Chapter 3
--Non, sire, je suis simplement le prince de Holar. Vous avez une fille à marier, je venais vous demander sa main, quand le mauvais temps m'a forcé de me réfugier, avec mon grand-écuyer, chez le curé de Skalholt. C'est là que le hasard a jeté sur ma route un paysan imbécile et m'a fait jouer le rôle que vous savez. Du reste, tout ce que j'ai fait n'a été que pour obéir et plaire à Votre Majesté.
--Fort bien! dit le roi. Je comprends, ou plutôt je ne comprends pas; il n'importe! Prince de Holar, j'aime mieux vous avoir pour gendre que pour voisin. Dès que la reine sera venue...
--Sire, elle est ici. Mon grand-écuyer s'est chargé de la reconduire en son palais.
La reine entra bientôt, un peu confuse de sa simplicité, mais aisément consolée en songeant qu'elle avait pour gendre un si habile homme.
--Et le fameux secret, dit-elle tout bas au prince de Holar, vous me le devez?
--Le secret d'être toujours belle, dit le prince, c'est d'être toujours aimée.
--Et le moyen d'être toujours aimée? demanda la reine.
--C'est d'être bonne et simple, et de faire la volonté de son mari.
--Il ose dire qu'il est sorcier! s'écria la reine indignée en levant les bras au ciel.
--Finissons ces mystères, dit le roi, qui déjà prenait peur. Prince de Holar, quand vous serez notre gendre, vous aurez plus de temps que vous ne voudrez pour causer avec votre belle-mère. Le souper se refroidit: à table! Donnons toute la soirée au plaisir; amusez-vous, mon gendre, demain vous serez marié.
A ce mot, qu'il trouva piquant, le roi regarde la reine; mais elle fit une telle mine qu'à l'instant même il se frotta le menton et admira les mouches qui volaient au plafond.
Ici finissent les aventures du prince de Holar; les jours heureux n'ont pas d'histoire. Nous savons cependant qu'il succéda à son beau-père et qu'il fut un grand roi. Un peu menteur, un peu voleur, audacieux et rusé, il avait les vertus d'un conquérant. Il prit à ses voisins plus de mille arpents de neige, qu'il perdit et reconquit trois fois en sacrifiant six armées. Aussi son nom figure-t-il glorieusement dans les célèbres annales de Skalholt et de Holar. C'est à ces monuments fameux que nous renvoyons le lecteur.
III
Encore une petite histoire pour mon neveu le collégien, qui, d'une ardeur sans égale, se débat entre _rosa_ et _dominus_, et croit qu'il serait moins difficile de faire marcher ensemble les rois d'Europe que d'accorder l'adjectif et le substantif, qui se gourment toujours, en genre, en nombre et en cas.
IV
LES DEUX EXORCISTES
Au temps jadis, il y avait dans un petit village d'Islande un prêtre qui savait autant de latin qu'un poisson. Un jour qu'on lui apportait au baptême un enfant nouveau-né, au lieu de regarder dans son livre, il se mit à réciter de travers la formule de l'exorcisme.
--_Abi_, dit-il, _abi, male spirite_.
Mais le diable, qui a inventé la grammaire (grammaire et grimoire, c'est tout un), n'était pas d'humeur à se laisser chasser par un solécisme.
--_Pessime grammatice_, s'écria-t-il à la grande terreur des assistants.
Le prêtre, sentant qu'il s'était trompé et prenant son courage à deux mains, dit d'une voix tremblante:
--_Abi, male spiritu_.
A quoi le diable, qu'on ne prend pas en défaut, répondit:
--_Male prius, nunc pejus_.
Le prêtre, furieux, reprit: _Abi, male spiritus_.
--_Sic debuisti dicere prius_, répondit le diable, et il sortit tranquillement.
L'histoire n'est pas mauvaise; on en conte une autre en Allemagne qui peut-être vaut mieux.
--_Exi tu ex corpo_, dit fièrement le prêtre.
--_Nolvo_, répond le diable.
--_Cur tu nolvis_?
--_Quia_, répond insolemment le diable, _quia tu male linguis_.
--_Hoc est aliud rem_, dit majestueusement le prêtre, et il se retire avec dignité, laissant tout camus ce pédant solennel.
Que de folies, dira-t-on, et chez un homme que son état et son âge condamnent au sérieux à perpétuité.
