Notes de route

Part 10

Chapter 103,705 wordsPublic domain

Dans la brousse aux thuyas sombres et aux genévriers argentés, dans le parfum pénétrant et frais des thyms et des lavandes, sous une tente noire et rouge, Fathima-Zohra était née, avait grandi, bergère insouciante, fleur hâtive, vite épanouie au soleil dévorateur.

Un jour d’été, près du r’dir[30] rougeâtre où elle emplissait sa peau de bouc, le fils des «djouad» l’avait vue et aimée. Il chassait dans la région, avec les khammès de son père et les minces sloughis fauves. Touhami revint. Il posséda Fathima-Zohra, parce qu’il était parfaitement beau, très jeune, malgré la fine barbe noire qui virilisait sa face régulière aux lignes sobres, parce qu’aussi il était très généreux, très désireux de parer la beauté de la vierge primitive... D’ailleurs c’était écrit.

[30] _R’dir_: réserve naturelle d’eau de pluie.

Elle l’avait suivi dans la corruption de la petite citée prostituée. Elle était partie sans regret, ne laissant sous la tente paternelle qu’une marâtre hostile et l’éternelle misère bédouine.

Passive d’abord, héréditairement Fathima-Zohra était devenue une amoureuse ardente. Pour elle Touhami laissa sa femme, jeune et belle, languir seule dans la smala du caïd Mohammed. Il brava la colère de son père, de ses oncles, la réprobation de tous les musulmans pieux. Il passait des jours et des semaine d’assoupissement voluptueux dans le refuge de Fathima-Zohra, indifférent à tout, tout entier à l’emprise d’une sensualité inassouvie, exaspérée dans l’inaction et la solitude à deux. Il vécut ainsi, avec la grande insouciance de sa race prodigue, s’endettant chez les juifs, comptant sur son père, malgré tout.

Puis, un jour, tout fut anéanti, brisé, balayé: on se battait dans le Sud-Ouest, le beylik[31] avait besoin des goums de toutes les tribus nomades de la région. Le caïd Mohammed saisit cette occasion: il prétexta sa vieillesse et fit désigner son fils aîné pour commander les goums des Ouled-Smaïl.

[31] _Beylik_, gouvernement.

Fathima-Zohra se lamenta. Touhami devint sombre, partagé entre le regret des griseries perdues et la joie orgueilleuse de partir pour la guerre.

La guerre! Dans l’esprit de Touhami, ce devait être quelque chose comme une grande fantasia très dangereuse, où on pouvait mourir, mais d’où on revenait aussi couvert de gloire et de décorations. Lui comptait sur la chance.

Il fallait partir tout de suite, et les amants se résignèrent à l’inévitable. Leur dernière nuit fut longue d’extases douloureuses finissant dans les larmes, avec des serments très jeunes, très naïfs, très irréalisables...

* * * * *

... Le large disque carminé du soleil nageait, sans rayons, dans l’océan pourpre de l’aube. De petits nuages légers fuyaient, tout frangés d’or, sous le vent frais des premiers matins d’automne, et de grandes ondes de lumière opaline roulaient dans la plaine sur l’alfa houleux.

Les goumiers en burnous blancs ou noirs, encapuchonnés, silhouettes archaïques, traversèrent le village, sur leurs petits chevaux maigres, nerveux, que les longs éperons de fer excitaient à plaisir. En tête, Touhami faisait cabrer son étalon noir.

Il avait grand air, avec ses burnous et son haïk de soie blanche, sa veste bleue toute chamarrée d’or et sa selle en peau de panthère brodée d’argent. Il était heureux maintenant, et son visage rayonnait: il commandait des hommes, il les menait au combat.

Les belles filles ouvraient leurs portes pour dire adieu aux cavaliers qui passaient, amants anciens, amants de la veille, qui leur souriaient, très fiers eux aussi.

Parée et immobile comme une idole, les joues pâles et les paupières gonflées de larmes, Fathima-Zohra attendait sur son seuil depuis une heure, depuis que la destinée de Dieu avait arraché Touhami à sa dernière étreinte.

Ils échangèrent un adieu discret, rapide, poignant... Les yeux de Touhami se voilèrent. Il enleva furieusement son cheval. Tout le goum le suivit, galopade échevelée, animée de grands cris joyeux, accompagnés des youyou déjà lointains des femmes.

