Part 6
Parce qu’elle est pour lui, la Femme. Il n’en a jamais eu d’autre; il sent qu’il n’en possédera jamais une autre. Il n’est pas taillé pour la conquête, pour monter à l’abordage. Il est gêné en présence des femmes, elles l’effraient, il ne sait leur parler. Qu’avait-il connu jusqu’alors? Les filles misérables qu’il a pu s’offrir aux jours où son sang bouillonnait, des femmes sans âme et sans linge. Puis il a rencontré enfin celle qui devait être sa maîtresse. C’était une femme qui s’ennuyait, comme elles s’ennuient toutes. Elle attendait un homme; il est venu. Qu’a-t-il fallu pour qu’ils tombassent dans les bras l’un de l’autre, quelle lassitude chez elle, quel désir exaspéré chez lui, quelle longue attente pour tous deux? Un jour, avec la brutalité d’un timide, il l’a assaillie. Et dès lors, ils ne se sont pas quittés. Il lui a donné tout ce qu’il avait économisé, sa tendresse jamais dépensée, son désir d’intimité, les caresses auxquelles il avait rêvé. Il n’avait rien gâché auprès d’autres. Cette femme fut pour lui toutes les femmes. Il ne la quittera jamais quoi qu’il ait à supporter auprès d’elle; où irait-il? L’amour est mort entre eux; des habitudes en ont pris la place.
Ils vieillissent ainsi, à trois.
C’est horrible.
* * * * *
Cet autre vit avec une misérable fille ramassée on ne sait où, dépourvue de beauté, de charme, de jeunesse, d’élégance, de distinction, d’esprit, de culture, un pauvre je ne sais quoi, un quelque chose sans nom, qui a traîné dans la misère et qui restera éternellement misérable. Mais quoi? c’est une femme et il n’en a pas d’autre; il en souffre; il la garde.
* * * * *
Et maintenant, à la conclusion.
Je sens que tu me reproches trop de prudence. Tu es audacieux. Les jeux dangereux t’attirent; tu frémis d’impatience à l’idée de courir à la vie et de te mesurer avec elle. Et voilà qu’en face de l’amour, je te construis des positions défensives! Je te dis: «Ne fais ni ceci, ni cela. Réserve-toi, comme le veut Montaigne, une arrière-chambre qui soit toute tienne.»
C’est vrai. Je te veux fort contre l’amour... Écoute-moi une minute encore.
Tu veux aller en mer. Choisiras-tu pour ta première sortie un petit bateau étroit et sans quille? Partiras-tu sans avoir étudié la côte et les récifs? Vas-tu te déchirer, en vue du port, sur un écueil que tous les marins connaissent? Veux-tu qu’au premier coup de vent, ta barque capote et te jette à l’eau? Veux-tu finir ainsi misérablement sans avoir vécu?--Non.
Choisis un fort et souple voilier, bien lesté, bien gréé. Apprends à le manœuvrer, à virer, à marcher à toutes allures, à profiter de la moindre brise, à le tenir d’une main ferme au plus près du vent, couché à demi sur les flots. Je veux que tu saches lire une carte marine, éviter les courants dangereux et les écueils où la mer blanchit. Quel que soit le temps, et le vent sifflât-il en bourrasques, tu quittes le port. Tu files dans les tourbillons comme les grands oiseaux de tempête. Le danger ne t’effraie pas; loin de le fuir, tu le cherches.
Maintenant je te permets de quitter la rade abritée où je t’ai appris à naviguer. Maintenant tu peux aller au large, loin de toute terre; maintenant tu peux braver les orages, car tu es un homme, et c’est en homme que tu joues librement ta vie, plus loin, toujours plus loin, là où il n’y a plus que le ciel et que la mer.
V
LES FEMMES
Il n’y a que des individus. Pourtant ne nous interdisons pas le plaisir de généraliser et de classifier.
Voici trois classifications qu’on peut proposer pour les femmes. La première, la plus grossière, séparerait les femmes d’après le nombre des hommes qu’elles ont eus dans leur vie.
Nous aurions d’abord la femme d’un seul homme.
