Part 10
J’ai connu un homme de grande intelligence dont la femme faisait par sa conduite légère le scandale de la ville. Il avait une position éminente. Ses frères vinrent à lui et lui dirent: «Voilà, on dit ceci et ceci. Comment n’ouvres-tu pas les yeux?»
Il répondit:
--Si vous m’apportez des preuves certaines, indiscutables de l’infidélité de ma femme, je me tuerai. Jusqu’alors, je ne veux pas croire à son indignité.
Admirable réponse qui éclaire le sujet que je traite ici!
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Il est des gens qui ne ressentent l’amour que par jalousie. Ils s’aperçoivent qu’ils aiment au moment où ils ne sont plus aimés; ils sont indifférents jusqu’à l’instant où on les quitte; alors ils commencent à souffrir. Ils ne connaissent ainsi que la face douloureuse de l’amour.
Ils n’ont pas l’élan qu’il faut pour se donner joyeusement, ils se laissent prendre; ils sont exigeants, insatisfaits, tout leur est dû, et ce n’est pas encore assez; ils affectent de ne pas tenir à qui les aime, d’être continuellement prêts à rompre; ils demandent beaucoup et donnent peu; ils préfèrent être aimés que d’aimer eux-mêmes. Finalement ils ignorent tout de l’amour dont ils ne cessent de parler.
Mais voilà que l’autre se lasse de cette froideur, se détache et s’en va aimer ailleurs. Alors, dans l’abandon, l’amour s’éveille en eux, un amour sec, rageur, fait de vanité blessée, d’orgueil déçu, de chagrin, de peine,--de l’amour tout de même. Ils vivaient entourés de mille soins, de constantes attentions; ils en sont soudainement privés. Ce changement d’habitudes est affreusement douloureux. Ils commencent à souffrir avec bien plus de force qu’ils n’en ont mis à aimer; l’image de leur rival les poursuit; ils connaissent les crises affreuses que nous venons de décrire et les périodes de quasi mort où il semble que toute sensibilité ait disparu en vous. Ils gardaient, dans l’amour, du sang-froid, un raisonnement clair, la faculté de railler soi-même et les autres; maintenant ils sont aveuglés, ils perdent la tête. Ils n’ont jamais fait de folies par amour; ils en commettent cent par jalousie.
Alors seulement ils sentent la perte qu’ils ont faite. Ce qu’ils feignaient de mépriser avait donc tant de prix!... Ah! si cela était à recommencer!... Mais, en amour, on ne recommence pas.
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Il y a des jaloux sans imagination. Ils ne croient que ce qu’ils voient.
Que leur femme soit dehors toute la journée, qu’elle voyage au loin, ils ne s’émeuvent pas. Ils sont trompés au vu et au su de toute la ville sans que leur béatitude bornée et maritale en soit troublée.
Mais aperçoivent-ils une fois un coquebin faisant la cour publiquement à leur femme, ils se déchaînent.
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La jalousie est souvent le sentiment d’un être faible, sans défense, qui s’accroche éperdument à ce qu’il a. S’il le perd, il voit devant lui un vide affreux qu’il ne pourra combler.
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Une femme me dit: «Lorsque j’ai vu que mon ami commençait à changer, je supportai sans me plaindre son silence, sa froideur. Je supposais qu’il aimait ailleurs. Tant qu’il était près de moi, je n’en étais presque pas malheureuse. Mais dès qu’il m’avait quittée, tout m’était inquiétudes et douleurs. Je ne supportais même pas qu’il parlât à une femme dans le salon où j’étais. Je devinais les mots, les sous-entendus; je voyais ses regards, ce qu’ils demandaient, ce qu’ils promettaient. C’était une souffrance atroce. Plus tard j’ai su quelle femme il aimait. J’étais heureuse encore quand il venait me voir. Je ne lui ai jamais fait de reproches. Mais son absence me tuait...»
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Il y a les jaloux qui se taisent. Il y a les jaloux qui éclatent. Nous sommes résolument en faveur des premiers. Si votre vie est empoisonnée, il est inutile d’empoisonner celle de votre conjoint.
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Quant à la jalousie preuve d’amour, je renvoie à la pensée célèbre de P. J. Toulet: «La jalousie est une preuve d’amour comme la goutte de jambes.»
