Part 7
Vous êtes troublée, Irène. Pourquoi? Vous ne vous reprochez rien. Il n’y a rien eu entre vous dont votre conscience puisse s’alarmer. Deviendriez-vous prude jusqu’à empêcher qu’on vous baise les mains? Ces mêmes gestes, d’autres les ont faits cent fois. Pourquoi ont-ils pris, aujourd’hui, un sens nouveau?... Vous vous croyez peut-être être dupe de votre imagination. Jacques ne songe pas à moi, pensez-vous. Il a tant de femmes. Que viendrait-il faire ici?... Pourtant il est venu. Il ne vous a fait aucun compliment, mais vous sentez encore la pression douce et tenace de sa main... Décidément, vous n’irez pas avec lui voir cette collection privée. Vous l’en avertirez par un mot, la veille... Le jour vient et vous n’avez pas écrit. Vous voilà tenue d’aller au rendez-vous. Au fond de vous-même, secrètement, vous en êtes heureuse. Pourtant, vous ne vous l’avouez pas. Vous mettez à votre toilette plus de soin encore qu’à l’ordinaire. Vous partez... Irène, Irène, que faites-vous? Pour Dieu, n’acceptez pas de monter dans sa voiture, ou vous êtes une femme perdue.
L’ÉPREUVE DU LIT
A nu, une duchesse et une blanchisseuse montrent ce qu’elles sont. Il n’y a plus ici ni rangs, ni prérogatives.
L’amour révèle l’être lui-même et le ramène à la mesure commune du lit. Épreuve sévère et devant laquelle plus d’une tremble.
QUELQUES FEMMES
Elle a toujours regardé l’homme qu’elle aime à la dérobée, en se cachant. Elle ne peut supporter son regard; il entre en elle, lui fait mal.
Loin de lui, elle n’est pas heureuse. Elle ne pense qu’au moment où elle le reverra. Pourtant elle a, lorsqu’elle est seule, des moments exquis. Elle se dit alors: «Je lui appartiens, je l’aime. Il fera de moi comme il voudra. Quand je serai près de lui, je le couvrirai de baisers.» Et, de loin, elle a toutes les audaces.
Aujourd’hui elle reçoit. Depuis le matin elle est joyeuse; elle sait qu’il viendra la voir. Elle a du monde autour d’elle; elle s’anime... Il entre; subitement elle se tait, elle se détourne de lui; c’est une main morte qu’elle abandonne à ses lèvres. Il lui parle, son malaise augmente, elle voudrait qu’il s’en allât. «Pourquoi est-il venu? se dit-elle. N’est-ce pas absurde d’être troublée à ce point?» Elle lui répond brusquement, avec dureté.
Elle lui en veut du désarroi où il la jette: «Qu’est-ce que cette tyrannie qu’il exerce sur moi sans mot dire? Il n’a qu’à paraître pour que je n’ose plus ouvrir les lèvres. Pourquoi est-ce que je l’aime? J’ai vu des hommes plus beaux. D’autres sont plus tendres; ils ont pleuré à mes genoux et m’ont offert leur vie. Mais il est venu, il n’a rien dit, il m’a regardée, et j’ai senti que je lui appartenais. Comme il est sûr de lui! Je hais ce calme qui ne se dément pas au moment où je m’affole. Il est ici avec moi comme il est avec les autres; entre elles et moi il ne fait aucune différence; il semble que jamais il ne m’ait tenue dans ses bras. Ou bien ces autres, les a-t-il serrées passionnément aussi sur son cœur?... Je le déteste!»
Et bientôt il prend congé d’elle. C’est comme si la vie l’abandonnait... Il n’y a plus personne pour elle dans le salon, elle n’écoute rien; elle le suit des yeux; elle le voit marcher dans la rue, de cette démarche sûre de soi qui est la sienne, et les femmes qu’il rencontre, il les perce de son regard aigu...
* * * * *
Celle-ci est de taille médiocre, la figure large, la mâchoire lourde, le teint mat, les cheveux noirs, un peu gras, de même que la peau. Elle a les yeux longs, les arcades sourcilières bien arquées, le nez aquilin, mais charnu et sans finesse, la bouche grande, les lèvres épaisses, rouges et humides, les dents jolies. Elle parle haut; la voix est, comme la personne, commune.
