Part 12
Les quatre premiers échelons furent franchis par l’énorme tailleur avec une espèce de facilité qui faisait l’éloge de la vigueur de ses poignets, chargés d’enlever une pareille masse. Mais, comme le pied du tailleur cherchait l’échelon suivant, la corde se livra subitement à des oscillations qui le dérobèrent sous lui, de sorte que Bokel, manquant d’un point d’appui, retenu seulement par les mains, resta suspendu dans le vide.
Une seconde de plus, et c’en était fait de notre héros, qui allait se laisser choir dans la mer, si, en cette situation critique, une large main ne s’était posée, en guise d’assiette, sous les formes puissantes de Bokel, qui parvint à retrouver pied sur l’échelle. Grâce à ce secours, donné par un des marins de l’embarcation, le tailleur put enfin se hisser jusqu’à portée des mains de Timoléon et de Dumouchet qui, l’empoignant par le collet, lui firent brusquement achever l’ascension.
Mais, au moment où il était enlevé à force de bras, Bokel sentit la main de son sauveur d’en bas tapoter ces mappemondes opulentes qu’elle avait soutenues et, en même temps, un voix gouailleuse prononçait, en dessous au tailleur, ces quelques mots:
--Gras à tuer, je le disais bien, gras à tuer!
Et presque aussitôt sauta sur le pont, à côté de Bokel tout essoufflé, un marin qu’il reconnut avec terreur.
C’était le loustic Filandru, patron de la chaloupe qui avait amené les passagers.
Le mauvais plaisant vint se camper sous le nez du tailleur et, tout ricanant:
--Eh! eh! fit-il, nous y venons donc à la marmite du bord, mon boulot?
Puis, ce fut un gros éclat de rire accompagnant encore ces paroles:
--Bon bouillon! bon bouillon!
Nous ne jurerions pas que l’épithète de «vil maraud!» dont il s’était servi à sa première rencontre avec Filandru, ne monta pas aux lèvres indignées de Bokel; mais il la retint au passage. En somme, ce grossier personnage, qui ne voyait en lui qu’une sorte de gîte à la noix, venait de lui sauver la vie, et puis, il faut l’avouer, sur ce pont de vaisseau où Filandru était, pour ainsi dire, chez lui, le tailleur avait perdu tout à coup la majeure partie de cette superbe qu’il montrait sur le solide plancher des vaches. Disons aussi que Filandru, rappelé par son devoir de patron de la chaloupe, qu’il s’agissait maintenant de hisser à bord, avait immédiatement tourné le dos à sa victime.
Grâce à la lettre de M. de la Morpisel, qui réclamait, en faveur de ses protégés, l’intérêt du commandant, beau-père, gendre et fille obtinrent des hamacs dans un petit coin à part du bâtiment, tout encombré de troupes et d’émigrants. Dumouchet, s’il l’avait voulu, aurait pu partager ce bien-être relatif, mais, un peu agacé par la persistance de Bokel à parler du succès assuré de son gendre, il s’était retiré à l’écart, traînant après lui ses sacs de provisions farineuses.
--J’aurais mieux fait de le garder sous l’œil, pensa le tailleur, regrettant de ne pas s’être opposé à cette séparation.
Rompu qu’il était par le long et harassant trajet de la diligence qui l’avait amené de Paris à destination, le tailleur, bien que non coutumier du hamac, dormait profondément quand il fut tiré de son sommeil par un certain mouvement de balançoire bien accentué que venait de prendre son hamac. C’était le roulis de la _Méduse_ qui, après avoir levé l’ancre, se mettait en route.
Le premier regard de Bokel fut pour son gendre, qui, étendu dans un hamac accroché, au-dessous du sien, dormait à poings fermés. Ce sommeil prouvait un courage remarquable, car, s’endormir quand, sur sa tête, planait Bokel, cette lourde masse de Damoclès qui, à sa première chute, pouvait l’écraser, attestait, chez Timoléon, une rare insouciance du danger.
Loin d’apprécier l’héroïsme de ce sommeil, Bokel fut tout à une pensée de méfiance.
--Quoi? Nous voici en mer et pas encore malade! Le fourbe m’a abusé, se dit-il.
