Nos frères farouches

Part 6

Chapter 64,050 wordsPublic domain

Dès que Gabriel tient la plus longue dans sa main, il lui semble qu’il se réveille, que les ténèbres se dissipent et qu’il n’a jamais eu peur, et il serre fortement la corne. Chauvin s’ébranle d’un pas de laboureur; Rossignol marche derrière avec docilité et les deux bœufs ramènent Gabriel au village.

A leur âge, me dit Philippe, j’étais loué depuis longtemps. Je me rappelle que la première fois que j’ai couché avec mes moutons, je ne savais pas où faire mon lit. J’ai mis une botte de paille dans le râtelier pour y dormir. Quand je me suis réveillé le matin, les barreaux tâtaient mes côtes. Il ne restait plus un brin de paille sous moi. Les moutons m’avaient mangé mon lit. Et je me rappelle que la nuit suivante, il faisait un gros orage. J’avais peur tout seul. Je me suis levé pour aller près de mon chien qui dormait sous un chariot dans la cour: c’était une compagnie.

En ce temps-là, les petits bergers et les petits porchers étaient traités dur. On ne leur donnait que du pain.

--Rien avec?

--Rien que l’eau de leur soupe.

--Pas de salé?

--Ni salé, ni légumes, ni un œuf, ni un morceau de fromage. Je vous le dis: rien que du pain. Avant d’aller au champ, ils coupaient au pain commun ce qu’il leur fallait pour la journée et c’était fini. Demandez aux fermiers Corneille qui se sont retirés et qui vivent de leurs rentes. Mme Corneille défendait au berger et au porcher de rester là, quand les autres domestiques se mettaient à table; on aurait pu passer en cachette, aux gamins, un peu de fricot!

--Quels avares, que ces Corneille!

--Ils avaient raison, dit Philippe. C’est de cette manière-là qu’ils sont devenus riches. Aujourd’hui, nos gamins ont de la chance. Ils se louent mieux que les autres domestiques. On les recherche parce qu’ils sont commodes. Une ferme a toujours besoin de deux servantes, d’une forte fille pour les gros ouvrages et d’une plus jeune pour l’aider. Mais celle-ci, on la remplace avec avantage par un gamin. Il peut faire tout ce qu’elle fait. Il peut encore porter la soupe au loin dans les champs, et il ne craint pas les ouvrages malpropres. Il faut un lit à une fille, à un gamin il ne faut que de la paille. Aussi, on les paye de plus en plus cher, on les soigne comme des hommes.

C’est pourquoi la rage de se louer tient le dernier des Philippe à son tour, le petit Émile, qui n’a pas dix ans. Elle le tenait déjà l’année passée, et son père a dû le calotter. Elle le reprend plus fort cette année, mais Philippe refuse.

--Non, lui dit-il, quand je dis non, c’est non.

Quelque espérance reste au cœur d’Émile. Il obtient la permission d’aller voir, au moins, les autres se louer.

Il ne peut durer ce matin au lit. Enfin, son père se lève; ils partent et personne n’arrive avant eux sur la place où se fait la louée. Par jeu, Émile met à sa bouche une feuille de chêne en signe qu’il est à louer. Comme son père lui dit de l’ôter, il la mange. Il regarde venir les voitures pleines de monde et les bandes de domestiques qui tiennent la largeur d’une route. Tous ne sont pas des environs. Il en est qui viennent de loin. Émile observe de préférence les gamins de son âge qui circulent librement à la recherche d’un maître. Il ne fait pas attention aux colporteurs qui vendent des ceintures, des chaînes de montre et des porte-monnaies. Les femmes se mêlent, à part, aux filles qui veulent être servantes. On se dévisage, on attend des offres, on cause peu ou plutôt, tournant sur pied, on se récrie. Parfois, un groupe se détache et entre à l’auberge.

Tout à coup, un fermier passe devant Émile et s’arrête.

--Est-il loué, ce petit gars-là, dit-il?

Émile, malade d’émotion, baisse la tête. Philippe répond pour lui:

--Non, il n’est pas loué et il n’est pas à louer.

Le fermier s’éloigne. Les lèvres d’Émile tremblent, grimacent et il se met à pleurer. On rit de son chagrin, autour de lui, moi le premier.

--Écoute, lui dis-je, si tu veux, je te loue à mon service. J’achèterai un cochon, et chaque jour, après la classe, tu viendras le prendre pour le mener au champ. Tiens, mets dans ton porte-monnaie tes quarante sous d’arrhes.