Elle évoque, dès qu’on la voit, des idées lubriques et triviales. Elle est riche et montre de beaux bijoux. Pourtant on l’imagine tout de suite à sa place, éclairée par la lumière blafarde d’un globe électrique, parmi les passants en quête d’amour, sur le trottoir.
Mais c’est dans un salon qu’elle entre, d’une allure décidée. Il faudrait que la société y fût bien peu nombreuse pour qu’elle n’y rencontrât pas un homme ou deux devant qui elle s’est dévêtue. Cette idée ne la trouble pas. Elle aborde sans gêne ses anciens amants. Elle ne montre aucun embarras; elle ne se souvient de rien, sauf qu’elle les a eus, ce qui est une raison suffisante pour ne les avoir plus.
Elle fouille le salon et passe en revue les visiteurs. N’y aurait-il là personne pour elle?... Mais soudain elle découvre le jeune vicomte de P... Il a dix-neuf ans à peine; il débute, il est candide et vigoureux, novice aux choses de l’amour et plus embarrassé dans un salon qu’une jeune fille. Elle s’approche de lui; elle lui assène un regard si direct qu’il baisse les yeux, intimidé... Maintenant elle est assise dans un coin écarté de la pièce, près de lui, si près, qu’en parlant, elle le touche et que sa jambe s’appuie sur le pantalon noir du jeune homme. Il sent que son destin va s’accomplir, qu’il est un jouet entre les mains expertes de cette femme. Il tremble, à la fois de peur et du désir de la chair qui point en lui... Il avait rêvé pour ses débuts d’autres étreintes; il songeait à une jeune amie dont la candeur égalerait la sienne, tandis que le voici enfiévré sous les regards impudents de celle qui le presse.
Allons, enfant, laissez-vous faire. Lorsque votre digne mère apprendra par son amant la bonne fortune qui vous échoit, elle se félicitera à la pensée que votre initiation à l’amour ne vous coûte rien, qu’elle vous rapportera, au contraire, quelques bijoux de prix, des boutons de chemise, une épingle de cravate, voire même, si vous vous en êtes rendu digne et si vous avez égalé les exploits de quelques notables prédécesseurs, un beau chronomètre en or et qui sonne les heures.
* * * * *
Elle n’a pas eu d’amant. Elle n’aura pas d’amant. Pourtant elle a été aimée passionnément. Des vies se sont assombries à cause d’elle. Elle a aimé, elle-même, presque à en mourir. Mais, au moment de s’abandonner, elle a eu un instant d’hésitation, elle s’est reprise avant de s’être donnée... Et maintenant, tout est fini.
Deux ans après la crise, son mari est mort. Mais l’autre avait disparu très loin, plus loin qu’en province, ou qu’à l’étranger, dans l’alcool... Elle est restée seule avec une fille qu’elle élève elle-même.
Elle ne parle pas du passé; elle ne se plaint pas. Mais il suffit de la voir pour comprendre qu’elle a été un jour jusqu’«aux sombres bords» d’où l’on revient pâle à jamais. Ses gestes disent la lassitude de ce voyage si douloureux qu’aucuns sommeils n’en effaceront le souvenir. Sa voix douce, retenue, effacée, a parfois une vibration soudaine et riche qui surprend; dans le regard on lit quelque chose de profond, de muettement désespéré, de par delà les mots. Mais on devine derrière le visage fier et résigné, une âme intense, qui, malgré les blessures, ne veut pas mourir.
Elle n’aura pas d’amant. On pourrait croire qu’aujourd’hui elle s’accorde au moins le plaisir sans danger de voir librement les hommes qu’elle préfère. Mais non. Vivant dans un monde où l’on se passe tout, elle ne se permet rien. Elle soutient quotidiennement la gageure d’être celle que la médisance même ne peut effleurer. Elle surveille ses démarches les plus innocentes. Si elle se plaît à la compagnie d’un ami, elle sera attentive à n’être pas vue en public avec lui; elle fuit les apartés, ne l’invite qu’avec la grande liste, ne l’a pas à côté d’elle à ses dîners du samedi; elle ne le rencontre ni aux Acacias le matin, ni aux thés de l’après-midi.
Ce n’est pas à cause de sa fille qu’elle agit ainsi, mais elle soutient qu’une honnête femme ne doit pas l’être uniquement dans le secret de sa vie et pour elle seule, qu’elle doit avoir de l’honnêteté non seulement le fond solide, mais aussi toutes les apparences.
