Part 13
Mais tous les efforts n’aboutirent qu’à faire sortir le vaisseau de son lit pour le traîner sur le sable à cent mètres. Si, comme on l’a dit, la frégate n’avait touché que sur le bord du banc d’Arguin, elle était bien près d’être sauvée. Malheureusement, au milieu de la nuit, le temps changea, la mer grossit, et la _Méduse_, ne se trouvant plus dans le moule de vase qu’elle s’était creusé, se mit à talonner de plus en plus violemment.
A trois heures de la nuit, le maître calfat vint annoncer qu’une voie d’eau s’était déclarée. On se jeta aux pompes. Une demi-heure plus tard la quille se fendit en deux endroits.
La _Méduse_ était perdue sans ressource!
On abandonna donc tout moyen de sauver la frégate pour ne plus songer qu’au salut des hommes.
Alors, aux dangers de la mer, vinrent se joindre les premières menaces de l’indiscipline soulevée par le sentiment de la conservation personnelle. Les soldats de marine se révoltèrent, persuadés qu’ils étaient que l’équipage voulait les abandonner en s’enfuyant sur les embarcations. Au fond, leur crainte avait une apparence de raison. Toutes les embarcations du bord, bien remplies, pouvaient à peine contenir 250 personnes, et on était plus de 400 hommes sur la _Méduse_.
Ce fut alors qu’on parla de construire le radeau qui emporterait l’excédant des naufragés. Les vivres devaient être déposés sur le radeau, qui serait remorqué par les embarcations, et, à l’heure des repas, les équipages des canots viendraient y prendre leurs rations et se reposer pendant que d’autres rameurs iraient les remplacer aux avirons des canots remorqueurs. Sur ces belles promesses destinées à encourager ceux que le sort appellerait sur le radeau, chacun se mit au travail avec l’énergie du désespoir.
Cependant, que devenaient nos quatre principaux personnages?
Du premier coup Timoléon, radicalement guéri du mal de mer, avait deviné le danger. Mais il parlait si gaiement de la situation à sa femme; il lui assurait la terre si proche, et surtout, si facilement abordable par ce joli vent de large; il avait tant l’air de causer d’une agréable promenade sur l’eau, quelque chose comme une descente de la Seine jusqu’à Saint-Cloud, que, ma foi! la gentille Paméla s’était peu à peu laissé prendre à cette fausse confiance que montrait son mari.
Un seul être aurait pu la dissuader de cet optimisme. C’était Bokel. Mais le tailleur était devenu à moitié idiot d’épouvante, compliquée de regrets bien amers. Il se disait que si le désir louable de marier sa fille sans lui donner de dot ne l’avait pas poussé à prendre ce Polac maudit, il serait, à cette heure, bien tranquillement occupé à couper du drap au plus juste pour les culottes de MM. un tel et un tel. Dans sa pensée, il se voyait victime de son excellent cœur, de sa tendresse paternelle, de son envie d’assurer l’avenir de sa fille... Oh! comme on était stupide d’aimer ses enfants!... Quoi? faute d’une dot, sa fille ne se serait pas mariée?... En bien, après? Les couvents de filles ne sont pas faits pour les serpents à sonnette... Dans cette sainte retraite, elle aurait prié pour la longue vie, pour la santé, pour le bonheur de papa. Et lui, doucement capitonné dans ses cinquante mille livres de rente, il aurait savouré cette existence de veuf qui a beaucoup à se rattraper. Il se voyait établi en Normandie, le pays du bon beurre, dans un ermitage où il n’aurait d’autre cure que de s’occuper, à toute heure, de sa grassouillette personne... Une belle fin à une belle vie! Il avait toujours payé ses billets à échéance et, après trente ans d’affaires, il n’avait pas perdu quinze cents francs à faire crédit... Que pouvait-on dire de mieux?
Ainsi pensant, Bokel allait, de temps en temps, se montrer sur le pont pour voir où en étaient les travailleurs du radeau; puis il rentrait au plus vite, sombre, effrayé et tout disposé à adresser cette prière à la Providence qui ne lui souriait plus:
--Mon Dieu, acceptez mon gendre et ma fille... et laissez-moi ici-bas pour les pleurer!
