Notes de route

Part 11

Chapter 113,735 wordsPublic domain

Autour du très jeune fils du cheikh absent, un enfant pâle et maladif en djellaba de drap sombre, des personnages graves, lents, au sourire accueillant, aux manières douces. Ils parlent--comme s’ils récitaient une leçon apprise--du Sultan, de ses idées de réformes bienfaisantes et des crimes du Rogui...

Mais, au fond, ils sont trop intelligents pour épouser toutes ces querelles. Ils veulent s’en abstraire, dans leur monde immuable et fermé, vivre comme vécurent leurs pieux ancêtres et diriger en silence, dans l’ombre, les affaires des croyants, sans s’inquiéter ou non du maître du Mogh’rib, toujours si effacé et si lointain.

De superbes négresses esclaves nous servent le thé et la diffa de lait et de viande poivrée. Sous leur mlahfa de laine sombre, elles ont des corps souples et musclés, d’une perfection de formes qui se devine à chaque mouvement. Et elles sourient à demi, roulant les globes blancs de leurs grands yeux d’une animalité caressante.

Comme elle est loin des horreurs du dehors, cette zaouïya cachée derrière des murs, et des enceintes successives, et des cours, et des corridors! Comme elle est immaculée et paisible, dans la putréfaction et les hurlements d’Oudjda!

C’est sur cette impression de calme profond, recouvrant du mystère, que je pars.

* * * * *

Pour la dernière fois, nous retraversons encore tout le chaos d’Oudjda, sous le soleil, de midi, et nous ressortons par la même porte de l’Est.

C’est la fin. Le somptueux rideau vert et argent des oliviers s’est refermé sur toutes ces courtes visions, sur ce rêve de quelques heures, tenant de l’ivresse et du cauchemar.

Et, malgré tout, avec tous ses contrastes, Oudjda sordide, affamée, prostituée, Oudjda, la ville de la putréfaction et de la mort, m’a laissé une de mes impressions d’Afrique les plus profondes, les plus saisissantes. Je l’ai quittée sans la fuir, presque à contre-cœur, gardant le souvenir nostalgique des rares instants où, comme furtivement, elle s’est montrée à moi, calme et souriante, d’une beauté mélancolique de princesse déchue, plongée en plein cœur de l’effroi et des ruines marocaines, dans ce pays où tout sommeille et où tout croule, lentement, sous les regards indifférents des hommes qui n’essayent pas de lutter contre l’anéantissement, qui ne croient pas à la force humaine...

Tlemcen, 27 mars 1904.

SAHEL TUNISIEN

Sahel tunisien

Je venais de traverser l’une de ces crises morales qui laissent les âmes abattues, comme repliées sur elles-mêmes, inaptes pour longtemps à percevoir les impressions agréables,--sensibles seulement à la douleur[33]...

[33] D’un cahier commencé sous ce titre: _Un Automne dans le Sahel tunisien--septembre-octobre 1899_.

Et cependant, de tous les voyages que je fis, celui du Sahel tunisien fut peut-être le plus calme.

A peine installée dans le train de Sousse, j’éprouvai une sensation singulière d’apaisement subit... Et ce fut avec la grande joie des départs que je quittai Tunis.

* * * * *

Le train s’en va, lentement, paresseusement, s’arrêtant à tout bout de champ, en de jolies stations très verdoyantes. Maxula-Rhadès d’abord, tout près encore, avec ses maisonnettes blanches sur la grève battue par les vagues qui arrivent du large, tandis que vers le Nord-Est brille le miroir immobile du lac. Puis le lieu de villégiature aristocratique des musulmans riches: Hammam-el-Lif.

Plus loin, le chemin de fer s’engage dans la campagne, s’éloignant de la côte.

Ici, je retrouve avec joie les aspects familiers du pays bédouin; collines rougeâtres, champs que les moissonneurs arabes laissent tout dorés de chaumes, pâturages gris avec les troupeaux et les bergers nomades... Çà et là une immobile et bizarre silhouette de chameau... Parfois, sur un petit pont de fer, le train franchit quelque oued inconnu, desséché par l’été et envahi par les lauriers-roses étoilés de fleurs.