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La jalousie est le meilleur antidote connu de l’amour. Elle le tue certainement... chez l’autre.
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Vous serez accablé de scènes de jalousie. Jamais vous ne ferez avouer à celle qui les fait qu’elle est jalouse. On se cache de la jalousie comme d’une maladie honteuse.
Mais il n’est pas au pouvoir de chacun d’en maîtriser les effets. Alors on leur attribue une autre cause.--«Ce que vous faites m’est indifférent puisque je ne vous aime plus, mais je ne veux pas que vous me preniez pour dupe.»--Ou bien: «Vous vous affichez d’une manière ridicule et blessante pour moi, etc., etc...»
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La jalousie semble inconnue au monde arabe. Et la possession paraît y tuer l’amour. On ne verrait pas trace de jalousie dans _Les Mille Nuits et une Nuit_, si la trame lâche qui unit les contes ne se trouvait précisément dans la jalousie du roi Schahriar qui, de peur d’être trompé, fait tuer chaque matin la femme avec laquelle il vient de passer la nuit.
Schahriar mis à part, je ne vois pas dans ce livre de jaloux, mais j’y trouve des hommes très amoureux. Ils passent à travers cent épreuves pour avoir celle qu’ils aiment. Du jour où ils la possèdent, c’est fini. La femme devient sans valeur. Au besoin ils la donnent à un ami, à un chambellan.
Ce livre oriental ne nous renseigne pas sur les sentiments de la femme. Ce sont choses qui, aux yeux des Arabes, sont sans importance et dont un homme ne se préoccupe pas.
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Les faiseurs de systèmes imaginent une humanité où l’homme ne sera plus jaloux, où il se défera de ce qu’ils appellent un legs de l’animalité, un reste du passé sauvage.
Le malheur est que la jalousie, bien loin de nous venir de notre origine animale, est un produit purement humain. Les animaux ne le connaissent pas (elle commence faiblement aux animaux domestiqués qui vivent dans la la compagnie de l’homme, les chiens). C’est nous qui l’avons créée, comme nous avons créé l’amour complet qui n’est plus un simple acte physique, mais où le sentiment et la sensibilité jouent un rôle égal. Ce n’est donc pas par la jalousie que nous nous rattachons à l’animalité. Elle existe à peine dans les races primitives ou sauvages. Nous l’avons développée et perfectionnée merveilleusement depuis l’époque--si elle a existé--où la promiscuité était de règle et la femme commune à tous. On a fait un pas en avant, on a enregistré un progrès réel dans l’histoire de l’humanité le jour où un homme a voulu une femme pour lui seul et a défendu qu’un autre homme s’en approchât. Ce jour-là, la naissance de la jalousie était rendue possible. Le progrès des mœurs l’appelait au monde. Elle y a connu une merveilleuse fortune et rien ne fait prévoir que son temps soit fini. Au contraire.
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Pourquoi a-t-on fait d’Othello le type du jaloux? Othello n’est pas un jaloux. Il est simple et crédule. De lui-même il n’aurait pas l’idée de soupçonner Desdemone. Othello est, au contraire, le type du confiant. Il a confiance, d’abord, en Desdemone, ensuite en Iago. Il ne suspecte rien. Il faut un affreux complot et la perfidie intelligente d’Iago pour abuser l’âme droite et pure du More. Iago fait naître en lui le soupçon. Il va jusqu’à lui donner des preuves matérielles de l’amour de Desdemone pour Cassio. Une fois averti, la brute est déchaînée; Othello trompé et furieux tue la femme qu’il croit adultère.
Le jaloux procède autrement. Tout lui est un signe; il interprète chaque chose suivant sa folie.
Dostoievski a, je crois, indiqué cela quelque part, brièvement.
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Le véritable jaloux au théâtre, c’est Golaud, dans _Pelléas et Mélisande_.
Je ne vois nulle part un portrait plus impitoyablement poussé, d’une plus affreuse vérité.
