Nos frères farouches

Part 5

Chapter 54,068 wordsPublic domain

--Ça fait joli et il ne faut pas, me dit Mme Philippe, que le monde les voie fripés.

--Cachez-les sous la couverture, personne ne les verra.

--C’est la mode de les laisser dessus.

--C’est cependant si naturel, quand on a un oreiller de le mettre sous sa tête!

--On le place sous la tête, dit Philippe, dans le cercueil. Les héritiers laissent toujours un oreiller au mort.

--Mais ils donnent n’importe lequel, dit Mme Philippe, ils ne sont pas obligés de faire cadeau du meilleur.

Les Philippe couchent sur une paillasse et un lit de plume. Ils ne connaissent pas le matelas. La laine et le crin valent trop cher, et ils ont pour rien la plume de leurs oies.

--J’ai souvent vu, dis-je, sur la route des oies si déplumées qu’elles faisaient de la peine. Je les croyais malades.

--Elles étaient déplumées exprès, dit Philippe, seulement elles l’étaient trop. Il ne faut pas ôter les plumes qui maintiennent l’aile, sans quoi l’aile pend et fatigue la bête.

--Elle doit souffrir et crier, quand on la plume ainsi vivante?

--On attend, dit Mme Philippe, que la plume soit mûre et se détache toute seule. C’est le moment de la récolter. On la récolte trois fois par an.

--Une ménagère habile ne se trompe pas d’époque, dit Philippe, et elle ne laisse pas perdre une plume. On prétend même qu’une fille n’est bonne à marier que lorsqu’elle saute sept fois un ruisseau pour ramasser une plume.

--C’est une gracieuse légende.

--Oh! répond Philippe, c’est une blague.

Philippe couche sur le bord et Mme Philippe au fond.

--Est-ce que vous mettez une chemise de nuit?

--Celle du jour n’est donc pas bonne? dit Philippe.

Elle est tellement bonne qu’elle dure au moins une semaine et quelquefois deux. Je ne suis pas sûr que Mme Philippe ôte son jupon. A quoi ça l’avancerait-il de tant se déshabiller? Il y a belle heure qu’ils ne se couchent que pour dormir. Ils dorment d’ailleurs dans le lit de plume comme dans deux nids séparés. Ils y enfoncent chacun de leur côté. Ils y reposent sans remuer, à l’étouffée; ils y soufflent et ils y suent, et le matin, quand ils ouvrent la porte, ça sent la lessive.

--Rêvez-vous, Philippe?

--Rarement, dit-il, et je n’aime guère ça, on dort mal.

Il croit qu’on ne peut faire que des rêves désagréables. Quant à Mme Philippe, elle ne rêve jamais.

--Ou si je rêve, dit-elle, je ne m’en aperçois pas.

--De sorte que vous ne savez pas ce que c’est qu’un rêve?

--Non.

--Je te l’ai expliqué, dit Philippe.

--Tu m’expliques ce qui se passe dans ta tête, et moi je te réponds qu’il ne se passe rien de même dans la mienne; alors?

En échange, c’est toujours elle qui se lève la première.

--A quelle heure?

--Ça dépend de la saison.

--L’été?

--L’été, ce n’est pas l’heure qui me règle, c’est le soleil.

--Malgré les volets?

--Jamais je ne les ferme, dit-elle, j’aurais peur du tout noir, et j’aime être réveillée par le soleil. Il habite là-bas juste en face de la fenêtre, et aussitôt qu’il sort de sa boîte, il vient jouer sur mon nez.

Philippe a fait bâtir une grange près de la maison et la grange neuve est bien mieux que la vieille maison qui menace ruine. D’abord on ne voit pas clair à l’intérieur de cette maison. Il faudrait remplacer la porte pleine par une porte fenêtre; mais on en parlera une autre fois. Ce qui presse, c’est le toit de chaume: il s’affaisse et s’éboulera si on ne change la grosse poutre du milieu.

--Il n’y a plus à reculer, se dit Philippe.

Il achète une poutre et la charroie devant la porte de sa maison, et c’est tout ce qu’il peut faire pour le moment. Il la mettra sur le toit, plus tard, quand il aura de quoi payer une couverture de paille. La poutre reste par terre, à la pluie, au soleil, dans l’herbe, et les gamins s’amusent à courir dessus, quand ils sortent de classe.