Mais après Bir-bou-Rekba, la voie se rapproche de nouveau de la mer que nous apercevons, calme et violette, très haut sous le ciel implacable de midi. Des deux côtés, ce sont, des prairies très vertes et de petits bois d’oliviers, dépouillés de leur suaire de poussière estivale par les premières pluies d’automne.

La côte basse se découpe en larges anses gracieuses, en caps dentelés d’un vert tendre, sur l’azur lilacé, immobile, du golfe de Hammamet. Çà et là, un petit village de pêcheurs posé sur un cap ou au fond d’une anse, tout laiteux de chaux immaculée, se reflète dans l’eau profonde.

Aspects calmes d’un pays sans âge et sans caractère excessif. Il serait difficile de savoir sur quel point du globe on se trouve si, à chaque passage à niveau l’on n’apercevait, immobiles sur leurs chevaux maigres et hérissés, les Bédouins roulés dans les plis lourds du «sefséri» qui, en Tunisie, remplace, pour le peuple, le burnous des Algériens... Figures sèches et bronzées, souvent imberbes, au type très accusé de race berbère... Regards indifférents, sombres pour la plupart.

Depuis Bou-Ficha, nous entrons dans les oliveraies immenses qui couvrent le Sahel tunisien.

Dans la nuit chaude et silencieuse, après Menzel-Dar-bel-Ouar, de la campagne endormie commence à monter vers nous une odeur aromatique, mais lourde et écœurante: nous approchons des huileries nombreuses de Sousse.

J’allais là-bas, sans y connaître personne, sans but et sans hâte, sans itinéraire fixe surtout... Mon âme était calme et ouverte à toutes les sensations aimées de l’arrivée en pays nouveau.

* * * * *

... Sousse, une ville arabe, tortueuse et charmante, étagée sur une colline haute, enclose encore d’une muraille sarrasine, crénelée et d’une blancheur neigeuse. Sur le versant de la colline, en dehors des remparts, des cimetières immenses, entourés de haies de figuiers de Barbarie, brûlés et jaunis par le soleil. Plus haut encore, les toits rouges et les bâtiments longs et bas du camp des tirailleurs.

Sousse est jolie. Jadis, elle s’appelait El-Djohra, «la perle». Maintenant on l’appelle Souça, «le ver à soie».

De Sousse à Monastir, la route descend vers la mer, qu’elle borde de jardins et de masures italiennes. Puis elle s’engage dans une campagne déserte et morne, faite de champs infertiles coupés de petites sebkha salées, toutes blanches.

... Pour la première fois, cette région désolée m’est apparue, sous un ciel bas et chargé de nuages... et elle s’étendait, livide, sinistre, à la tombée d’une nuit d’automne...

Mais bientôt les jardins recommencent, et nous passons entre des forêts d’oliviers abritant les abreuvoirs où les petites Bédouines mènent tous les soirs leurs troupeaux et leurs chevaux indociles.

* * * * *

Monastir reste cependant une ville unique, d’un charme et d’une tristesse particulière.

Un peu en retrait sur la mer, comme toutes ces cités arabes des côtes basses, bâtie sur un terrain salé et salpêtré, avec ses maisons grisâtres, à un étage, et ses rues sans pavé, Monastir ressemble aux mélancoliques oasis sahariennes, et serait à sa place sur le bord de quelque chott de l’Oued Rir’ étrange...

Mais la côte y est bordée de brisants, et l’on entend sans cesse gronder la mer, autour du promontoire élevé de la Kahlia, qui sépare la vieille ville du petit port moderne... Ce murmure éternel, cette plainte profonde et douce, il me semble l’entendre encore, après des années, tellement sa musique me charma alors, durant mes courses solitaires et nocturnes et mes longues rêveries sur la grève.

Les Monastiriens ne ressemblent déjà plus aux citadins efféminés de Tunis et de Sousse, qui sont gracieux, polis, et affables, mais qui n’ont plus rien de la majesté âpre de la vraie race arabe, née pour le rêve et pour la guerre.

Comme Sousse, Monastir occupe le fond d’une grande baie aux contours arrondis et gracieux, ouverte à l’Orient.

* * * * *

De Monastir à Kasr-Hellel, la route suit de nouveau la côte, à travers des champs moissonnés et des oliveraies.