Il est des femmes de cette catégorie qui ont connu deux amours, les grands combats, la joie d’être aimées et la torture de ne l’être plus. Elles ont lutté et souffert, mais ne se sont données qu’une fois. D’aucunes ont sacrifié à Dieu l’homme qu’elles auraient adoré. Il y a dans leurs rangs les femmes auxquelles le devoir fait entendre une voix plus impérieuse que celle de la passion. Il y a celles, si rares, qui n’ont aimé qu’un homme et dont la vie a été remplie, chose admirable, par un seul sentiment.
Mais cette classe renferme aussi le lot innombrable des femmes-troupeau, les éternelles esclaves, celles qui acceptent tout sans réagir, avec résignation. De tempérament et de sensibilité médiocres, la passivité est leur lot. Ce sont elles qui transmettent à la race les qualités de soumission, de respect, de prudence, qui sont utiles, mais devant lesquelles il est difficile de s’enthousiasmer. Ces qualités sont d’ordre social. Une collectivité de gens parcimonieux fait un pays riche. Mais un homme avare montre une grande bassesse de caractère.
Qu’on ne me demande pas de m’incliner devant une femme qui n’a jamais aimé. Je me refuse à prendre la frigidité pour une vertu.
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La seconde classe est composée des femmes qui ont eu deux hommes dans leur vie, et pas plus.
Le premier est le mari qui a été choisi le plus souvent par amour. Mais qu’est-ce qu’un amour de jeune fille, si intense soit-il, et au devant de quelles déceptions ne court-il pas? Deux ou trois années se passent; l’amour disparaît dans les cahots de l’existence conjugale. Voici une femme qui, toute jeune, a devant elle une longue vie plate, morne, privée de la seule chose qui ait de la valeur à ses yeux. Elle se désespère. Pourtant elle sent en elle une force qui ne se laisse pas abattre, qui ne veut pas mourir. Mais quoi! elle n’est pas faite pour les aventures; elle se résigne... Au moment où elle a cessé d’espérer, elle rencontre enfin un homme. Son cœur qu’elle croyait mort tressaille; de nouveau la vie tumultueuse coule à grands flots dans ses veines. Elle aime, elle aime cette fois-ci d’un amour averti; elle n’est plus l’enfant innocente de jadis; elle se met à l’épreuve, longtemps: elle se donne enfin, parce qu’elle est sûre que c’est pour toujours... Elle joue sa dernière chance de bonheur.
Et si elle perd?... Tant pis, tout est fini. Elle ne s’accorde plus le droit de se tromper; elle sait qu’il y a des expériences qu’on ne recommence pas indéfiniment sans y laisser des choses auxquelles elle accorde une valeur inestimable.
Viennent maintenant les femmes qui ont eu plus de deux hommes. A partir du second amant, il est difficile, et peut-être inutile, de vouloir établir un compte. Le passage de un à deux ne va pas sans luttes; celui de deux à trois est infranchissable pour certaines femmes. Mais après trois, pourquoi pas quatre? Celles qui se sont affranchies, qui mènent une vie libre, ont acquis le droit d’agir à leur guise et de suivre leurs passions.
* * * * *
Mais je vois une autre classification que je préfère.
On pourrait diviser les femmes en deux classes seulement:
celles qui ont du courage, celles qui en manquent.
Il n’est peut-être pas de femme qui ne se soit trouvée à une heure de sa vie dans la nécessité de prendre un parti courageux ou de renoncer à l’amour. L’amour--et c’est sa grandeur--ne va pas sans dangers. Si on veut le suivre, il faut quitter la route aisée, bien tracée, où l’on chemine avec les autres, sous la protection des gendarmes, pour se jeter hardiment sous bois, à l’aventure, arrive ce qui arrive. Le pays que l’on parcourt alors est plein de périls; il faut se cacher, faire attention à mille choses auxquelles on ne pense point sur la grande route. On risque de tomber dans des fondrières et de se casser le cou.
