Nos femmes de lettres

Chapter 1

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PAUL FLAT

Nos Femmes de Lettres

PARIS LIBRAIRIE ACADÉMIQUE PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS 35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35

1909 Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

Published twenty October nineteen hundred and eight. Privilege of copyright in the United States reserved under the Act, approved march third nineteen hundred and five by Perrin and Co.

DU MÊME AUTEUR

CRITIQUE:

=Journal d'Eugène Delacroix= (Plon) 3 vol.

=Essais sur Balzac= (Plon) 1 vol.

=Seconds Essais sur Balzac= (Plon) 1 vol.

=Les Premiers Vénitiens= (Laurens) 1 vol.

=Figures de rêve= (Lemerre) 1 vol.

=Le Musée Gustave Moreau= 1 vol.

ROMAN:

=Deux Ames souffrantes= (Lemerre) 1 vol.

=Les Ames sans frein= (Lemerre) 1 vol.

=Pastel vivant= (Revue Bleue) 1 vol.

=L'Illusion sentimentale= (Fontemoing) 1 vol.

=Le Roman de la Comédienne= (Fontemoing) 1 vol.

TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE 1

Mme de Noailles 19

Mme Lucie Delarue-Mardrus 57

Mme Henri de Régnier 101

Mme Marcelle Tinayre 143

Mme Renée Vivien 179

CONCLUSIONS 203

PRÉFACE

La Femme-auteur, à notre époque, ne se manifeste plus comme un phénomène isolé, comme une plante de serre chaude, poussée à grand renfort de lumière et de terreau. Elle est devenue un fait collectif, un fait social, car le groupement pressé de celles qui tiennent une plume, et qui s'en servent, suffirait à retenir l'attention de quiconque s'intéresse aux modifications de la Société, considérée comme un vivant organisme. Nous n'aurons pas à envisager ce point de vue, sinon partiellement et dans nos conclusions. Il nous faudra pourtant choisir un critérium pour faire sortir du rang l'élite de ces bataillons serrés: il tiendra tout dans une distinction nécessaire entre celles qui se consacrent à des besognes, fournisseurs attitrés des innombrables magazines à images, et celles qui marquent un réel souci d'art littéraire.

Faut-il rappeler quelques-uns des jugements extrêmes portés sur ce produit singulier: _La Femme de Lettres_? Ils tiennent presque tous dans l'aphorisme du plus illustre des Misogynes contemporains: «Que peut-on attendre de la part des femmes, si l'on réfléchit que, dans le monde entier, ce sexe n'a pu produire un seul esprit véritablement grand, ni une oeuvre complète et originale dans les Beaux-Arts, ni, en quoi que ce soit, un seul ouvrage de valeur durable.» Et ce Schopenhauer, qui sans doute se vengeait par là d'un sexe qu'il n'avait que trop aimé, faisait succéder à cette première flèche ce trait suprême de son mépris: «Il est évident que la Femme, par nature, est destinée à obéir. Et la preuve en est que celle qui est placée dans cet état d'indépendance absolue, contraire à sa nature, s'attache aussitôt à n'importe quel homme, par qui elle se laisse diriger et dominer, parce qu'elle a besoin d'un maître. Est-elle jeune? Elle prend un amant. Vieille? Un confesseur!» Boutade expressive d'un philosophe parvenu au soir de la vie, et qui trop souvent à son aurore oublia, parmi les longues tresses dénouées, combien courtes pouvaient être les idées de celles à qui leur beauté servait alors de suffisante excuse!

