Notes de route

Part 16

Chapter 163,703 wordsPublic domain

Quand, au hasard de nos promenades, Omar me rencontre, sans un mot, il prend ma main et nous marchons ainsi, lentement, dans le sable lourd... De temps en temps le tirailleur me parle, quand nous sommes loin des importuns. Ses idées sont sans suite, mais il ne divague pas trop. Il est très doux et je me suis habituée à lui.

--Si Mahmoud, il faut prier; il faut, quand tu seras parti, t’en aller dans une zaouïya et prier.

Marseille, 12 mai 1901.

Quitté Batna le lundi 6 mai, à 4 heures du matin.

Matinée calme, clair de lune, grand silence dans les rues. Descendu jusqu’à la porte de Sétif avec Slimane, Labbadi et Khelifa... Courte station sur un banc de l’avenue de la gare, avec Slimane. Retourné une dernière fois pour voir la chère silhouette rouge déjà presque indistincte dans l’ombre[40].

[40] Ces notes, retrouvées sur une feuille volante, portent en indication: «Notes à recopier dans le cahier commencé à l’hôpital d’Eloued.»

La campagne, de Batna jusqu’à El-Guerrah, est triste et pauvre... Au delà richesse inouïe de coloris et de teintes: coquelicots jetés en taches de sang dans le vert sombre des champs en herbe, glaïeuls rouges, anémones, bleuets, puis taches d’or des colzas... semblables à mon champ, là-bas, sur la route de Lambèse, au 4e kilomètre où je venais, les clairs matins d’avril, avec mon pauvre Souf fidèle... Où est Batna, la ville d’amertume et d’exil que je regrette aujourd’hui, parce que le pauvre ami au bon cœur aimant et fidèle y est resté? où est Souf? où est Khelifa? où sont toutes ces pauvres choses rapportées d’Eloued, souvenirs pieux de notre maison de là-bas?...

* * * * *

... Arrivée à Bône à 3 heures. Impression intense des jours de jadis chez Khoudja, dans l’étroite cour bleue où tant de fois aussi maman est venue s’asseoir.

Rappels de jadis pendant tout le séjour, sauf le dernier jour. Impression de rêve laissée par cette ville dont je n’ai rien revu, sauf cette demeure arabe et la silhouette du départ.

... Interrompu ces tristes notes par un brusque reflux de tout le désespoir que me cause la séparation d’avec Ouiha... Comment vivre sans lui, Dieu sait combien de temps, exilée, sans logis, moi qui avais pris l’habitude d’avoir un chez moi, si modeste qu’il fût!

Journées d’ennui et d’oppression à Bône, me débattant contre l’angoisse d’avoir laissé Slimane, et contre un sentiment persistant de l’irréalité de ce qui m’entourait. Départ en hâte fébrile sur _le Berry_, sous le nom de Pierre Mouchet. Passé à Bône les journées du 7, du 8 et du 9. Embarquée le 9 à 3 heures. Partie vers 6 heures. Regardé la silhouette jadis si familière, maintenant à jamais étrangère, et le quai, et les remparts, et l’Edough, et Saint-Augustin, et la verte colline sacrée aux sombres cyprès funéraires.

Ce dernier retour à Bône ressemblait à un rêve, tant il fut furtif et court, agité et tourmenté surtout.

* * * * *

... Premier instant, assise près du treuil, sous ma misérable défroque de matelot, sur mon baluchon; tristesse profonde, déchirement de quitter la sainte terre d’Afrique, de m’éloigner d’Ouiha et d’être si pauvre, si seule et si abandonnée sur terre.

Songé aux décors de jadis, costumes de matelot arborés par goût, aux jours de prospérité...

Commencé à sommeiller sur une pensée apaisée déjà, par habitude de souffrir... « Eden-Purée» ont écrit des soldats sur la porte du bordj de Kef-Eddor... On peut trouver plaisir à blaguer sa misère. Violent orage, pluie, erré avec mon baluchon mouillé sur le pont, enfin, trouvé un refuge sous la passerelle d’avant avec les Napolitains et le vieux du Japon à la kachebia noire. Nuit assez bonne. Dormi jusqu’au vendredi, vers 4 heures du soir. La tempête commence. Restée couchée dans l’eau, près du vieux Napolitain hideusement malade. Accès de mal de mer. Transporté mes pénates derrière le treuil de l’ancre, sur un tas de cordages. Nuit épouvantable. Embarqué d’énormes paquets de mer par l’avant, giclant sur moi. Demi-délire toute la nuit, craintes sérieuses d’un malheur. La grande voix d’épouvante, la voix furieuse du vent et de la mer, a hurlé toute la nuit, terrible. Des raisonnements désespérément lucides de cette nuit, un frisson m’est resté:

C’est la voix de la Mort, et c’est elle qui rage contre la petite chose secouée et torturée, ballottée comme une plume sur l’immensité mauvaise.