Philippe n’a pas de métier spécial; il sait seulement tout faire. Il sait conduire un cheval, panser le bétail, tuer un cochon, faucher, moissonner, fagoter et mesurer et empiler du bois sur le petit port du canal, jeter l’épervier, cultiver un jardin. Il sait faire le serrurier, le couvreur et le maçon. Mais, quelque travail qu’on lui commande, il ne l’accepte qu’après avoir réfléchi. Je crains toujours un refus.

--Philippe, pourriez-vous réparer cette cheminée qui finira par tomber sur la tête de quelqu’un?

Philippe regarde longtemps la cheminée, calcule ce qu’il faudrait d’échelles, de briques, de mortier, et dit:

--Oh! ma foi, monsieur, c’est possible.

--Philippe, voulez-vous planter là une pointe?

Il observe l’endroit du mur que je désigne, la pointe, le marteau.

--Par Dieu! dit-il, tout de même il y aurait moyen.

Je suis venu au monde avec mes deux bras, dit Philippe.

A leur mariage, ils avaient, sa femme et lui, quatre bras. Chaque nouvel enfant ajoute les deux siens. Si personne de la famille ne s’estropie, ils ne manqueront jamais de bras, et ils risquent seulement d’avoir trop de bouches.

Le jour de son mariage, Philippe rit comme jamais il n’avait ri, et il mangea de quatorze plats. Il fit danser toutes les femmes du village, et les plus vieilles même durent virer à son bras, secouées ainsi que de maigres épouvantails par un temps d’orage.

Au contraire, Mme Philippe, muette et sans appétit, resta assise.

Elle ne comprenait pas les mots plaisants, elle rentrait une épingle, elle rejetait en arrière sa plante grimpante. Tantôt, les doigts croisés, elle songeait qu’il faudrait dès demain se mettre à l’ouvrage et nettoyer; tantôt elle regardait avec résignation son mari, comme une bête estropiée tourne les yeux vers le monde.

Enfin, ils se couchèrent. D’abord, tout alla bien. Mme Philippe, coite, ne bougeait pas, seulement préoccupée de rendre à Philippe, coup pour coup, les baisers qu’il lui appliquait.

Mais quand elle bêla, sursautante, comme le mouton qu’on avait saigné hier:

--Ah! crie si tu veux, mâtine! lui dit Philippe, il y a trop de jours que j’attends, je ne peux plus durer.

Tandis qu’il caressait la mariée d’une main légère, d’une main pesante il lui fermait la bouche.

Qu’avez-vous donc à la main?

--Je me suis coupé un morceau du poignet, dit Philippe.

Il souffre moins qu’il ne s’étonne. Il a pu jusqu’ici couper avec sa serpe, sans une égratignure, des arbres durs, gros comme la cuisse. Or, il veut ce matin couper une mince petite baguette. Il faut croire qu’il vise mal et qu’il y met trop de force. Il manque la baguette et sa serpe lui entaille le poignet jusqu’à l’os. La blessure se cicatrisera, mais elle bâille bien grand. La baguette, restée au bois, l’a échappée belle.

--Je crois qu’il le fait exprès, dit sa femme. A chaque instant, il lui arrive des tours pareils.

Et elle raconte qu’une autre fois il vient de nettoyer un coin de la grange afin d’y battre du blé. Le sol est net comme une table. Philippe grimpe en haut, par l’échelle, pour descendre une gerbe. Sa fourche mal piquée cède et il tombe, en arrière, dans la grange. On le relève avec trois trous à la tête, trois trous qui faisaient une grosse bosse.

Je vois que Philippe, qui écoute sa femme, s’apprête à rire.

--Oui, monsieur, dit-elle, imaginez-vous qu’il tombe juste à la place qu’il avait si proprement balayée!

A ces mots, Philippe éclate de rire.

Mais Mme Philippe, qui est une femme courte et ronde, ne rit pas. Elle agite ses petits bras de lézard et me dit:

--Entendez-moi, monsieur; après chacune de ses bêtises, il reste des semaines sans travailler. Il est temps que ça finisse et je lui promets que, s’il recommence à faire le braque, je lui jette un pot d’eau bouillante à la figure!

C’était un beau canard à queue bouclée, gras et de riches couleurs, et qui portait son bec, comme une large barbe, au milieu du visage. Chacun se réjouissait de le manger, mais personne ne voulait le tuer. La servante même, qui le tenait par les pattes, faisait des grimaces. Heureusement, Philippe travaillait non loin de là, au jardin; il vit notre embarras et dit:

--Apportez-le-moi.