Mon Dieu, oui, il est vrai, il est exact qu'aucune Femme n'a fait la _Sixtine_, ni le _Tombeau des Médicis_, ni les _Disciples d'Emmaüs_, non plus qu'_Othello_ ou _Phèdre_, ni la _Neuvième Symphonie_, ni quoi que ce soit qui approche ces inégalables témoignages de virilité créatrice. Sur ces hauteurs, sacrées par le génie mâle, flotte une atmosphère irrespirable à de certains poumons; et comme il est peu d'intelligences pour embrasser dans leur plénitude l'intime signification de ces chefs-d'oeuvre, on en trouve moins encore pour leur susciter des équivalents. Par définition, et, si j'ose dire, par constitution mentale, la femme incline à s'adapter, à se plier aux influences: pareille à la liane qui s'enroule autour de l'arbre dont elle partage le destin, elle épouse la forme de qui elle aime, ou de qui elle admire. A voir s'avancer sous nos yeux un couple d'amants, nous discernons par la seule inclinaison des corps, qui des deux est le plus touché. Et ce n'est pas simple signe d'élection amoureuse, mais le mieux accusé des symboles féminins.

Cette règle pourtant comporte des exceptions, et l'on trouverait, dans l'histoire de la pensée contemporaine, tel exemple de femme, quand ce ne serait que Mme Ackermann, pour donner un démenti à l'aphorisme de Schopenhauer. Nous pouvons même le chercher encore plus près de nous. Quand les soins pieux et le culte passionné du docteur Christomanos révélèrent à l'élite européenne le fruit des méditations où s'était appliquée son impériale élève Élisabeth d'Autriche, notre plus vive surprise fut qu'une femme eût pu penser _par elle-même_ avec cette énergie; que les images du monde se fussent réfléchies en un miroir si puissant, et que ni le tour ni l'accent de ses pensées n'évoquassent la discipline d'un maître déterminé. Chose merveilleuse au premier abord, faut-il le dire? surtout chez une personne qui s'était délibérément soumise à la plus intense culture! On connaît la variété de ses lectures, la fréquence de ses méditations, poursuivies dans la solitude de toute l'obstination d'une volonté qui s'attache à l'Idéal le plus précieux comme le plus difficilement conciliable avec le rang suprême où la Fortune l'éleva. Comme si elle avait voulu s'excuser par avance de laisser un testament durable de sa pensée--peut-être soupçonnait-elle que son lecteur en deviendrait un jour l'historien?--l'Impératrice avait pris soin de marquer les limites précises où il lui semblait que dût s'astreindre l'activité féminine: «Moins les femmes apprennent, plus elles ont de prix. Ce qu'elles apprennent ne fait à vrai dire que les égarer: elles désapprennent une partie d'elles-mêmes pour s'approprier imparfaitement de la grammaire et de la logique... Et pour aider les hommes dans leurs affaires, elles ne doivent pas leur souffler des conseils ou des pensées, mais par leur seul contact éveiller et faire mûrir chez eux des idées et des résolutions.»

C'était presque dénier à son sexe toute aptitude aux grands premiers rôles, prétendre le maintenir dans les emplois subalternes. Pourtant nulle femme n'a plus pensé par elle-même. C'est que les leçons de l'expérience et les épreuves de la vie l'avaient marquée d'une de ces empreintes auprès de quoi pâlissent toutes les influences littéraires, si chères soient-elles à un coeur! Et nous savons la vivacité de ses admirations. La statue du poète Henri Heine, que son expresse volonté avait dressée auprès des héros de l'Achilléion, et qu'une grossièreté toute tudesque fit enlever récemment par le nouveau possesseur, nous était le meilleur témoignage d'un culte qui pourtant, à la différence de tant d'autres, n'opprima jamais sa personnalité. Pareillement verrons-nous, chez nos jeunes auteurs d'aujourd'hui, plus d'un exemple de sensation directe traduite et transposée en originalité créatrice: c'est la raison de cette étude, où l'on chercherait bien moins justement un ensemble de critiques littéraires qu'un essai en vue de dégager l'accent des figures qui nous présentent le plus vif relief. On y trouvera omises, et cela volontairement, des parties entières de leur oeuvre, qui pourtant ne sont pas négligeables, mais ne nous eussent été d'aucune aide pour le but que nous poursuivons.....