Étonnante attention à faire des phrases, à chercher des mots, comme pour écrire, en ces heures d’angoisse et de souffrance physique: mal de mer, crampes à l’estomac et au côté, froid glacial, fatigue, mal des reins à force de me raidir sur les cordages mouillés et durs...

* * * * *

Arrivée par une après-midi claire. Débarqué au môle, monté sagement en tramway et, de la Magdeleine, à pied, avec mes baluchons, péniblement, essoufflée, à bout de forces.

Épouvante de ne pas trouver de nouvelles de Slimane. Eu, la nuit, brusque réveil tellement angoissé que j’ai failli réveiller Augustin[41]. Matinée sans un seul instant de repos jusqu’à l’arrivée de la dépêche d’Ouiha: il vit et ne m’oublie pas. Cela me rend courage pour subir cette nouvelle épreuve, la plus cruelle de toutes: la séparation.

[41] Augustin de Moërder, frère d’Isabelle Eberhardt.

Ici, je suis heureuse--non pas pour moi--de trouver sinon l’aisance large, au moins la sécurité d’un certain bien-être.

* * * * *

... Les impressions de mon séjour en novembre 1899 sont revenues vivaces. Tout à l’heure j’entendais sonner les lourdes cloches à renversement de Marseille: souvenir des journées ensoleillées où nous arrivions, Popowa et moi, dans cette ville que j’aime d’un drôle d’amour, et que je n’aime pas à habiter... Course au château d’If, course à Saint-Victor, un matin de noces... Claires journées d’automne provençales, si lointaines déjà!

Mais qui me rendra mon «bled» éternellement ensoleillé, et nos blanches zaouïyas, et les calmes maisons voûtées, et les horizons infinis des sables, et «Rouïha kahla», et les bons domestiques fidèles, et Souf, mon humble et fidèle compagnon, et Belissa la malicieuse, et mes lapins, mes poules, mes pigeons et tout l’humble trantran de notre paisible existence de là-bas? Qui rendra au pauvre exilé son toit et à l’orphelin sa famille?

Souvenirs d’Eloued

Marseille, 16 mai 1901.

Sensations du soir, en Ramadhane, à Eloued. Je contemplais, accoudée au parapet en ruines de ma terrasse fruste, l’horizon onduleux du vaste océan desséché et figé qui, des plaines pierreuses d’El M’guébra, s’étend jusqu’aux solitudes sans eau de Sinaoun et de Rhamadès; et, sous le ciel crépusculaire, tantôt ensanglanté, ou violacé, ou rose, tantôt sombre et noyé de lueurs sulfureuses, les grandes dunes monotones semblaient se rapprocher, se resserrer sur la ville grise aux innombrables coupoles, sur le quartier paisible des Ouled-Ahmed et sur la demeure close et silencieuse de Salah ben Feliba, comme pour nous saisir et, très mystérieusement, nous garder à jamais... O terre fanatique et ardente du Souf! Pourquoi ne nous as-tu pas gardés, nous qui t’avons tant aimée, qui t’aimons encore et que hante sans cesse ton nostalgique et troublant souvenir?

* * * * *

Dans le quartier sud-est d’Eloued, au fond d’une impasse donnant sur la rue des Ouled-Ahmed, qui aboutit au cimetière du même nom, il était une vaste maison à terrasse, la seule de la ville aux coupoles. Une vieille porte chancelante, aux planches disjointes, et toujours fermée, en défendait l’entrée. Cette maison, déjà ancienne, bâtie, comme toutes les demeures du Souf, en pierres calcaires, à grand renfort de plâtre gris jaunâtre, possédait une vaste cour intérieure, où réapparaissait le sable pâle du désert environnant.

