Notes sur l'Amour

Part 9

Chapter 93,800 wordsPublic domain

Le dos des femmes a une tendance à se voûter. On voit des femmes jeunes avoir déjà des épaules rondes. Presque toutes les femmes mûres ont le dos en arc de cercle.

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Est-il rien de plus beau qu’une femme dont les seins sont fermes et dressés vers la lumière! Hélas! combien de femmes peuvent-elles se passer de corset ou d’un large ruban? Elles savent leur faiblesse. Elles n’ont garde de se montrer debout et nues. Cela, c’est l’épreuve suprême. Qui est prête à l’affronter?

Les femmes, si elles sont nues, ne se laissent voir que couchées. Elles ramènent le bras en arrière, supportant la tête; le sein alors se tend et regarde le ciel, enfin!

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Tare de trop de femmes: une grosse tête.

La femme n’a pas le droit d’avoir une forte tête; c’est nous qui sommes chargés par la nature de penser pour elles. Aussi, la vue d’une femme avec un crâne trop développé est-elle une véritable souffrance pour un homme sain et de sens affinés.

Si vous voulez créer un monstre, placez une grosse tête sur un petit corps; vous réaliserez ainsi le têtard.

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Autre tare: les attaches fortes.

Une femme de nos races qui n’emploie ses membres qu’à des besognes délicates ne doit pas avoir des poignets et des chevilles épais. Nous prenons les durs travaux à notre charge; elle nous doit le raffinement. Il faut qu’elle nous donne l’impression d’avoir été créée pour notre luxe, pour nos loisirs. Ce n’est pas un manche de charrue que nous voulons lui mettre entre les mains.

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La plupart des femmes sont envahies par la graisse. Le meilleur de leur existence, à partir de vingt-cinq ans, est pris par la lutte contre l’obésité.

«Elles se défendent.» Mot terrible!

Elles ne pensent plus à autre chose, au lit, à la promenade, à table. Pour maigrir, elles ne reculent devant aucun sacrifice; elles ne boivent pas, marchent à jeun, se font masser et supportent la souffrance des corsets étroitement serrés.

Elles ont raison.

Si elles engraissent, elles cessent d’être femmes.

C’est tellement vrai que la nature, elle-même, se refuse alors à les considérer comme telles et, à un certain degré d’embonpoint, leur dénie la possibilité d’être mères.

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Voici une femme belle, enfin. Elle est grande, la tête petite, les seins droits, les hanches pleines.

Regardez-la, regardez-la vite. N’en perdez rien, remplissez-vous les yeux, car, hélas! elle n’a que quelques heures de beauté, si brèves. Bientôt elle sera flétrie et ne sauvera les apparences que grâce aux artifices savants de la toilette.

A-t-elle des enfants? Son ventre se plisse.--Prend-elle de l’embonpoint? Ses seins, ses joues tombent, son menton se double et se triple.--Elle maigrit, au contraire. Alors, elle devient quelque chose de ridé, de mort.

Osons le dire. L’homme est, absolument parlant, et pour l’ensemble, plus beau. Il résiste mieux à l’usure des années, se déforme moins vite. Vous trouverez deux ou trois adolescents très beaux à dix-huit ans pour une adolescente sans reproche. Mais ces jeunes gens, s’ils mènent une vie normale, s’ils cultivent leurs corps par l’athlétisme, s’ils évitent l’alcoolisme, ils peuvent être à quarante-cinq ans, des hommes beaux encore.

Mettez-les à nu. Ils ont des poitrines profondes et bombées, des épaules larges, des reins creusés, des jambes et des bras musclés sans l’ombre de graisse.

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Mais la femme de quarante-cinq ans, où est-elle celle qui supportera cette épreuve?

Par où la femme l’emporte-t-elle sur l’homme?

Dans l’ensemble, il n’y a qu’un moment où la femme est plus belle que l’homme: c’est dans le désir.

Chez elle, il reste tout intérieur, ne se traduit que par les inflexions du corps, le ventre tendu, les reins cambrés, les seins dressés.