Elle apparaît toujours un peu délicate, fausse en quelque façon, l'attitude du sexe fort en face de la femme-auteur. Confrère et rival, il se résigne malaisément à ce que soit constatée telle supériorité qui lui prépare la plus cruelle blessure d'amour-propre, la plus douloureuse humiliation d'orgueil. Est-il besoin d'observer que l'élite de _celles_ qui possèdent un don est infiniment supérieure à la moyenne de _ceux_ qui, tenant une plume, n'ont pour écrire d'autres motifs valables que l'obligation de gagner leur vie ou la satisfaction légèrement puérile de la vanité? D'où l'âpreté de jalousies n'attendant qu'une occasion de se solidariser? Victor Hugo le notait avec un sens aigu des réalités: «Les haines politiques désarment, les haines littéraires jamais.» On le vit bien dans une circonstance mémorable, qui n'est pas éloignée de nous: Quand une distinction officielle fut proposée pour reconnaître le mérite d'un des plus rares talents féminins de ce temps, ce fut un déchaînement, une sorte d'agression sauvage, où collaborèrent les plus basses plumes du Journalisme, faite pour donner une singulière idée de la légendaire chevalerie française: véritable coup de pied d'âne, à double titre faut-il dire, par l'élégance dont il fut administré, et par la qualité littéraire de ceux qui le donnèrent.

Plus délicate encore, plus fausse assurément, en face de la Femme-auteur, l'attitude de l'homme, s'il est son mari ou son amant. C'est là qu'une fois de plus nous observons le danger de toute interversion des lois de la Nature, laquelle requiert implacablement la supériorité du mâle. Une sorte d'habitude ancestrale, remontant aux époques les plus reculées, nous fait voir dans l'élément viril le traditionnel symbole de toute vigueur, physique et intellectuelle, si bien que notre sentiment de l'ordre se trouve froissé par la moindre indication opposée. Il n'y a rien à faire là contre, et si l'on veut une image physique, il suffit de se rappeler l'invincible sourire qu'amène aux lèvres la vue d'un petit homme, levant les yeux vers sa compagne qui le dépasse de toute la hauteur de la tête. Dans l'ordre intellectuel il en va de même: on ne peut effacer de son souvenir l'image du pauvre M. Geoffrin, mari de cette illustre présidente de la société des Gens de lettres au dix-huitième siècle, dont Sainte-Beuve rapporte cette anecdote: Un jour, un étranger demanda à Mme Geoffrin ce qu'était devenu ce vieux Monsieur qui assistait autrefois régulièrement aux dîners, et qu'on ne voyait plus:--«C'était mon mari, fit-elle, il est mort»!--Faisons la part du trait qui exagère presque nécessairement ces sortes d'aventures: celle-là n'en demeure pas moins expressive, et tous les maris de femmes-auteurs y pourront méditer. C'est une attitude insoutenable, un rôle que nul acteur social ne devrait accepter, celui de mari effacé d'une femme dont les journaux habituellement impriment le nom. Montreur d'objet rare, sorte de prince-époux qui accompagne un phénomène, on est toujours tenté de placer dans sa bouche le drôlatique et peu respectueux jeu de mots dont notre moquerie française tendait à ridiculiser l'attitude du prince Albert, au temps du Second Empire:--«Je suis les talons de la Reine!»

On trouvera dans ces pages une entière liberté d'esprit et la plus complète indépendance de jugement; pour tout dire, rien de cette galanterie à la française, qui régit les habituels rapports des deux sexes dans l'attitude de l'homme à l'égard de la femme, et qui risque de fausser, ou du moins d'atténuer la valeur d'un jugement. J'aurai pu me tromper. Je me serai certainement plus d'une fois trompé, car nul d'entre nous n'est à l'abri de l'erreur, surtout en des matières où le goût personnel tient une telle place et représente un élément déformateur propre à celui qui écrit. Mais on ne rencontrera pas un trait qui ait été dicté par un mouvement de passion, de ceux que l'on aiguise moins en faveur de M. X... que contre M. Y... Car il existe deux façons--je l'ai montré autre part[1]--d'être agréable à qui l'on commente. Et la première, c'est celle qui consiste à le vanter tout uniment. Mais la seconde, de beaucoup la plus raffinée et la plus efficace, c'est de dénigrer ou simplement d'omettre un rival.