On ne peut avoir pour elle des sentiments médiocres. Elle force l’estime; si on l’aimait, ce serait d’un cœur nouveau.
Peut-être aimera-t-elle encore? Et pourquoi pas? N’y a-t-il pas derrière ces yeux fatigués un feu qui couve encore? S’est-elle résignée jusqu’au fond d’elle-même? A-t-elle tué vraiment le vivace espoir? Si elle aime, personne n’en saura rien. Elle se cachera de tous et surtout de celui qu’elle aura distingué. S’apercevra-t-il du sentiment qu’il a éveillé? Osera-t-il supposer qu’elle aussi est une femme, après tout, et faible, comme les autres?...
* * * * *
Les fées se réunirent autour du berceau de cette enfant. L’une après l’autre, elles parlèrent.
La première dit:
--Le plus grand des dons, je te l’accorde. Tu seras belle parfaitement, de la pointe du pied jusqu’aux cheveux abondants et lourds.
La seconde:
--En plus de la beauté qui peut rester glacée, je te donne le mouvement et l’expression.
La troisième:
--Tu ne cesseras de t’intéresser aux spectacles qu’offre la vie.
La quatrième:
--Tu auras l’avantage de connaître des fortunes diverses et finalement tu seras, jeune encore, riche, très riche.
La cinquième:
--Tu comprendras les choses de l’esprit.
La sixième:
--Tu sentiras vivement le rythme de l’art, qu’il soit musique ou plastique.
La septième:
--Tu t’habilleras avec un goût hardi et parfait.
La huitième:
--Les hommes les plus célèbres de la ville voudront te connaître et t’entourer.
La neuvième:
--Tu seras aimée à la folie.
Ayant ainsi parlé, les neuf fées s’inclinèrent sur le berceau de cette enfant dont elles voulaient assurer le bonheur et dirent: «Nous n’avons rien oublié, au moins. Il n’est pas de surprise possible. Notre parente pauvre ne pourra pas faire de mal ici.» Ces paroles prononcées, elles s’en furent.
Apparut alors la triste fée des mauvais présents. Elle regarda cette enfant à qui tant de dons et si grands avaient été apportés. Elle secoua la tête lentement et dit:
--Mes sœurs étourdies ont oublié le cadeau le plus précieux, celui sans lequel tous les autres sont vains. Tu seras belle, intelligente, sensible, riche et aimée, comme il t’a été prédit, mais tu ne seras pas heureuse... Tu comprendras tout, mais tu ne t’attacheras à rien; tu éveilleras les désirs des hommes, en toi aucune flamme ne brûlera; ils te prendront, tu ne te donneras pas. Il te manque, hélas! le don suprême, celui de la sensualité que rien ne remplace; à celle qui ne le possède pas, l’univers reste fermé... La plus simple fille du monde, qui, gardant les troupeaux dans les pâturages, tressaille à voir venir lentement à travers champs le garçon de ferme qu’elle aime, qui s’étend sous lui derrière une haie parce qu’il fait une lourde chaleur en elle et au dehors, connaît un bonheur plus grand que tu ne pourras jamais l’imaginer.
Et la fée s’éloigna, accablée de tristesse; bien qu’elle fût une parente pauvre dans la famille des fées, elle était bonne et ne pouvait s’empêcher de pleurer sur le sort de cette enfant splendide qui ne connaîtrait pas l’amour.
DE LA FATUITÉ DES FEMMES
On a beaucoup parlé de la fatuité des hommes. Occupons-nous de celle des femmes.
Les femmes feignent de croire qu’il est dans l’ordre de la nature que les hommes se meurent d’amour pour elles. Elles attendent les hommages, condescendent parfois à les accueillir. Il semble qu’elles n’aient que la difficulté de choisir entre tant d’adorateurs celui à qui elles feront la grâce insigne de le distinguer.
Comédie! Comédie!... Les femmes jouent la comédie. Mais elles ne sont pas dupes de leur rôle. Elles savent que la fatuité leur est un masque utile sous lequel elle sont plus à l’aise pour livrer bataille.