Golaud est beaucoup plus âgé que sa femme. Plus encore que l’âge, la différence de leurs natures l’inquiète. Il est gros, maladroit, rude, emporté, il aime la chasse et les plaisirs bruyants; elle est fine, délicate, oisive, venue on ne sait d’où, allant on ne sait où... Près d’elle, le jeune et mélancolique Pelléas. Ils ne se quittent pas; leurs jeux, leurs causeries, leurs promenades, leurs silences, ils mettent tout en commun.
Golaud souffre de l’intimité de son frère avec Mélisande. Leurs jeux puérils l’alarment. Le soupçon entre dans son cœur et n’en sortira plus. «Qu’y a-t-il entre eux? S’aiment-ils?»... Mais comment savoir ce qu’ils ignorent eux-mêmes? Tourmenté, il erre dans la nuit. Sous la fenêtre de Mélisande, il trouve Pelléas, l’innocent et tendre Pelléas, caressant les cheveux dorés qui tombent du balcon.--«Vous êtes des enfants, dit-il, mais il faut que cela finisse.» On sent gronder la passion; déjà l’idée de la mort de Pelléas est en lui. Il le mène dans les souterrains du château; une eau sombre les emplit. Va-t-il précipiter son frère dans le gouffre redoutable?... La lanterne qu’il porte à la main tremble de la lutte qu’il soutient contre lui-même et envoie d’oscillantes lueurs sur les pierres rongées par l’humidité.
Puis c’est la scène avec le petit Yniold; la jalousie de Golaud est déchaînée; il ne peut supporter l’incertitude... Il fait espionner Mélisande et Pelléas par son fils, par le petit Yniold; il l’interroge âprement, d’une voix changée. L’enfant terrifié se trouble, balbutie... Voyez cet homme vieilli qui soulève dans ses bras un enfant pour le hausser jusqu’à la fenêtre de la chambre où Pelléas et Mélisande sont enfermés.--«Que disent-ils? Que font-ils?» L’enfant rapporte les paroles échangées, dit les gestes caressants de Pelléas. La main forte de Golaud se crispe sur le petit Yniold; l’enfant pleure.
Quel homme de théâtre nous montra jamais une plus effroyable peinture de la jalousie?
A présent Golaud est fou, il tient à Mélisande des propos incohérents, il la secoue, il la jette à terre; il la tuerait... Non, il s’en va, le cœur rongé, sa grande épée à la main; la Jalousie le précède et la Mort le suit.
Près de la fontaine où il surprend dans la nuit Pelléas et Mélisande, il transperce son frère...
Entre des draps pâles, petit être plus pâle, Mélisande maintenant agonise dans son lit. Elle va mourir... Golaud, farouche, se lamente. Il demande à rester seul avec elle; le vieil Arkel et le docteur se retirent. Il se met à genoux près du lit; son cœur est déchiré de douleur... mais, même à ce moment dernier la jalousie l’emporte. Il adjure Mélisande de lui dire la vérité.--A-t-elle aimé Pelléas?--Mais oui, toujours... répond la mourante.--A-t-elle été à lui?--Elle n’entend plus, elle est déjà trop loin... En vain la supplie-t-il.--La vérité, la vérité! Mélisande!... Il dispute à la mort le dernier souffle de sa femme; il faut qu’il sache tout; mais c’est la mort qui l’emporte et ferme les lèvres décolorées de Mélisande sur le grand secret que Golaud ne saura jamais.
VIII
LES RUPTURES
_L’éternel dialogue._
--Tu ne m’aimes plus? Quel homme es-tu donc?... J’ai cru en toi, je me suis donnée, je t’ai tout sacrifié. Avant toi, j’étais une honnête femme, maintenant je me regarde avec dégoût... Et tu me quittes!
--Ai-je été libre de vous aimer? Le suis-je de ne vous aimer plus? Quelle idée vous faites-vous donc de l’amour? Croyez-vous qu’il soit fait pour durer toujours comme cette pâle lumière qui brûle sur les autels et qu’entretiennent des hommes qui ne sont pas des hommes?... Non, il n’est rien s’il n’est violent, excessif, tourmenté, s’il n’est éclatant et rapide comme un bolide dans une nuit d’été, qui, soudain, vous montre les campagnes endormies, tout un paysage magnifique qui était dans l’obscurité et qui va y retomber.