[1] Cf. notre _Roman de la Comédienne_.

Je n'ai jamais aimé les petites chapelles, coteries littéraires, ou de quelque nom qu'on les nomme, et puis me rendre cette justice de n'avoir pas tenté une démarche en vue de participer aux bénéfices du groupement. Non que je méconnaisse--il faudrait être aveugle--les incomparables avantages de ces secrètes associations, de cette franc-maçonnerie où le premier article des statuts consiste en un engagement tacite de mutuel agenouillement. On les rencontre dans tous les efforts où trouve son application le symbole expressif de l'aveugle et du paralytique,... dans la Peinture, où tant de réputations furent édifiées que le Temps s'est déjà chargé de remettre à leur place; dans la Musique, où d'ingénieux assimilateurs, munis d'une technique savante, furent baptisés les continuateurs de Beethoven... mais dans la Littérature surtout, qui demeure notre art national. Combien parmi nous, de ceux qui ont un nom, un petit nom littéraire, ne le doivent qu'à la puissance de leurs relations--vigoureux cheval de renfort qui hissa leur oeuvre au sommet de la côte... leur oeuvre, fardeau lourd de poids, mais léger de valeur, qui, faute d'un tel appui, fût demeurée aux régions inférieures. Mais voilà, on ne refait pas son tempérament, et pas plus qu'on ne saurait ajouter un centimètre à sa taille, une échine vraiment droite ne se plie aux voussures de certaines portes. J'ajouterai que, lorsqu'une coterie littéraire a pour point central et foyer de rayonnement un jeune astre féminin qui monte à l'horizon, il devient plus délicat encore d'y prendre place.

Il me faut donc déclarer ici que je ne connais à aucun titre, sinon à titre littéraire, les femmes-auteurs qui font l'objet de cet Essai. Jamais avec aucune d'elles je n'ai même fait ce banal échange de cartons par où l'on remercie de l'envoi d'un livre ou d'un article. Si la première page des Magazines illustrés ne nous avait abondamment renseignés, en des dimensions qui s'imposent à la vue, sur leur personnalité physique, j'ignorerais jusqu'à la forme de leurs traits, au point de ne pouvoir les identifier, sur le devant d'une loge à une première représentation, ou dans la cohue mondaine d'un vernissage. Ce sont là, on voudra bien le reconnaître, les meilleures garanties extérieures pour les juger littérairement. A leur égard, et dans toute la force du terme, j'ai mis en application le principe d'hygiène morale que je recommandais dans une de mes Chroniques de Théâtre: «Un bon critique ne doit jamais dîner hors de chez lui.»

MADAME DE NOAILLES

On sait la force des arguments par lesquels l'Empereur Napoléon justifiait l'Adoption: le contrat artificiel, créé par une volonté qui tente de suppléer aux insuffisances de la Nature, est conçu à l'imitation de la Nature elle-même. Mais qui n'en pressent les défaillances? Il n'est jamais qu'une doublure: il peut se substituer dans certains cas à l'ordre naturel... il ne le remplace jamais. Et de même qu'à certains traits moraux s'affirmant soudain chez l'enfant, le père adoptif prend conscience de l'abîme qui les sépare, nous tous qui sommes de pure tradition française, pouvons discerner chez cette Française d'adoption des éléments inassimilables.