Je prévoyais la scène. J’avais envie d’aller ailleurs. Je me forçais à rester. La servante tendit à Philippe le couperet de cuisine. Après en avoir tâté du doigt le tranchant, il préféra sa serpe. Il appliqua sur une bûche plate le ventre du canard. La tête dépassait un peu, ahurie, presque immobile.

--Attachez-lui la tête avec une ficelle, dit la servante. Je tiendrai le bout, sans quoi il va retirer la tête.

--Il n’aura pas le temps, dit Philippe.

Et d’un seul coup de serpe, tandis que nous fermions les yeux, il fit voler la tête du canard.

Puis il l’éleva en l’air et le laissa saigner.

Le canard décapité battait de l’aile et, d’un effort spasmodique, dressait son cou rouge et ruisselant.

Il avait la vie dure.

Et bientôt il rendit par le cou et non par le bec (son bec était là-bas, au pied du mur), les dernières graines avalées.

--Il démange, dit Philippe retourné à son travail.

Le canard mollissait. Toutefois, ses plumes se gardèrent longtemps chaudes.

On félicita Philippe.

--C’est à croire, lui dis-je, que vous avez pris des leçons de Deibler.

Il répondit gravement:

--Jamais personne ne m’a montré.

--Et ça ne vous fait pas quelque petite chose?

--De tuer un canard, non, dit Philippe. Peut-être que si c’était une autre bête!... Mais les canards, j’en tuerai tant qu’on voudra.

Philippe et Mme Philippe ne sont jamais venus à Paris et Mme Philippe n’a pas envie d’y venir.

--Pourquoi?

--Parce que, dit-elle, si j’avais soif dans les rues, comment donc que je ferais pour boire un coup d’eau?

Au contraire, Philippe voudrait bien voir Paris.

Il a même failli le voir. En ce temps-là, il était domestique chez le fermier Corneille qui lui dit:

--Je ne peux pas m’absenter cette semaine. Tu vas prendre ma place et accompagner le toucheur qui mène nos bœufs au marché de la Villette.

Déjà on avait embarqué les bœufs, et Philippe, qui portait une veste sous sa blouse, montait dans un wagon à bestiaux, à côté du toucheur. Il était content, il riait, il parlait fort, lorsqu’accourut le fermier Corneille:

--J’ai réfléchi, dit-il, je peux aller à Paris.

--Alors, moi, dit Philippe, je reste?

--Naturellement, dit le fermier Corneille. Nous n’avons droit qu’à deux places dans le wagon à bestiaux. Et d’ailleurs, quand je ne suis plus à la ferme, personne, excepté toi, n’est capable de la garder.

Philippe s’en retourna, déçu d’une part et flatté de l’autre.

Le ménage Philippe travaille dans le jardin. Philippe relève et noue les poireaux. Il leur fait, dit-il, les chignons. Mme Philippe, à genoux, allume en plein air la lessiveuse avec du papier et des bûchettes et elle écoute si le feu pétille. Elle dit bientôt:

--Je crois qu’il commence à faire la vie.

--Venez, leur dis-je, prendre une tasse de café.

Comme s’ils étaient sourds, il faut que je les appelle une seconde fois. Ils ont bien entendu et s’observent de loin. Puis, sans que je sache quel signe les a mis d’accord, ils quittent ensemble leur ouvrage, et, préoccupés d’arriver ensemble, ils s’approchent d’un même pas, les yeux baissés.

--Sucrez-vous.

Mme Philippe, la première, pince des doigts un morceau de sucre qu’elle pose avec précaution dans sa tasse.

--Sucre-moi aussi, dit Philippe.

--N’es-tu pas capable de te sucrer tout seul? dit Mme Philippe qui me regarde.

--J’ai les mains trop sales, dit Philippe.

Mme Philippe pince un autre bout de sucre et le met sur la table.

--Le laisses-tu là? dit Philippe.

--Faut-il donc, dit-elle, que je l’apporte jusque dans ta tasse?

--On finit ce qu’on commence, dit-il.

Ils font ces manières autant par gêne que pour se taquiner. Et c’est encore Mme Philippe qui, la première, remue son café et se brûle les lèvres à la tasse fumante. Non qu’elle soit effrontée, mais elle veut prouver à Philippe qu’elle a moins peur que lui du monsieur.

Qu’avez-vous mangé, hier, Mme Philippe?

--Notre reste de lapin maigre.

--Pourquoi maigre?

--Parce que nous ne l’engraissons pas avant de le tuer. Il reviendrait trop cher. Depuis trois jours, nous vivons dessus à six personnes. Je l’avais coupé en dix-huit morceaux. J’en ai fait cuire six dimanche avec des oignons, six lundi avec des carottes et six hier avec des pommes de terre.