L’art nous a cent fois représenté la femme nue dans le désir.

Mais l’homme à ce moment n’est qu’obscène; il est «musée secret».

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La femme est enfin incomparablement supérieure à l’homme dans les beautés de détail. Le visage et chaque partie du corps vaut d’être admirée de près. Il y a de grandes joies à détailler les beautés de la femme. Ne nous en privons pas.

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Que conclure? Que la beauté absolue, celle qui s’établit par des plans, se trouve plus souvent chez l’homme que chez la femme, que, par conséquent, la femme vraiment belle est ce qu’il y a de plus rare au monde, par suite de plus désirable,--c’est ce qu’il fallait démontrer.

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Autre conclusion. Que les hommes soient beaux, peu nous importe au fond, car nous les regardons d’une vue toute désintéressée, objective, en artistes, tandis que la beauté, même imparfaite de la femme, c’est comme dit Stendhal, une _promesse de bonheur_, de ce bonheur terrestre qui seul nous émeut.

Louons donc maintenant les beautés du corps féminin.

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Chez une femme de stature élancée, admirable est la chute des reins, l’inflexion du dos, élargi et plat aux épaules, qui file comme un fleuve serré par deux rives rapprochées, puis s’étale entre les hanches arrondies.

Il y a le long de la colonne vertébrale, une coulée de lignes allongées où les chairs, comme comprimées, paraissent plus fermes, puis elles se détendent aux hanches jumelles où l’on sent une plénitude heureuse, un repos, une halte, le luxe, l’indolence avant la descente vers les jambes qui, elles, travaillent, et ne peuvent se permettre l’abondance.

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Comment dire la beauté des chairs qui vont de l’épaule au sein?

C’est un défaut, et grave, d’avoir le sein attaché sur la poitrine plate. Il doit y avoir un passage insensible et délicat de l’un à l’autre, un art infini des transitions. Quand le «morceau» est réussi, quelle joie magnifique pour les yeux!

Un sein arrondi et ferme, délicatement fleuri en son sommet, exercera toujours un attrait profond.

L’attache du bras est une des parties difficiles de la symphonie. Il faut que l’ossature disparaisse, cachée par des muscles à peine indiqués qui jouent librement sous la peau. Tout déploiement de force est dangereux, de même la surabondance des chairs grasses.

La minceur de l’attache du bras, pour qui la regarde de face, est surprenante chez la femme.

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Entre les seins, un vallon délicieux commence resserré, puis s’élargit soudain. Il reste marqué entre les saillies légères que font les côtes. C’est alors la taille amincie, colonne qui supporte le chapiteau épanoui à double volute des seins.

Puis le ventre, que nous ne voulons plus gros comme à la Renaissance italienne, mais tendu à l’antique et aplati comme un bouclier. Il fuit sans bouillonnements vers les aines, là où sont cachées, comme dit Shakespeare, les sources délicieuses.

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Les cuisses sont longues, bombées en arc, avec de la chair et pas de graisse. Ce sont des travailleuses.

Le genou ne sera ni escarpé, ni rocailleux, il se fond dans la jambe.

Mieux vaut un mollet un peu sec qu’un mollet trop gras.

Il n’est pas tolérable que le pied soit épais et court. Un pied long, mais fin et cambré, est une des jolies réussites du corps féminin.

Un pied élégant revêtu d’un bas semble une langue.

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Le bras tombe d’une ligne nette de l’épaule au coude.

L’avant-bras a le galbe d’un vase allongé d’où sortirait une fleur: la main.

Qu’une jolie main souple sur un poignet fin est chose rare et belle!

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Les cheveux, abondants. On permet à la femme un excès de ce qui est inutile, de ce qui n’est là que pour l’ornement. Les cheveux bouclés, ondés et drus, l’emportent sur les autres, car ils ont de la vie, et la lumière joue avec eux un jeu charmant et varié.

Aussi les femmes ont-elles toujours su communiquer à leurs cheveux, par le moyen du fer, une vie artificielle à laquelle nous nous laissons prendre.