Ravivons des souvenirs: images enregistrées dans notre mémoire, si peu que soit vivace en nous l'impression des physionomies observées. Combien de fois est-il arrivé, pénétrant dans un salon, dans une salle de concert ou de spectacle, ou tel autre lieu public, que nos yeux s'arrêtent à une figure expressive, d'autant plus expressive qu'elle est plus différente de ce qu'ils sont accoutumés à fixer. Est-ce la couleur des yeux, le galbe du visage, certains contours de physionomie qui soudain nous viennent avertir? De tout cela sans doute il y a quelque chose, mais quelque autre chose encore, que nous ne pouvons exactement préciser: le _quid proprium_ d'où naît aussitôt l'intuition, équivalente à une certitude: cette créature vivante ordonne ses sensations suivant une méthode qui n'est pas la nôtre; elle subit des réactions que nous ne saurions partager et pareillement il est en nous toute une région de l'âme qui à jamais lui demeurera impénétrable. Gardons-nous de nous abandonner au charme dangereux de cette étrangeté: c'est le chant de la Sirène qui perd celui qui s'y arrête. Être différent, voilà une raison suffisante de fixer l'attention. Oublierons-nous pour cela la logique expressive des mots: Étrange... Étranger... syllabes qui se superposent exactement. Dégageons aussitôt des conséquences qui s'imposent d'elles-mêmes.

Il faut être logique en tout: comment la seule investiture d'un nom illustre, fût-il le plus français d'ailleurs par atavisme et par tradition, atteindrait-elle à supprimer vingt années de culture antérieure, où les images de notre pays ne se réfléchirent qu'assez indirectement? L'auteur n'en faisait-il pas comme un aveu dépouillé d'artifice, le jour où il dédiait un de ses romans: «_Aux jeunes écrivains de France_... à ceux, ajoutait-il, dont la sympathie m'a chaque jour dans mon travail aidé...» N'a-t-il pas fait mieux encore, en allant plus loin et plus profondément que les hommes? N'a-t-il pas voulu se rattacher à la terre elle-même, quand il dédiait son premier volume de poèmes: «_Aux paysages de l'Ile de France_, ardents et limpides, pour qu'ils le protègent de leurs ombrages.» Le geste est élégant, le mouvement plein de grâce, en tout digne du sexe qui d'instinct sait trouver les attitudes et camper son personnage. Et je ne doute pas que cet appui ait été réel. Pourtant je me plais à y voir plus encore: un jalon pour l'avenir. Flatterie et caresse de la femme qui reparaît sous l'auteur, qui sait comme avec chacun il convient de s'y prendre, et que nous avons toujours, sur notre douce terre de France, les bras ouverts pour accueillir ceux qui nous viennent de loin. Il faudrait ne rien connaître des vingt dernières années de notre histoire littéraire, pour ignorer que les meilleurs ouvrages signés de noms français furent sacrifiés de parti pris aux productions étrangères. Publier un livre sous le patronage des confrères de sa génération, quand on est femme et de naissance étrangère, c'est s'assurer un double titre à la bienveillance d'un accueil qui, sans ces circonstances, eût pu rencontrer plus de froideur.

C'est peu d'avancer que Mme de Noailles, en dépit de son nom français, fait à nos yeux figure d'étrangère: elle est encore une cosmopolite, puisque ses goûts et ses premières expériences nous révèlent une formation où les images enregistrées viennent se combattre, en se confrontant les unes aux autres. Tout écrivain fortement raciné se manifeste tel dès le premier abord, et ses héros ont un accent par où se révèle la saveur du terroir: vérité tellement frappante que l'on rougirait d'y insister, elle nous permet d'embrasser d'autant mieux le point de vue contraire. Spontanément viennent s'offrir à nous deux images: celle de l'auteur qui jamais n'abandonna le sol natal, ou du moins ne lui fit infidélité que pour lui revenir ensuite, plus tendre, plus passionné, comme ces amants qui dans les bras d'une autre ne vont chercher qu'un prétexte à mieux aviver les traits de celle que par-dessus tout ils chérissent. Pour certaines natures bizarrement organisées, ou seulement plus compliquées que le commun des mortels, l'infidélité en amour n'est qu'un moyen de contrôle qui, par différence, permet de préciser la valeur de ses sensations. C'est le voyage sentimental, où les aspects sans cesse se renouvellent et nous confirment dans le choix fait antérieurement. De tels déplacements demeurent à jamais incompréhensibles aux véritables fidèles et aux vrais racinés. Le clavier de leurs sensations sans doute n'a qu'une faible étendue, mais elles gagnent en intensité, en profondeur, ce qui leur manque pour la diversité, et surtout leur sincérité s'affirme d'un accent qui ne trompe pas. Faut-il citer des noms? Celui de Mistral s'imposera comme le plus expressif. Puis voici qu'en face d'eux viennent s'offrir les représentants du type adverse: bataillon serré de ceux qui dispersèrent leur sensibilité aux quatre coins du monde, pour y chercher les rehauts d'émotion que ne suffit point à leur départir la vigueur de leur tempérament: c'est le thème initial, le _motif_ que va quêter le peintre, déplaçant son chevalet à travers les multiples sites de nature, quand le véritable sujet est en lui, s'il veut bien réfléchir que les plus grands maîtres du paysage ne firent que transfigurer de modestes aspects par la puissance de leur vision.