Certes, il n’y avait pas grand temps perdu puisque le bâtiment n’était pas à plus de cent mètres de son point de départ, mais le beau-père ne put tenir à cette preuve d’insigne mauvaise foi et, descendant de son hamac, il vint secouer Polac en s’écriant:
--Eh bien! eh bien! mon gendre, à quoi pensez-vous donc? nous sommes en mer, mon ami.
Tout en sursaut qu’il était, le réveil de Timoléon fut aimable.
--Tiens, c’est vous, beau-père? dit-il; je faisais un rêve-de bon augure. Je me voyais déjà dans la balance et enlevé par le poids de Dumouchet.
--Qui veut la fin veut les moyens, prononça sévèrement le tailleur.
--Qu’entendez-vous par là?
--Ne m’avez-vous pas affirmé que la mer ne vous réussissait pas? ajouta le beau-père de son même ton grave tout plein de reproches.
Du hamac voisin, se fit entendre la voix de Paméla, qui venait de se réveiller.
--Mais, papa, disait-elle, Timoléon ne peut pourtant pas être malade rien que pour te faire plaisir.
--Nous sommes en mer, je n’ai que ça à dire, répliqua sèchement Bokel.
--Oh! depuis cinq minutes à peine.
--Soit! mais depuis cinq minutes, un homme d’honneur serait malade!!!
Marius, sur les ruines de Minturnes, ne devait pas avoir visage plus sombre et plus désespéré que celui de Bokel quand, après ces paroles de blâme, il alla s’asseoir sur un rouleau de cordages, à quelques pas des deux époux.
Il fut tiré de ses méditations lugubres par une voix empâtée qui lui demandait:
--Vous n’êtes donc pas venu à la première distribution de vivres?
C’était Dumouchet qui, d’une bouche pleine, lui adressait cette question en lui montrant un morceau monstrueux de biscuit sur lequel son pouce retenait une large tranche de lard.
La vue de cette ration colossale que le concurrent à l’héritage allait s’introduire dans l’estomac fut comme un baume sur le cœur ulcéré du tailleur.
--Si ce maudit Dumouchet continue à se nourrir de la sorte, le manque de parole de mon gendre ne sera que demi-mal, se dit-il.
De sorte que ce fut avec un quart de sourire qu’il répliqua au mangeur:
--Oh! oh! à en juger par votre ration, je vois que la _Méduse_ soigne ses passagers.
--Ah! mais non, mais non, fit vivement Dumouchet, il n’en est pas ainsi pour tout le monde! Figurez-vous que j’ai retrouvé un parent de ma femme dans le _Père la Méduse_.
--Qui appelle-t-on ainsi?
--Le maître-cambusier du navire... Et, dame! il m’a promis de me soigner si copieusement que je n’aurai pas même besoin d’entamer mes sacs de provisions.
Ces paroles entrèrent comme une musique dans l’oreille du tailleur.
--La Providence me sourit, se répéta le gros homme, dont c’était la phrase favorite, surtout quand il parvenait à faire accepter par un client une culotte mal coupée.
Il était donc, sinon calmé, tout au moins de moitié moins grognon quand, pour prendre l’air, il monta sur le pont. Il n’eut guère le temps de se rafraîchir les poumons, car, à son troisième pas, une large main lui tapota le ventre et une voix railleuse s’écria:
--Oh! le bon nanan! le bon nanan!
C’était Filandru, qui continuait sa sotte plaisanterie.
Et comme il n’est si stupide farce qui ne rencontre des rieurs, une dizaine de marins, qui flânaient là, se mirent à répéter en chœur:
--Oh! le bon nanan!
Que voulez-vous? ces joyeux lurons n’avaient pas été élevés sur les genoux des duchesses. Leur genre d’esprit n’avait aucun rapport avec celui de M. de Talleyrand. Ils trouvaient à rire de cette ineptie au gros sel, et ils s’en donnaient à cœur joie, sans la moindre méchanceté. Bokel n’aurait pas commis la bêtise de s’en fâcher que, le lendemain, un autre passager serait devenu le plastron de Filandru.
Donc, pendant qu’il était en train d’être bête, le gros homme ne le fut pas à demi. Il se redressa la tête de trois quarts, à la Mirabeau, et avec une moue, de mépris il lança ces mots superbes:
--Arrière, engeance!
Seulement, tout en commandant: arrière! il reculait pour regagner l’entre-pont, poursuivi par les huées des marins qui se tordaient de joie.