La grâce des cheveux est multiple, qu’ils soient arrangés en bandeaux, relevés ou crêpés, hauts ou bas, étalés enfin comme un voile mouvant qui cache et montre tour à tour le mystère des yeux et le charme deviné du sourire.

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L’oreille ne doit être ni plate, ni écartée de la tête, ni trop charnue. Si elle se cache obstinément sous les cheveux, elle meurt loin de l’air et de la lumière.

Morte, elle est horrible à voir.

Fine, délicate, allongée, bien ourlée, et rougissante à son extrémité, voilà l’oreille parfaite.

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Quant au nez, il ne peut être large et camus. Retroussé? d’aventure.

Il faut un beau visage pour porter un grand nez.

Qu’il soit droit ou légèrement aquilin. Le nez aquilin qui se tolère chez l’homme, donne à la femme, si la courbure en est trop accentuée, l’air bête.

Il y a de la vie dans les narines qui frémissent et se gonflent, mais qu’elles ne soient ni trop creusées ni trop plates. Partout nous suivons la mince ligne qui sépare le trop du trop peu. Pauvre corps féminin!

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La bouche?

Il y a en elle tant de promesses de bonheur que c’est elle, après les yeux, que nous regardons d’abord. Aussi a-t-elle plus d’une façon de faire son salut et le nôtre.

Qu’elle soit grande, petite, flexible, sinueuse, droite, charnue ou mince, il n’y a qu’une chose qu’on ne peut lui pardonner, c’est d’être molle.

Il est des bouches qui sont comme le calice humide d’une fleur.

On ne peut croire qu’elles soient faites utilitairement pour avaler de la nourriture. Elles semblent n’être là que pour être baisées. Pourtant les femmes qui les ont mangent de fort bon appétit.

Elles devraient manger seules, à l’écart.

Des dents blanches et petites qui pourraient mordre si bien, si elles voulaient; une langue, effilée, agile et rose, qui joue à se cacher derrière la barrière des dents, voilà le mobilier de la bouche.

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Les yeux bruns, veloutés et chauds, les yeux comme des saphirs ou pareils à des bleuets, les yeux aigue-marine, jade ou glauques comme la mer, les yeux pâles et profonds, les yeux pervenche, si doux qu’on voudrait les boire, les yeux noirs qui sont métal, ceux qui sont agate, ceux qui sont soie moirée, les yeux dorés comme un beau fruit, les yeux vifs et les yeux tristes, ceux qui pétillent et ceux qui pleurent, ceux qui contemplent et ceux qui regardent, ceux qui gardent un secret et ceux qui le disent, ceux qui se taisent et rêvent, ceux qui désirent et parlent, ceux qui commandent, ceux qui obéissent, ceux qui incendient et dont on ne peut soutenir l’éclat, ceux en qui seule une petite flamme d’espoir veille, les yeux grands, petits, allongés, séparés ou rapprochés, ovales, plus ou moins, à fleur de tête moins que plus, aux paupières lourdes ou légères, lentes ou promptes, claires ou bistrées, aux sourcils épais, ou effilés comme au pinceau, en arc à la byzantine ou presque droits à la française,--les yeux, c’est assez s’ils vivent.

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Il y a autre chose que la beauté des traits.

Au moment où la femme tente un grand coup de séduction, entre seize et vingt-deux ans, la nature, qui sait ce qu’elle veut, lui prête un charme momentané qui n’est une qualité d’aucun des traits, mais de l’ensemble. Chacun des traits, médiocre en soi, devient agréable. On dit alors: «Elle a les yeux petits, mais ils ont du feu; le nez retroussé, il est spirituel; la bouche est trop grande, soyons-lui-en reconnaissant, puisque c’est pour découvrir de belles dents, etc., etc...»

En y regardant de près, c’est une qualité de la peau qui fait le charme de la jeunesse; la sève circule abondante dans les tissus et donne au teint de l’éclat, de la fermeté à la chair, du brillant aux yeux... Rien n’est moins durable. Lorsque le prestige a opéré, que la jeune fille est devenue femme, la nature s’en désintéresse aussitôt. Vous êtes en face d’une personne sans éclat et dont les traits sont laids. Il est vrai que si elle est votre femme et que vous avez vécu quelques années avec elle, vous ne la regardez plus. Elle fait alors partie de votre vie comme un meuble auquel on est accoutumé, qu’on se refuserait à acheter, mais que, l’ayant, on laisse où il est, dans un coin.