Émile croit que je me moque de lui comme les autres. Il se détourne, chine plus fort et du pied râpe la terre.

Philippe agacé le secoue.

--Si tu ne te tais pas, dit-il, je vas te flanquer une paire de calottes. Au moins tu sauras pourquoi tu pleures. Et si tu veux rester, reste, moi je rentre.

Et il fait semblant de le laisser là. Mais à peine a-t-il le dos tourné qu’Émile le rattrape et se cache dans sa blouse.

Comme j’ai recommandé à Philippe de me prévenir, il me télégraphie: _Tuerai cochon samedi_. Le temps de passer douze heures en chemin de fer, et me voilà chez les Philippe.

--Il va bien? dis-je.

--Oui, répond Philippe.

--Où est-il?

--Dans l’écurie, en liberté.

--Calme?

--Il se repose depuis deux jours; je ne lui donne pas à manger, il vaut mieux le tuer à jeun.

--Il est très doux, dit Mme Philippe, je l’ai promené hier dans la cour. Je n’espérais pas le rentrer toute seule. J’en suis venue à bout comme d’un mouton.

--Combien pèse-t-il?

--Deux cent sept livres.

--C’est un poids.

--C’est raisonnable, dit Philippe, et je crois qu’il sera bon. Je l’ai acheté à un fermier que je connais et qui l’a engraissé avec de l’orge.

--Pourvu qu’il fasse beau demain!

--Le vent tourne au nord, dit Philippe. Il fera sec, et si nous avons la chance qu’il gèle cette nuit, ce sera le meilleur temps pour tuer un cochon.

--Tout est prêt?

--Oui, j’ai retenu mon voisin Pierre, il n’ira pas travailler au canal et nous aidera.

--Je vous aiderai aussi.

--La voisine et moi, nous ferons le boudin, dit Mme Philippe.

--A quelle heure le réveillerez-vous?

--Le cochon?

--Oui.

--Au lever du soleil.

--Bonsoir, dis-je; allons dormir et prendre des forces.

--Votre arrivée m’a fait plaisir, me dit Philippe. Je suis content de le tuer devant vous.

Le lendemain matin, à sept heures, il frappe à ma porte et je m’habille au clair du soleil qui tombe par la cheminée. Philippe a mis un tablier propre. Il s’assure que son couteau coupe bien. Il a écarté de la paille sur le sol. Tandis que les femmes, Mme Philippe et la voisine, font les effarées, il est grave.

Pierre, les mains dans ses poches, et moi, nous le suivons jusqu’à l’écurie. Il entre seul avec une corde et nous laisse à la porte. Nous écoutons.

J’entends Philippe qui cherche le cochon et lui parle. Le cochon grogne à cette visite, mais il ne marque ni satisfaction ni inquiétude. Pierre, habitué, m’explique ce qui se passe.

--Philippe, dit-il, va lui prendre la patte avec un nœud coulant.

Oh! oh! le cochon se fâche. Cette fois il grogne assez fort pour que les chiens, là-bas, lui répondent. Je devine qu’il se sauve et que Philippe l’a manqué.

--Laissez entrer un peu de jour, dit Philippe.

J’ouvre la porte et je la referme vite, parce que j’ai vu brusquement le nez du cochon. Je dis à Pierre, qui sait mieux que moi, de la tenir comme il faut. Mais la chasse dure peu: Philippe accule le cochon dans un coin de l’écurie et, après une courte lutte corps à corps, le maîtrise.

--Ouvrez! crie-t-il entre les cris désespérés du cochon.

Tous deux sortent de l’écurie. Le cochon a une patte de derrière prise dans la corde que Philippe tient d’une main haute et il est joli à voir, frais et net, comme s’il venait de faire sa toilette. Notre présence et la lumière du jour l’étonnent. Il se précipitait, il s’arrête et cesse de crier. Il fait quelques pas dehors et se croit libre. Il souffle, il flaire déjà des choses. Mais Philippe donne la corde à Pierre, saisit le cochon par les oreilles et le renverse, gigotant et hurlant, sur la paille écartée. Les femmes tendent, celle-ci un linge et le couteau à saigner, celle-là une poêle pour recevoir le sang. Pierre tire la patte et l’immobilise, et moi je vais à droite et à gauche.

Philippe, son couteau dans les dents, s’affermit, pose un genou sur le cochon, et lui tâte sa gorge grasse.