Oui, l’amour n’est pas la petite chose facile et innocente que certains imaginent; le souvenir des mille tragédies qu’il a causées revient à l’esprit au moment où l’on hésite. Se mettra-t-on en lutte avec la société? Est-on prêt à sacrifier les biens auxquels on est attaché, sa réputation, et plus encore, les liens de famille, ses enfants, peut-être? Ces avantages matériels et moraux, vous en dressez la liste. Le total donne à réfléchir. En face, il y a l’amour, tout nu. Oserez-vous prendre parti, risquer tant, sacrifier en pensée--cela suffit--des choses si précieuses et vous jeter où? Dans l’inconnu.
Ici beaucoup de femmes reculent. Elles ont peur. Elles sont lâches. Elles renoncent à l’amour.
Mais les autres ne balancent pas. Elles ont de la vertu, au sens antique du mot, au temps où il signifiait «courage». Il y a souvent de la grandeur d’âme, des qualités héroïques chez celles qui, ayant vu devant elles le carrefour redoutable, ont choisi l’amour et en ont accepté les dangers.
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Voici enfin une troisième classification (on pourrait en proposer à l’infini).
D’une part, les femmes qui débutent par un sentiment. Elles ne se donnent qu’à l’homme qu’elles aiment. Le sentiment est leur seul guide, la loi suprême. Où il est absent, il n’y a que débauche. Où il brille, il purifie tout. C’est un signe presque divin. «Je l’aime» disent-elles, et tout le reste s’en suit. Leur cœur a parlé, elles obéissent joyeusement. Chez certaines le cœur ne parle qu’une fois ou deux; chez d’autres il ne cesse de s’émouvoir et l’on voit des femmes aimer successivement, et à chaque fois d’une exclusive passion, plusieurs douzaines d’hommes.
D’autre part, voici les femmes qui n’ont pas besoin d’aimer pour goûter les plaisirs de l’amour. Elles les prennent au hasard des rencontres. Elles regardent un homme; il leur plaît; elles sont émues; leurs yeux brillent; leurs lèvres deviennent humides; elles se donnent à lui (Exemple: la femme que l’on a dans sa voiture, en la raccompagnant du théâtre où on l’a rencontrée, le soir même, pour la première fois). S’il y a maldonne, elles recommencent ailleurs, jusqu’à ce qu’elles trouvent qui les satisfasse. Elles ne sont, du reste, pas incapables d’aimer.
Chez les premières, le choc premier est sentimental. Pour les secondes l’émotion est purement physique; elles pratiquent l’amour comme l’ont fait, à une époque de leur vie, tous les hommes.
Il y a enfin les femmes qui trafiquent de leur corps et s’en servent pour améliorer leur situation financière ou mondaine.
Mais cela, c’est encore une autre histoire, et nous ne l’entamerons pas.
LES FEMMES ET LE MONDE
«Prendre la femme d’autrui.» Cela laisse supposer que la femme appartient à quelqu’un d’autre qu’à elle-même. Au fond nous sommes esclavagistes.
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Il y a des femmes auxquelles le monde interdit d’avoir un amant; il en est d’autres auxquelles il permet un seul amant; il en est qu’il contraint à se cacher, tandis que certaines s’affichent impunément; il y a des femmes qui sont notoires par le nombre de leurs liaisons; d’autres par la qualité exquise de leurs amants; il est des femmes désintéressées et d’autres qui ne le sont point.
Le monde tolère tout ou ne passe rien, suivant ses caprices. Pour le monde comme pour la nature, le mot justice n’a pas de sens. Pourtant il juge, et ses arrêts sont sans appel.
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Que les femmes qui n’ont d’autre règle que leur plaisir m’écoutent et soient assurées qu’il faut sauver toujours, et encore, et partout, et contre l’évidence même, les apparences.
Qu’elles imitent le royal exemple de Jupiter qui, tout maître des dieux et des hommes qu’il était, s’entourait d’un nuage alors qu’il faisait l’amour.
Elles ne se doutent pas du demi-sourire qui accueille leur nom lorsqu’il est prononcé en société: «Mme B..., une femme facile.»
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Mme B... entre dans un salon.