Telle est la première floraison de la femme.

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Il y en a, chez beaucoup, une seconde, celle-ci entre trente et quarante ans.

A ce moment, la nature fait un nouvel effort. Généreuse, elle donne à la femme une chance de plus, la dernière.

Celle-ci, c’est du surcroît, du luxe, c’est pour le bonheur. La femme reprend avant la maturité un éclat qu’elle n’avait plus. Elle redevient séduisante comme à ses dix-huit ans avec tout le charme en plus de l’élégance apprise, avec le raffinement de dix ans passés à s’orner pour plaire.

Qui profitera de cette heure de jeunesse?... Il est peu probable que le mari qui ne regarde plus sa femme s’aperçoive même de cette transformation. S’il n’est pas aveugle, et s’il craint les apanages du mariage, il s’empressera de lui faire un enfant.

VII

DE LA JALOUSIE

Y a-t-il, comme le veut La Bruyère, deux jalousies, l’une soupçon injuste, bizarre, sans fondement, l’autre sentiment juste, fondé en raison et en expérience?

Il n’y a qu’une jalousie.

On se représente la personne que l’on aime étendue, frémissante sous les caresses d’un autre! on voit ses yeux si beaux se clore à moitié, le regard se voiler, les bras se nouer autour d’un torse viril, le ventre doux se creuser...

--Imagination!

--En souffre-t-on moins?

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Existe-t-il pour celui qui est aimé une quiétude parfaite? Et, s’il est rassuré sur le présent, le passé n’est-il pas là tout proche, et l’avenir?

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Il est des hommes que les femmes ne trompent pas. Ils peuvent pourtant connaître la jalousie. La femme qu’ils aiment a été à d’autres avant d’être à eux. Terrible pensée pour un amant!...

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Cette forme de la jalousie est aussi cruelle que l’autre. Elle procède de la même façon. La décrire, c’est étudier toute jalousie. Voici les phases de la crise:

Vous êtes aimé, vous êtes heureux, vous rêvez à votre maîtresse. Soudain une pensée insidieuse se glisse en vous. Vous vous dites: «Elle a aimé avant de me connaître.» Aussitôt, ce ne sont plus des pensées qui défilent en vous, ce sont des images nettes, implacables qui se lèvent devant vos yeux.

Elle s’est dévêtue pour un autre avant de se dévêtir pour vous... Vous assistez à la scène. Un à un sa jupe, son corsage tombent. Elle est debout, les épaules nues, vêtue seulement de batistes légères; elle hésite un instant, puis enlève ses bas. L’autre est là; il la regarde! Comme il la regarde, mon Dieu!... Vous haletez péniblement. En vain essayez-vous de chasser l’image. Elle reste là, devant vos yeux agrandis... Le corset est enlevé; elle se redresse avec ce geste inimitable qui n’est qu’à elle; elle s’étire; un de ses seins si frais, si doux, sort de la chemise... Il s’approche d’elle... Vous voudriez être mort! Non, il faut aller jusqu’au bout, il faut voir tout... Maintenant elle est étendue sur le lit, nue, et c’est ce même corps que vous avez couvert de baisers!... Il se penche vers elle; il la prend dans ses bras; ils murmurent des mots que vous entendez; elle se blottit contre lui et voilà qu’elle... Non, non, assez, vous n’en pouvez plus, vous criez de douleur. Et pourtant, pourtant ce n’est pas fini... Vous voyez tout, vous dis-je, tout, avec une affreuse précision. Vous grincez des dents, vous avez le goût de la mort dans la bouche...