--Holà! graves censeurs, laissez-moi rire, avec vos enfants. Vous aussi, vous me faites rire, et souvent, mais ce rire-là attriste mon coeur. Grands hommes d'aujourd'hui, j'ai toute l'année pour admirer votre étonnante sagesse; laissez-moi vous oublier un jour et jouer avec ces âmes innocentes qui, grâce à Dieu, ne savent pas encore ce que vous savez.
ZERBIN LE FAROUCHE
CONTE NAPOLITAIN
I
Il y avait une fois à Salerne un jeune bûcheron qui s'appelait Zerbin. Orphelin et pauvre, il n'avait point d'amis; sauvage et taciturne, il ne parlait à personne, et personne ne lui parlait. Comme il ne se mêlait point des affaires d'autrui, chacun le tenait pour un sot. On l'avait surnommé _le farouche_; jamais titre ne fut mieux mérité. Le matin, quand tout dormait encore dans la ville, il s'en allait à la montagne, la veste et la cognée sur l'épaule; il vivait seul dans les bois, tout le long du jour, et ne rentrait qu'à la brume, traînant après lui quelque méchant fagot dont il achetait son souper. Quand il passait devant la fontaine où tous les soirs, les jeunes filles du quartier allaient emplir leur cruche et vider leur gosier, chacune riait de cette sombre figure et se moquait du pauvre bûcheron. Ni la barbe noire ni les yeux brillants de Zerbin n'effrayaient cette troupe effrontée; c'était à qui provoquerait l'innocent.
--Zerbin de mon âme, criait l'une, dis un mot, je te donne mon coeur.
--Plaisir de mes yeux, reprenait l'autre, montre-moi la couleur de tes paroles, je suis à toi.
--Zerbin, Zerbin, répétaient en choeur toutes ces têtes folles, qui de nous choisis-tu pour femme? Est-ce moi? Est-ce moi? Qui prends-tu?
--La plus bavarde, répondait le bûcheron, en leur montrant le poing.
Et chacune de crier aussitôt:
--Merci! mon bon Zerbin, merci!
Poursuivi par les éclats de rire, le pauvre sauvage rentrait chez lui avec la grâce d'un sanglier qui fuit devant le chasseur. Une fois sa porte fermée, il soupait d'un morceau de pain et d'un verre d'eau, s'enveloppait dans les lambeaux d'une vieille couverture, et se couchait sur la terre battue. Sans soucis, sans regrets, sans désirs, il s'endormait vite et ne rêvait guère. Si le bonheur est de ne rien sentir, le plus heureux des hommes, c'était Zerbin.
II
Un jour qu'il s'était fatigué à ébranler un vieux buis aussi dur que la pierre, Zerbin voulut faire la sieste près d'un étang tout entouré de beaux arbres. A sa grande surprise, il aperçut, étendue sur le gazon, une jeune femme, d'une merveilleuse beauté, et dont la robe était faite de plumes de cygne. L'inconnue luttait contre un rêve pénible: son visage était crispé, ses mains s'agitaient; on eût dit qu'elle essayait en vain de secouer le sommeil qui l'oppressait.
--S'il y a du bon sens, dit Zerbin, de dormir à midi avec le soleil sur la figure! Toutes les femmes sont folles.
Il enlaça quelques branches pour en ombrager la tête de l'étrangère, et sur ce berceau il plaça comme un voile sa veste de travail.
Il finissait de tresser le feuillage, quand il aperçut dans l'herbe, à deux pas de l'inconnue, une vipère qui approchait en dardant sa langue empoisonnée.
--Ah! dit Zerbin, si petite et déjà si méchante!
Et en deux coups de sa cognée il fit du serpent trois morceaux. Les tronçons tressaillaient comme s'ils voulaient encore atteindre l'étrangère, le bûcheron les poussa du pied dans l'étang; ils y tombèrent en frémissant comme un fer rouge qu'on trempe dans l'eau.
A ce bruit, la fée s'éveilla, et, se levant, les yeux brillants de joie:
--Zerbin! s'écria-t-elle, Zerbin!
--C'est mon nom, je le connais, répondit le bûcheron, il n'y a pas besoin de crier si fort.
--Quoi! mon ami, dit la fée, tu ne veux pas que je te remercie du service que tu m'as rendu? Tu m'as sauvé plus que la vie.
--Je ne vous ai rien sauvé du tout, dit Zerbin, avec sa grâce ordinaire. Une autre fois, ne vous couchez pas sur l'herbe sans voir s'il y a des serpents. Voilà le conseil que je vous donne. Maintenant, bonsoir; laissez-moi dormir, je n'ai pas de temps à perdre.