Là, le matin, quand le soleil émerge de la haute mer pourpre, à l’heure où tout s’irise et se dore, on voit un peuple de pêcheurs descendre tout habillés dans l’eau peu profonde, et s’en aller au loin, vers le milieu de la baie, avec des paniers, des corbeilles, des filets et des engins de pêche très primitifs.

L’horizon vague, souvent très calme, se peuple le soir d’une infinité de petites voiles latines, roses ou pourprées, dans le reflet du couchant: ce sont les barques et les tartanes de pêche qui remontent de très loin parfois, de Sfax ou de Zarzis.

* * * * *

Kasr-Hellel... Une bourgade linceulée de chaux blanche, entre la mer bleue et les bois d’oliviers obscurs. Au-dessus des terrasses plates et des petits dômes, un minaret blanc se dresse et, tout à côté, un grand dattier solitaire, unique, s’incline mélancoliquement... Tous les soirs, les maisons blanches de Kasr-Hellel s’empourprent, et semblent en feu, tandis que le palmier et le minaret apparaissent, auréolés d’or rouge, très haut dans le ciel embrasé.

Derrière un cap arrondi se groupe le petit village de pêcheurs Seyada, en face des îles Kouriatine, dont le phare brille à l’horizon la nuit, avec le feu rouge et immobile de Monastir et celui, tournant, de Sousse, très loin, à peine visible, et seulement aux heures de grand calme marin.

* * * * *

Seyada est perdue au milieu des oliviers, coupés de haies de cactus, hérissés de dards, impénétrables, sauf pour les chacals et les rôdeurs bédouins.

Les filles de Seyada sont réputées dans tout le Sahel pour leur beauté, et les jeunes hommes de Moknine aiment à dire de leurs aimables voisines: «Celui qui, une fois, respire l’air salé de la mer à Seyada et le parfum capiteux de ses filles, en oublie le sol natal.»

Moknine est assez loin de la mer, dans une vallée fertile. C’est une petite ville commerçante et coquette, tout arabe. Là encore, je retrouve des coins de chaux blanches, des murailles en ruines, des rochers sablonneux et des silences lourds, qui me rappellent les oasis aimées de la patrie saharienne.

Dans ces villes de l’intérieur tunisien, les gens de la campagne et du peuple ne portent pas le burnous majestueux dont se drape l’Algérien le plus pauvre, toge loqueteuse mais patricienne.

Les pauvres et les Bédouins se roulent dans le sefséri blanc ou noir, longue pièce de laine dont ils rejettent d’ordinaire un pan sur leur petit turban, et ce drapé leur donne, au clair de lune, dans les rues solitaires et sur les places publiques, un aspect fantastique de revenants roulés encore dans le «kéfenn» de la tombe... Les femmes, Bédouines ou citadines pauvres, ici comme ailleurs, revêtent les mêmes voiles, bleu sombre ou rouge, le même édifice compliqué et lourd de cheveux noirs, de tresses de laine, de bijoux et de mouchoirs de soie, la même ceinture lâche, nouée très bas, presque sur les hanches.

A Moknine, j’ai passé quelques-unes de mes heures vagues, délicieuses et orientales: heures de rêve, dans un décor ancien, aux sons des instruments et des chants de jadis...

Toutes ces bourgades du Sahel sont adorablement jolies, blanches comme des perles dans l’écrin de velours sombre des oliviers... Tout plaît en elles, jusqu’à leurs noms sonores; Ouar-dénine (les deux roses), Souïssa (petite Sousse), Menzel-bir-Taïeb (le village du bon puits), Oued-Saya, Djemmal, Sidi-el-Hani, El-Djemm, Beni-Hassène...

La beauté de ce pays est unique sur l’âpre et splendide terre d’Afrique: tout y est doux et lumineux, et même la mélancolie des horizons n’y est ni menaçante ni désolée, comme partout; ailleurs. L’air du Sahel est vivifiant et pur, son ciel, d’une limpidité incomparable...

* * * * *

Au delà de Moknine, les terrains s’élèvent, et commence un pays sauvage et étrange, où les forêts d’oliviers sont coupées parfois par de grands plateaux désolés. C’est le pays d’Amira.