En réalité la femme, au lieu d’attendre l’homme, va le chercher; elle a mille tours charmants pour l’isoler, le flatter, le cajoler, le séduire; elle lui donne une idée excessive de son mérite, lui montre de cent façons détournées qu’il lui plaît, qu’il est le maître, qu’il n’a qu’à se décider.
Ce manège de la femme est d’une difficulté inouïe; mais notre souple compagne y déploie une prodigieuse habileté. Elle n’a pas un mot qui choque, pas une phrase dont elle puisse rougir, pas une attitude équivoque, pas un regard trop appuyé. Et pourtant, avec quelle grâce elle s’offre!... Comme elle sait se mettre en valeur, s’habiller, se laisser aller, se placer dans la lumière qui lui convient. Avec quel art elle opère! C’est le triomphe des sous-entendus, des promesses jurées sans avoir été dites, des délices évoquées sans un mot, des gestes qui font entrevoir des paradis prochains, gestes si rapides, si hardis, si insaisissables, qu’on craint de s’être trompé et d’avoir mal vu; on n’ose pas comprendre, pas plus qu’on n’ose interpréter un regard tendre autrement que comme le signe d’une grande innocence!... Auprès de la femme naïve qui veut plaire, les artifices les plus subtils de don Juan paraissent grossiers.
Pour comble de rouerie elles semblent se défendre; elles obligent l’homme à attaquer, tant elles paraissent lointaines et sûres d’elles-mêmes.
Otez le masque... Vous les verrez tremblantes à l’idée que peut-être elles ne sauront ni attirer ni retenir celui qu’elles désirent.
JOSEPH
Nulle part on ne voit mieux le travail de la ruse féminine que dans l’interprétation traditionnelle de l’histoire de Joseph et de l’épouse de Putiphar, car ce sont les femmes éternellement occupées à défendre leurs positions et à les fortifier qui, en amour, créent l’opinion.
Cette histoire pouvait leur être fatale; elles y faisaient piètre figure, s’y montraient sous un jour vraiment fâcheux. Une femme, laissant tomber le masque, perdant toute pudeur, s’offrant à un jeune homme et refusée par lui!... Comment se tirer de là?
Elles y sont arrivées, n’en doutez pas. Elles ont jeté toute la lumière sur Joseph. La femme reste dans l’ombre; on ne l’aperçoit pas; on ne sait même comment elle s’appelle, on ne voit que l’homme. Et cet homme--c’est ici que la grandeur du génie féminin apparaît--est irrémédiablement ridicule; il se montre dans une posture absurde; on ne le cite que pour s’en moquer. Elles ont accablé ce pauvre Joseph de leurs sarcasmes. Il est indéfendable. Du même coup elles ont créé l’opinion, si avantageuse pour elles, que, sous peine d’être déshonoré, un homme, non seulement ne peut pas résister à la femme, mais encore doit l’attaquer. C’est devenu un devoir pour l’homme bien élevé, le premier devoir de la politesse masculine.
Ainsi ont-elles travaillé merveilleusement pour leur sexe et réussi, dans des conditions défavorables, un admirable coup de partie.
POUR UNE FEMME SENTIMENTALE, DÉLICATE ET A SCRUPULES
Il y a une belle partie à gagner, et digne de don Juan, auprès d’une femme sentimentale, délicate et à scrupules, en lui tenant le discours suivant dont nous ne donnons que les grandes lignes:
--«Madame, un souci de loyauté envers moi-même et envers vous m’empêche de vous dire que je vous aime. L’amour, le grand amour dont les personnages de théâtre ont plein la bouche, c’est toute une histoire, et pas très claire. Je pourrais, comme un autre, vous adresser d’émouvantes phrases de lyrisme et de fausseté... Je ne le ferai pas. Je vous dirai avec simplicité que vous me plaisez infiniment et que je ne pense pas sans frémir au bonheur de vous serrer dans mes bras.
«Nous avons, Madame, horriblement compliqué la vie et l’amour. La plupart des hommes sont des malades. Il faut les fuir. Ils ont inventé, dans leurs humeurs noires, les scrupules dont nous mourrons, les remords qui nous empoisonnent, la peur qui sévit à l’état chronique. Quel mal ils ont fait à l’humanité!... Soyez sûre qu’il y a plus de douleur dans le monde par excès de scrupule que par trop de facilité. Regardez en vous-même; voyez vos hésitations, vos terreurs. Vous ne savez plus être heureuse simplement, sainement. Vous ne vous êtes pas donnée, parce que vous cherchiez un impossible amour et comme, à chaque fois, vous n’étiez pas assurée de l’avoir trouvé, vous êtes restée sur la rive sans vous embarquer jamais.