Je ne vous aime plus... C’est vrai. Ne suis-je pas à plaindre autant que vous? Hier encore j’attachais un prix infini à votre beauté, à votre tendresse. Aujourd’hui, je vous regarde sans émotion. Vous êtes morte à mes yeux. Croyez-vous que je ne sente pas le prix de ce que j’ai perdu?
Vous vous êtes donnée parce que vous ne pouviez résister, non pas à moi, mais à vous-même, à l’entraînement secret, impérieux, qui vous poussait dans mes bras.
Je pars... Où vais-je? je n’en sais rien. Trouverai-je une femme que je puisse aimer comme je vous ai aimée?... Peut-être jamais? peut-être dans un an? peut-être dans un mois?... En attendant je resterai seul, car je me connais, je ne vais pas dans les endroits où l’on donne, à peu de frais, le change aux passions. Je resterai héroïquement seul jusqu’au jour où je frémirai en rencontrant une femme dont le regard, la démarche, un je ne sais quoi de triste et de passionné dans le pli de la bouche m’arrêteront soudain... Auprès d’elle, je redeviendrai libre, heureux, confiant; je vivrai à nouveau ces belles heures d’expansion que seul l’amour naissant connaît; je lui parlerai comme je sais le faire alors; je l’associerai à ce qu’il y a de meilleur, de plus profond, de plus intime en moi. Elle me regardera silencieuse et, un jour, au crépuscule, dans l’ombre de son salon, alors que le soleil s’enfonce derrière les coteaux de Saint-Cloud, elle appuiera sa tête sur mon épaule...
--Vous me tuez!
--Et, six mois ou un an plus tard, nous nous quitterons comme je vous quitte, parce que nous nous serons donné tout ce que des êtres humains et bornés peuvent se donner de joies et de souffrances, et qu’il ne nous restera rien de plus à mettre en commun. Je partirai de nouveau, en un jour comme celui-ci, le cœur vide...
--Elle restera, le cœur plein de désespoir.
--C’est encore quelque chose.
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Quelle chaîne est plus difficile à rompre que celle qu’a forgée entre deux chairs lentement, ardemment, la sensualité?
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Pierre me dit: «J’avais quitté enfin cette jolie Dolly que vous avez connue et avec qui j’avais vécu trois ans. Je l’avais aimée trois semaines. Depuis, je m’étais détaché d’elle et je ne songeais qu’à rompre. Mais elle tenait à moi et je n’avais pas le courage de m’en aller. Enfin je la quittai... J’étais comme un homme qui a été longtemps enfermé, ivre de soleil, de joie, de liberté. Le jour durant, je ne pensais à Dolly que pour me féliciter d’avoir reconquis mon indépendance; j’avais des maîtresses que je n’aimais pas, mais qui me plaisaient... Eh bien! le croiriez-vous? A ce moment-là, il n’y a pas eu une nuit où je n’aie été poursuivi sur mon oreiller par le souvenir de Dolly; je la voyais près de moi, je tendais les bras pour la prendre; je l’appelais du fond de ma solitude, je souffrais de toute ma chair; je la désirais comme jamais je ne l’avais désirée alors qu’elle était à moi... La crise dura près de trois mois.»
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Il est des hommes dont le bonheur est dans le changement. L’un d’eux me dit:
--Je ne sens le prix que des choses qui m’échappent. Je les aime, et je sais que je les perdrai, que je serai impuissant à les retenir, qu’elles mourront bientôt en moi... Comment aimer une chose que l’on est sûr de posséder toujours?... Comment la regarder passionnément si l’on est certain qu’elle sera là demain comme elle y était hier?
Combien le sentiment de la précarité des choses n’ajoute-t-il pas de trouble et de beauté à l’amour?
Je presse mon amie dans mes bras; je couvre son fin visage de baisers et je lui dis: «Demain, tout sera fini entre nous. La vie qui nous a rapprochés nous séparera. Je passerai près de toi indifférent, alors qu’en ce moment je sens à te baiser une fièvre et une langueur telles qu’il semble que ma vie coule en toi par mes lèvres et que tu me la dérobes!... Demain je ne t’aimerai plus... Il faut que tu me donnes l’illusion de l’éternité en quelques heures; il faut aussi qu’au bref moment où je je te possède, je sois oppressé par l’idée que je te perds. Tes beautés s’évanouiront pour moi comme des ombres, et disparaîtront la caresse de ton regard, l’éclat magique de tes yeux, la fraîcheur enfantine de ta bouche... Tu ne seras plus qu’une femme parmi d’autres femmes...»
