Chapter 2
D'où la série des influences, visibles comme à travers une glace, pour les yeux les moins prévenus. Et c'est d'abord le faisceau des traits romantiques, autour desquels viendront se grouper tous les autres. Comme en un carquois bien garni les plus fortes flèches et les mieux barbelées sont assemblées l'une près de l'autre, ainsi de ces traits littéraires qui doivent porter au coeur de notre admiration, mais sans doute, pour ce qu'ils furent déjà émoussés par l'usage, iront en nous moins profondément.
Comment imaginer un faisceau plus serré d'influences que celles qui présidèrent à la conception d'Antoine Arnault, le héros de la _Domination_? Quelles images atteindraient à nous faire sentir, toucher du doigt la formation de cette sensibilité artificielle où viennent converger comme en un prisme toutes les nuances du Romantisme et des disciples du Romantisme! Il faut bien situer ses personnages, et lorsqu'on écrit un roman contemporain, leur donner une affabulation répondant au thème choisi: Antoine Arnault sera donc un moderne homme de lettres, et, n'en doutons pas, un homme de lettres parisien, qui court les risques de la fortune littéraire, mais quand même se présente à nos yeux revêtu de la défroque illustre des Manfred et des René. Poursuivant comme but unique le frémissement de son être sensible et ces secousses de la machine nerveuse que seule l'exaltation peut donner, c'est par la série des expériences amoureuses qu'il confronte son âme à la réalité, car, après vingt aventures similaires, s'il paraît un instant se fixer aux passionnées étreintes de Donna Marie, ce n'est que trompeuse apparence, et pour, dans le même instant, faire retour aux ardeurs dévoratrices de la Bacchante Émilie. Lorsqu'il pense avoir enfin trouvé l'objet inatteignable où fixer ses désirs, cette Élisabeth qui ne peut être à lui, sur quel ton affolé de lyrisme, nous l'entendons qui fait son invocation aux demi-dieux du Romantisme: «Que me font les barques de Venise, dont les couteaux d'argent me fendaient le coeur! Que me fait Lara ou le Corsaire, ou cette belle sultane Missouf qui, dans un conte de Voltaire, quelque soir me parut si voluptueuse! Mon amie, que le Rhin coule en noyant l'anneau de Wagner, que sur le tombeau de René la tempête recouvre à jamais les gémissements d'Atala, que le balcon de Vérone s'abîme et disparaisse avec l'alouette et l'échelle de soie, que m'importe, si je puis, avec vous, dans un caveau secret, vivre et mourir!»
Morceau d'exécution savante, qui le niera?... d'un disciple qui sait la musique du Romantisme pour l'avoir étudiée chez les maîtres--car vous retrouvez ici les meilleures cadences de Chateaubriand--mais où nous ne discernons que trop l'artifice littéraire et cette accumulation d'images qui, par l'abus qu'on en fit, prennent le galbe et la patine légèrement défraîchie des sujets de pendule! Je voudrais ici ne contrister personne, car une critique indépendante n'est pas nécessairement une critique de combat, et telle allure agressive par où l'on pense affirmer qu'on est libre de toute attache avec les puissances du jour, peut faire soupçonner des dépendances d'un autre genre. Il faut donc se défier des extrêmes et dire simplement: voici un document incomparable, tout débordant de naturel et criant de vérité, sur la plasticité féminine. Est-elle pas saisissante et transparente--car toute âme de femme littéraire est transparente--cette préconception d'Antoine Arnault, qui tout d'un trait déroule ses antécédents: Lara et le Corsaire, son cher décor de Venise, Wagner et le Rhin, Vérone et le balcon de Juliette?... On n'a jamais mieux cité ses auteurs, accumulé tant de références, dévoilé les sources d'un idéal que l'on voudrait faire sien par adaptation. Sentir! toujours sentir! Épuiser la coupe des sensations! Tel est le secret de la vie romantique... tel aussi le secret de l'âme d'Antoine Arnault.