--Je vais lui demander des nouvelles de R..., me dit un ami.
--Gardez-vous-en bien. Elle est avec S... depuis un mois. Si vous voulez des nouvelles de ce dernier, hâtez-vous, car elle n’a pas encore épuisé l’alphabet.
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La femme fait elle-même son prix. Elle serait bien sotte de ne pas le fixer le plus haut possible, ne serait-ce que pour flatter la vanité de l’homme.--«Voyez ce que je vous donne et mesurez la grandeur de votre victoire.»
C’est pourquoi nous lui savons gré d’essayer à chaque fois, avec une constance qui ne se lasse pas, de nous persuader que nous sommes son premier amant. Nous ne la croyons pas, mais l’insistance avec laquelle elle nous le répète a quelque chose de flatteur. Nous en arrivons à imaginer que, s’il y en a eu d’autres, ils ont été des accidents, tandis que nous sommes, nous, l’homme nécessaire.
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Il ne faudrait pourtant pas qu’une femme fît trop de manières. On voit le ridicule d’une femme qui met très haut quelque chose dont personne ne cherche à s’emparer.
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Ayons le courage de le dire: Une femme qui est bonne, qui aime ses enfants et s’occupe d’eux, qui aime son mari et son foyer, ne devient pas une marâtre, une mauvaise épouse, une coureuse parce qu’elle a rencontré un homme qui a su lui plaire.
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Hélène a trente ans. Elle est belle, mais on l’aimerait, même si elle n’était pas belle, à cause de sa bonté. Elle n’a pas de fortune et vit simplement dans un monde qui n’est pas simple. Vingt hommes lui ont fait la cour sans succès; quelques-uns lui ont laissé entendre que le luxe lui était dû et qu’ils voudraient le lui assurer. Hélène les a renvoyés.
Hélène a un secret. Elle aime. Après un an de luttes, elle se donne à celui qu’elle aime. Pas un instant elle n’a pensé qu’elle avait le droit de sacrifier à son amour ses enfants et son mari, à qui elle tient par mille liens d’affection, d’estime, par mille souvenirs. Elle mène chez elle la même vie que par le passé; elle est bonne comme autrefois, et simple, et tendre. La crise qu’elle a traversée, elle a eu la force de la garder au-dedans d’elle; elle a lutté et souffert sans qu’aucun des siens s’en aperçût. Du même cœur, elle s’intéresse à son mari, à ses enfants; ils sont heureux et ne sauraient se passer d’elle. Les quelques heures qu’elle leur dérobe, dans la semaine, quel mal font-elles aux siens, à elle-même?
Pourtant Hélène n’est plus une honnête femme.
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Mme V... est laide et riche, avare, en outre. Son esprit est pointu comme un bâton ferré qui, où qu’on le pose, s’enfonce. Habile à deviner les dissentiments naissants, elle sait les envenimer et a brouillé dix ménages. Elle est le désespoir de son mari, la terreur de ses enfants. Intransigeante de vertu, elle n’admet aucune excuse à aucune défaillance. Elle porte la tête haute et se vante de n’avoir pas failli; elle n’ajoute pas que personne, jamais, ne l’y incita.
Mme V... est une honnête femme.
DU NATUREL ET DU SNOBISME
Un défaut auquel rien ne remédie chez la femme est le manque de naturel.
On peut être duchesse, avoir deux millions de rentes, et garder du naturel.
Une petite bourgeoise peut être infectée de snobisme. Nulle part le snobisme n’est plus redoutable que chez les parvenus mondains. Comment le comte de L... qui, hier encore, était M. L... et assez méprisé, qui a acheté un titre de comte au Pape lorsqu’il eut touché les trente millions de dot de sa femme, ne se sentirait-il pas obligé de prendre des airs et d’adopter un ton cérémonieux dans sa maison? Il lui faut bien être arrogant vis-à-vis de ceux qui, la veille, étaient ses égaux et qu’il considère aujourd’hui comme ses inférieurs, mais le duc de R... n’a aucune raison de chercher à améliorer sa position mondaine. Il voit qui il lui plaît, des gens intelligents s’il est intelligent, des imbéciles s’il est court d’esprit. En tout cas, il choisit suivant son goût. Personne, en effet, ne conteste sa situation. Chacun sait d’où il vient et que ses aïeux furent de parfaits courtisans de Louis XIV, le plus grand de nos rois.