La crise peut être d’une minute. C’est alors comme si l’on était percé d’un coup de poignard. Ou bien elle dure des heures et l’on en sort brisé. Puis on a quelque répit. On devient indifférent. L’imagination accablée de fatigue, épuisée, n’a plus la force de reproduire les images... Et soudain, au moment où l’on s’y attend le moins, un mot, un mouvement, on ne sait quoi, réveillent la douleur, et tout est à recommencer.

Parfois on ne s’attache qu’à un petit fait précis. Je me souviens de m’être promené pendant des heures dans une ville que je connaissais à peine, en me répétant: «C’est lui qui l’a déshabillée le premier!» Et l’imagination me montrait les moindres détails de cette scène.

A d’autres moments, je ne pensais qu’à une chose: «Comment s’est-elle couchée? A-t-elle pleuré? Quel regard avait-elle?... A-t-il été maladroit, brutal? Où cela se passait-il?... Il faut que je le sache. Dans quelle chambre d’hôtel? La nuit? le jour?... Son corps vierge, de quelle fièvre tressaillait-il à cette heure unique?»

Je pleurais de rage, et les passants me regardaient, et parlaient de moi dans une langue que je ne comprenais pas.

Est-il des remèdes contre ces crises affreuses? Prendre d’autres femmes tout de suite?... Vous n’en voudrez pas. Pour moi, au lieu de chasser ces images, je les évoquais avec précision. Je restais là, à regarder, avec l’obscur espoir qu’en laissant libre cours au mal il s’épuiserait plus tôt, avec la certitude qu’à vouloir le comprimer, je risquais de mourir empoisonné.

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Une femme me dit:

--Votre analyse de la jalousie est pleine de détails répugnants.

--C’est vrai, mais la jalousie est précisément une chose horrible parce qu’elle évoque des images sales et dégoûtantes. Comment en parler et en faire sentir l’horreur sans montrer ces images? Soyez sûre que je vous ai épargnée.

--Merci.

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Il est évident que cette forme de la jalousie est la plus raffinée, que beaucoup de femmes ne peuvent l’éveiller, que beaucoup d’hommes sont incapables de la ressentir. Un homme aimant une femme qui a eu cinquante amants n’est pas torturé par l’idée qu’il n’est pas le premier à jouir de sa maîtresse.

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Certains hommes ne peuvent goûter que le plaisir physique auprès d’une femme au passé trop chargé. Ils ne l’aiment pas. Dès le début ils pensent à elle comme à une femme facile que l’on prend et que l’on quitte sans songer à en être jaloux.

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L’amour est un sentiment exclusif. On aime pour soi et on ne veut pas partager avec autrui celle qu’on aime. Nous avons vu que la seule idée de partager dans le passé et en idée est intolérable. On voudrait une femme intacte, qui n’ait appartenu à personne; de là le prix que l’homme attache à la vierge.

Nulle part l’instinct de propriété n’est plus justifié. Un tableau a été vu par cent mille personnes sans que sa valeur en soit diminuée.

Mais, pour un véritable amant, la femme qu’il aime doit être pareille à la grande Isis à qui nul n’a soulevé son voile.

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Tout amant doit pardonner à une femme au moins un homme. C’est le mari qu’on pardonne le mieux. Il l’a eue avant vous, c’est vrai, mais en vertu d’arrangements si spéciaux que la personnalité de la femme reste presque intacte. On peut imaginer qu’elle a pris son mari pour mille raisons qui n’ont rien à faire avec l’amour, à cause de sa famille, de sa situation, de la nécessité de se marier. Et vous pensez complaisamment qu’elle l’a subi, qu’elle n’a rien donné d’elle. Vous ne lui reprochez pas son mari.

Imaginez, au contraire, que la femme au lieu de s’être donnée à un mari, se soit livrée vierge à un amant. Toutes les valeurs sont changées. Pourrez-vous supporter cette idée?

Cela ne suffit-il pas pour repousser la thèse de M. Léon Blum dans son livre _Du mariage_ qui, pour rendre les ménages plus heureux et les maris moins jaloux, veut que les jeunes filles aient des amants, ou un amant, avant de se marier.

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Un homme supporte mal l’idée que la femme qu’il aime a été à un autre.