Si pourtant nous examinons de près la biographie des personnages qui ont fait figure dans l'histoire littéraire, et par l'élan de leurs appétitions créé l'état d'esprit romantique, il nous est aisé de discerner le point où le Rêve se sépare de la Réalité, la limite où le héros imaginaire cesse de se confondre avec le prototype vivant dont il reçut l'être. Qu'on veuille bien s'arrêter un instant aux plus expressives figures: un Chateaubriand, un Byron, à celui qui le plus désespérément tendit à vivre son rêve, ce Berlioz sans équivalent comme type représentatif: si leur front se confond avec les nuages du ciel, leurs pieds reposent sur la terre et se meurtrissent aux pierres du chemin. D'où la valeur unique de ces documents: Lettres et Mémoires, qui précisent leurs agitations par refus d'accepter les dures conditions de la vie. Telle est la part concrète du héros, et que nous touchons du doigt, par où il nous devient un contemporain et un frère: Mme de Noailles l'a délibérément rejetée; elle s'est placée en dehors de la réalité. Dirait-on pas que, pour situer son personnage, elle se complaît à ordonner des faits contraires à la vraisemblance. Je sais bien ce qu'elle tend à prouver: qu'Antoine Arnault est un désabusé, revenu de tout. Mais quand même, nous admettons difficilement cette destinée qui «connaît toutes les agitations de la politique et du succès». Nous repoussons ce qu'il entre d'abstrait, par conséquent d'invraisemblable dans la fortune d'un auteur qui fait jouer une pièce dont l'effet immédiat est de «provoquer un élan d'amour dans sa ville»--nous savons trop par expérience que les choses ne se passent pas ainsi--et pour qui «tous les soirs les planches poudreuses de la scène furent comme un profond divan où il posséda le coeur blessé, le coeur traîné des nerveuses spectatrices». Reportons-nous aux documents romantiques... Quel abîme entre le rêve et la réalité! Pourtant, c'est la réalité qu'entend nous dépeindre l'auteur. Qui donc hésiterait à en contester l'artifice?
Mais nous avons mieux encore, aveu plus catégorique du disciple qui met ses pas dans les pas de ses maîtres, et, s'il se peut dire, proclame son acte de foi. Plus encore que dans la préconception d'Antoine Arnault, sa position dans la vie, son absence complète de lien avec la réalité, ce qu'il y a d'abstrait en lui et qui tient au grossissement des faits par où l'auteur le caractérise, nous avons la marque romantique dans cette exaspération de la sensation qui crée l'amertume dans la volupté. Lorsque, à la suite d'une longue séparation, Donna Marie revoit Antoine et s'attache à lui «avec les grands mouvements de l'être,» écoutez ses accents: «Vous êtes mon jardin refleuri, ma maison retrouvée, ma volupté vivante; vous êtes ma tristesse et ma bouche. Je vous ai! Ah! je vous ai! Non pour ma vie, non pour toujours, mais pour une heure, mais pour une nuit! Cela suffit. Une nuit pour que je saccage mon rêve! Une nuit pour me gorger, pour me lasser de vous! pour que meure en moi jusqu'à la racine de ce désir. Une nuit pour te voir comme tu es, faible, pâli, vieilli, ô mon amour, ô dieu terrible de mon souvenir! Ah! reviens pour que je te goûte encore, et que, délivrée enfin, je puisse dire: J'ai revu Antoine Arnault, il n'est plus comme autrefois. Sainte-Marie, je vous adore et je vous loue: il n'est plus comme autrefois.»