C’était à croire, de prime-abord, que la Providence ne lui souriait plus. Il n’en était rien, pourtant. Elle lui ménageait, au contraire, une charmante compensation. A peine Bokel était-il rentré sous le pont qu’il aperçut son gendre, pâle et défait, vacillant sur ses jambes et les bras étendus en homme qui cherche un point d’appui.
--A moi, papa! se mit à crier Paméla, qui, trop faible pour soutenir son mari, le suivait dans ses mouvements de valse.
Du premier coup d’œil, Bokel comprit tout. En une seconde, il fut près de Timoléon, et d’une voix frémissante de joie, il bégaya:
--Mes excuses, mon gendre, mes plus sincères excuses d’avoir douté de vous un moment. Vous êtes homme de parole.
Et, tout en parlant, il poussait l’homme de parole vers son hamac, sur lequel Timoléon se laissa tomber comme une masse en murmurant:
--Décidément la mer ne me réussit pas.
IX
A peine la _Méduse_ était-elle arrivée au large que le temps avait changé. Du 17 an 29 juin, il se maintint si mauvais que les quatre bâtiments, qui auraient dû naviguer de conserve, furent obligés de se séparer. La _Loire_ d’abord, puis l’_Argus_ restèrent en arrière, incapables qu’ils étaient de suivre la marche supérieure de la _Méduse_, Pendant deux jours, en forçant de voiles, l’_Echo_ se maintint en vue. Mais il lui fallut aussi renoncer à la lutte.
La _Méduse_ poursuivit, sa course jusqu’à la l’île de Ténériffe, devant laquelle elle se mit à louvoyer pendant douze heures, pour permettre aux conserves de rejoindre. L’_Echo_ seul se présenta.
Le 30 juin, la _Méduse_ reprit le large.
--Tout va bien, nous approchons; se disait Bokel, qui, beaucoup par crainte de rencontrer Filandru en montant sur le pont, ne s’éloignait pas du hamac de son gendre, auquel, suivant son expression, rien ne réussissait, pas plus le roulis que le tangage, ou les aliments glissés par Paméla en cachette de son père.
Dumouchet, ainsi qu’il l’avait annoncé, se portait comme un charme. L’air de la mer lui creusait l’estomac au point que, grâce aux générosités du _Père la Méduse_, le maître-cambusier, il ne se présentait plus devant Bokel que toujours bâfrant à pleine bouche.
--Il prend du ventre! se disait le tailleur doucement réjoui et faisant bonne mine au cousin de son gendre, car c’était par lui qu’il avait des nouvelles de ce qui se passait sur le pont.
Quand, le matin du 1er juillet, Dumouchet vint faire à son cousin et au tailleur sa visite habituelle, Bokel lui dit en souriant:
--Avant huit jours, vous serez dans la balance.
--Euh! euh! fit Dumouchet.
--Car, dans huit jours, nous serons à Saint-Louis.
--Euh! euh! répéta le cousin entre deux bouchées, oui, si nous arrivons... ce qui n’est pas l’avis du _Père la Méduse_.
--Ah! que dit donc votre ami le cambusier?
--Que le capitaine est un âne, pas plus malin que son soulier, qui finira par nous flanquer dans le pétrin... il paraît qu’il a déjà commis trois ou quatre boulettes carabinées qui ont failli perdre la _Méduse_... Faut voir la mine des autres officiers, forcés d’obéir. On lit dessus que le navire est flambé... Je vous plains, père Bokel.
--Ah çà! il me semble que, s’il m’arrive malheur, vous en aurez votre part, avança le tailleur, étonné de la tranquillité de Dumouchet.
--Oh! moi, je n’ai nulle crainte... Ce que les cartes ont prédit doit se réaliser. Je suis certain d’avoir l’héritage.
La conversation fut interrompue par un grand bruit qui eut lieu sur le pont.
--Qu’est-ce que ce remue-ménage? demanda le tailleur en dressant l’oreille.
--Ce sont les préparatifs qui commencent.
--Préparatifs de quoi?
--De la cérémonie du baptême du Tropique. Il paraît que nous passons aujourd’hui la ligne. Vous connaissez cette coutume burlesque de la marine... les gens de l’équipage prétendent que ce sera fort gai... C’est un nommé Filandru qui mène toute la bande. Il va représenter le bonhomme Tropique... Le cambusier m’a dit que ce Filandru devait faire monter sur le pont la marmite du bord... Pourquoi? je l’ignore... Une imagination à lui... Je parie que ce sera drôle.