Et, parlant ainsi, ma gorge est serrée par l’angoisse de la mort prochaine.
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Certains hommes sont maîtres dans l’art de rompre. Ils ont préparé leur départ en même temps qu’ils ont combiné leur arrivée. Cette méthode a le désavantage de tuer toute spontanéité et de ne laisser rien au divin hasard. Comment faire pour rompre avec le minimum d’ennuis? Arriver à persuader à la femme qu’elle ne vous aime plus? C’est difficile. Il y a des femmes qui s’attachent.
S’endurcir le cœur, annoncer que tout est fini et supporter impassible la scène inévitable?... S’il n’y avait qu’une scène, la chose serait facile. Mais la femme que l’on quitte ne connaît pas la mesure et c’est en vain que vous lui demanderez du tact et de la discrétion. Et puis vous risquez de vous laisser toucher, et l’histoire recommence...
Il est peut-être plus simple et plus efficace de fuir. Seuls les hommes forts, les héros, les Titans, peuvent porter sur leurs larges épaules le poids d’une rupture sans fuite. Pour les autres il n’est qu’une solution: partir, et ne laisser son adresse à âme qui vive.
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Les gens raisonnables qui n’ont pas aimé et dont l’esprit simple est inaccessible aux folles contradictions de l’amour ne comprendront rien à ce qui va suivre. Pour eux le problème se pose avec une rigueur mathématique: «Si vous n’aimez plus une femme, vous n’éprouvez aucune peine à la quitter. Si vous l’aimez, ne la quittez pas.»
Et voilà!
Dans la vie, il en va autrement. Pour ne pas généraliser, je vais prendre l’exemple typique de Jacques L..., qui a mis dix-huit mois à rompre avec sa maîtresse.
Il tombe amoureux d’une femme plus âgée que lui et qui avait eu plusieurs amants, une femme impérieuse, exclusive, jalouse, autoritaire, ne vivant que pour sa passion dans une atmosphère de tempête.
C’est une de ces femmes avec lesquelles on n’a aucun repos. Leur amant les a quittées à trois heures du matin; elles arrivent chez lui une heure plus tard. Elles savent tout de sa vie, gagnent les faveurs d’une demoiselle de téléphone et obtiennent d’être branchées sur sa ligne chaque fois qu’il téléphonera; s’il dîne en ville, elles lui envoient un message au milieu du repas avec ordre de rapporter la réponse; elles soudoyent son domestique, apprennent le nom de chaque personne qu’il voit, adressent à celles qui leur paraissent dangereuses des lettres anonymes ou leur téléphonent des injures. Elles enveloppent le malheureux dans des intrigues compliquées, le brouillent avec ses amis, avec la terre entière. Elles peuvent être des amies charmantes, elles sont des amantes tenaces et insupportables. Une fois que vous êtes tombé dans leurs bras, vous avez peu de chances d’en sortir.
Pourtant elles ont des qualités, et grandes, sans quoi elles ne se feraient pas aimer des hommes.
C’est à une femme de ce genre que s’attacha Jacques L... Jacques est un garçon impulsif, nerveux, incapable d’une volonté suivie. Il fut bien vite sous la domination de cette impérieuse maîtresse qui le soumit au même régime que ses prédécesseurs: scène de passion, crises de jalousie, nuits orageuses suivies de matins tempétueux, brouilles et réconciliations, visites inattendues, coups de téléphone incessants. Après deux mois de cette vie il était dans un état de nerfs inquiétant; il adorait cette femme et ne songeait qu’à la quitter, à fuir, très loin...