Brièveté de la sensation amoureuse... Fugacité du bonheur... amertume dans la volupté... Coeur qui se brise et se complaît aux pointes où il vient se meurtrir... Joignez-y l'ardeur de destruction, la rage d'anéantissement qui toujours accompagne les extrêmes de la volupté sensuelle... vous les reconnaissez ces thèmes fameux, dont les variations firent la renommée littéraire des Romantiques, depuis Chateaubriand jusqu'à notre moderne Barrès. Merveilleuse élève en vérité, disciple fidèle, cette étrangère, cette cosmopolite devenue Française par adoption et par adaptation! Elle n'a qu'un tort: c'est de ne pas disposer assez de mystère autour de ses emprunts. Mais serait-elle femme, s'il en était autrement? Mme de Noailles ignore le grand art du clair-obscur et ses magiques effets. Tout cela est trop en lumière, trop évident, trop manifeste pour des yeux non prévenus. Une des premières fois qu'il fut donné, cet accent d'amertume, ce cri de meurtrissure dans la volupté, ce fut par le père de René, et l'on sait la fortune que depuis lors il fit par le monde. Mais ce n'est pas user, c'est abuser, c'est pousser jusqu'à l'indiscrétion, que nous offrir une paraphrase aussi transparente du célèbre morceau où Atala mourante s'écrie: «Tantôt j'aurais voulu être avec toi la seule créature vivante sur la terre. Tantôt, sentant une divinité qui m'arrêtait dans nos horribles transports, j'aurais désiré que cette Divinité se fût anéantie, pourvu que, serrée dans tes bras, j'eusse roulé d'abîme en abîme, avec les débris de Dieu et du monde!»
Ce n'est point assez pourtant d'avoir fait sa soumission aux demi-dieux du Romantisme: Que, par les soins attentifs de l'auteur, Antoine Arnault, ce moderne homme de lettres parisien, soit revêtu de la défroque illustre des Manfred et des René, que la passionnée Donna Marie pousse son invocation aux puissances destructrices qu'enferme l'instinct d'amour, tel que l'imaginait le père d'Atala, c'est seulement hommage aux grands ancêtres qui inventèrent une forme nouvelle de sensibilité littéraire. Mais comme on est toujours le fils de quelqu'un, on a toujours aussi ses héritiers. Chateaubriand, comme Byron, en eut d'illustres, et Mme de Noailles, après s'être agenouillée dans la partie centrale du temple, continue son action de grâces dans les chapelles latérales. Connaissant ses auteurs autant et mieux qu'écrivain de France, elle se souvient à propos qu'en un morceau de critique fameux: _l'École Païenne_, poussé par cet instinct de mystification qui se trouvait à la racine de son génie, Baudelaire jeta l'anathème au dieu Pan. Elle lui fera donc, elle, son invocation, car de même que la haine est encore une forme de l'amour, la contradiction peut aussi bien être une forme de l'imitation, et n'est-ce pas brillante attitude pour une jeune romancière, belle et nerveuse cambrure de reins, qui impressionnera la galerie, d'exalter une puissance que Baudelaire, le satanique Baudelaire, si énergiquement ravala aux régions inférieures: «Tous les poètes, et, mon cher Pan, il est beaucoup de poètes, t'attendent dans les jardins: ne les crois pas, lorsqu'ils se pensent mystiques et convertis aux religions de Judée. S'ils disent que leur âme est altérée de mystère, c'est parce qu'ils te cherchent et qu'ils ne t'ont point trouvé. Ah! qu'un matin de Pâques, quand sur les villes chrétiennes les cloches chanteront, vaines poupées de métal, la forêt enfin se ranime! Que l'aulne entende revenir sa nymphe aux jambes mouillées! Que les bergers s'élancent! Que le bouc et la biche resplendissent au soleil, et que, plus haut que les cloches d'argent sur la ville, tout le feuillage chante: Pan est ressuscité!»
Pour avoir longuement médité l'oeuvre de ses devanciers, Mme de Noailles sait la place qu'y tient cette conception particulière de l'amour fondée sur le culte de la sensation exclusive, absorbante et asservissante. Comment ignorerait-elle qu'une telle conception fît le succès d'un d'Annunzio, condensant pour des effets identiques cette sécheresse d'âme et ce cruélisme donjuanesque qui circulent, comme des thèmes animateurs, à travers l'ensemble de ses romans? Les mauvaises langues pourront affirmer que, de tous les traits où s'accuse la plasticité de notre auteur, celui-là fut le plus spontané, et que Donna Marie, c'est le miroir fidèle où vient se réfléchir l'image de la romancière elle-même. Nous n'en voulons rien savoir, ou plutôt nous nous interdisons d'en rien rechercher. Mais quelle surprise tout d'abord, à laquelle il faudra bien nous accoutumer, de voir une femme, de riche et intense culture, faire tenir l'amour dans ce culte de la sensation exclusive, dans cette sorte de fatalité qui réduit tout au geste de l'instinct et n'hésite pas à généraliser avec cette rigueur. «Les femmes, toutes les femmes n'ont-elles point de tendres corps qui se penchent et avancent, tendues vers les mains des hommes? Les doigts se touchent, les genoux se touchent: tout un être attire l'autre être, et dans la saison chaude, les femmes tristes ou légères ne tombent-elles point, comme les fruits las sur la prairie?»