S’il est bien vrai, comme certains le prétendent, que, quand la mort a fait sa râfle quelque part, les plus à plaindre sont ceux qui restent, le bon Bokel, on le voit, se sacrifiait.
De son côté, Dumouchet faisait partie de ceux qui, pendant qu’on travaillait au radeau, aidaient le maître cambusier à monter sur le pont les caisses de biscuits, les tonneaux d’eau douce, les barils de salaisons et autres provisions que les naufragés devaient emporter.
Sa confiance dans les cartes s’était un peu ébranlée. Il avait besoin d’être raffermi dans sa certitude du bel avenir à lui prédit. Aussi ne se faisait-il pas faute d’interroger le cambusier, toujours calme et paraissant n’avoir d’autre souci que de rouler de la joue droite à la joue gauche la chique qui remplaçait sa pipe cassée.
--Voyons, père la Méduse, disait-il, je ne suis pas un garçon qu’un rien effraye. Par conséquent, répondez-moi franchement.
--Bon, allez-y, fiston.
--Le radeau est une bonne idée, n’est-ce pas? Notre salut est assuré?
--Pfuiii! sifflait le vieux marin en clignant de l’œil et en remuant la tête.
Cette réponse ne satisfaisant pas Dumouchet par son manque de détails précis, il continuait:
--Alors, vous croyez que nous allons avoir de la misère à avaler?
--Pfuiii! recommençait le cambusier.
Et la conversation continuait ainsi depuis un quart d’heure, quand le vieux marin, ayant enfin pitié du questionneur, finit par lui dire:
--Voulez-vous un bon conseil?
--Parbleu!
--Je vais vous le donner, mais je suis certain d’avance que vous ne le suivrez pas.
--Oh! que si, je vous le jure!
--Eh bien, ne partez pas sur le radeau.
--Alors, vous me conseillez d’embarquer dans les canots?
--Pas plus dans les canots que sur le radeau.
Dumouchet resta un moment interdit.
--Mais, reprit-il, si ce n’est de me sauver à la nage, je ne vois pas comment.....
--A la nage!... vous feriez bien plaisir aux requins qui entourent la frégate.
--Est-ce que votre conseil consiste à me décider en faveur des requins?
--Non pas.
--Alors, à moins que vous n’ayez une paire d’ailes à mettre à ma disposition, je ne vois pas quelle chance me reste d’être sauvé.
Le cambusier tourna la tête pour s’assurer que nul autre ne pouvait entendre son conseil, puis, tout bas:
--Restez sur la _Méduse_, dit-il.
--Mais elle va sombrer!!
--Pfuiii! recommença le cambusier.
--C’est la mort inévitable... tandis que sur le radeau ou dans les embarcations...
--Pfuiii! pfuiii! lâcha le loup de mer d’un ton impatient.
Et Dumouchet eut beau dire, il n’ouvrit plus la bouche que pour éjecter le jus de sa chique.
Cependant le radeau s’était achevé, mais la nuit était venue et il fallut renvoyer le départ au lendemain. Pendant cette attente nocturne, la _Méduse_ s’enfonça dans la vase de près de 80 centimètres.
Deux personnes, cette nuit-là, dormirent d’un sommeil paisible: Paméla, que son mari avait tout à fait ralliée à cette perspective d’une simple promenade sur l’eau pour le lendemain, et le cambusier, qui avait donné un conseil si étrange à Dumouchet.
Au point du jour, l’embarquement eut lieu. L’ordre en avait été réglé d’avance. On ne devait descendre qu’après que les provisions, entassées sur le pont, auraient été transbordées sur le radeau. Par malheur, les premières tonnes étaient à peine transportées que la frégate s’inclina un peu dans la vase. Une voix-ayant crié: _Nous sombrons!!!_ ce fut alors une panique générale. Sans ordre, malgré la résistance des chefs, les uns s’aidant du premier cordage venu, d’autres se jetant à la mer plutôt que d’attendre leur tour sur les échelles encombrées, on envahit pêle-mêle les embarcations et le radeau.