Là, dans cette demeure, ayant appartenu jadis à Salah ben Feliba, frère de l’ancien caïd des Messaaba, actuellement passée entre les mains d’un vieux Chaambi, habitant près d’Elakbab, se sont écoulés les jours d’abord les plus tranquilles, ensuite les plus étrangement, les plus mélancoliquement troublés de mon orageuse existence.

Ce furent d’abord les heures de quiétude de Chaabane et de Ramadhane: journées passées aux humbles travaux du logis ou en courses aux grandes zaouïya saintes, sur mon pauvre Souf fidèle, nuits d’amour et de sécurité absolue, dans les bras l’un de l’autre--selon l’expression si juste de Slimane--aubes enchantées, calmes et roses, après les nuits de prière de Ramadhane, crépuscules ardents ou pâles, durant lesquels, du haut de ma terrasse, je regardais le soleil disparaître derrière les crêtes élevées des énormes dunes de la route d’Oued-Allenda et de Taïbet-Gueblia, où j’étais allée me perdre un matin...

J’attendais que la grise coupole du marché d’abord, puis l’éblouissant minaret blanc de Sidi Salem, se fussent décolorés; que sur sa face occidentale se fût éteint le rayonnement rose du couchant... Alors, de très loin, de la mosquée des Ouled-Khelifa, puis de celle d’Azèzba, commençait à monter la plainte traînante et sauvage du moueddhen: «Dieu est le plus grand!» disait-il, et de toutes les poitrines oppressées s’échappait un soupir de soulagement... Immédiatement la place du marché se vidait et devenait silencieuse et déserte.

En bas, dans la chambre grande ouverte, assis en face l’un de l’autre, leurs cigarettes à la main, avec, entre eux, la caisse de bois nous servant de table, Slimane et Abdelkader attendaient en silence cet instant... Et moi, souvent, je m’amusais à les décourager, leur criant que Sidi Salem était encore tout rouge. Slimane se répandait en imprécations contre le moueddhen--mozabite, disait-il--des Ouled-Ahmed, qui prolongeait le jeûne outre mesure. Abdelkader me «chinait», selon son habitude, m’appelant «Si Mahfoud». Khelifa et Aly attendaient leurs pipes à la main, l’une de kif et l’autre d’ar’ar, et Tahar versait la soupe dans le plat, pour ne pas avoir à attendre.

Et moi, mélancoliquement, je prolongeais mon jeûne, fascinée par le spectacle unique d’Eloued, pourpre d’abord, puis rose, puis violacé, puis, enfin, après l’extinction rapide de l’incendie occidental, d’un gris uniforme...

D’autres fois, en dehors du jeûne, sortant à l’heure du couchant pour aller attendre «l’homme en veste rouge», je m’asseyais sur la borne qui est près de la porte du spahi Laffati, tout au fond du vaste rectangle qui sépare le quartier et le bureau arabe de la ville, en face du grand vide du désert, commençant par la dune basse des fours à chaux et continuant par les dunes coniques de la route d’Allenda. Là-bas, dans l’incomparable flamboiement de l’horizon, des silhouettes grisâtres apparaissaient, sur la dune des fours à chaux, et se déformaient, se profilant sur le ciel pourpre, devenaient géantes...

Puis, de la porte éternellement gardée, devant laquelle déambulait le petit tirailleur bleu, baïonnette au canon, sortait l’ombre toute rouge que jamais je ne vis apparaître sans un certain élan, sans un frisson de mon cœur, doux à la fois, un peu voluptueux et étrangement triste... Pourquoi? Je ne saurai jamais.

Là, sur cette pierre, j’étais assise, un soir déjà obscur, quand surgit soudain de l’ombre, tout près, l’étrange petite Hania, la fille de Dahmane, avec son rire perlé et équivoque--son rire à lui--et la tristesse sensuelle de ses yeux. Enveloppée de ses haillons bleus et rouge sombre de Soufia, elle portait du bois à la maison d’Ahmed ben Salem...