Il s'étendit tout de son long sur l'herbe et ferma les yeux.
--Zerbin, dit la fée, tu ne me demandes rien?
--Je vous demande la paix. Quand on ne veut rien, on a ce qu'on veut, on est heureux. Bonsoir.
Et le vilain se mit à ronfler.
--Pauvre garçon, dit la fée, ton âme est endormie; mais, quoi que tu fasses, je ne serai pas ingrate. Sans toi j'allais tomber dans les mains d'un génie, mon ennemi cruel; sans toi j'aurais été cent ans couleuvre; je te dois cent ans de jeunesse et de beauté. Comment te payer? J'y suis, ajouta-t-elle. Quand on a ce qu'on veut, on est heureux, c'est toi qui l'as dit. Eh bien! mon bon Zerbin, tout ce que tu voudras, tout ce que tu souhaiteras, tu l'auras. Bientôt, je l'espère, tu béniras la fée des eaux.
Elle fit trois ronds en l'air avec sa baguette de coudrier; puis, elle entra dans l'étang d'un pas si léger, que l'onde même n'en fut pas ridée. A l'approche de leur reine, les roseaux inclinaient leurs aigrettes, les nénuphars épanouissaient leurs fleurs les plus fraîches; les arbres, le jour, le vent même, tout souriait à la fée, tout semblait s'associer à son bonheur. Une dernière fois elle leva sa baguette; aussitôt, pour recevoir leur jeune souveraine, les eaux s'ouvrirent en s'illuminant. On eût dit qu'un rayon de soleil perçait jusqu'au fond de l'abîme. Puis tout rentra dans l'ombre et le silence; on n'entendit plus rien que Zerbin qui ronflait toujours.
III
Le soleil commençait à baisser quand le bûcheron se réveilla. Il retourna tranquillement à sa besogne, et d'un bras vigoureux il attaqua le tronc de l'arbre qu'il avait ébréché le matin. La cognée résonnait sur le bois, mais elle ne l'entamait guère; Zerbin suait à grosses gouttes et frappait en vain cet arbre maudit, qui défiait tous ses efforts.
--Ah! dit-il en regardant sa cognée tout ébréchée, quel malheur qu'on n'ait pas inventé un outil qui coupât le bois comme du beurre! J'en voudrais un comme ça.
Il recula de deux pas, fit tourner la cognée sur sa tête et la lança d'une telle force qu'il alla tomber à dix pieds, les bras en avant, le nez par terre.
--_Per Baccho!_ s'écria-t-il, j'ai la berlue; j'ai frappé à côté.
Zerbin fut bientôt rassuré, car au même instant l'arbre tomba, et si près de lui que peu s'en fallut que le pauvre garçon ne fût écrasé.
--Voilà un beau coup! s'écria-t-il, et qui avance ma journée. Comme c'est tranché! on dirait d'un trait de scie. Il n'y a pas deux bûcherons pour travailler comme le fils de ma mère.
Sur ce, il rassembla toutes les branches qu'il avait abattues le matin; puis, déliant une corde qu'il avait roulée autour de sa ceinture, il se mit à cheval sur le fagot pour le serrer davantage, et il l'attacha avec un noeud coulant.
--A présent, dit-il, il faut traîner cela à la ville. Il est facheux que les fagots n'aient pas quatre jambes comme les chevaux! Je m'en irais fièrement à Salerne et j'y entrerais en caracolant, à la façon d'un beau cavalier qui se promène sans rien faire. Je voudrais me voir comme ça.
A l'instant, voici le fagot qui se soulève et qui se met à trotter d'un pas allongé. Sans s'étonner de rien, le bon Zerbin se laissait emporter par cette monture d'espèce nouvelle, et tout le long du chemin il prenait en pitié ces pauvres petites gens qui marchaient à pied, faute d'un fagot.
IV
Au temps dont nous parlons il y avait une grande place au milieu de Salerne, et sur cette place était le palais du roi. Ce roi, personne ne l'ignore, c'était le fameux Mouchamiel, dont l'histoire a immortalisé le nom.
Chaque après-midi, on voyait tristement assise au balcon la fille du roi, la princesse Aléli. C'est en vain que ses esclaves essayaient de la charmer par leurs chansons, leurs contes ou leurs flatteries; Aléli n'écoutait que sa pensée. Depuis trois ans, le roi son père voulait la marier à tous les barons du voisinage; depuis trois ans, la princesse refusait tous les prétendants. Salerne était sa dot, et elle sentait que c'était sa dot seule qu'on voulait épouser. Sérieuse et tendre, Aléli n'avait pas d'ambition, elle n'était pas coquette, elle ne riait pas pour montrer ses dents, elle savait écouter et ne parlait jamais pour ne rien dire; cette maladie, si rare chez les femmes, faisait le désespoir des médecins.