En cet instant, le capitaine, dont l’ignorance avait perdu le navire, fit preuve de la plus insigne lâcheté. Lorsque son devoir lui commandait d’être le dernier à quitter son bord, il descendit à la hâte dans son canot et donna si précipitamment l’ordre du départ que le radeau, remorqué par les embarcations, s’éloignait déjà quand on s’aperçut que tout le monde n’avait pas encore eu le temps de quitter le bord.
Trois embarcations revinrent donc à la frégate pour reprendre les oubliés, qu’on estimait au nombre d’une vingtaine tout au plus. En reconnaissant que ce nombre dépassait soixante, le sentiment de la conservation personnelle amena une sorte de révolte chez ceux qui occupaient les canots déjà bien encombrés. Ils se refusèrent à prendre ces autres compagnons d’infortune dont le poids ferait couler les embarcations. Il fallut l’énergie et les menaces des officiers, qui avaient conservé leurs armes, pour faire accoster la frégate.
Au nombre de ceux qui n’avaient pu quitter à temps la _Méduse_, se trouvaient au premier rang Dumouchet, notre excellent Bokel et les jeunes mariés, qui, par conséquent, assistaient d’en haut à la scène des canots.
A ce moment une voix souffla à l’oreille de Dumouchet.
--Suivez donc mon conseil.
--Ah! c’est vous! dit Dumouchet en reconnaissant le vieux cambusier, toujours aussi tranquille que s’il s’était agi d’une partie de quilles.
--Restez sur la _Méduse_, dit le bonhomme.
Livré à lui-même par la détente de la remorque des canots revenus à la frégate, le radeau, tout en tournant, s’était rapproché du bâtiment.
--Merci du conseil, mais je n’en profite pas, dit Dumouchet au cambusier.
Et s’élançant à la mer, il gagna le radeau à la nage.
Une quarantaine de ceux que les canots venaient chercher tant à contre-cœur trouvèrent place dans les embarcations. En accepter plus, c’était s’exposer à couler sur place.
--Nous allons revenir pour vous prendre, cria un officier au groupe qui restait encore sur la frégate.
Et les canots se dirigèrent vers le radeau pour y déposer ceux qu’ils avaient recueillis et retourner ensuite au vaisseau. Mais, sur le radeau, tellement surchargé qu’il enfonçait de plus d’un pied dans l’eau, il y eut une telle résistance à accepter les nouveaux venus que la moitié seulement put parvenir à s’y faire admettre.
Une fois encore le sentiment de la conservation personnelle éclata dans toute sa force en cette circonstance. Les canots n’ayant pu trouver, par l’opposition des gens du radeau, qu’à s’alléger de la moitié de ceux qu’ils avaient transportés, leurs équipages mutinés refusèrent de retourner à la _Méduse_ prendre une nouvelle charge qu’il leur faudrait garder et, malgré l’ordre des chefs, ils se remirent aux toulines qui les aidaient à remorquer le radeau.
Qu’on juge du désespoir de ceux qu’on abandonnait quand, du pont de la _Méduse_, ils virent s’éloigner le radeau et les canots! Ces malheureux étant au nombre de dix-sept!!!
Les embarcations contenaient deux cent trente-cinq personnes.
Le radeau en emportait cent cinquante-deux.
Parmi eux, se trouvait le bon Bokel, qui, de loin, envoyait des baisers à Paméla, laissée par lui avec son mari sur la _Méduse_. Il aurait bien pu céder sa place à son enfant, le cher homme, mais il n’avait écouté que sa tendresse paternelle, qui lui recommandait d’éviter un chagrin à sa fille. Sachant à quel désespoir profond serait en proie Paméla si elle avait l’horrible malheur de perdre un père qu’elle adorait, il s’était empressé de se sauver la vie pour épargner des larmes à sa fille.
X
Timoléon avait immédiatement deviné l’épouvantable vérité, mais il eut encore la force de sourire à sa jeune femme quand elle tourna vers lui un regard plein d’angoisse qui semblait l’interroger.
--Ne crains rien, ma chérie, ils vont revenir, dit-il d’une voix calme.
Comme Paméla remuait la tête d’une façon dubitative, il ajouta:
--C’est une manœuvre, te dis-je, pour s’aider du vent qui doit les ramener à bâbord. Ils vont revenir, je te l’affirme. Ne faut-il pas qu’ils emportent des vivres?