Pierre, qui riait, devient sérieux; les femmes ne bavardent plus; le cochon terrassé se débat moins, mais il crie de toutes ses forces et il est assourdissant.

--Approche la poêle, dit Philippe à sa femme.

--Approchez le bassin, dit Mme Philippe à la voisine, j’y viderai ma poêle quand elle sera pleine.

--Je suis honteux, dis-je, il n’y a que moi d’inutile.

--Il faut bien, dit Philippe, quelqu’un pour nous regarder.

Il pique la pointe du couteau à la plaque qu’il marquait du doigt, et il appuie. Il appuie à peine. Le couteau pénètre si aisément qu’il semble que ce soit agréable au cochon. J’attendais des cris redoublés, une fureur suprême. Il ne bouge pas et il ne fait plus que se plaindre.

Philippe tourne la lame. Le sang filtre et bientôt, par l’incision élargie, il coule d’un jet régulier. Il n’éclabousse pas; il tombe épais comme une tresse rouge; il est riche comme du sang de héros et doux à l’œil comme du jus de confitures.

Chaque fois que Philippe serre la plaie, sa femme verse le sang de la poêle dans le bassin où la voisine le remue avec ses mains pour éviter qu’il se coagule. Elle rejette les caillots et elle s’amuse, la voisine! d’un geste lent, elle forme et déforme les plis lourds d’une étoffe écarlate.

Les cris espacés du cochon s’éteignent. Le dernier gémissement rauque pousse dehors le dernier sang. Telle une source saute sur un caillou. La lame fouille encore une gorge flasque qui ne rend plus. Le cochon est vide et Philippe le bouche avec un peu de paille tortillée.

--Vous êtes sûr, Philippe, qu’il est mort?

On dirait qu’il a eu plus de peur que de mal. La peau reste rose sous les soies. Comment croire que nous l’avons fait souffrir et que c’était à lui, tout ce sang que les femmes portent à la cuisine? Il va disjoindre ses pattes, se dresser, et de son allure raide, par une série de dures détentes, se projeter en ligne droite, toujours devant.

--Ça arrive, me dit Pierre, et quelquefois ils se sauvent, le feu sur le dos.

Mais Philippe, dont ce n’est pas le jour de plaisanter, lève l’oreille du cochon et me montre dessous un petit œil livide, impressionnant. A ce signe, on peut griller le cochon.

Philippe le recouvre de paille, Pierre l’allume et une prompte fumée nous aveugle; une odeur de couenne roussie et de corne brûlée ne tarde pas à nous mettre en joie et en appétit. Avec des torches de paille, nous entretenons la flamme et nous la promenons sous les pattes et dans les oreilles.

Pierre ramasse un des sabots que la chaleur a fait éclater et au creux duquel colle un peu de chair blanche et fine.

--Elle est cuite à point, me dit Pierre. Goûtez-y. Les gamins du village se battraient pour l’avoir.

--Ce n’est pas mauvais, dis-je; ça sent la châtaigne.

--Régalez-vous donc, dit Pierre qui arrache et me jette les quinze autres sabots des quinze autres doigts des quatre pieds du cochon.

Mais je réponds que je ne suis pas un gourmand égoïste et que j’aime mieux les garder pour mes amis de Paris.

Je leur ai fait une visite de nouvel an.

J’avais quitté une campagne touffue, je l’ai retrouvée dégarnie, mais plus verte qu’en octobre, parce que les blés sortent de terre. L’herbe, si longtemps grillée, s’est rafraîchie d’une herbe neuve et courte que les bœufs ne peuvent pas saisir de leurs grosses lèvres. Il a fallu les rentrer à la ferme. On ne voit plus, dans la campagne, les familles de bœufs qui l’habitaient. Seuls, quelques chevaux restent au pré. Ils savent prendre leur nourriture où le bœuf n’attrapait rien. Ils craignent moins le froid et s’habillent l’hiver d’un poil grossier à reflets de velours.

Sauf une espèce de chêne, dont la feuille persiste et ne tombera que pour céder sa place à la feuille nouvelle, tous les arbres ont perdu toutes leurs feuilles.

La haie impénétrable est devenue transparente, et le merle noir ne s’y cache pas sans peine.

Le peuplier porte, à sa pointe, un vieux nid de pies hérissé en tête de loup, comme s’il voulait balayer ces nuages, plus fins que des toiles d’araignées, qui pendent au ciel.