--Et plus on allait, meilleur c’était, dit Philippe.

--Mais vous en aviez chacun gros comme une noix?

--Regardez ce goulu-là, dit Mme Philippe; il s’en donnait mal au ventre.

Philippe rit selon son habitude. C’est-à-dire qu’il ouvre la bouche comme s’il riait et que sa peau cuite fait des plis serrés autour de ses yeux. On n’est pas sûr qu’il rit. Les yeux clairs tranquillisent par leur gaieté puérile, mais la bouche, qui bâille inutilement, trouble un peu. Et quand cette bouche se ferme, la figure de Philippe cesse de vivre. Elle ressemble à une motte de terre dont sa barbe serait l’herbe sèche.

Les Philippe peuvent s’offrir un lapin maigre par an; mais il leur arriva une fois, en 1876, de si bien manger qu’ils ne l’oublieront jamais. Ils recevaient la visite d’un cousin éloigné, et Mme Philippe eut l’idée de le fêter par un repas où elle ne ménagerait rien.

Elle alla consulter Mme Loriot, la cuisinière du château.

--Je veux, dit-elle, faire à notre cousin une soupe qui le régale. Enseignez-moi une soupe.

--Quelle soupe? dit Mme Loriot.

--Une soupe comme la vôtre, une soupe de riches.

--Oh! moi, je connais tant d’espèces de soupes, dit Mme Loriot, que je vous engage à faire un pot-au-feu. C’est ce qu’il y a de meilleur et de moins difficile.

--Faudra-t-il mettre du pain dedans? dit Mme Philippe.

--A votre place, dit Mme Loriot, j’y mettrais du vermicelle. C’est plus distingué.

Mme Philippe courut s’approvisionner, et, rentrée chez elle, vida un plein sac de vermicelle dans son pot, avec le bœuf et les légumes.

Et, le soir, elle servit d’abord le bouillon où chacun put déjà goûter quelques brins de vermicelle qui excitèrent l’appétit.

Puis elle servit les légumes et le gros du vermicelle.

Et elle servit enfin la viande de bœuf et le reste du vermicelle qui s’y était collé comme par un jour d’orage.

Mme Corneille fut une fermière économe, et il ne lui arriva qu’une fois dans sa vie d’offrir quelque chose à un de ses domestiques. Il faisait chaud, chaud, ce jour-là; jamais peut-être il n’avait fait si chaud. Inoccupée et à l’ombre sur sa porte, elle regardait Philippe, alors domestique chez les Corneille, barbouiller de vert une charrue. Coiffé d’un vieux petit chapeau déteint, sans forme, et qui n’était pas de paille, il suait, il fondait, il gouttait. La peau de sa figure devenait rose tendre. Juste sous le soleil, il travaillait tête basse et, observé par sa maîtresse, il écartait la couleur comme un vrai peintre.

Mme Corneille, quoique dure pour les autres et pour elle, ne put se retenir.

--Venez boire un coup, Philippe, dit-elle bourrue.

Philippe ne prit pas le temps de s’étonner. Il vint, comme s’il obéissait à un ordre, et entra derrière Mme Corneille, après avoir quitté ses sabots. Mme Corneille tira du seau une bouteille qui rafraîchissait et elle emplit un verre.

--Avalez, dit-elle, à peine moins impérieuse que si elle eût donné de l’ouvrage.

Philippe but sans cérémonie, comme un trou dans une terre sèche, et brusquement il ôta de sa bouche le verre encore à moitié plein. Il frissonnait, les lèvres rétrécies, toussant et sourcillant.

--On croirait que vous grimacez, dit Mme Corneille. N’est-il pas bon?

--Si, si, Maîtresse, dit Philippe qui tâchait de rire.

--Vous dites si, comme vous diriez non. Le vin aurait-il un goût?

--Non, non, Maîtresse.

--Cette fois, vous dites non, comme vous diriez oui, fit Mme Corneille, du ton qu’elle prenait quand les choses allaient se gâter. Puisque notre vin n’a pas de goût, il vous déplaît donc? J’aime mieux le savoir. J’irai vous en chercher du meilleur.

--Pour ne pas mentir, Maîtresse, il a un petit goût suret, mais c’est plutôt agréable, dit Philippe mal à l’aise.

Il vida le verre, mit ses sabots et retourna colorier sa charrue au soleil.