Et, ce disant, Polac montrait les caisses et tonneaux de provisions qui encombraient le pont, car, telle avait été la précipitation à abandonner la frégate que, de cet amas de vivres préparés la veille, les quatre cents naufragés n’emportaient pas de quoi se nourrir pendant quarante-huit heures.
Cependant Bokel, du bord du radeau où il avait trouvé place, envoyait toujours des baisers à sa fille avec une ardeur joyeuse qui prouvait combien il était heureux d’avoir conservé un père à Paméla.
A la tombée de la nuit, embarcations et radeau n’apparaissaient plus que comme une tache noire à l’horizon.
Des dix-sept abandonnés, deux déjà étaient morts; l’un avait été étouffé par un accès de colère; l’autre pris de folie furieuse, s’était jeté à la mer.
--Demain, quand nous nous réveillerons, nous trouverons les canots revenus pour nous conduire à terre... car elle est là, tout près, la terre... comme qui dirait deux fois la distance de la Bastille à la Madeleine, tu sais? répétait Polac pour rassurer sa femme.
Mais Paméla était une brave petite créature qui, la première peur passée, n’avait plus besoin d’être rassurée. Elle avait compris en quelle terrible situation ils se trouvaient et faisait bravement face au danger. Dans ce courage, il y avait beaucoup de l’exaltation particulière à la pianiste. Car ici-bas, où la Providence ne créa rien d’inutile, il faut bien que le piano ait une raison d’être. Sur son instrument, Paméla avait écorché une foule de romances qui, toutes, répétaient au refrain que nul sort au monde n’est plus doux que de mourir avec celui qu’on aime... Et Paméla, s’étant bien franchement amourachée de la longue perche qui lui servait d’époux, ne répugnait pas trop, sur la foi des refrains de romance, à savourer ce qu’il peut y avoir de doux à quitter cette vie au bras de celui qu’on aime.
L’excès de fatigue physique et de lassitude morale fit que le sommeil vint, à son heure, surprendre les jeunes époux qui s’endormirent sans songer au lendemain.
Pendant la nuit, sans qu’ils parvinssent à l’éveiller tout à fait, il sembla à Timoléon entendre des coups sourds sur un des flancs de la _Méduse_, mais il les attribua aux flots se brisant sur le bordage du vaisseau immobilisé dans son moule de vase.
Au petit jour, le couple s’éveilla et, tout aussitôt, monta sur le pont. Si certains qu’ils fussent d’être abandonnés, l’espérance, qui ne s’éteint jamais au cœur du plus désespéré, les poussait à croire que, peut-être, une surprise agréable les attendait là-haut.
Il ne se trompaient que de moitié. La surprise les attendait réellement, mais elle était loin d’être agréable.
Le pont de la _Méduse_ sur lequel, la veille, ils avaient laissé leurs compagnons d’infortune, était complétement désert!
Ces coups sourds qui avaient inquiété le sommeil de Polac avaient pour cause la construction d’un radeau qui, avant le jour, avait emporté ses constructeurs loin de la _Méduse_. (Disons tout de suite que de ces malheureux, au nombre de douze, on n’entendit jamais parler. Le vent qui soufflait alors de terre dut les emporter au large.)
La situation se teintait en noir plus foncé pour Polac et sa femme.
Ils se voyaient seuls sur la _Méduse_!
Ou plutôt ils croyaient être seuls, car le bruit d’un pas pesant qui les fit se retourner les mit en présence du cambusier, l’ami de cet ingrat Dumouchet qui n’avait pas voulu suivre son conseil de rester à bord.
Il regarda un instant les jeunes gens avec cet air d’un propriétaire qui, croyant être seul à venir humer l’air dans son jardin, y rencontre deux autres promeneurs.
--Tiens, fit-il, vous n’êtes donc pas partis, cette nuit, avec les autres?
--Nous dormions, répondit Polac.
--Alors vous dormiez d’une rude force, car, je vous en réponds, ils faisaient un furieux tapage!
--Que vous avez entendu alors?
--Je n’ai pas pu fermer l’œil.
--Mais, puisque vous n’avez pas, comme nous, dormi à l’heure du salut, je puis vous retourner votre question: Pourquoi n’êtes-vous pas parti avec les autres?