* * * * *

... Les mois s’écoulèrent, monotones, mornes pour Fathima-Zohra esseulée, pleins de désillusion pour Touhami.

Au lieu de la guerre telle qu’il l’avait rêvée, telle que la comprennent tous ceux de sa race, au lieu des mêlées audacieuses, des grandes batailles, au lieu des escarmouches hardies, de longues marches à travers les hamada désolées, sur les pistes de pierre du Sud-Oranais.

Tantôt les goums escortaient les lents convois de chameaux, ravitaillant les postes du Sud, tantôt ils se lançaient à la poursuite de djiouch insaisissables, de harka qu’on ne joignait jamais... Quelques rares fusillades avec les bandits faméliques qui se cachaient, quelques captures faciles de tentes en loques, pouilleuses, hantées de vieillards impotents, d’enfants affamés, de femmes qui hurlaient, qui embrassaient les genoux des goumiers et de leurs officiers français, demandant du pain. Pas une bataille, pas même une rencontre un peu sérieuse. Une fatigue écrasante et pas de gloire.

Touhami s’ennuyait; il s’impatientait, souhaitant le retour aux étreintes de Fathima-Zohra...

* * * * *

... Un défilé aride sous un ciel gris, entre des montagnes aux entablements rectilignes de roches noirâtres, luisantes. Quelques rares buissons, de thuyas, des chevelures grises d’alfa. Un grand vent lugubre glapissant, dans le silence et la solitude. La nuit était prochaine, et le goum se hâtait, maussade, sous la pluie fine: c’était la dure abstinence du Ramadhane, en route et par un froid glacial.

Tout à coup une détonation retentit, sèche, nette, toute proche. Une balle siffla; l’officier cria; «Au trot!» Le goum fila, pour occuper une colline et se défendre. Une autre détonation, puis un crépitement continu, derrière les dentelures d’une petite arête commandant le défilé. Un cheval tomba. L’homme galopa à pied. Un autre roula à terre. Un cri rauque, et un bras brisé lâcha les rênes d’un cheval qui s’emballa.

L’œuvre de mort était rapide, sans entrain encore, puisque sans action de la part des goumiers. Quand ils eurent abrité leurs chevaux derrière les rochers, les Ouled-Smaïl vinrent se coucher dans l’alfa: enfin ils ripostaient. Et ils tirèrent avec rage, cherchant à deviner la portée des coups, criant des injures au djich invisible. Une joie enfantine et sauvage animait leurs yeux fauves; ils étaient en fête.

Touhami avait voulu rester à cheval, à côté de l’officier, calme, soucieux, qui allait et venait, songeant aux hommes qu’il perdait, à la situation peut-être désespérée du goum isolé. Il n’avait pas peur, et les goumiers l’admiraient, parce qu’il était très crâne et très simple, et parce qu’ils l’aimaient bien.

Touhami, au contraire, riait et plaisantait, tirant à cheval, maîtrisant sa bête qui, à chaque coup, se cabrait, les yeux exorbités, la bouche écumante. Il ne pensait à rien qu’à la joie de pouvoir dire aux siens, plus tard, qu’il s’était battu.

--Mon lieutenant, tu entends les mouches à miel, qu’elles sifflent autour de nous!

Touhami plaisantait les balles, faisant sourire le chef. Il arma son fusil, tira, visant dans un buisson qui semblait remuer... Puis, tout à coup, il lâcha son arme et porta ses deux mains à sa poitrine, se penchant étrangement sur sa selle. Il vacilla un instant, puis tomba lentement, s’étendant sur le dos, de tout son long, pour une dernière convulsion. Ses yeux restèrent grands ouverts, comme étonnés, dans son visage très calme.

--Pauvre bougre!

Et le lieutenant regretta l’enfant nomade qui désirait tant se battre et à qui cela avait si mal réussi.

L’étalon noir s’était enfui vers la vallée où il sentait les autres chevaux...

* * * * *

... Sous les voûtes basses, blanchies à la chaux, des lampes fumeuses répandent une faible clarté, laissant dans l’ombre les angles de la salle.