Il y a là, on le voit, plus qu'un cas individuel.... une véritable profession de foi en amour. Telle Donna Marie qui, la première, glissa aux bras d'Antoine Arnault, excuse et doit excuser sa suivante Émilie de s'abandonner à ses étreintes. Sont-elles pas commandées toutes deux par la rigueur de l'instinct? Nous avons parlé du cruélisme d'annunzien: le voici qui se fait jour à travers les complications sentimentales dont il faut bien rehausser ces détentes instinctives. Quand la bacchante Émilie alterne, avec Donna Marie sa maîtresse, dans les bras d'Antoine Arnault, à l'heure de l'abandon, ses yeux «ont le luisant du scarabée», ses cils «le velu de la bête des champs»; elle a «la lueur de l'insecte que l'instinct enflamme et signale au mâle dans la sombre forêt». Sentez-vous pas la plume descriptive qui poursuit avec amour la réalisation voluptueuse et l'image qui donnera satisfaction à sa veine? On s'explique, sans plus abondants commentaires, que le poète, le romancier, le dramaturge Antoine Arnault se dégoûte assez vite de cette bacchante, qui se précipite au-devant de son désir, car les hommes les plus exigeants ont quelque répugnance à constater chez la femme des servitudes correspondantes. On conçoit qu'Antoine Arnault n'espère plus de plaisir, pas même de réelle distraction de sa Sultane-servante. Pourtant il la gardera, car... «Donna Marie le saura-t-elle? Donna Marie souffrira-t-elle?»... tel est le point important. C'est la seule complication sentimentale, le seul conflit à dégager de la situation: le raffinement dans l'amour qui torture, qui s'ingénie à torturer celle qu'il aime. Mme de Noailles développe une fois de plus un thème où s'exerça avec surabondance le cruélisme d'annunzien. En vérité, n'avais-je pas raison de l'écrire?... si l'on écarte la préconception romantique d'Antoine Arnault et les traits essentiels du héros qui furent empruntés à Manfred, à René, c'est du Sperelli, c'est de l'Effrena de d'Annunzio qu'il tire cette sécheresse d'âme, ce cruélisme, ce culte de la sensation exclusive qui va jusqu'au sadisme imaginatif, aboutissement logique, il en faut convenir, puisque ces divers éléments composent l'unité d'une âme et sont entre eux dans un rapport nécessaire de cause à effet.
Comment s'étonner, après tout, de cette prédominance, de cet exclusivisme de la sensation, devenue à tel point absorbante qu'elle constitue le fond, l'âme même des personnages de Mme de Noailles? Que dis-je! Loin de nous en montrer surpris, nous allons en dégager des conséquences favorables à l'auteur: nous y trouverons sa réelle originalité. Si pleins d'artifice qu'ils apparaissent, ces personnages d'Antoine Arnault, de Donna Marie, d'Émilie, et dans leur conception et dans le choix des épisodes par où ils se manifestent, si marqués que nous les ayons vus de Romantisme voulu, nous allons pouvoir toucher du doigt le lien ombilical qui les rattache à Mme de Noailles. Dès l'instant que l'on écarte l'hypothèse du devoir d'élève ou du pastiche prémédité, il faut toujours chercher un élément de sincérité dans cette ouverture sur l'âme humaine qu'est une page littéraire.... _Sincérité_, c'est-à-dire aveu, confession, manifestation du trait individuel qui échappe à la conscience. Car, ne l'oublions pas, la sincérité est d'autant plus réelle qu'elle est plus inconsciente; on pourrait même soutenir qu'il n'y a de vraie sincérité que celle qui est parfaitement inconsciente de sa valeur, et je note, comme tout à fait digne qu'on s'y arrête pour la méditer, à notre époque de repliement et d'examen perpétuel, cette observation de Carlyle: «Toujours la caractéristique d'une bonne réalisation est une certaine spontanéité. Les gens bien portants ne connaissent pas leur santé, mais seulement les malades. De sorte que le vieux précepte du critique, si dur qu'il parût à son ambitieux disciple, pourrait contenir une vérité des plus fondamentales, applicable à nous tous et dans beaucoup de choses autres que la littérature: «Toutes les fois que vous avez écrit quelque phrase qui paraît particulièrement excellente, prenez garde de l'effacer.»