Les habitants, cultivateurs ou bergers, sont craints dans tout le pays, car ils ont une réputation de pillards et de batailleurs.

La medjba

J’étais venu là avec le jeune khalifa de Monastir, Si Larbi Chabet, pour récolter les arriérés de la medjba, l’impôt de capitation que payent les indigènes de la campagne en Tunisie.

Si Larbi ne se douta jamais que j’étais une femme. Il m’appelait son frère Mahmoud, et je partageai sa vie errante et ses travaux pendant deux mois.

Partout, dans les sombres tribus indociles et pauvres, l’accueil nous fut hostile. Seuls, les burnous rouges des spahis et les burnous bleus des deïra en imposaient à ces hordes faméliques... Le bon cœur de Si Larbi se serrait, et nous avions honte de ce que nous faisions--lui par devoir, et moi par curiosité--comme d’une mauvaise action.

J’eus cependant là-bas des heures charmantes... Certains noms des ce pays évoquent en moi d’innombrables souvenirs.

Au sortir de Moknine, séparée des oliveraies par des haie de hendi (figuiers de Barbarie), la route s’en va poudreuse et droite, et les oliviers semblent l’accompagner indéfiniment, onduleux comme des vagues, et argentés à leur sommet, comme elles.

... Une petite mosquée fruste, d’un jaune terreux, rappelant les constructions en toub du Sud, quelques maisons de la même teinte d’ocre, quelques décombres, quelques tombeaux disséminés au hasard: c’est le premier hameau d’Amira, Sid’Enn’eidja.

Devant la mosquée, une petite cour envahie d’herbes folles et au fond, une sorte de réduit voûté, à côté duquel un figuier étale ses larges feuilles veloutées. Et là se trouve le puits, profond et glacé.

Sur une natte, nous nous installons. Si Larbi, pour aller plus vite, me prie de l’aider: je ferai fonction de greffier.

Les spahis et les deïra introduisent le cheikh, grand vieillard à profil d’aigle, aux yeux fauves, et tous les anciens de la tribu, accompagnés de leurs fils grands et maigres sous leurs sefséri en loques. Quel étrange ramassis de visages brûlés par le soleil et le vent, de têtes énergiques jusqu’à la sauvagerie, au regard sombre et fermé!

Le cheikh fournit de longues explications embrouillées sur un ton pleurard. A chaque instant, autour de lui, des cris éclatent, formidables, avec la véhémence soudaine de cette race violente, qui passe du silence et du rêve au tumulte. Tous affirment leur misère.

Je les appelle, un à un, d’après une liste.

--Mohammed ben Mohammed ben Dou’!

--An’am! (Présent.)

--Combien dois-tu?

--Quarante francs.

--Pourquoi ne payes-tu pas?

--_Je suis rouge-nu_ Sidi. (Idiotisme tunisien pour dire fakir, pauvre.)

--Tu n’as ni maison, ni jardin, ni rien?

--D’un geste de résignation noble, le Bédouin lève la main.

--Elhal-hal Allah! (La chance appartient à Dieu.)

--Va-t’en à gauche.

Et l’homme, le plus souvent, s’éloigne, résigné, et va s’asseoir, la tête courbée; à mesure, les spahis les enchaînent: demain, l’un des cavaliers rouges les mènera à Moknine, et de là à la prison de Monastir, où ils travailleront comme des forçats, jusqu’à ce qu’ils aient payé...

Ceux qui avouent posséder quelque chose, une pauvre chaumière, un hameau, quelques moutons, sont laissés en liberté, mais le khalifa fait saisir par les deïra ce pauvre bien, pour le vendre... Et nos cœurs saignent douloureusement quand des femmes en larmes amènent la dernière chèvre, la dernière brebis à qui elles prodiguent des caresses d’adieux.

Puis traînant avec nous une troupe morne et résignée d’hommes enchaînés, marchant à pied entre nos chevaux, nous allons plus loin...

* * * * *

Chrahel, que les lettrés appellent Ichrahil.

Quelques maisons disséminées entre les oliviers plus luxuriants que partout ailleurs... Nous dressons notre tente de nomades en poil de chèvre, basse et longue.