Des nomades vêtus de laines blanches, des spahis superbement drapés de rouge, des mokhazni en burnous noir, s’alignent le long des murs, accroupis sur des bancs. Silencieux, attentifs, ils écoutent, ils regardent. Parfois un œil s’allume, une paupière bat, le désir pâlit un visage.

La «rh’aïta» bédouine pleure et gémit, tour à tour désolée, déchirante, haletante, râlant... Comme un cœur oppressé, le tambourin accélère son battement, devient frénétique et sourd... Des fumées de tabac, des relents de benjoin, alourdissent l’air tiède.

Parée comme une épousée, toute en velours rouge et en brocart d’or, sous son long voile neigeux, Fathima-Zohra danse, lente, onduleuse, toute en volupté. Ses pieds glissent sur les dalles, avec le cliquetis clair des lourds «khalkhal» d’argent, et ses bras grêles agitent, comme des ailes, deux foulards de soie rouge. La lueur douteuse des lampes jette des traînées de sang, des coulées de rubis, dans les plis de la tunique de la danseuse.

Mais Fathima-Zohra ne sourit pas. Elle reste pâle, muette, avec un regard sombre. Et cependant elle danse, allumant les désirs de tous ces mâles dont l’un sera son amant pour cette nuit. Mais en elle rien ne vibre, rien ne s’émeut...

Un matin trouble de fin d’automne, sous la pluie, une troupe d’hommes en loques, montés sur des chevaux fourbus, a traversé, maussade et silencieuse, le village... Et l’un d’eux a conté comment Touhami ould Mohammed mourut par une soirée néfaste de Ramadhane, dans un défilé désert du Mogh’rib lointain.

Aflou, décembre 1903.

NOTES SUR OUDJDA

Oudjda

A travers les années errantes, l’œil blasé s’habitue aux plus éclatantes couleurs, aux plus étranges décors. Il finit par découvrir la décevante monotonie de la terre et la similitude des êtres--et c’est un des plus profonds désenchantements de la vie.

Pourtant il est des coins de pays qui semblent échapper à la tyrannie du temps, et qui se conservent presque intacts: ceux-là seuls peuvent rendre aux âmes les plus lasses le frisson et l’ivresse qu’elles croyaient perdus à jamais.

En plein torrent du siècle nivelateur, Oudjda est parmi ces cités oubliées.

L’impression en est d’autant plus intense qu’elle est inattendue, venant après une succession de décors d’une beauté connue, accoutumée, sans rien d’excessif et d’imprévu.

C’est d’abord, en ce terne printemps, une brève vision de Tlemcen embrumée, noyée de pluie, enfouie dans ses jardins très verts et très riants, avec ses hautes murailles grises, ses ruelles et ses boutiques, ses aspects saures et surannés, avec le minaret de Sidi-Bou-Médine se dessinant en noir sur l’horizon éploré...

Puis, au départ, sous un rayon de soleil faible, furtif comme un sourire au milieu des larmes, la grande silhouette de Mansourah ruinée, foudroyée, s’obstinant pourtant à durer, fière toujours sur le seuil de l’anéantissement, dans l’ardente poussée de vie végétale du sol africain.

Au delà de la brousse et des collines paisibles, au delà de la Tafna boueuse et insurgée, Lella Marhnia, petite bourgade militaire, aux rues larges, droites, bordées de fondouks vastes où la vague agitée du Maroc en fermentation vient battre et écumer en d’âpres trafics.

Derrière Marhnia, la plaine immense d’Angad en son large cirque de montagnes.

Là, plus rien que tristesse et monotonie, avec les squelettes gris des jujubiers effeuillés et les longues plaies rouges des oueds ravinés sillonnant l’herbe humide.

Sur la piste capricieuse, des charognes béantes étalent l’effroi de leurs entrailles arrachées, sous la caresse du soleil pâle, voilé de légères vapeurs blanches.

Une ceinture d’oliveraies profondes, des jardins fertiles et le velours vert des petits champs d’orge avec, parfois, au coin d’une muraille de terre, la floraison carminée d’un pêcher: un paysage tranquille qui rappelle le Sahel tunisien.

Mais, tout à coup, les oliviers s’écartent. Un haut rempart d’un blanc terne se dresse, inaccessible, farouche, troué d’une porte voûtée, puissante. C’est Oudjda.