Quant à la pie, elle n’est pas loin. Elle sautille, à pieds joints, par terre, puis de son vol droit et mécanique, elle se dirige vers un arbre. Quelquefois, elle le manque, et ne peut s’arrêter que sur l’arbre voisin. Solitaire et commune, on ne rencontre qu’elle le long de la route. En habit du matin au soir, c’est notre oiseau le plus français.

Toutes les pommes aigres sont cueillies, toutes les noisettes cassées.

La mûre a disparu des ronces agressives.

Les prunelles flétries achèvent de s’égrainer, et comme la gelée a passé dessus, celui qui les aime les trouve délicieuses.

Mais le rouge fruit du rosier sauvage se défend et il mourra le dernier, parce qu’il a un nom rébarbatif et du poil plein le cœur.

A l’entrée du village, je m’étonne qu’il soit si petit. Les maisons que séparaient leurs jardins semblent, ces jardins dépouillés, ne faire qu’une contre l’église. Le château s’est rapproché, ainsi que les fermes éparses, les champs nets, les vignes claires, les bois percés à jour, et d’un point à l’autre de l’horizon borné, la rivière coule toute nue.

Personne dehors. Aucune porte ne s’ouvre à mon passage. Quelques rares cheminées fument. Les autres fument sans doute à l’intérieur.

Enfin, j’arrive chez Philippe et j’ai plaisir à les revoir, lui et sa femme. Il est vêtu comme au mois d’août et il porte seulement sa barbe d’hiver. Ma visite ne le surprend et ne l’émeut que jusqu’à un certain point. Il me donne à toucher sa main fendillée et me dit qu’il n’y a rien de nouveau.

--Point de mort, depuis mon départ?

--Vous ne voudriez pas, dit-il.

--Non, Philippe, qu’est-ce qu’il y aurait de drôle?

--Si les gens du pays mouraient comme ça, dit Philippe, il n’en resterait bientôt plus.

--Vous avez raison... Travaillez-vous fort en ce moment?

--Je bricole, dit Philippe, en attendant qu’il fasse bon bêcher; je casse des pierres pour mes prestations, je fais des fagots; j’appointis des pieux de vigne; je charroie du fumier au jardin et le reste du temps je me chauffe et puis je me couche.

--A quelle heure?

--J’ai bien du mal à dépasser huit heures. Si j’essaye de lire l’almanach, je m’endors le nez sur le papier.

--Et vous, madame Philippe, après votre ménage, qu’est-ce que vous faites?

--Vous le voyez, répond Mme Philippe, je tricote une chaussette.

--Toujours la même?

--Ce serait malheureux, dit-elle.

--Pour qui celle-là? Pour Joseph?

--Non, pour Antoine.

--Le soldat. Se plaît-il au régiment?

--C’est difficile à savoir, répond Mme Philippe. Il n’écrit guère, parce qu’il met trois jours à gagner un timbre, et il n’en écrit pas long à la fois.

--Quand le verrez-vous?

--Ce soir, peut-être.

--Comment, ce soir?

--Oui, dans sa dernière lettre il nous annonçait son arrivée pour aujourd’hui, par le train du soir. Il ne nous a pas récrit contre-ordre.

--C’est qu’il va venir. N’allez-vous pas, Philippe, au-devant de lui?

--Pour quoi faire?

--Pour le ramener de la gare.

--Il connaît le chemin, dit Philippe. Il s’amènera seul. Il est grand.

--Vous l’auriez embrassé tout chaud.

--Oh ça!

--Quoi! vous aimez bien votre Antoine.

--Ce n’est pas l’habitude chez nous d’aller à la gare, dit Philippe gêné. D’ailleurs, moi je ne pense pas qu’il vienne; il serait déjà ici.

Comme Philippe regarde l’horloge et calcule des heures dans sa tête, j’entends un bruit de grelots.

--Écoutez, dis-je, c’est lui.

--En voiture! ça m’étonnerait, dit Philippe avec calme. Il aurait donc trouvé une occasion!

Mme Philippe se lève et les aiguilles de sa chaussette remuent comme les antennes d’une bête inquiète. Philippe ouvre la porte et va voir.

Ce n’est pas Antoine, c’est un fermier complaisant qui dépose un paquet adressé aux Philippe et que lui a remis un homme de la gare.

Mme Philippe à genoux déficelle le paquet et elle y trouve les effets de civil d’Antoine. Il devait les apporter lui-même s’il venait en permission.

--C’est qu’il ne viendra pas, dit-elle.

--Il y a peut-être, lui dis-je, une lettre dans le paquet?

