y suis pour rien. Bûcheron je suis né, bûcheron je veux mourir. Ça, c'est mon métier, et je sais me tenir à ma place. Ne pleurez pas, je ne veux rien dire qui vous afflige.
--Ah! Zerbin, s'écria la pauvre Aléli, que vous ai-je fait pour me traiter de la sorte? je suis donc bien laide et bien méchante pour que vous ne vouliez pas m'aimer?
--Vous aimer! ce n'est pas mon affaire. Encore une fois, ne pleurez pas. Ça ne sert à rien. Calmez-vous, soyez raisonnable, mon enfant. Allons, bon! voilà de nouvelles larmes! eh bien! oui, si ça vous fait plaisir, je veux bien vous aimer; je vous aime, Aléli, je vous aime.