Assis ou à demi couchés à terre, des «asker», soldats du Makhzen, en veste et chéchia écarlates, gardent la porte. Indifférents, l’œil vague, ces hommes nous regardent passer et répondent distraitement à notre salam.

Quand le soleil sera couché, au moment où les moueddhen lanceront les notes traînantes de leur appel, les portes d’Oudjda se fermeront, grinçant sur leurs vieux gonds de fer. On portera les clefs dans la kasbah, chez l’amel, où elles resteront jusqu’à l’aube. Du coucher au lever du soleil, Oudjda sera ainsi isolée du restant de la terre, et aucun être humain ne pourra plus y entrer ni en sortir.

Dès que nous avons passé la voûte, une odeur nous prend à la gorge, une odeur violente et composite, faite de relents de pourriture, de musc, de charognes et d’olives macérées.

Et c’est dans la boue et la putréfaction que nous entrons, parmi les mares stagnantes parées d’efflorescences verdâtres, où croupissent des déjections, des bêtes mortes, des débris immondes et des loques.

Au lieu du silence et du recueillement des autres villes de l’Islam, ici, c’est un grouillement compact et bruyant, une tourbe qui se démène et roule dans la vase des rues. On dirait qu’un vent de fièvre a passé sur Oudjda. Les gens semblent se hâter, eux qu’on s’attendait à voir marcher lentement, gravement.

Ils se pressent, se bousculent. Pour quelles affaires urgentes, pour aller où, puisque c’est le soir et que les portes vont être inexorablement closes?

D’abord quelques ruelles misérables, puis une première place bordée de maisons jadis blanches et qui s’écroulent, étalant de larges lèpres noires, montrant des lézardes profondes comme des blessures. S’ouvrant sur la fange noire du sol, des boutiques, alvéoles étroits où s’entassent des marchandises et des victuailles: olives noires, luisantes, dattes brunes pressées en des peaux tannées, jarres d’huile verdâtre, pains de sucre enveloppés de papiers bleus.

Sur les sentiers un peu secs, la foule se tasse le long des murs que le continuel frottement des mains polit et souille.

Quel mélange de races, de types, de costumes! Citadins de Fez ou d’Oudjda, en djellaba de drap fin, le visage blanc et impassible, au regard de ruse et d’orgueil... Nomades en haillons terreux, enturbannés et encapuchonnés, le chapelet au cou, profils réguliers et durs, plus connus pourtant et plus sympathiques... Femmes loqueteuses, minables, roulées dans de vieux haïks de laine sale, traînant leurs savates dans la boue...

Courant entre les piétons, fuyant comme des bandes de souris sous les pieds des chevaux, des nuées d’enfants quémandeurs, effrontés, polis pourtant, avec de doux minois, avec de longs yeux de caresse... Enfin ce sont les soldats et les rôdeurs, à peine distincts les uns des autres, visages de famine et de pillage, les Guéballa du centre surtout, robustes encore après de longs mois d’atroce misère, avec des faces osseuses, des dents aiguës et des yeux luisants. Quelques-uns portent la veste rouge du Makhzen, par-dessus d’indicibles loques.

Tout cela parle à la fois, se dispute, chante, rit, plaisante... Car, dans cette ville de pourriture et de misère, à cette heure dernière du jour, une gaieté règne, une gaieté insolite et sinistre qui achève d’assombrir le spectacle, de le rendre effrayant.

Elle tient de la folie et du désespoir, cette gaieté factice, et les plaisanteries qui sonnent très haut sont atroces ou obscènes. A tous les coins de rues, des colloques brutaux entre les soldats, les gamins et les prostituées, femelles épuisées, décharnées, de ces mâles que tenaillent la faim et la luxure, qu’on a amenés ici de très loin, pour les vouer à une effroyable agonie, dans l’inconscience et le désordre du Mogh’rib en convulsions.

En entrant dans Oudjda, on a la sensation d’un recul subit dans les siècles, d’un brusque retour à la sombre vie du moyen âge.

* * * * *

Les deux cavaliers Beni-Ouassine, de la frontière, et moi, nous traversons toute la ville pour aller en un refuge sûr et calme: la zaouïya de Sidi Abdelkader de Bagdad.