--Non, dit-elle.

--Cherchez au fond.

--Rien, dit-elle.

--Vous recevrez sûrement demain un mot par le facteur. Antoine vous expliquera pourquoi il ne vient pas et il vous souhaitera la bonne année.

--C’est probable, dit Philippe.

Mme Philippe secoue et déplie les effets, une culotte, une veste, un chapeau mou, une cravate cordonnée et un peu de linge sale.

--Voilà, dit-elle, toutes les nippes qui l’enveloppaient quand il nous a quittés. On croirait qu’il est mort.

Depuis neuf heures, le village dort dans le silence.

On ne trouverait pas un chien égaré.

Il n’y a plus que la lune dehors. Inutile, elle répand sa lumière blanche dont personne ne profite et perd son temps à n’éclairer que des choses, la rue déserte, les volets fermés.

Mais, à minuit, un verrou pousse une plainte de gorge malade, la porte s’ouvre et Philippe se montre, pieds nus, en chemise et en bonnet de coton. Il bâille, écarte les bras, se rafraîchit au courant d’air et regarde la lune, stupéfait de la voir encore pleine, bien qu’il l’ait toujours vue régulièrement croître et décroître depuis qu’il la connaît.

Il traverse la cour, va jusqu’au petit mur qui contient le fumier, et autant par habitude que par économie, il pisse.

Il ne rentre pas tout de suite et goûte le calme comme un breuvage.

D’ailleurs, on tire un autre verrou, une seconde porte s’ouvre et le maréchal-ferrant, réveillé par une même cause, sort de sa maison. Il a pris son tricot et ses sabots. Ses premiers regards montent vers la lune.

--Est-elle belle!

Il ne dit que cela.

Il pisse.

Bientôt paraissent le meunier, l’aubergiste, et Gagnard, et Fernet, qui se hâtent différemment, selon le besoin.

On croirait qu’ils se sont donné rendez-vous.

Mais non. Ils se lèvent ainsi au milieu des pures nuits d’été. Ils laissent un instant les femmes libres chez elles, et préfèrent pour eux la nature.

Ils se reconnaissent avec plaisir et échangent des paroles rares, d’une sonorité qui les étonne. Ils se gardent de plaisanter ou de songer à mal. Avant d’aller se recoucher, ils s’attendent. Rien ne les presse. Ils aiment peu le lit.

--Le fermier est donc mort, qu’il ne vient pas?

Jérôme, le plus vieux du village, s’avance appuyé sur une canne. Sa fille a beau lui dire:

--Papa, vous vous enrhumerez; mettez votre culotte, au moins.

Il s’obstine et périrait plutôt que de s’abandonner à la mollesse.

Les autres lui crient un bonsoir familier.

Très occupé, il ne répond pas.

Il accomplit gravement les moindres actes de la vie, et la lune ne saurait le distraire.

Il a fini. Tous ont fini.

--A demain!

--A aujourd’hui, tu veux dire!

Paresseusement, chacun rentre. Les portes claquent. Le dernier verrou jette un cri de gorge étouffée.

La lune reste toute seule dehors, plus vaine que jamais. Un rêve de linotte troublerait le silence.

Mme Philippe est encore agitée et toute fière, parce qu’elle a reçu la visite de Mme Delange, la riche châtelaine.

--Je vous jure que c’est vrai, me dit-elle.

--Mes félicitations, madame Philippe, et quand avez-vous eu cet honneur?

--Ce matin; j’étais occupée à mon ménage, quand tout à coup je vois entrer cette belle dame. Je ne savais où me mettre. Elle me dit: «Bonjour, Mme Philippe; je vous fais, en passant, une petite visite.» Moi je retrouve ma tête perdue et je lui dis: «Vous êtes bien aimable, Madame.» Et je lui offre une chaise pour s’asseoir. «Non, merci, me dit-elle, je ne suis pas fatiguée.» Elle soufflait cependant fort, mais elle préfère rester debout, elle regarde les murs de la maison, l’horloge, le lit, l’arche, et elle me demande des nouvelles du père et des petits, si l’année sera bonne en foin, en blé, en fruits; et elle parle, elle parle; je n’ai pas le temps de lui répondre; puis ça la reprend, elle me dit au revoir et elle sort.

--Si vite?

--Comme ça.

--C’est drôle.

--Oui, c’est drôle. Qui donc pouvait imaginer que la dame du château entrerait un matin dans la maison d’une pauvre femme comme moi?