Les spahis et les deïra s’agitent sous leurs costumes éclatants, allument le feu, s’en vont réquisitionner la diffa, le souper de bienvenue offert de bien mauvais cœur, hélas!

Si Larbi, le spahi Ahmed et moi, nous allons errer un instant dans le village, au crépuscule.

Nous trouvons une jeune femme, seule, qui cueille des figues de Barbarie.

Ahmed s’avance et lui dit:

--Donne-nous des figues, chatte! Enlève les épines, que nous ne nous piquions pas, ô beauté!

La Bédouine est très belle et très grave.

Elle fixe sur nous le regard hostile et fermé de ses grands yeux noirs.

--La malédiction de Dieu soit sur vous! Vous venez pour nous prendre notre bien!

Et elle vide violemment à nos pieds son couffin de figues, et s’en va.

Le cavalier rouge, avec un sourire félin, étend la main pour la saisir, mais nous l’en empêchons.

--Assez d’arrêter de pauvres vieux, sans toucher encore aux femmes! dit le khalifa.

--Oh! Sidi, je ne voulais pas lui faire du mal!

Et pourtant ces hommes revêtus de couleurs éclatantes sortent de ce même peuple dont ils connaissent la misère pour l’avoir partagée. Mais le spahi n’est plus un Bédouin, et, sincèrement, il se croit très supérieur à ses frères des tribus, parce qu’il est soldat.

Nous passons encore un quart d’heure à causer avec un inénarrable petit négrillon trouvé sur une route, et qui nous fait rire aux éclats par l’impromptu de ses réparties et son intelligence simiesque.

Puis après souper, mollement étendus sur nos tapis, nous écoutons chanter le chœur des jeunes hommes de Chrahel.

* * * * *

Le peuple du Sahel est éminemment musicien, et les bergers de ces régions composent encore de nos jours des chants parfaitement rythmés, d’une égale beauté de paroles et de mélopée.

--O mère, mère, mon amie! Depuis qu’on t’a portée au cimetière, rien ne me sourit plus en ce monde... Le chagrin habite mon cœur, et les larmes coulent de mes yeux changés en ruisseaux amers.

J’écoute encore:

--J’ai couvert ma tête de mon burnous et j’ai pleuré à cause de Djénetta. Je lui disais: Ne viens pas avec moi, car il se peut que je meure auprès de toi. Et ce jour-là, si tu pleures, les gens diront: «Un tel fut l’amant d’une telle», ou encore: «Celui qu’elle aimait est parti. Il lui jurait un amour éternel, mais il l’oublia dans l’année». Et la honte serait sur toi...

Il est tout près de minuit quand nous rentrons sous nos tentes.

Incident

Nous étions arrivés la veille à Zouazra, territoire de la tribu de ce nom, et l’on avait dressé notre vaste tente en poil de chèvre près du gourbi du cheikh Si Amor.

Zouazra est située au milieu d’un vert plateau, entouré de ces jardins d’oliviers qui donnent au Sahel tunisien son aspect opulent.

Vers notre gauche, à une soixantaine de mètres, commençaient les oliviers. En face, à droite, s’étendait la plaine africaine qui, dès qu’elle n’est point cultivée, reprend son caractère de tristesse infinie...

La nuit avait été mauvaise. Le vent avait soufflé en tempête, secouant furieusement notre tente. Il avait plu; les chevaux, épouvantés, avaient henni et s’étaient débattus, essayant de libérer leurs chevilles de la longue corde tendue à ras de terre.

Les chiens, inquiets, avaient erré dans le douar, avec des gémissements plaintifs. Les gardiens que nous avions postés autour de notre campement affirmaient avoir vu rôder des ombres suspectes à la lisière des jardins...

Roulés dans nos «ihram» épais nous avions souffert du froid et de l’humidité. A l’aube, nous nous étions levés transis et de fort méchante humeur.

Ahmed, le domestique de Si Elaraby, avait ordonné aux gens de la tribu de faire un grand feu devant nos tentes. Le bois, humide, s’allumait mal, et le vent nous apportait des bouffées d’âcre fumée.

Je m’éloignai un peu de la tente et allai errer du côté de la plaine.