--Parce que, de plus de quatre cents que nous étions sur la _Méduse_, je suis le seul qui n’ait pas stupidement agi. Embarcation et petit ou grand radeau n’ont emporté que des imbéciles qui, de gaîté de cœur, ont été s’exposer à des dangers qu’ils pouvaient s’éviter.
--En quoi faisant? demanda Paméla.
--En faisant comme vous et moi, ma petite mère... en restant sur la _Méduse_.
--Ah bah! fit Timoléon à ces paroles qui semblaient contenir une légère espérance.
--Suivez bien mon raisonnement, dit le cambusier.
--Je le suis! Paméla, suis-le aussi.
--A l’heure qu’il est, les trois navires qui nous accompagnaient dolent être arrivés au Sénégal... Ils vont d’abord nous attendre... En ne nous voyant pas paraître, ils prendront l’alarme. Alors l’_Echo_, qui, après nous avoir fait tous les signaux pour nous prévenir du danger, nous a quittés, quand nous allions nous jeter tout droit sur ce banc de sable maudit, répandra le bruit de notre naufrage... Vous me suivez toujours?
--Si votre langue avait des talons, je vous dirais que je marche dessus... Continuez.
--Aussitôt les navires se mettront à notre recherche, battant la mer, en quête des naufragés qu’ils supposeront naturellement s’être sauvés dans les embarcations et, vu notre grand nombre, sur un radeau... A mesure qu’ils les rencontreront, ils les ramèneront à Saint-Louis... puis ils viendront nous chercher, car il est impossible que pas un des naufragés ne parle des dix-sept compagnons laissés sur la frégate.
Peu à peu l’espoir était rentré dans le cœur des jeunes époux. Néanmoins une objection vint à la pensée de Timoléon:
--A votre tour, suivez bien mon raisonnement, dit-il au vieux marin.
--Bon, allez.
--Si de tous ceux qui sont partis, les navires ne rencontraient personne... qui, diable! leur parlerait de nous?
--Oui, cela est possible; mais à défaut de l’équipage on voudra savoir ce que la frégate est devenue et, immanquablement, l’_Echo_ ou l’_Argus_ viendra explorer le banc... C’est donc pour nous une affaire de patience.
--Une patience de combien?
--Quinze jours... un mois peut-être.
--Et le navire résistera un mois?
--La vase dans laquelle il est entré lui sert pour ainsi dire d’emplâtre. Depuis trois jours, l’eau n’a pas monté d’un pouce dans la cale. Pour tout démolir, il faudrait une tempête de premier calibre et nous sommes à cette époque de l’année où le calme plat retient souvent deux mois entiers un navire sous le soleil brûlant du tropique... La _Méduse_ tiendra donc un mois... Nous n’avons qu’à attendre.
--Soit! attendons, dit gaiement Paméla.
--Attendons en nous donnant du bon temps... en passant les heures aussi agréables que possible, ajouta le cambusier.
--Et à quoi pouvons-nous rendre les heures aussi agréables que possible... Ce n’est pas en faisant des promenades à cheval? avança Polac.
D’un geste, le cambusier montra les immenses provisions entassées sur le pont.
--Regardez donc cela, dit-il, sans compter ce qu’il y a encore en dessous... Par bonheur, la cuisine du navire n’est pas noyée... Donc, mangeons!... Donnons-nous des bosses de victuailles.
--Mangeons! répétèrent Polac et sa femme, d’autant plus faciles à convaincre qu’ils reconnaissaient que manger et dormir étaient les uniques passe-temps que leur offrait la _Méduse_.
Ils mangèrent donc... sans la crainte de voir bientôt s’épuiser l’immense garde-manger où s’entassaient les vivres que le gouvernement français avait destinés ravitailler la colonie qui lui était rendue.
Ils mangèrent, dormirent, remangèrent, redormirent, bref, une vie réglée qui les mettait six fois à table en vingt-quatre heures.
Et quels repas!!!
Car, nous l’avons dit, Paméla et surtout Timoléon étaient deux belles fourchettes!