«Je ne vous propose, moi, que le plaisir... oui, le plaisir dont on a trop médit, qu’on affecte de mépriser, sans doute parce qu’on est inhabile à le cueillir, le plaisir qui est la joie riante de la vie...
«Il faut, il est vrai, qu’il ne vous coûte pas trop cher. Il ne faut pas lui sacrifier une réputation d’honnête femme que l’on garde si facilement en observant quelques élémentaires précautions. Il faut enfin être assurée que je saurai vous faire goûter la volupté sans risquer les suites que la nature y a voulues. Venez chez moi sans craindre ceci et cela.
«Venez chez moi. Vous êtes belle et fraîche comme le printemps... Vous résignerez-vous à vivre dans une triste solitude, loin du plaisir? Laissez-moi vous apprendre la volupté des caresses permises (elles le sont toutes)... Nous voyez-vous couchés l’un à côté de l’autre, nus, sur un lit, dans une pièce chaude et parfumée. Votre bouche cherche la mienne... etc., etc.»
L’essentiel dans cette déclaration est d’éveiller des images sensuelles précises dans le cerveau de la femme, de les lui suggérer violemment, de façon à ce qu’elles s’imposent à elle, et réapparaissent nettes et émouvantes lorsque vous serez parti... Vous livrez ainsi un assaut vif, mais sans tenter aucun geste, et laissez la femme rêver à ce que vous lui avez dit... Attendez un peu. Si vous la rencontrez dans le monde, continuez à parler dans le même sens. Il vaut mieux retourner chez elle un peu tard que trop tôt. Car une occasion perdue se retrouve toujours, tandis qu’une attaque prématurée et repoussée met la femme en défiance et ruine vos chances de succès. Il faut, lorsqu’on livre l’assaut, être sûr de vaincre... Si c’est chez elle qu’elle vous reçoit, n’allez pas plus loin que le baiser sur la bouche. Il y a, à une victoire complète, mille impossibilités, les domestiques qui peuvent entrer, une visite qui survient; puis, même si vous l’obteniez, vous ne lui donneriez dans l’inconfort de son boudoir, tout habillés que vous êtes, qu’une insuffisante satisfaction, et souvenez-vous que, si vous ne lui avez promis que le plaisir, vous le lui devez au moins tout entier. Elle viendra donc chez vous le lendemain même du jour où vous aurez baisé ses lèvres.
Il est évident qu’il faut, pour réussir, que vous plaisiez physiquement à cette femme et qu’elle ait des sens. Mais cela se devine tout de suite...
LE SEXE INDISCRET
Le sexe indiscret, c’est le sexe féminin. Étrange contradiction: les femmes ont mille fois plus besoin du secret que nous; l’honneur public d’une femme est dans la chasteté qui, pour les hommes, n’est qu’une vertu ridicule; une femme a beaucoup à perdre à laisser voir dans sa vie, tandis que le plus souvent une bonne fortune connue sert un homme et le pousse dans le monde.
Pourtant on trouve plus de discrétion chez les hommes que chez les femmes. Ils ont un plus grand soin de l’honneur qui leur est confié. Ils ont l’habitude, par la vie qu’ils mènent, et souvent par obligation professionnelle, de garder des secrets!
Combien est-il difficile à une femme qui aime de cacher son bonheur! Sans aller jusqu’à une inutile et dangereuse confession, elle a mille manières de faire savoir au monde quel homme elle préfère. La façon dont elle le reçoit, dont elle lui parle ou ne lui parle pas, la manière qu’elle a de chercher ou d’éviter ses regards, tout est un aveu.
Pour combien de femmes une liaison va-t-elle sans confidente, moins par l’obligation où elles pourraient être d’avoir la complicité d’une amie pour assurer mieux leurs sorties que par la nécessité impérieuse de parler de leur fièvre?
On en trouve qui ont la force d’âme de cacher leur bonheur. Mais, lorsque leur bonheur se change, comme il peut arriver, en un désespoir affreux, où sont-elles celles qui ont l’héroïsme de souffrir sans se plaindre?