Avec Thomas Carlyle, nous croyons à la valeur de cette spontanéité, jour ouvert sur une âme mise à nu. Eh bien, une sincérité, une spontanéité de cet ordre, nous allons les trouver, et ne ferons nulle difficulté de les reconnaître chez celle que l'on pouvait croire tout uniment composée d'artifice littéraire. Qu'on n'aille pas les chercher dans ses romans, où l'obligation de créer des personnages crée la nécessité correspondante d'ordonner des séries de sensations en leur imprimant l'unité--non point dans ses romans, mais dans ses poèmes, et parmi ceux-ci, dans ceux qui sont le plus proches de la sensation initiale. Le voici donc ce lien, qui rattache l'enfant à la mère. Attitude des personnages, style de l'auteur, et ce qu'il y a de tendu en lui, c'est bien influence romantique. Mais cette prédominance en eux de la sensation, pourquoi la chercher ailleurs qu'en Mme de Noailles, quand nous la voyons absorbante au point où nous la montrent certains de ses poèmes?
Comment s'opère chez elle le contact avec la Nature? Quelles réactions détermine la sensation initiale? Lorsque nous nous trouvons en face d'un spectacle qui, pour une raison quelconque, suscite notre attention, le détail des objets qui le composent se fond presque toujours en une harmonieuse unité. Chez Mme de Noailles au contraire, les objets se présentent successivement avec tout le cortège des images qui peuvent impressionner la vue, l'ouïe, l'odorat. Je ne sais rien de plus curieux que cette pièce: _le Verger_, où vous suivrez leur succession:
Dans le jardin _sucré_ d'oeillets et d'aromates, Lorsque l'aube a mouillé le serpolet touffu, Et que les lourds frelons, suspendus aux tomates, Chancellent, de rosée et de sève pourvus...
L'air chaud sera _laiteux_, sur toute la verdure, Sur l'effort généreux et prudent des semis, Sur la salade vive et le buis des bordures, Sur la cosse qui _gonfle_ et qui s'ouvre à demi.
Des brugnons roussiront, sur leurs feuilles, collées Au mur où le soleil _s'écrase_ chaudement; La lumière emplira les étroites allées, Sur qui l'ombre des fleurs est comme un vêtement.
J'ai souligné exprès ce qui est plus particulièrement expressif de la sensation immédiate. En fait, c'est _tout_ qu'il faudrait souligner, car c'est l'ensemble qui donne la vraie note de cette poésie. Quiconque a connu et goûté le genre de sensation que note ici Mme de Noailles, quiconque s'est trouvé, par un brûlant après-midi d'été, en face de ces objets qui, par le détail se mirent en elle, peut observer la saisissante exactitude du tableau qu'elle nous en présente. Mais qui donc serait habile à le présenter ainsi, s'il n'était doué, au préalable, de ce genre particulier de vision? La voilà bien la _sincérité_, _sa_ sincérité à elle. Sincérité et Don, termes égaux, réciproquement convertibles. On ne saurait imaginer plus exacte correspondance entre la réalité précise vue par de certains yeux et la sensation du poète qui fixe cette réalité. Tellement absorbante que l'art la transforme à peine; il la fixe simplement, grâce à une intuition singulière de ses analogies, de ses correspondances avec les sens voisins. Cet autre petit tableau exquis: _Le Jardin et la Maison_ donnera une idée exacte du talent de Mme de Noailles, de sa vraie sincérité, en face des spectacles de la Nature, que l'on ne peut s'empêcher d'opposer aux artifices littéraires constatés plus haut.