Aléli était encore plus rêveuse que de coutume, quand tout d'un coup déboucha sur la place Zerbin, guidant son fagot avec la majesté d'un César empanaché. A cette vue, les deux femmes de la princesse furent prises d'un fou rire, et comme elles avaient des oranges sous la main, elles se mirent à en jeter au cavalier, et de façon si adroite, qu'il en reçut deux en plein visage.
--Riez, maudites, cria-t-il en les montrant du doigt, et puissiez-vous rire à vous user les dents jusqu'aux gencives. Voilà ce que vous souhaite Zerbin.
Et voici les deux femmes qui rient à se tordre, sans que rien les arrête, ni les menaces du bûcheron ni les ordres de la princesse, qui prenait en pitié le pauvre bûcheron.
--Bonne petite femme, dit Zerbin en regardant Aléli, et si douce et si triste! Moi, je te souhaite du bien. Puisses-tu aimer le premier qui te fera rire, et l'épouser par-dessus le marché!
Sur ce, il prit sa mèche de cheveux, et salua la princesse de la façon la plus gracieuse.
Règle générale: quand on est à cheval sur un fagot, il ne faut saluer personne, fût-ce une reine; Zerbin l'oublia, et mal lui en prit. Pour saluer la princesse, il avait lâché la corde qui retenait les branches en faisceau; voici le fagot qui s'ouvre et le bon Zerbin qui tombe en arrière, les jambes en l'air, de la façon la plus grotesque et la plus ridicule. Il se releva par une culbute hardie, emportant avec lui la moitié du feuillage, et, couronné comme un dieu sylvain, il s'en alla rouler dix pas plus loin.
Quand une personne tombe au risque de se tuer, pourquoi rit-on? Je l'ignore; c'est un mystère que la philosophie n'a pas encore expliqué. Ce que je sais, c'est que tout le monde rit et que la princesse Aléli fit comme tout le monde. Mais aussitôt elle se leva, regarda Zerbin avec des yeux étranges, mit la main sur son coeur, la porta à sa tête et rentra dans le palais, tout agitée d'un trouble inconnu.
Cependant Zerbin rassemblait les branches éparses et rentrait chez lui à pied, comme un simple fagotier. La prospérité ne l'avait point ébloui, la mauvaise chance ne le troubla pas davantage. La journée était bonne, c'était assez pour lui. Il acheta un beau fromage de buffle, blanc et dur comme le marbre, en coupa une longue tranche et dîna du meilleur appétit. L'innocent ne se doutait guère du mal qu'il avait fait et du désordre qu'il laissait après lui.
V
Tandis que ces graves événements se passaient, quatre heures sonnaient à la tour de Salerne. La journée était brûlante, le silence régnait dans les rues. Retiré dans une chambre basse, loin de la chaleur et du bruit, le roi Mouchamiel songeait au bonheur de son peuple: il dormait.
Tout à coup il s'éveilla en sursaut: deux bras lui serraient le cou, des larmes brûlantes lui mouillaient le visage; c'était la belle Aléli qui embrassait son père, dans un accès de tendresse.
--Qu'est cela? dit le roi, surpris de ce redoublement d'amour. Tu m'embrasses et tu pleures? Ah! fille de ta mère, tu veux me faire faire ta volonté?
--Tout au contraire, mon bon père, dit Aléli; c'est une fille obéissante qui veut faire ce que vous voulez. Ce gendre que vous souhaitez, je l'ai trouvé. Pour vous faire plaisir, je suis prête à lui donner ma main.
--Bon, reprit Mouchamiel, c'est la fin du caprice. Qui épousons-nous? le prince de la Cava? Non. C'est donc le comte de Capri? le marquis de Sorrente? Non. Qui est-ce donc?
--Je ne le connais pas, mon bon père.
--Comment, tu ne le connais pas? tu l'as vu cependant?
--Oui, tout à l'heure, sur la place du château.
--Et il t'a parlé?
--Non, mon père. Est-il besoin de parler quand les coeurs s'entendent?
Mouchamiel fit la grimace, se gratta l'oreille, et regardant sa fille entre les deux yeux:
--Au moins, dit-il, c'est un prince?