Il voudrait l’avoir eue vierge.

Si, plus tard, il se détache d’elle, peu lui importe alors qu’elle aime ailleurs.

Mais vouloir lui infliger à coup sûr la torture d’une jalousie rétrospective, la certitude qu’elle a appartenu à un autre homme, non par convention sociale et arrangement de famille, mais par choix... quelle folie!

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C’est pourtant à cela que conduit la réforme proposée par M. Léon Blum. A l’état de choses actuel qui comporte un minimum de chances de malheur, il propose de substituer un régime dans lequel il sera impossible à un mari amoureux de sa femme de ne pas souffrir du passé.

Mais dans le mariage tel que le décrit M. Léon Blum, il n’y a pas de place pour l’amour.

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L’homme ressent plus vivement que la femme la jalousie du passé. Et cela pour la simple raison que l’acte de l’amour n’a pas la même importance pour les deux sexes. Une femme est rarement jalouse du passé de son amant; elle se tourmente dans le présent et en songeant à l’avenir. «M’aime-t-il? Saurai-je le garder?» Voilà ses préoccupations. Mais elle est fière de retenir un homme qui a eu beaucoup de succès. Loin de lui reprocher son passé, elle en est flattée. L’homme a plus de valeur à ses yeux.

Pourquoi? Parce qu’il a su exercer le métier d’homme qui est de conquérir et de dominer. Comment expliquer sans cela l’attrait certain de don Juan? Il est né pour être le dieu de beaucoup de femmes. Chacune pense qu’il lui est réservé de le fixer enfin, qu’il lui apprendra le dernier mot qu’elle ignore de l’amour.

Mais une femme trop facile et qui a eu cinquante amants, par quels hommes sera-t-elle aimée?

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Un homme est très fort contre la jalousie qui sait que, fût-il trompé, il trouverait auprès de lui, tout de suite, deux ou trois femmes, prêtes à l’aimer et qu’il aimerait peut-être.

On ne voit pas don Juan jaloux.

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Arriverons-nous au bienheureux état d’esprit du souteneur qui sait que sa maîtresse ne donne rien d’elle-même aux passants et qu’elle l’aime seul? Et si nous sommes aimé d’une femme mariée, supporterons-nous sans faiblir l’idée qu’elle est dans les bras de son mari, même inerte?

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Pour le jaloux, tout est prétexte à jalousie. Elle sort de bonne heure?--C’est pour aller chez lui.--Elle sort tard?--Elle n’a pas le temps de faire des courses, par conséquent elle a un rendez-vous.--Elle dit où elle va?--C’est pour détourner les soupçons.--Elle ne dit rien?--Parce qu’elle fait une chose secrète et défendue.--Elle est aimable à la maison?--Elle a quelque chose à se faire pardonner.--Elle est désagréable?--Elle ne m’aime plus.

Ainsi la jalousie, comme l’amour, concilie les contraires et trouve un aliment partout.

En vain rassure-t-on le jaloux sur un point, lui prouve-t-on l’inanité singulière de ses soupçons. Son cerveau malade crée à l’instant même cent raisons nouvelles de suspecter celle qu’il aime.

Dira-t-on qu’il y a des cas où la jalousie est justifiée et d’autres où elle absurde? Cette distinction est sans valeur au point de vue du sujet. La seule chose positive dans la jalousie est la souffrance qu’elle cause à celui qui la ressent. On montre qu’un homme a toutes les raisons du monde d’être jaloux. Sa femme a un amant; il la soupçonne, il a peut-être des certitudes. Oui, mais il n’en souffre pas; il n’est pas jaloux; tandis que voici, à côté de lui, un homme dont la femme fidèle ne songea jamais à le tromper et qui pourtant est torturé par la jalousie.

La jalousie est donc un état chronique, avec crises plus ou moins violentes suivant les circonstances, et l’on est jaloux comme on est cardiaque, arthritique ou tuberculeux.

Quand la jalousie s’attaque à un être sain, elle peut le rendre momentanément malade. Mais grâce à sa forte santé, il élimine bientôt le virus dangereux.

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