--Et après, dis-je à Philippe qui hésitait, finissez. Pourquoi, en buvant, faisiez-vous la moue?

--Parce que, dit Philippe, la maîtresse m’avait versé, au lieu du vin, du vinaigre.

--Du vinaigre! Ah! ah! mon pauvre vieux Philippe!

--Oui, de ce vinaigre rouge qu’elle fabriquait et qui emportait la mâchoire.

--Et vous ne disiez rien!

--Je n’osais pas.

--Ce n’était qu’une erreur de Mme Corneille.

--Je ne savais pas.

--Comment? Supposiez-vous qu’elle vous attrapait?

--Qu’est-ce que je devais croire? Aujourd’hui même je me le demande. J’étais fort embarrassé. Je me disais: «Si la maîtresse ne le fait pas exprès, faut-il la mortifier, pour une fois qu’elle est gracieuse avec un domestique? et si elle le fait exprès, si elle s’amuse, faut-il l’empêcher de rire?» Et, dans le doute, je me taisais.

--Mme Corneille s’est aperçue de la méprise?

--Elle ne m’en a point parlé.

--Vous pouviez lui raconter l’histoire plus tard. Elle aurait ri.

--Elle ne riait guère, dit Philippe, et elle n’aimait pas avoir tort. Chaque fois que le mot me venait au bout de la langue, je ravalais ma langue.

--Ce qui m’étonne, c’est que vous ayez eu le courage de boire le verre tout entier.

--C’était moins mauvais à la deuxième moitié.

--Cela vous brûlait?

--Ça piquait un peu l’estomac. Comme la maîtresse regardait ailleurs, j’ai couru m’éteindre avec un pot d’eau fraîche. Les gencives m’ont écumé toute la nuit. Mais le vinaigre est sain. D’abord on est malade, et puis on se trouve fortifié. Je n’y pense plus.

--Peut-être que votre ancienne maîtresse y pense toujours. A votre place, je voudrais en avoir le cœur net.

--Un monsieur comme vous peut-il se mettre à la place d’un domestique?

--Accordez-moi, Philippe, que vous avez de la bonté de reste!

--Je ne dis pas le contraire.

En semaine, Philippe ne va pas à l’auberge, et le soleil seul cuit ses joues; mais chaque dimanche, après vêpres, le vin achève de les cuire. Non que Philippe se saoule; il boit avec mesure, pour se récompenser, et il fait durer le plaisir. Ce n’est que très tard qu’il éprouve une espèce de joie enfantine et bruyante qu’il connaît bien. Aussitôt, il s’arrête de boire et quitte l’auberge. Sur la route, il exagère un peu son ivresse; il s’amuse à gesticuler, à briser sa ligne de marche et il ne perd pas la tête quand arrive une voiture. Puis, dès qu’il aperçoit une maison, il s’inquiète. «Qu’est-ce que le monsieur dira?»

Il rentrait heureux et je vais gâter sa journée.

Il devine que je le guette de la terrasse du jardin, où j’ai l’habitude de respirer l’air du soir, et il faut qu’il passe devant moi, pour rejoindre sa femme déjà couchée. Il hésite, immobile à la porte du jardin, et je l’entends souffler.

Enfin, résolu, il pousse la porte: son ombre frôle la mienne; il lève son chapeau d’un geste humble et court, à peine visible, et murmure: «Bonsoir!» Et il tâche de bien suivre le milieu de l’allée, de peur d’écraser une fraise.

C’est l’heure où le coucou chante avec sa voix de poterie brute.

Demain matin, Philippe se lèvera encore plus tôt que d’ordinaire, il travaillera avec repentir, taciturne et le nez bas, comme pour enterrer l’odeur de vin restée à son haleine.

Le soir, sa soupe mangée chez lui, dans l’obscurité, Philippe vient souvent respirer le frais à côté de moi. Il apporte sa chaise, s’installe à califourchon, sort ses pieds lourds de fatigue et les met sur ses sabots, à l’air. Il bourre à moitié sa pipe et la tend à son petit garçon, Joseph, qui court l’allumer lui-même au feu de notre cuisine et qui tire les premières bouffées. C’est ainsi que le petit Joseph s’apprend à fumer, puis il va s’asseoir dans un coin, et il bâille jusqu’à ce que le goût du tabac ne lui fasse plus mal au cœur.

Tantôt j’interroge Philippe et il me questionne à son tour, par exemple, sur les étoiles. Je récite tout ce que je sais d’elles, et il me dit que le petit Joseph les connaît aussi bien et qu’il a déjà du plaisir à regarder le ciel.