--Personne, Madame Philippe, et j’ai beau chercher, je ne m’explique pas la cause de cette visite.

--La cause? Mais Mme Delange me l’a expliquée. Elle voulait me voir, par gentillesse, tout bonnement.

--Vous êtes sûre?

--Rien ne l’y obligeait, je ne l’invitais pas.

--Vous croyez sérieusement, madame Philippe, que c’était une vraie visite?

--Et pourquoi pas? Oh! une toute petite visite de hasard. J’ai pensé: Mme Delange se promène, il fait beau, elle est de bonne humeur, elle passe devant ma porte ouverte, elle m’aperçoit et se dit: «Tiens, je ne connais pas la cabane des Philippe, je veux voir comment cette brave femme s’arrange chez elle, ça lui fera plaisir.»

--Et vous êtes flattée?

--Faut-il me désoler parce que cette dame me prouve qu’elle ne me méprise pas? Mais elle a dû me prendre pour une mal élevée. J’ai oublié de lui demander si elle voulait se rafraîchir. Elle est partie trop brusquement. Si j’avais osé, j’aurais couru après elle.

--Vous dites qu’elle soufflait fort?

--Oui, elle était rouge de chaleur.

--Dites-moi, madame Philippe, quand elle est entrée, vous n’avez rien remarqué sur la route?

--Non.

--N’y avait-il pas, sur la route, des bœufs?

--Quels bœufs?

--Y en avait-il?

--Est-ce que je m’amuse à regarder s’il passe des bœufs, sur la route?

--Vous n’avez jamais peur des bœufs, vous, madame Philippe?

--Pourquoi diable me posez-vous des questions pareilles?

--Et savez-vous si la châtelaine en a peur?

--Je ne sais pas, et je ne tiens pas à le savoir.

--C’est très important, car si Mme Delange, la riche châtelaine, a peur des bœufs, et s’il passait des bœufs sur la route, au moment où elle est entrée dans votre maison, sa visite n’a plus rien qui doive vous étonner, Mme Philippe, ni vous enorgueillir.

--Ah! vous êtes plus malin que moi, me dit-elle désillusionnée.

--Non, madame Philippe, mais j’ai tout vu ce matin.

Courte, ronde, avec une taille de gerbe, solidement debout sur ses larges pieds d’armoire, elle me dit, d’un air modeste, qu’elle a été la nourrissonne de Mme Corneille.

--Je ne comprends pas, madame Philippe, vous avez presque son âge.

--Tout de même, dit-elle, quand Mme Corneille a sevré sa Pauline, comme son lait ne passait pas, c’est moi qui l’en ai délivrée.

--De quelle manière?

--En la tétant.

--Quel âge aviez-vous donc?

--Dix-neuf ans.

--Mais vous étiez encore fille.

--Oui.

--Et Mme Corneille n’avait pas honte?

--C’est moi qui me suis offerte. D’abord, elle refusait: «Tu n’oserais pas», me dit-elle. «Madame, ai-je dit, je m’offre de bon cœur, et ce n’est pas pour mon plaisir, c’est parce que je vois que vous tomberez malade.» Aussitôt, elle déboutonne son corsage et je m’installe entre ses genoux. Elle s’y est vite habituée. Le matin, au réveil, elle m’appelait: «Viens prendre ta goutte, disait-elle aimablement.» Je n’étais pas longue à la mettre à son aise et elle me remerciait avec ses plus douces paroles.

--C’est agréable, madame Philippe?

--C’est un travail qui ne donne pas appétit, mais la chère dame souffrait tant! fallait-il la laisser souffrir?

--Non, madame Philippe, il ne le fallait pas.

--Je vous assure qu’elle faisait pitié!

--N’aurait-elle pu se servir d’une téterelle?

--En ce temps-là, ce n’était pas connu.

Elle avait essayé de se téter toute seule avec une pipe, mais rien ne vaut la bouche humaine.

--Et vous étiez une nourrissonne habile?

--Oui, sans me vanter. Au début, encore demoiselle, je me cachais, par peur des domestiques qui se seraient moqués de moi. Puis la nouvelle s’est répandue que je tétais mieux que personne. Dès qu’une femme était embarrassée, elle m’appelait. Une fois mariée, je n’ai jamais refusé ce service.

--Votre réputation n’a pas empêché Philippe de vous aimer?

--Au contraire, dit Philippe. Elle était grasse du lait d’autrui, fraîche et blanche, et elle me plaisait beaucoup.