--Je ne sais pas, mon père, mais qu'importe?
--Il importe beaucoup, ma fille, et tu n'entends rien à la politique. Que tu choisisses librement un gendre qui me convienne, c'est à merveille. Comme roi et comme père, je ne gênerai jamais ta volonté quand cette volonté sera la mienne. Mais autrement j'ai des devoirs à remplir envers ma famille et mes sujets, et j'entends qu'on fasse ce que je veux. Où se cache ce bel oiseau que tu ne connais pas, qui ne t'a pas parlé et qui t'adore?
--Je l'ignore, dit Aléli.
--Voilà qui est trop fort, s'écria Mouchamiel. C'est pour me conter de pareilles folies que tu viens me prendre des moments qui appartiennent à mon peuple! Holà! chambellans, qu'on appelle les femmes de la princesse et qu'on la reconduise dans ses appartements.
En entendant ces mots, Aléli leva les bras au ciel et se mit à fondre en larmes. Puis, elle tomba aux genoux du roi en sanglotant. Au même moment, les deux femmes entrèrent, toujours riant aux éclats.
--Silence, misérables, silence! s'écria Mouchamiel, indigné de ce manque de respect.
Mais plus le roi criait: Silence! et plus les deux femmes riaient, sans souci de l'étiquette.
--Gardes, dit le prince hors de lui, qu'on saisisse ces insolentes, et qu'on leur tranche la tête. Je leur apprendrai qu'il n'y a rien de moins plaisant qu'un roi.
--Sire, dit Aléli, enjoignant les mains, rappelez-vous que vous avez illustré votre règne en abolissant la peine de mort.
--Tu as raison, ma fille. Nous sommes des gens civilisés. Qu'on épargne ces femmes, et qu'on se contente de les traiter à la russe, avec tous les ménagements voulus. Bâtonnez-les jusqu'à ce qu'elles meurent naturellement.
--Grâce! mon père, dit Aléli; c'est moi, c'est votre fille qui vous en supplie.
--Pour Dieu! qu'elles ne rient plus, et qu'on m'en débarrasse, dit le bon Mouchamiel. Emmenez ces pécores, je leur pardonne; qu'on les enferme dans une cellule jusqu'à ce qu'elles y crèvent de silence et d'ennui.
--Ah! mon père, sanglota la pauvre Aléli.
--Allons, dit le roi, qu'on les marie, et que ça finisse!
--Grâce, Sire, nous ne rirons plus, crièrent les deux femmes en tombant à genoux et en ouvrant une bouche où il n'y avait que des gencives. Que Votre Majesté nous pardonne, et qu'elle nous venge. Nous sommes victimes d'un art infernal; un scélérat nous a ensorcelées.
--Un sorcier dans mes États! dit le roi qui était un esprit fort; c'est impossible! Il n'y en a point, puisque je n'y crois pas.
--Sire, dit l'une des femmes, est-il naturel qu'un fagot trotte comme un cheval de manège et caracole sous la main d'un bûcheron? Voilà ce que nous venons de voir sur la place du château.
--Un fagot! reprit le roi; cela sent le sorcier. Gardes, qu'on saisisse l'homme et son fagot, et que, l'un portant l'autre, on les brûle tous les deux. Après cela, j'espère qu'on me laissera dormir.
--Brûler mon bien-aimé! s'écria la princesse, en remuant les bras comme une illuminée. Sire, ce noble chevalier, c'est mon époux, c'est mon bien, c'est ma vie. Si l'on touche à un seul de ses cheveux, je meurs.
--L'enfer est dans ma maison, dit le pauvre Mouchamiel. A quoi me sert-il d'être roi pour ne pouvoir pas même dormir la grasse matinée? Mais je suis bon de me tourmenter. Qu'on appelle Mistigris. Puisque j'ai un ministre, c'est bien le moins qu'il me dise ce que je pense, et qu'il sache ce que je veux.
VI
On annonça le seigneur Mistigris. C'était un petit homme, gros, court, rond, large, qui roulait plus qu'il ne marchait. Des yeux de fouine qui regardaient de tous les côtés à la fois, un front bas, un nez crochu, de grosses joues, trois mentons: tel est le portrait du célèbre ministre qui faisait le bonheur de Salerne, sous le nom du roi Mouchamiel. Il entra souriant, soufflant, minaudant, en homme qui porte gaiement le pouvoir et ses ennuis.
--Enfin, vous voilà! dit le prince. Comment se fait-il qu'il se passe des choses inouïes dans mon empire, et que, moi, le roi, j'en sois le dernier averti?