--Où est-elle, gars, la Grande-Ourse? lui dit-il. Indique voir au monsieur?

Le petit Joseph, sans se lever de son coin, sans ôter les mains de ses poches, remue à peine la tête, lance au ciel un coup d’œil qui s’arrête à la visière de sa casquette et dit:

--La Grande-Ourse, elle est droit là.

Tantôt nous préférons nous taire, immobiles et mystérieux. Je ne distingue presque plus Philippe et le petit Joseph, car la nuit, profitant de ce qu’on bavardait, s’est glissée entre nous, comme une chatte, et nos voix, comme des rats peureux, restent dans leurs cachettes de silence.

Le petit Joseph n’ira plus à l’école, parce qu’il en sait assez long, et il a profité hier de la grande louée de Lormes pour se louer. Il gardera les moutons du fermier Corneille. Il est nourri et blanchi. On lui donne cent francs par an et les sabots.

Il couchera dans la paille, près de ses moutons, et il sera debout avec eux dès trois heures du matin.

--Je me suis loué du premier coup, dit-il avec fierté.

Il portait un flocon de laine à sa casquette, ce qui signifiait: «Je me loue comme berger.» Ceux qui veulent se louer comme moissonneurs ont un épi de blé à la bouche. Les charretiers mettent un fouet à leur cou. Les autres domestiques se recommandent par une feuille de chêne, une plume de volaille ou une fleur.

Joseph arrivait à peine sur le champ de foire que le fermier Corneille l’attrapa:

--Combien, petit?

Joseph ne dit pas deux prix. Il dit: «Cent francs», et le fermier le retint. Et comme Joseph oubliait de jeter par terre, la laine de sa casquette, on l’arrêtait encore. Il se serait loué vingt fois pour une et chacun voulait l’avoir parce qu’il était doux de figure. Il s’amusait bien en se promenant. Au retour, il eut de la tristesse, mais son père, Philippe, le consola:

--Écoute donc, bête, tu seras heureux comme un prince; tu auras un chien; tu partageras avec lui ton pain et ton fromage, et il ne voudra suivre que toi.

--Oui, dit Joseph, et je l’appellerai Papillon!

Et Joseph connaît maintenant le plaisir d’avoir de l’argent à soi, dans sa poche. Il ne dépense jamais rien. Un sou de gagné, c’est un sou d’économisé. Il connaît le plaisir d’avoir un chien docile qui ramène les moutons lambins, et les serre de près, sans les mordre, et le plaisir d’avoir un fouet. Il fouaille de bons coups qui cassent les oreilles et retentissent par le village. La mèche usée, il s’assied au bord du fossé, quitte un sabot, une chaussette, noue le fouet à son orteil, et, la jambe raide, il se tresse, les doigts fréquemment mouillés, une longue mèche de chanvre neuf.

Il se trouve plus heureux que son frère Gabriel qui s’est loué l’année dernière. Non que les maîtres de Gabriel soient méchants; ils ne lui rendent pas exprès la vie dure, mais il faut qu’aux époques de labour il se lève chaque matin à deux heures. Il va chercher les bœufs au pré, pour qu’on les attelle à la charrue.

La nuit est noire et le pré loin. Gabriel traverse d’abord avec assurance le village endormi, mais, aussitôt qu’il a dépassé l’auberge, la peur le prend. Ses yeux, pleins de sommeil, distinguent mal, à droite et à gauche, le fossé, les arbres immobiles, le canal muet, la rivière chuchoteuse et, de temps en temps, une borne sur la route. Mais ce qui l’impressionne le plus, c’est, quand il arrive au pré, d’ouvrir la barrière grinçante.

Le voilà seul dans les herbes où son pied tâtonne. Il perd la tête, il tombe à genoux et demande à Dieu pardon de ses péchés. Sa prière ardente et brève lui redonne du courage. Il devine que les bœufs sont cette blancheur là-bas. Il les écoute se dresser et respirer bruyamment, et il s’approche d’eux, les bras tendus.

--Holà! Rossignol! dit-il d’une voix faussée, où es-tu?

Ce n’est pas Rossignol! c’est Chauvin qu’il touche le premier. Il le reconnaît à son poil usé au flanc gauche par le timon. Le poil de Rossignol s’use au flanc droit. Et Gabriel reconnaît aussi les cornes de Chauvin. Celles de Rossignol sont égales et Chauvin n’en a qu’une tout entière; l’autre est cassée et le bout manque.