C’est pourquoi il faut fuir les gens qui ne songent qu’à se pousser dans le monde. Il ne peut y avoir chez eux aucun naturel. Et les femmes sont ici plus terribles que les hommes. Elles ont des existences plus vides que les nôtres et cherchent à les remplir par les satisfactions de vanité mondaine. Un échelon à gravir, puis un de plus, voilà ce qui trop souvent les occupe.
Le grand défaut du snob est de juger par classes. A un certain titre correspond pour lui une certaine valeur personnelle. Rien de plus inepte.
Les gens intelligents et orgueilleux ne consentiront jamais à ne pas juger eux-mêmes, et individuellement, ceux avec qui ils se trouvent. Ils se refusent à se déclarer inférieurs à tel ou tel parce que titré et riche.
Le snobisme, au fond, n’est autre chose que le respect des grandes situations. Êtes-vous respectueux ou ne l’êtes-vous pas? Êtes-vous résolu à juger toutes choses par vous-même? Voilà ce qui décide de la question.
Aussi les variétés du snobisme sont-elles nombreuses.
Voici le snob mondain. On l’a décrit à satiété; en face de lui, il y a le snob anti-mondain. Je me souviens que, pendant mon adolescence, il y eut un moment où, dans le petit cercle de littérateurs sans barbe que nous formions nous étions ces snobs-là, et, par haine du convenu et du «Bourgetisme», nous déclarions seules dignes d’intérêt les âmes des cuisinières.
Notre bêtise, pour être désintéressée, n’en était pas moins grande que celle des snobs mondains, et peut-être plus.
Voici le snobisme intellectuel. Les femmes qui en sont atteintes sont insupportables. De toutes, la prétention d’avoir de l’esprit, de penser finement ou supérieurement, est celle qui se tolère le moins. Ah! le terrible effort qui avorte! La flèche imbécile qui tombe avant d’être arrivée au but alors qu’il serait si simple de ne pas viser plus loin qu’on ne peut atteindre! Voyez ce qu’est une femme pour qui l’amour est une occasion de faire de l’esprit!
Une femme spirituelle est délicieuse tant qu’elle reste, simple ou compliquée, elle-même. Mais veut-elle briller, chercher l’effet et le succès? Quel tact il lui faut garder! Que de dangers alors dans les applaudissements qu’on lui prodigue! Au milieu de ce concert brillant une fausse note, et tout est gâté.
Et nous avons encore le snobisme sentimental, le snobisme artistique, et tous les autres...
Fuyons les snobs.
LE PREMIER DEVOIR DE LA FEMME
On reproche aux femmes de s’occuper trop de leur beauté, d’user le temps dans le soin minutieux d’elles-mêmes.
Ce reproche tombe à faux.
Le premier devoir de la femme est de plaire à l’homme, de le gagner d’abord, de le garder ensuite. Elle sent que c’est la grande tâche qui lui est dévolue, que sa vie doit être faite par l’amour, que son bonheur en dépend. C’est ici que se joue sa partie; c’est ici qu’il faut vaincre ou mourir.
Le reste?... le reste est accessoire.
Les femmes qui dépensent toute leur activité sur d’autres champs, dans les œuvres charitables, aux cours, dans les arts si improprement appelés d’agrément, sont des femmes à qui l’amour a manqué, qui ont perdu l’homme qu’elles aimaient ou qui n’ont pas rencontré celui qui aurait été à lui seul une raison suffisante de vivre. Si elles avaient ce qu’elles désirent (souvent inconsciemment) comme elles quitteraient malades et livres, et travail! Ne l’ayant pas, elles cherchent à s’étourdir et se créent des buts artificiels.
Plaignons-les, sauf quand elles affectent de mépriser l’amour. Nous ne sommes pas dupes alors, disons-le, de leurs manières hautaines, de ce détachement qualifié par elles de supérieur.