Sans qu’il pût s’en rendre compte, un petit frisson avait passé dans le dos de Bokel en entendant parler de la marmite du bord.
Il n’était pas encore remis de son émotion qu’une pétarade de coups de feu se fit entendre sur le pont, puis une musique infernale lui succéda.
--Ah! voici la cérémonie qui commence. Je monte là-haut pour n’en rien perdre, annonça Dumouchet.
Nous ne nous attarderons pas à détailler cette burlesque fête maritime, aujourd’hui tombée en désuétude, qu’on appelait le _baptême de la Ligne_ et qui mettait à la merci des marins ceux qui, pour la première fois, passaient sous le tropique. C’était alors pour les équipages une double occasion de se réjouir et d’empocher l’argent des passagers, qui payaient tribut pour se soustraire au bain formidable dont la coutume les menaçait. Sur la _Méduse_, qui comptait deux cent quarante passagers, la fête en question promettait donc, ce jour-là, une ample récolte à ses marins.
Quand Dumouchet, après avoir quitté le tailleur, mit le pied sur le pont, il aperçut son protecteur, le _Père la Méduse_, assis, loin de la fête, sur le petit cabestan de l’arrière et fumant une pipe si courte de tuyau que son nez avait l’air d’être sur le gril.
--Voici qu’on commence à rire! dit Dumouchet en l’abordant.
--Rira bien qui rira moins ce soir, lâcha lentement le vieux cambusier entre deux bouffées de tabac.
--Oh! oh! vos idées sont encore au noir.
--Mon garçon, il faut être une vraie buse comme notre capitaine... respect que je lui dois... pour ne pas voir de quoi il va retourner... Il a fait fausse route, l’animal bâté... toujours respect que je lui dois. Nous naviguons sur un vilain cirage, voyez-vous.
--Mais non, mais non, fit l’optimiste Dumouchet; le vent est bon.
--Heureusement, car s’il cessait, vous serions entraînés par les courants sur les récifs du golfe Saint-Cyprien. Depuis que nous avons doublé le cap Barbas, la _Méduse_ joue un mauvais jeu.
Le loup de mer disait cela si tranquillement que Dumouchet, loin de s’en effrayer, se mit à plaisanter.
--Allons, vieil ami, vous broyez du noir parce que Filandru, le Roi Tropique, ne vous a pas donné place dans son cortége... Eh! eh! il paraît qu’ils s’amusent fort là-bas.
En effet, autour de Filandru qui trônait majestueusement, au milieu de sa cour, c’étaient des cris, des rires, des huées à chaque nouveau baptême. Beaucoup de ceux que l’aspersion attendait avaient tenté de ne pas se conformer à l’usage, mais, dénichés dans leurs cachettes, ils étaient amenés de force devant Sa Majesté Tropique et une abondante douche punissait leur rébellion.
Au milieu de cette joie, sous ce ciel bleu, par une mer calme et une bonne brise, si près de cette terre d’Afrique qu’on allait bientôt aborder, il était impossible à Dumouchet de prendre au sérieux les prédictions sinistres du cambusier.
Il revint donc à la charge en disant:
--Si nous étions en aussi grave péril que vous l’affirmez, est-ce que les officiers, en admettant l’incapacité du commandant, seraient tranquilles comme nous les voyons en ce moment?
--Eux, mon petit? ils pensent tout bas ce que je dis tout haut: que le capitaine n’est pas plus marin qu’une paire de pincettes... Mais la discipline leur clôt le bec. Tout chambernerait que les officiers obéiraient encore à l’imbécile qui commande... Et puis, à quoi serviraient les conseils? Tenez, cherchez l’_Echo_ qui, hier soir, était encore en vue.
Dumouchet interrogea l’horizon.
--Ce navire a disparu, dit-il.
--Eh bien, toute cette nuit il a multiplié ses feux de signaux, que notre capitaine n’a pas su ou voulu comprendre. A coup sûr, l’_Echo_ nous signalait un danger auquel, après son devoir accompli, il a jugé bon de se soustraire.
Le vieux loup de mer tira de sa pipe trois, ou quatre bouffées, puis il reprit:
--Comme s’il avait hâte d’arriver le premier au Sénégal, notre oison de commandant a profité de la marche supérieure de la _Méduse_ pour devancer les autres bâtiments de l’expédition... Nous sommes seuls maintenant... Qu’un malheur arrive et nous n’aurons personne pour nous venir en aide.