A ce moment, première absence. Dans une minute unique de courage il part pour La Haye, soi-disant pour affaires. Il ne veut pas rompre, il ne l’ose pas, il s’éloigne seulement, et, chaque jour, ce sont entre Paris et La Haye des télégrammes, des lettres, de longues conversations par téléphone. Elle le tient en son pouvoir à La Haye comme à Paris. Finalement elle va le chercher et le ramène. La vie infernale recommence; en trois semaines le voilà malade, épuisé, à bout de nerfs. Il part de nouveau; cette fois-ci il met deux mille kilomètres entre elle et lui et s’en va en Russie. Les amants ne peuvent plus se téléphoner; ils se ruinent en télégrammes.
Mais il ne peut supporter cette absence enfiévrée, il rentre. Il rentre pour s’apercevoir qu’il lui est impossible de vivre avec elle. Il veut fuir encore; il n’en a plus la force, il est comme paralysé. Elle a remporté la victoire...
C’est alors qu’un ami intervient, prend Jacques L... par le bras, le mène à six heures du soir au bureau de la Compagnie transatlantique, lui prend un billet pour le bateau du lendemain à destination de New-York, et, sans le laisser rentrer à la maison lui achète une valise avec le linge et les vêtements nécessaires pour la traversée. Il monte à dix heures avec lui dans le train spécial pour Le Havre, l’installe sur le bateau, et ne le quitte qu’au moment où le paquebot lève l’ancre.
Jacques L... a couru le monde en vagabond, ne séjournant jamais plus de trois jours dans le même endroit. Il est resté absent une année. Pendant les six premiers mois, il a continué à écrire à sa maîtresse sans oser lui dire, même à la distance où il était d’elle, qu’il avait rompu. Il cherche des prétextes, allègue des affaires, mais ne donne jamais son adresse. Puis, enfin, le silence.
Mais, elle, de Paris, continue à lui écrire. Elle s’arrange, on ne sait comment, pour avoir l’adresse de ses banquiers. Dans chaque ville où il touche de l’argent, il trouve une lettre d’elle.
En Californie, il se lie avec une Américaine qui veut quitter son pays; ils voyagent ensemble à travers l’Amérique et finalement rentrent tous deux en Europe.
Cependant son ancienne maîtresse l’attend. Elle a eu d’autres amants pendant son absence; pourtant elle ne dérage pas à l’idée d’avoir été quittée. Elle fait un dernier effort pour le reprendre. Mais cette fois-ci il est trop tard, il est sous la domination d’une autre femme...
Ainsi dix-huit mois lui ont été nécessaires pour rompre une liaison; il a fallu qu’il voyageât en Hollande, en Russie, qu’il visitât le Nouveau-Monde et fît la connaissance d’une Californienne.
On voit clairement dans l’histoire qui précède quelle est la triste situation d’un homme faible lorsqu’il veut quitter une femme qui le domine. Pendant la première période fort douloureuse, il ne peut vivre ni avec, ni sans sa maîtresse. Près d’elle et loin d’elle, il est également torturé.
Puis il commence à souffrir davantage de la présence que de l’absence. Mais il a peur, il se sent faible, il craint tout de la violence de cette femme.
A la troisième phase, il est parti. Mais il continue à trembler! il écrit toujours. Enfin il a le courage de cesser toute correspondance, étant exactement à dix mille kilomètres de sa maîtresse et ne l’ayant pas vue depuis six mois...
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Un grand nombre de femmes prolongent leur règne par la terreur; elles n’hésitent pas à mettre en jeu les moyens les plus grossiers; elles pratiquent le chantage moral, menacent leur amant de se suicider ou de le tuer... On serait étonné de savoir combien de liaisons ne durent que sous le canon du revolver.
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Un des effets les plus tristes des ruptures est souvent de donner de l’amour à qui n’en avait pas.
Il est des gens--surtout des femmes--qui n’attendent que d’être quittés pour commencer à aimer. L’amour-propre est chez eux tout-puissant; ils ne peuvent admettre qu’on cesse de les adorer. Si telle mésaventure leur échoit, au lieu d’en ressentir de la colère, ou d’en prendre leur parti, ils éprouvent une affreuse blessure d’amour-propre, et comme il leur en coûterait de reconnaître la nature de leur mal, ils s’imaginent qu’ils aiment. S’ils conservaient une vue un peu claire, ils verraient qu’ils s’attachent seulement à qui se détache d’eux... Ils souffrent mille fois davantage si leur aventure est publique.