Les nuages s’étaient dissipés et le jour se levait, paisible et limpide. A l’horizon occidental, les ramures puissantes des oliviers se dessinaient en noir sur le fond rosé du ciel clair. Vers l’Ouest, les étoiles pâlissaient dans l’ombre encore profonde. La grande paix automnale de ce pays évoqua en moi des souvenirs tristes et doux, des impressions pareilles, ressenties jadis, dans la même saison, à Bône, sur un tout autre point de cette côte barbaresque qui est ma patrie d’élection et que j’aime avec toutes ses tristesses et sous tous ses aspects.

Je retournai vers la tente.

Le soleil s’était levé, triomphant et radieux.

Au milieu du douar, les femmes s’agitaient autour d’un grand feu, préparant notre premier déjeuner.

Le khalifa, malade, s’était couché devant notre tente et fumait, se laissant paresseusement réchauffer par le soleil.

Les trois cavaliers du Makhzen, le domestique et les muletiers s’étaient mis à jouer aux cartes.

J’éprouvais la sensation délicieuse de liberté, de paix et de bien-être qui, chez moi, accompagne toujours le réveil au milieu des spectacles familiers de la vie nomade.

Tandis que nous attendions, non sans impatience, le déjeuner, nous vîmes subitement arriver un cavalier bédouin, monté sur un cheval blanc sans selle et sans bride. L’homme, son ihram au vent, cramponné à la longue crinière de l’animal emporté, lui talonnait les flancs de ses pieds nus et poussait des cris lugubres, une sorte de lamentation monotone et continue.

Quand il fut plus près, nous comprîmes qu’il criait:

--Mon frère est mort! Mon frère est mort!

Au lieu de nous expliquer ce qu’il voulait, il se laissa tomber à bas de son cheval et se roula à terre, se tordant les mains et continuant à nous crier que son frère était mort...

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Amira

Pendant la nuit, un vent de tempête a chassé des tourbillons de pluie, détrempant le vaste plateau argileux où nous campons, les champs dénudés et les profondes oliveraies coupées çà et là de haies de figuiers de Barbarie.

Nos pauvres tentes nomades, mouillées et alourdies, semblent autant de grandes bêtes peureuses, aplaties sur la terre rouge.

L’aube terne et triste d’automne se lève sur cette campagne d’Afrique toute changée, comme déformée par les buées froides qui flottent à l’horizon.

Transis et maussades autour d’un grand feu pâle qui fume beaucoup, nous attendons en silence le café qui nous rendra un peu de force et de chaleur.

C’est une de ces heures grises, lentes, où l’âme semble se replier sur elle-même et sentir, avec une intensité douloureuse et morne, l’inutilité finale de l’effort humain.

... Depuis deux mois, par un hasard de ma vie errante, je campe dans les sombres tribus indociles de ces terres hautes d’Amira qui dominent les prairies fertiles et les bois ombreux du Sahel souriant.

Ayant promis à un journal des impressions de voyage dans ce pays, je me suis jointe à une petite caravane chargée par les autorités tunisiennes de faire des enquêtes sommaires et de récolter les impôts arabes, toujours arriérés.

Il y a là le petit khalifa du caïd de Monastir, Maure de Tunis, mince et fluet, très effacé, assez juste, point cruel et pas trop avide surtout; deux vieux notaires arabes, s’immobilisant dans les idées et les attitudes de jadis, très doux, très bienveillants et souriants. Puis le brigadier de spahis Ahmed, un Oranais, singulier mélange de grâce juvénile, de violence souvent sauvage, d’insouciance et de réflexion beaucoup plus profonde que ne le comporte sa situation sociale... Enfin des Bédouins en burnous rouges ou bleus, qui sont des spahis et des deïra du Makhzen.

... Depuis deux mois, j’assiste en spectateur à ce que font ces gens que je ne connais que depuis que j’erre avec eux, vivant de leur vie, et qui ignorent tout de moi... Pour eux, je suis Si Mahmoud Saadi, le petit Turc évadé d’un collège de France...

Et mon cahier de notes est resté si peu chargé, malgré quelques remords, quelques velléités d’écrire... Une fois encore la vie bédouine, facile, libre et berceuse, m’a prise pour me griser et m’assoupir. Écrire... pourquoi?

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