--Oh! nous sommes si près de la côte! avança Dumouchet toujours incrédule.
--Dans l’intérêt de notre peau, nous serions mieux à quarante lieues au large. Depuis deux heures, l’eau a changé de couleur... Mauvais signe! mon petit, mauvais signe!... Je ne...
Le cambusier fut interrompu par une tempête de hurlements joyeux. Deux cents voix criaient alors à plein gosier.
--Bon nanan! le baptême à bon nanan!
La plaisanterie de Filandru, on le voit, avait conquis de nombreux adhérents.
--Ah çà! mais c’est Bokel! se dit Dumouchet en reconnaissant le malheureux tailleur que quatre hommes... et ils en avaient leur charge... apportaient, tenu par les jambes et par les bras, en présence du Roi Tropique, auquel il avait refusé de rendre hommage.
De vive force, le beau-père de Timoléon, qui rugissait de colère, fut installé sur une sorte d’estrade ronde dont il eût été impossible de deviner les supports, car elle était entourée de toile à voile.
--Sujet rebelle, commença Filandru...
Si Dumouchet n’en entendit pas plus, c’est qu’à ses côtés la voix du cambusier venait de lâcher un énergique juron, vibrant de colère et de mépris.
--A qui, diable! en avez-vous? demanda-t-il.
--A notre dindon de capitaine... Tenez, voyez-vous notre lieutenant qui lui parle?...
--Oui, et même avec animation?
--Savez-vous ce qu’il lui dit?
--Non.
--Il lui apprend que le navire est en perdition depuis deux heures... car depuis deux heures nous naviguons sur le banc d’Arguin, où l’inepte entêtement de ce gardeur de porcs nous a conduits.
--Oh! oh! fit Dumouchet un peu ébranlé.
Le premier juron du cambusier n’était rien comme vigueur auprès de celui qui sortit alors de ses lèvres.
--Crétin! buson! idiot! baudet! bûche! Ne voilà-t-il pas qu’il hausse les épaules!
En effet le capitaine, qui s’amusait fort des pasquinades de Sa Majesté Tropique, venait de se débarrasser du donneur d’avis par un petit mouvement d’épaules et avec le sourire protecteur et narquois de d’homme sûr de son fait qui a pitié de l’erreur d’un autre. Quitte de cet importun, le commandant se reprit à écouter Filandru, qui, continuant son discours, disait alors à Bokel maintenu sur son estrade:
--... En conséquence, attendu qu’il est de toute justice que le crime soit puni et la vertu récompensée, et comme, d’après ma faible jugeote, il n’est pas de plus douce satisfaction pour l’homme vertueux que celle de s’insinuer dans le torse un excellent bouillon...
La parade du Roi Tropique fut interrompue par la voix grave du marin de service qui, chargé de jeter la sonde, annonçait au lieutenant de quart:
--Dix-huit brasses!
--...Or, continua Filandru, comme les morceaux de belle viande grasse produisent le plus exquis bouillon...
--Onze brasses! cria le sondeur.
--Amenez les bonnettes! commanda le lieutenant aux gens de quart.
--... Attendu, poursuivait le bonhomme Tropique, que le sujet rebelle, qui a refusé de comparaître devant nous et de nous rendre hommage, est dans les meilleures conditions pour produire le bouillon...
Toute l’assistance était si joyeusement attentive, chacun apprêtait si bien son rire pour le dénouement qu’on sentait prochain que personne n’entendait le marin qui annonçait:
--Neuf brasses!
Ni la voix du lieutenant qui commanda la manœuvre pour serrer le vent.
La _Méduse_ se mit à loffer.
--... Donc, continua Filandru, nous condamnons le coupable à être précipité dans la marmite du bord.
La phrase n’était pas même achevée que vingt mains vigoureuses faisaient basculer les planches formant parquet sous les pieds de Bokel, qui disparut dans l’immense chaudière, pleine d’eau, au dessus de laquelle il avait été juché.
Oh! le bon rire qui éclata comme un coup de tonnerre, si bruyant, si énorme qu’on n’entendit pas encore l’homme de la sonde qui criait:
--Six brasses!!!