Et tout à coup, comme le soleil se couche, pourpre dans un océan d’or verdâtre, Oudjda, en ces quartiers éloignés où ne grouille plus la plèbe famélique, Oudjda relève ses voiles de deuil et d’épouvante, Oudjda sourit, blanche et rose, enserrée de murailles sarrasines aux créneaux élégants et d’oliveraies murmurantes. Tout se tait: un seul bruit humain, vieux comme l’Islam, l’appel lent des moueddhen tombant de très haut sur le recueillement des êtres.

Sur des arceaux qui s’effritent, où l’herbe a poussé, des ramiers lissent leurs plumes qui s’irisent avec des roucoulements doux.

La grande paix, l’immobilité et la sérénité grave des vieilles cités d’Islam, tout ce qui les fait ensorcelantes et délicieuses, je le retrouve enfin ici, bien inattendu, bien saisissant, après le cauchemar et l’épouvante de l’arrivée.

* * * * *

... Une vision de nuit, plus sombre, sous le ciel qui, de nouveau, se charge de nuages.

Avec un esclave noir de la zaouïya, je retraverse Oudjda, à cheval, pour aller visiter la petite mission française chargée d’instruire les canonniers marocains.

Maintenant, dans l’ombre opaque, elle est plus hallucinante et plus lugubre, l’étrange ville.

Le va-et-vient continue, plus fiévreux, course fantastique de spectres, avec des vacillements de falots aux vitres colorées, jetant de longues traînées de lumière rouge, verte, bleue, sur la surface unie des mares, d’où montent des bulles qui éclatent, comme si la boue entrait en ébullition.

Au bout de bâtons, les passants agitent leurs lanternes pour ne pas s’enlizer. Ils rasent les murs, se courbent, se glissent les uns entre les autres.

Une place, l’un des marchés, irrégulière, coupée de fossés puants, d’amas d’immondices. Dans un coin, en tas, deux ou trois cadavres de chiens que les vivants viennent flairer, pour s’enfuir ensuite, épouvantés, la queue entre les pattes, avec un long hurlement de mort...

Là, dans la boue, des étalages en plein air, sacs, caisses, couffins, et encore des fanaux à la flamme vacillante, faisant danser des ombres démesurées, difformes sur les murs voisins... oh! le tumulte est assourdissant!

Sous le regard louche des lanternes, on vend des légumes, des oranges, des olives, des citrons, des dattes, même des sucreries; seul, le pain est introuvable à cette heure tardive, ce pain après quoi soupirent tant de misérables exaspérés, d’êtres usés, enlaidis par la souffrance, et qui se multiplient menaçants, émergeant des coins d’obscurité pour y rentrer aussitôt, laissant l’inquiétude d’un profil sinistre entrevu, puis perdu, et qu’on croit sentir quelque part, tout près, derrière soi.

Mon cheval glisse, frémit. Il a peur de ces fantômes et de ces lumières; il renifle et se cabre au milieu d’un concert d’imprécations.

Et c’est là, dans la nuit inclémente qu’on sent la faim, l’affreuse faim qui tenaille, à côté des citadins rassasiés, les lamentables «berrania», soldats, rôdeurs et gens des alentours, fuyant la guerre et réfugiés en ville.

Une clameur monte, gémissante, monotone, de toutes les places, de toutes les ruelles: «Dans le sentier de Dieu, du pain!» «Pour Sidi Abdelkader Djilani, du pain!» Et, au delà du marché, dans les ténèbres, une voix qui domine les autres, une voix blanche d’aveugle, martèle à l’infini les mêmes syllabes sur un air monotone et saccadé: «Qui me fera l’aumône d’un pain pour Sidi Yahia!»

Et ce nom de Sidi Yahia, patron d’Oudjda, revient en refrain, sonne avec une dureté d’expression qui finit par rendre farouche et menaçante cette supplication de mendiant.

Enfin, non sans peine, nous trouvons la kasbah: le nègre connaît à peine les rues, et les passants interrogés se détournent et ne répondent pas. Au delà d’une nouvelle muraille, en pleine ville, dans un quartier plus désert, une haute maison blanche, fermée, barricadée comme tout ici.