--Tout est dans l'ordre accoutumé, dit Mistigris d'un ton placide. J'ai là dans les mains les rapports de la police; le bonheur et la paix règnent dans l'État, comme toujours.
Et ouvrant de grands papiers, il lut ce qui suit:
«Port de Salerne. Tout est tranquille. On n'a pas volé à la douane plus que de coutume. Trois querelles entre matelots, six coups de couteau; cinq entrées à l'hôpital. Rien de nouveau.
«Ville haute. Octroi doublé; prospérité et moralité toujours croissantes. Deux femmes mortes de faim; dix enfants exposés; trois maris qui ont battu leurs femmes, dix femmes qui ont battu leurs maris; trente vols, deux assassinats, trois empoisonnements. Rien de nouveau.
--Voilà donc tout ce que vous savez? dit Mouchamiel d'une voix irritée. Eh bien! moi, Monsieur, dont ce n'est pas le métier de connaître les affaires d'État, j'en sais davantage. Un homme à cheval sur un fagot a passé sur la place du château, et il a ensorcelé ma fille. La voici qui veut l'épouser.
--Sire, dit Mistigris, je n'ignorais pas ce détail; un ministre sait tout; mais pourquoi fatiguer Votre Majesté de ces niaiseries? On pendra l'homme et tout sera dit.
--Et vous pouvez me dire où est ce misérable?
--Sans doute, Sire, répondit Mistigris. Un ministre voit tout, entend tout, est partout.
--Eh bien! Monsieur, dit le roi, si dans un quart d'heure ce drôle n'est pas ici, vous laisserez le ministère à des gens qui ne se contentent pas de voir, mais qui agissent. Allez!
Mistigris sortit de la chambre toujours souriant. Mais, une fois dans la salle d'attente, il devint cramoisi comme un homme qui étouffe, et fut obligé de prendre le bras du premier ami qu'il rencontra. C'était le préfet de la ville qu'un hasard heureux amenait près de lui. Mistigris recula de deux pas et prit le magistrat au collet.
--Monsieur, lui dit-il en scandant chacun de ses mots, si dans dix minutes vous ne m'amenez pas l'homme qui se promène dans Salerne à cheval sur un fagot, je vous casse, entendez-vous? je vous casse. Allez!
Tout étourdi de cette menace, le préfet courut chez le chef de la police.
--Où est l'homme qui se promène sur un fagot? lui dit-il.
--Quel homme? demanda le chef de la police.
--Ne raisonnez pas avec votre supérieur; je ne le souffrirai point. En n'arrêtant pas ce scélérat, vous avez manqué à tous vos devoirs. Si dans cinq minutes cet homme n'est pas ici, je vous chasse. Allez!
Le chef de la police courut au poste du château; il y trouva ses gens qui veillaient à la tranquillité publique en jouant aux dés.
--Drôles! leur cria-t-il, si dans trois minutes vous ne m'amenez pas l'homme qui se promène à cheval sur un fagot, je vous fais bâtonner comme des galériens. Courez, et pas un mot.
La troupe sortit en blasphémant, tandis que l'habile et sage Mistigris, confiant dans les miracles de la hiérarchie, rentrait tranquillement dans la chambre du roi et remettait sur ses lèvres ce sourire perpétuel qui fait partie de la profession.
VII
Deux mots dits par le ministre à l'oreille du roi charmèrent Mouchamiel. L'idée de brûler un sorcier ne lui déplaisait pas. C'était un joli petit événement qui honorerait son règne, une preuve de sagesse qui étonnerait la postérité.
Une seule chose gênait le roi, c'était la pauvre Aléli noyée dans les larmes et que ses femmes essayaient en vain d'entraîner dans ses appartements.
Mistigris regarda le roi en clignant de l'oeil; puis, s'approchant de la princesse, il lui dit de sa voix la moins criarde:
--Madame, il va venir, il ne faut pas qu'il vous voie pleurer. Au contraire, parez-vous; soyez deux fois belle, et que votre vue seule l'assure de son bonheur.
--Je vous entends, bon Mistigris, s'écria Aléli. Merci, mon père, merci, ajouta-t-elle en se jetant sur les mains du roi, qu'elle couvrit de baisers. Soyez béni, mille et mille fois béni!
Elle sortit ivre de joie, la tête haute, les yeux brillants, et si heureuse, si heureuse qu'elle arrêta au passage le premier chambellan pour lui annoncer elle-même son mariage.