... C’est aussi de cette tranquille demeure de Salah ben Feliba qu’après la nuit du vingt-huit janvier, qui fut la dernière que j’étais destinée à passer sous mon toit, je partis, mélancolique, me sachant déjà exilée, mais bien calme, pour la sinistre Behima[42], dont la silhouette fatale est restée gravée dans ma mémoire telle qu’elle m’apparut du haut des dernières dunes. Au bout d’une immense plaine désolée, semée de tombes, semblable à celle de Tarzout, des murailles grises, et, dominant tout, un immense palmier solitaire... Le tout se profilait sur l’horizon gris fuligineux de cette après-midi d’hiver où le chehili (siroco) violent faisait fureur, emplissait les dunes de vapeurs et remuait sur leurs flancs les grands suaires de sable mouvant...

[42] Behima, village du Souf où Isabelle Eberhardt fut blessée.

* * * * *

... Impressions de malaise, dans le Souf, à l’automne.--Loin des jardins en entonnoirs profonds, loin des «sehan» de la route de Debila. Rien, sur cette terre, ne saurait accuser la fuite du temps et les changements de saison. Automne, hiver, printemps, été, tout se confond et passe uniformément sur les solitudes mortes des dunes, éternellement pareilles, à travers le silence lourd des siècles.

Là, jamais une voix humaine ne vient troubler de sa plainte ou de son chant--encore très semblable à une plainte--le silence, sauf la grande voix marine du chehili bruissant, roulant les minces vagues grises, ou celle, à peine perceptible, du «bahri» frais inutilement, car, rien ne saurait rendre la vie aux solitudes sans eau.

Le ciel, moins incandescent, plus transparent, plus azuré, la lumière plus blanche du soleil, les ombres moins durement noires, et, dans l’air, une légèreté spéciale: voilà les seuls signes à quoi l’on peut reconnaître que l’automne est arrivé, que les mornes journées d’accablement sont finies, et que la vie renaîtra bientôt dans les jardins.

L’alfa coriace repousse dans le dédale des dunes, sauf sur cette route lugubre d’Allenda et sur celle de Bar-es-Sof, et des cœdum grêles s’étiolent... De fleurs, nulle part... Dans les jardins, le bahri revenu secoue la poussière des palmiers qui retrouvent leur vert éclatant, les carottes, les felfel (poivrons), les nana (menthes) et autres herbes éphémères déploient un luxe de vert inouï, tandis que tombent les dernières feuilles roussies des grenadiers, des figuiers et des rares pieds de vigne, et que concombres, melons et pastèques reparaissent... Les oiseaux aussi font leur apparition, hirondelles rapides venues pour l’hivernage. Les soirées, plus vite obscures, sont mélancoliques, les couchers de soleil s’accomplissent en de plus tendres horizons et les matins--l’heure bénie au désert, l’heure où l’on se sent léger, léger et heureux de vivre--sont plus frais et plus tardifs...

Mais l’aspect figé du Souf reste toujours irrévocablement le même. Seuls, quelques détails et la lumière ont changé. Mais l’horizon houleux, la couleur indéfinissable des sables, le silence et la solitude, tout cela ne changera jamais... Impression de vague malaise et de plus grande tristesse à songer qu’ailleurs la nature prête à s’endormir se pare de dernières splendeurs, alors qu’ici elle semble se recueillir seulement...

* * * * *

... Que dire, que chanter sur les couchers de soleil au désert? Où prendre des mots suffisants pour en fixer la splendeur, pour en exprimer le charme, la mélancolie et le mystère? Dans mes «journaliers» d’alors, j’ai noté--bien imparfaitement--plusieurs de ces instants sublimes...

Combien de fois, pendant les attentes du Ramadhane surtout, mes yeux émerveillés ont contemplé ce spectacle sans nom! combien de fois, tandis que l’astre tyrannique disparaissait derrière les dunes, mon cœur ne s’est-il pas serré voluptueusement, délicieusement, tristement...

Il me souvient du soir où j’étais allée, sur mon Souf nu, et fougueux, chercher la selle du deïra Abdelkader Belahlali, dans les Messaaba, à l’ouest de la ville, sur le bord de la route d’exil, dans la direction de Touggourt et de Biskra, et où j’assistais, émerveillée, à d’inusitées splendeurs d’apothéose...