Les uns riaient comme un coffre, les autres à ventre déboutonné, ceux-ci à gorge déployée, ceux-là en se tenant les côtes. On riait aux larmes, sous cape, dans sa barbe, comme un fou, à pleine rate, aux anges, en pouffant; bref, inventez toutes les façons de rire si vous voulez vous faire une idée de cette joie folle.
Ce n’était donc vraiment pas, nous le répétons, le moment de prêter attention à ce marin qui criait: six brasses!
Seul de ceux qui n’étaient pas de service, le vieux cambusier avait entendu ces deux mots:
--Accrochez-vous vite à cette manœuvre, dit-il à son voisin Dumouchet.
--Pourquoi? demanda ce dernier tout en obéissant.
--Parce que, nous aussi, nous allons rire.
A ce moment, un épouvantable choc renversa tous les rieurs sur le pont. Des gens si gais ne pouvaient pas être sérieusement solides sur leurs jambes: ils tombèrent comme des capucins de cartes.
En loffant, la _Méduse_ venait de donner un coup de talon.
--Flic! lâcha le cambusier.
La frégate courut encore un moment, puis elle donna un deuxième coup de talon.
--Flac! fit le loup de mer.
Enfin, un troisième.
--Floc! ajouta encore le vieillard.
Et, s’adressant à Dumouchet toujours cramponné à sa corde, ce qui l’avait préservé d’une chute:
--Maintenant, vous pouvez lâcher prise, c’est fini... N’est-ce pas que c’était drôle tous ces gens flanqués par terre? Je vous disais bien que nous allions rire à notre tour.
--Oui, mais qu’est-ce qui s’est passé?
--Quoi donc?
--Parbleu! les trois secousses.
--C’est la _Méduse_ qui vient de s’échouer. Nous sommes perdus!... Le vrai malheur, c’est que j’ai cassé ma pipe, répondit tranquillement le cambusier.
Au milieu de la terrible catastrophe, Bokel aurait pu placer sa fameuse phrase: «La Providence me sourit», car le premier choc avait renversé la marmite profonde dans laquelle il était bel et bien en train de se noyer, attendu qu’il y était entré la tête la première. Trop peu ingambe pour se retourner, et, au milieu de l’épouvante générale qui ne laissait pas penser à lui, il aurait péri dans cette marmite, sans ce choc qui avait fait rouler l’énorme récipient.
Lorsqu’il rentra sous le pont, Paméla, restée près du hamac de Timoléon, abattu par ce long jeûne, se précipita au devant de lui.
--Papa, demanda-t-elle, quelle est la cause de ces trois secousses?
Encore à demi suffoqué par sa noyade, presque étranglé par l’effroi, Bokel resta sans répondre, inondant le parquet de l’eau qui ruisselait de ses habits.
--Oh! oh! fit Timoléon, ce qui est arrivé doit être bien grave, car je vois que vous avez couru pour venir me l’annoncer. Avez-vous chaud, mon Dieu! Quelle transpiration! Vos habits en suintent. Ne vous laissez pas refroidir, beau-père.
Puis, tout à coup, d’une voix étonnée:
--Parbleu! voilà qui est drôle! s’écria-t-il.
--Quoi donc? demanda Paméla.
--Je ne sens plus le mal de mer, il vient de me quitter brusquement.
En effet, la _Méduse_, échouée sur le sable, n’ayant plus ni roulis ni tangage, le malaise de notre héros avait cessé.
A en croire tous les rapports qui ont été faits sur le naufrage de la _Méduse_, le navire aurait pu être sauvé, si l’incapacité du capitaine, qui perdit un temps précieux, alors que la mer était calme, n’eût retardé les manœuvres que le mauvais temps, deux jours après, rendit inutiles.
L’échouement de la frégate avait eu lieu à trois heures de l’après-midi. Le défaut de confiance dans l’habileté du capitaine amena l’indiscipline et l’on perdit cette journée. Le lendemain on tenta de touer le navire dans des eaux plus profondes en virant au cabestan sur des ancres mouillées au large. Mais sur ce sable, mêlé de vase, les ancres ne purent mordre et cédèrent.
La première mesure à prendre était d’alléger la frégate de tout ce qui se pouvait jeter par-dessus le bord. On commença par des barils de farine, puis on défonça la moitié des tonnes d’eau douce.
Grâce à d’autres et aussi tristes sacrifices, la ligne de flottaison remonta de 30 centimètres.
On se remit au cabestan.