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Quelle religion a jamais demandé à la femme plus de sacrifices que la coquetterie?
Aucune religion en a-t-elle obtenu de plus grands? Corsets serrés, talons hauts, cols qui étouffent, robes incommodes, chapeaux énormes, vous valez tous les cilices et toutes les mortifications. Mais comme la femme fait joyeusement ces sacrifices au seul dieu qui existe pour elle: sa beauté!
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Il y a chez certaines femmes le désir inconscient d’imiter l’homme pour mieux lui plaire. Elles essaient de se rapprocher de lui pour le gagner plus sûrement. Elles développent en elles le goût du sport, des exercices violents, ou de l’intelligence et des travaux sérieux. Elles font un faux calcul. L’homme recherche dans la femme ce qu’il n’a pas lui-même, les qualités qui sont proprement féminines. L’homme le plus viril désirera la femme la plus essentiellement femme. Il est vraisemblable que le sportsman tombera amoureux d’une femme inhabile au sport et que l’homme sérieux préférera une femme frivole.
LES CARESSES
Il y a un abîme entre pas de caresses et la plus innocente des caresses. Il n’y a que des degrés faciles entre la plus innocente des caresses et la caresse suprême.
C’est pourquoi les familiarités que tant de femmes permettent et auxquelles elles n’attachent aucune importance sont si dangereuses pour elles, lorsqu’elles se trouvent en face d’un homme habile et passionné.
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--Tels et tels me baisent la main, dit Irène, ou le bras, me prennent même, oh! en riant, par la taille; d’autres sont entrés dans ma chambre, alors que j’étais couchée. Êtes-vous pervers au point de voir du mal là où il n’y a que bonne camaraderie?
--Irène, croyez-moi, rien n’est plus dangereux que cette facilité de commerce qui vous paraît naturelle. Vous n’avez plus le droit d’interdire ces premières caresses innocentes à d’autres qui sauront en profiter, à Jacques, par exemple. Il est beau, grave et décidé; il a le prestige de victoires nombreuses. Vous l’avez rencontré chez des amis. Il n’a causé qu’avec vous et de la façon la plus sérieuse. Sans que vous le sachiez, il vous intéresse déjà. Le voici qui arrive chez vous pour la première fois. Il est venu de bonne heure pour vous trouver seule. Il entre, il prend votre main, il la baise longuement. Il y a façon et façon de baiser la main d’une femme... Vous vous asseyez; il s’assied trop près de vous. Un moment après, il regarde vos bagues qui sont anciennes; il est connaisseur; il le dit, il faut le croire. Sans y songer, vous tendez votre main, imprudente Irène. Il la tient maintenant; il ne vous la rendra pas de si tôt. Voyez-le penché sur vous; il regarde les bagues de si près que son haleine passe sur votre main et que quelques poils fous de sa moustache par instants vous chatouillent ou vous caressent, on ne sait. Sa main presse un peu la vôtre. Involontairement?... Sans doute. Paraîtrez-vous vous en apercevoir?... Non, ce serait laisser voir que vous lui supposez une intention, et cela est dangereux. Il y a entre vous, maintenant, un malaise... Vous retirez votre main, enfin. Avant de la lâcher, il baise non plus la main, mais le poignet.--Du coup, vous allez protester. Vous le regardez.--Aucune trace d’embarras, ni de fatuité non plus, sur sa figure régulière. Allons, Irène, vous laisserez passer cela encore... Vous causez maintenant. En quelques minutes, il sait la chose précise qu’entre toutes vous désirez voir à Paris; il en connaît le propriétaire, il vous y conduira; fixez votre jour. Rien n’est plus simple... Rien n’est plus simple, en vérité. Pourtant vous hésitez, Irène.--Il insiste. Qui vous retient? Voyez-vous à cela quelque mal?--Il n’y a rien de mal, en effet.--Alors?--Cependant.--C’est oui.--Il se lève, il est si près de vous que sa hanche frôle la vôtre; il vous baise les deux mains, cette fois-ci; il est parti.