Une autre fois, revenant de ma longue course à la recherche de Sidi Elhussine, sur la route de Bar-es-Sof, je m’étais arrêtée, prise d’une religieuse admiration, sur la crête de la dune dominant les Ouled-Touati... Que de détails me sont visibles! le village paisible, la construction en ruines ou inachevée, élevée d’un étage, avec une singulière galerie ogivale au premier, solitaire sur cette route qui mène à tout le grand inconnu, à tout le troublant et attirant mystère du Sahara et du Soudan lointain. Et comme je m’attardais devant les basses maisons couvertes d’une série de petites coupoles, les zériba en djerid desséché!... Quelques silhouettes: des chameaux couchés, avec leur air résigné et rêveur, le dos surmonté du bât conique en lattes de bois; un grand dromadaire gris, debout, immobile, une patte relevée et attachée, selon la coutume; de rares femmes en haillons bleus, presque noirs, de forme hellénique, rentrant au logis courbées sous le poids des lourdes «guerba» ou des jarres semblables aux amphores dans lesquelles, des milliers d’années avant elles, les femmes de la race prédestinée de Sem puisaient l’eau des fontaines chananéennes... Tout cela dans les lueurs roses, irisées, nacrées, au ras du sol blanc de l’immense plaine des Ouled-Touati...

Un soir, après une courte promenade et une station dans l’ombre des palmiers bas du Chott de Debila, subitement Souf s’était révolté, refusant de se laisser monter et m’obligeant à le mener jusqu’à l’abattoir d’Eloued pour m’élancer sur lui d’une voûte basse.

J’étais rentrée seule, obliquant depuis le village Kadry et miraculeux de Doueï Rouha vers la droite, et j’avais pris les sentiers périlleux dominant vertigineusement les jardins, serpentant, étroits, sur des crêtes aiguës.

A l’heure où l’eddhen du mogh’reb venait de se taire et où les croyants commençaient à prier en groupes neigeux, je passai devant la petite mosquée des Ouled-Kelifa ou des Messaaba R’arby (je ne sus jamais au juste leur position respective, et elles sont voisines). Autour de moi tout rayonnait de pourpre et d’or, et mon cœur aveugle d’être éphémère, plongé dans les ténèbres, était tranquille...

Et tant d’autres soirs passèrent jusqu’à celui déjà angoissé où, en hâte, au grand trot allongé du cheval de Dahmane, je traversai les Ouled-Ahmed, les Ouled-Touati, El-Beyada et Elakbab, me rendant chez Sidi Eliman pour lui demander secours... Je vois encore la grande zaouïya délabrée, la plus vieille du Souf, se dresser sur sa colline basse, avec ses deux koubba symétriques, le tout éclairé obliquement de lueurs lilacées, encore à peine roses. Soirée d’un calme étrange, enchanté, entre les angoisses de ces jours d’avant l’exil...

Et encore, ce mogh’reb antérieur, où, le cœur étreint d’une inquiétude touchant à l’épouvante, j’attendais Slimane, sur la dune qui domine, à l’Ouest, les lugubres cimetières chrétiens et israélites et, à l’Est, la paisible nécropole des Ouled-Ahmed... Les misbah des nuits saintes et fatidiques de vendredi s’allumaient, flammes jaunes et falotes dans l’embrasement immense de l’heure; et le fidèle Aly errait, ne sachant que faire des burnous de Slimane, entre les tombes...

* * * * *

... Le dernier coucher de soleil au désert fut aussi notre dernier adieu au Sahara... Seuls, nous allions entrer sous les ombrages des palmeraies de la Vieille Biskra, quand je priai Slimane de s’arrêter et de tourner bride. Derrière nous, l’immensité du Sahara s’étendait encore, déjà assombrie. Le disque du soleil, rouge et sans rayons, descendait vers la ligne presque noire du désert, au milieu d’un océan de pourpre. «C’est notre patrie,» dis-je, et j’ajoutai: «In châ Allah! nous y reviendrons bientôt pour ne plus la quitter.» «Amin!» dit-il, oppressé comme moi et triste de quitter cette terre, la seule où nous eussions voulu mourir...

Depuis lors, je n’ai plus revu la féerie du mogh’reb au Désert.--La reverrai-je jamais?...

* * * * *

... Ciels d’hiver, gris ou noirs, au-dessus des dunes livides où coulent les sables morts et qui ne participent plus que de la vie capricieuse des vents!

Matins brumeux, senteurs salines des sables humides, paix des choses et renaissance des êtres... Je m’y attardais aux jours d’internement et de captivité quand, du haut de la terrasse du docteur, je regardais d’un œil amical mon fidèle Souf que j’allais quitter, et qui déjà n’était plus pour moi qu’une bête étrangère à ma vie.