Voici l'heure où le pré, les arbres et les fleurs Dans l'air dolent et doux _soupirent_ leurs odeurs, Les baies du lierre obscur où l'ombre se _recueille_, Sentant venir le soir, se couchent dans leurs feuilles. Le jet d'eau du jardin qui monte et redescend Fait dans le bassin clair son bruit _rafraîchissant_. La paisible maison _respire_, au jour qui baisse, Les petits orangers fleurissants dans leurs caisses; Le feuillage qui _boit_ les vapeurs de l'étang, Lassé des feux du jour, s'apaise et se détend. Peu à peu la maison entr'ouvre ses fenêtres, Où tout le soir vivant et parfumé pénètre, Et comme elle, penché sur l'horizon, mon coeur S'emplit d'ombre, de paix, de rêve et de fraîcheur.
Pesez chaque mot, chaque groupe de mots, non seulement en lui-même, mais dans ses rapports avec le groupe voisin--puisque la beauté émane toujours d'un rapport--vous ne pourrez être qu'émerveillé de la perfection d'un tableau si mesuré, si éloigné du grossissement romantique, où toutes les sensations visuelles, olfactives, gustatives, s'appellent, se confondent, se pénètrent l'une l'autre, nous découvrant chez l'auteur un organisme merveilleusement approprié à ressentir comme à fixer ces correspondances dont Th. Gautier et Baudelaire firent le credo de leur esthétique, si bien que Mme de Noailles a pu très justement conclure dans son _Offrande à la Nature_:
Nature au coeur profond, sur qui les cieux reposent, Nul n'aura comme moi, si chaudement aimé La lumière des jours et la douceur des choses, L'eau luisante, et la Terre où la vie a germé. La Forêt, les étangs, et la plaine féconde, Ont plus touché mes yeux que les regards humains. Je me suis appuyée à la beauté du Monde, Et j'ai tenu l'odeur des saisons dans mes mains. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature. Ah! faut-il que mes yeux s'emplissent d'ombre un jour Et que j'aille au pays sans vent et sans verdure, Que ne visitent pas la lumière et l'amour!
MADAME LUCIE DELARUE-MARDRUS
Parmi la pureté du matin triomphant, Je vais, le souvenir encore si frais dans l'âme, Du temps où je n'étais qu'un embryon de femme, Qu'il me semble donner la main à quelque enfant.
L'herbe est froide à mes pieds comme de l'eau qui coule. La mer au bord des prés vient chanter son bruit clair, Et la falaise aussi déferle dans la mer, De tout le terrain jaune et mou qui s'en éboule.
Les troupeaux, comme au long d'un poème latin, Paissent avec des ronds de soleil sur leur croupe, Et les oiseaux de mer ont abattu des groupes Que chaque vague berce à son rythme incertain.
Et la prée, et les eaux également étales, Sourient si bien à mes matineux errements, Que je voudrais pouvoir entre mes bras normands, Prendre en pleurant ma mer et ma terre natales...
..... Ainsi, d'un clair ressouvenir de ses premières émotions, de ses _enfances_, disaient nos pères, l'auteur _d'Occident_, dès les pages liminaires de son second recueil, rend témoignage à ses origines. Et ce n'est pas seulement, ce _Matin_ normand, un frais tableau d'aube sur la mer, où ressuscitent à leur place les images qu'ordonna la Nature, c'est encore hommage ému d'une Française au sol natal d'où elle tira sa sève et sa vigueur.
Tout ce coin de Nature en qui j'épancherais, Comme en l'asile offert de quelque sein de femme, Câlinement, les yeux fermés, toute mon âme, Si lourde de tristesse et de mauvais secrets.