De sorte qu’à six repas par jour, ils en étaient à leur _trois cent vingt-quatrième_ séance à table quand, au lever de la cinquante-quatrième aurore, depuis leur abandon sur la frégate, le cambusier, à la vue d’une voile à l’horizon, cria aux deux époux:
--Voici l’_Argus_ qui vient nous délivrer[A].
[A] NOTE DE L’ÉDITEUR: Ce fait de trois individus restés pendant cinquante-quatre jours sur la _Méduse_ et retrouvés par l’_Argus_ est historique.
A ce moment même, Paméla, en couvant son mari d’un regard de tendresse, était en train de se dire:
--Est-ce parce que j’adore Timoléon?... mais il me semble moins maigre.
* * * * *
Toutes les prédictions du vieux marin s’étaient réalisées de point en point. Après avoir cherché en mer et ramené au port les embarcations et le radeau des naufragés, les navires de l’expédition étaient repartis en quête de savoir ce que la mer avait laissé de la _Méduse_.
L’œil du cambusier ne s’était pas trompé à la voilure du bâtiment qui venait les délivrer au bout de près de deux mois d’attente. C’était bien l’_Argus_ qui arrivait.
Quatre heures après, les jeunes mariés quittaient la _Méduse_, où s’était passée leur étrange lune de miel, pour monter sur le brick, qui, tout aussitôt, cingla vers Saint-Louis du Sénégal.
--Nous allons enfin toucher l’héritage de mon oncle! s’écria Timoléon.
--Et revoir papa! continua Paméla.
Du papa et de l’héritage, il avait été peu ou prou parlé pendant ces cinquante-quatre jours où, menacés de n’être plus le lendemain de ce monde, les époux avaient uniquement vécu l’un pour l’autre.
--Pauvre père! Doit-il être dans des transes à notre sujet! ajouta la fille du tailleur.
--Heu! heu! fit Polac, qui avait assez étudié son beau-père pour être certain que les transes en question n’avaient pas dû fort tourmenter le gros homme. L’espoir de se retrouver bientôt en présence de Bokel n’inspirait au gendre qu’une satisfaction si tiède qu’elle aurait pu passer pour de la froideur.
Quand l’_Argus_ jeta l’ancre devant Saint-Louis, Polac obtint de sa femme qu’elle resterait à bord pendant qu’il irait à terre s’assurer d’un logement.
--Papa doit y avoir songé pour nous. Je suis certaine que tu vas le trouver t’attendant sur le port pour te recevoir dans ses bras, lui annonça sa femme en le laissant partir.
Comme Timoléon l’aurait parié d’avance, aucun Bokel n’était venu à sa rencontre.
--En ce moment, le gros égoïste doit être encore à ronfler, pensa Polac en traversant la ville qui s’éveillait, car il était petit jour, circonstance à noter, attendu qu’elle réservait une surprise au jeune homme.
Son plan était tout simple: il consistait, au lieu de perdre son temps à la recherche du beau-père, à se rendre tout droit chez le solicitor anglais, John Hughesdon, l’exécuteur testamentaire de l’oncle, qui ne refuserait pas l’hospitalité au neveu de celui dont il avait été le meilleur ami.
Avant de faire frapper Polac à la porte du solicitor, il faut bien préciser en quel état d’esprit il s’y présentait. Quand les deux nouveaux mariés étaient montés à bord de l’_Argus_, ils avaient été précédés sur le pont par le vieux cambusier. En quelques mots, il s’était fait renseigner sur les suites du naufrage. Les détails étaient si épouvantables que le _père la Méduse_ avait fait la leçon à l’équipage pour qu’on ne troublât pas cette joie de la délivrance qu’éprouvaient les jeunes époux. On s’était contenté de leur dire que le radeau avait été rencontré en mer par un navire qui l’avait ramené au port, et, comme ce renseignement leur avait été fourni par des bouches souriantes et des voix calmes, les jeunes gens, tout à leur propre satisfaction d’avoir quitté la _Méduse_, n’avaient pas pensé à demander d’autres informations sur une catastrophe dont ils croyaient être les plus intéressantes victimes, eux restés cinquante-quatre jours sur la carcasse de la frégate abandonnée.
--N’effarouchez pas mes tourtereaux! disait à chacun le cambusier, qui veilla, pendant la traversée, à ce que rien ne pût altérer la quiétude du ménage.