On en a vu pourtant rester silencieuses, impassibles dans le malheur le plus grand, et supporter des tortures effroyables sans mot dire. Personne n’a pu deviner la cause de leur mal. Elles ont traversé l’enfer sans compagnon.
LE SECRET
Il est plus facile de tromper les gens qui sont près de nous que ceux qui ne sont pas mêlés au train quotidien de notre vie. Avec quelque habileté, on peut créer chez ceux qui nous tiennent de près un état d’esprit tel qu’ils interpréteront d’eux-mêmes dans le sens innocent que nous leur suggérons, les démarches, faits, gestes et paroles, les plus dangereux. Mais les autres voient de loin, en gros,--et juste.
LES ÉTERNELLES COURTIÈRES DE L’AMOUR
Lorsque les femmes ne font pas l’amour elles-mêmes, il faut qu’elles s’occupent de l’amour d’autrui. Elles servent d’intermédiaires, reçoivent et portent les lettres, inventent des prétextes, facilitent les sorties, créent des alibis. On en voit qui sont les éternelles courtières de l’amour sans se décider jamais à prendre une affaire à leur compte. Il leur suffit de vivre dans l’atmosphère trouble et chaude de l’adultère des autres. On les trouve prêtes, au jour voulu. Elles ne marchandent pas leur peine. Et, chose merveilleuse, elles sont plus capables de garder le secret d’autrui que le leur propre.
L’INCONSTANTE
«Souvent femme varie», «_Frailty, thy name is woman_». Ce sont des mots de poète.
En réalité le sexe inconstant est le sexe masculin. Plus que l’homme, la femme s’attache par la possession. Entre deux êtres qui s’aiment également, l’homme, le plus souvent, se lasse le premier et s’en va. Il laisse derrière lui une femme affolée et prête à tout. Dès lors, il n’est pas étonnant qu’elle mène une vie désaxée. Mais la cause en est dans l’abandon où la laisse l’homme, non dans la nature de la femme. Les sexes ne sont pas égaux. L’homme est fait pour conquérir, posséder et courir à d’autres. La femme, une fois possédée, en a pour un an ou deux à se remettre en état de procréer. Quand même nous trichons avec la nature, les lois naturelles restent écrites au tréfonds de notre être. C’est là seulement que nous trouvons une base solide pour l’analyse. On ne peut établir un raisonnement sérieux sur des exceptions, sur des nymphomanes, ou sur quelques frigides benêts qui, où qu’on les pose, s’enracinent.
L’HABILETÉ SUPRÊME DE LA FEMME
L’habileté suprême de la femme est dans l’art de déplacer la question. Là, notre sœur plus faible l’emporte incomparablement sur nous; les femmes les plus droites, les plus franches, celles qui sont incapables d’une ruse où d’une dissimulation voulues, s’entendent merveilleusement à déplacer la question, à esquiver les responsabilités, non qu’elles agissent ainsi délibérément, qu’il y ait chez elles un calcul réfléchi, mais par le jeu inconscient de l’instinct qui triomphe dans la lutte avec le mâle.
Le façon dont elles savent alors brouiller les choses tient de la magie. On n’y voit plus clair; le blanc est devenu noir; l’objet précis du litige a soudain été escamoté. Elles s’arrangent pour mettre l’homme dans l’impossibilité de leur adresser la moindre plainte, le plus petit reproche, de faire la plus lointaine allusion à ce qui les gêne, sous peine de passer pour un être sans cœur, sans délicatesse, positivement grossier.
Dans les cas les plus graves, lorsque le danger est sérieux, la femme tombe malade. Elle commence par jouer de ses nerfs, et finalement ses nerfs l’emportent; elle «fait» de la neurasthénie, pour employer l’expression si juste des médecins. L’homme n’a plus qu’à oublier ses peines et à ravaler ses griefs. Son rôle d’accusateur est changé en celui de garde-malade. Il soigne sa faible amie; il se ronge de souci pour elle; il cache sa propre souffrance; il faut qu’il rie, qu’il plaisante.
Les semaines passent, la malade se rétablit lentement. A la moindre menace d’orage, elle a une rechute.
Une fois que le temps a fait son œuvre et que tout danger est écarté, alors seulement elle se remet.
DE L’EXISTENCE DE DIEU