Là, abandonnés de leurs élèves depuis que le pain manque, deux officiers et un sergent français, avec deux sous-officiers de tirailleurs indigènes algériens, demeurent seuls, exilés, réduits à l’inaction, dans la morne tristesse de ce coin d’Oudjda. Ils restent à leur poste de soldats et se résignent, dans l’incertitude et l’inutilité de leur présence, pauvres braves gens qui demain peut-être seront les victimes des querelles et des pillages marocains.

Il est trop tard pour retourner à la zaouïya, et c’est trop loin, à travers la boue et la foule. Dans une chambre antique, je m’étends sur un tapis.

Comme en rêve, dans mon demi-sommeil, j’entends tout à coup une voix nombreuse et indistincte d’abord, puis qui monte jusqu’à des sonorités limpides de hautbois, pour finir très lentement, très doucement, en un soupir: ce sont des Aïssaouah qui prient et qui psalmodient leur dikr[32] dans la sérénité pudique de la nuit, voilant la pourriture des choses, la souffrance et l’abjection des êtres.

[32] _Dikr_, formule d’invocation spéciale à chaque confrérie.

Et là encore, c’est, comme au coucher du soleil, une impression de paix immense, d’immobilité, une impression intense de vieil Islam indifférent devant la mort, insoucieux devant les ruines, poursuivant à travers le tumulte des siècles de guerre et de sang son grand rêve serein d’éternité.

* * * * *

... Le jour s’est levé, clair, radieux, sur le petit jardin de rosiers caché dans la cour de la mission, à l’ombre d’un tremble géant, tout argenté, et des vieux remparts de la kasbah, rongés de mousse.

Retour au marché, toujours à cheval, de peur de marcher sur cette terre empestée.

... Oudjda respire: à l’aube sont sortis les quatre mille hommes affamés et menaçants de l’armée de Taza, recrutés presque tous parmi les terribles Guéballa. La mahalla est partie, droit devant elle, à la recherche du pain promis, et ne revient pas... Malheur à ceux qui rencontreront cette horde famélique sur les routes désertes!

Pourtant, aujourd’hui encore, des hommes courent, vendant à la criée les inutiles fusils et leurs vestes couleur de sang. Ils vendent ces choses avec une sorte d’acharnement, pour n’importe quel prix, avec des insultes, des moqueries pour le Makhzen impuissant et menteur. Leur haine éclate au grand jour.

Plus on avance, plus les rues deviennent étroites, plus la foule se fait compacte. Çà et là, dans la boue surchauffée, une charogne s’enfle. Une ferrure de cheval, une griffe avide de chien en arrache des lambeaux de chair morte, laissant des coulées de sang noirâtre et de sanie.

Et les gens de la ville, les «khador» propres et distingués, débordés depuis des mois par la horde des «berrania» n’essayent même plus de nettoyer leur ville: ils passent devant les immondices et se détournent avec dégoût.

On voit aussi, dans ces rues, coupées à chaque pas de voûtes, d’enceintes successives, une extraordinaire truanderie, des aveugles, des lépreux, des estropiés et des idiots...

Sensations de coupe-gorge, de bouge et de cour des miracles, mélange de dégoût, d’effroi, de pitié, tout s’amalgame en moi et m’oppresse.

Des hommes musclés, presque tous vêtus des défroques rouges du Makhzen, courent à travers la ville, bousculant les gens. Attachées à leur cou par une longue chaînette, une gamelle et une clochette, le tout en cuivre jaune, pendent et tintent. Sur leur dos, ils portent une outre pleine: se sont les guerbadjia, les marchands d’eau, qui, avec leur bruit insolite, ajoutent encore une note de dépaysement.

Tout à coup, parmi les brocanteurs, un grand beau soldat bronzé, en veste écarlate, élève à bras tendus un chien hérissé, hurlant, qu’il tient par la peau du cou. A pleine voix, imitant les vendeurs, il crie, par dérision:

--A cinq sous azizi, le chien! c’est un bon gardien; il ne ment pas, celui-là!

Et tous comprennent l’allusion insultante au Makhzen trompeur. C’est un tonnerre de rires, tandis que la bête, délivrée, s’enfuit en aboyant furieusement.

* * * * *

... A la zaouïya, de grandes cours claires, de longues salles nettes et blanches, du silence et du recueillement.