A droite, par delà la cour où Souf, côte à côte avec le cheval du docteur, mangeait son orge du soir, le mur hérissé de verre brisé du poulailler, le nouveau puits que des prisonniers étaient en train de forer, les travaux gardés par un deïra, le grand bâtiment rectiligne et gris de l’école, «le collège», comme on dit là-bas, puis les dunes...

En face, la vaste cour du quartier... Les subsistants, les tirailleurs, la chambre du brigadier français, la place où tant de fois j’attendis la rentrée de Slimane, que je voyais venir quand il quittait la maison du caïd des Messaaba; puis les voûtes des écuries avec les chevaux aux robes variées devant lesquels erraient quelques burnous rouges... Je savais que, parmi ces silhouettes familières, jamais plus ne repasserait celle que, par habitude, mes yeux devaient chercher longtemps... Le mur du bureau arabe, les locaux disciplinaires, avec la cellule sinistre où je savais Abdallah ben Mohammed[43], le poste de police où nous avions fumé le kif avec les braves turcos un soir de détresse, Slimane et moi; la porte avec le banc où se tenaient assis les hommes de garde... puis mon hôpital, le long bâtiment à toit en pente légère, avec, en face, la «Salle des macchabées», la buanderie et la salle de bains... tout au milieu de la cour déclive, le bâtiment écrasé et large de l’intendance, puis l’abreuvoir et le lavoir. Là, des gazelles captives erraient, gracieuses, se jetant en arrêt devant les agaceries des soldats...

[43] Abdallah ben Mohamed, le fanatique qui avait frappé Isabelle Eberhardt d’un coup de sabre.

* * * * *

... Et voici encore des silhouettes connues: le lieutenant Lemaître qui crie devant les locaux disciplinaires, avec des mots arabes de contrebande; le lieutenant Guillot, sanglé dans son corset, passant le long de l’hôpital pour rentrer chez lui; le sergent Othman, brute épaisse assommant le malheureux petit chien sloughi du détachement; le cabot français, à tête de garçon boucher marseillais, côte à côte avec le pesant Isoard; puis le tirailleur fou, longue silhouette bleue, sous sa pèlerine, errant silencieux, son chapelet de Sidi Ammar à la main; enfin les spahis, montés sans selle au retour de l’abreuvoir, et leur défilé connu que n’accompagnera plus jamais le marabout Slimane, comme ils disaient...

Les voilà tous, le brigadier Saïd, un peu voûté, homme de foi et de devoir, comme courbé sous le joug, pas bien lourd à Eloued, de la discipline; le vieil embêteur et demandeur Slami, affairé, jouant le brigadier; le traître Embarek, avec sa beauté blonde et son air fou; le caoued imbécile Saïd Zemouli, invoquant sans doute, en ce moment comme en tout autre, sa Bent Elhadid; l’ivrogne Mansour, avec son air blagueur; Ben Chaâbane, fureteur et servile; Zardy, tranquille et doux; Aly Chaambi, à l’air équivoque de belle fille aux yeux passés au khôl; le vieux froussard Nasr ben Ayéchi; l’abruti Hannochi courbé, les bras ballants; le grand Saouli; l’arrogant Sadock, marié chez Ben Dif Allah; l’assassin Tahar ben Meurad, à l’air doux et bon enfant; Amor, le tailleur, beau garçon au teint blanc; le lourd Saoudi des Ouled Darradj; l’ignoble valet Slimane Bou-Khlif, au nez de pochard et aux yeux de voleur, et l’antinaturel Laffati, à la barbe de nabab hindou, à l’air insolent, époux bénévole de Chaamba; et enfin, seul comme toujours, faisant, bande à part, la forte tête du détachement, l’ivrogne et l’homme à filles Dahmane ben Borni, à l’air farouche et renfermé de bandit... Les voilà bien tous.

Voilà aussi Khelifa, lent sous ses vastes burnous et ses gandoura superposées innombrables, sa pipe et son chiffon rempli de kif dans la tabourcha de son burnous, menant par la bride Souf qui courbe la tête, secouant sa courte crinière et sautillant gaiement, sachant bien qu’après l’eau, c’est le régal d’orge.