Cosmopolitisme!... ce sera donc, le plus souvent, besoin de sortir de soi-même, pour chercher l'excitant nécessaire à la production, de suppléer aux défaillances d'un tempérament qui ne saurait, par sa seule vigueur, étreindre son sujet: à une époque où l'originalité véritable tend à se faire de plus en plus rare, quelle meilleure marque de plasticité littéraire? Nul doute qu'il faille attribuer à cette double cause: origine étrangère et cosmopolitisme, la plasticité de notre auteur. Singulière faculté, commune à tant de femmes, chez celle-ci poussée à un point que l'on rencontrerait difficilement ailleurs, de se plier aux influences, je ne dis pas de les supporter, mais de les accepter, de les quêter, comme un fardeau voulu, attendu, désiré. Chasseresse littéraire, elle est au centre d'un carrefour, et de tous côtés hume les senteurs de la forêt. Tout aussitôt elle prend une piste, puis revient sur elle-même, car elle aurait peur de perdre quelque avantage à s'engager trop avant. Seule la différence de structure mentale pourra nous donner la solution d'une énigme qui n'est qu'apparente. L'homme, quand il imite, demeure presque toujours conscient, ou du moins se reprend assez vite, si pour quelques minutes il s'est abandonné. Imiter, c'est subir. Donc il subit, mais parfois se révolte contre cette soumission. Sentant passer dans sa phrase la cadence d'un maître qui fut trop chère à son oreille, il éprouve un scrupule et se rejette en arrière, tel un cheval qui veut se débarrasser du fardeau. La femme sourit de cette sujétion: c'est une caresse nouvelle qu'elle reçoit. Elle lui rappelle sa vraie fonction et sa destinée qu'un instant elle oublia, quand elle prit en main cet emblème viril: la plume de l'écrivain. Comme elle sait plier son être physique aux caprices de celui qu'elle aime, elle adapte son art à la manière de celui qu'elle admire.

J'ai connu la soeur d'un poète, qu'il est préférable de ne pas nommer, car cette omission permettra à plusieurs de se retrouver en son exemple: elle ne le quittait presque jamais et l'accompagnait dans ses démarches extérieures; ses yeux tendres et voilés, constamment fixés sur lui, disaient l'admiration, le dévouement du chien fidèle, et seuls faisaient écho à sa parole, car elle eût craint d'affaiblir d'un seul mot ce qu'elle jugeait définitif, étant tombé de ses lèvres à lui. Eh bien, la femme écrivain, c'est trop souvent la soeur de ce poète... seulement une soeur qui entend ne pas garder le silence et par instants commente, en l'affaiblissant, la parole du maître. Un philosophe, prévenu sans doute par excès de misanthropie, mais auquel un perpétuel repliement sur lui-même suscita d'étranges lueurs, n'a pas craint de formuler cette loi primordiale de psychologie amoureuse: «La Femme veut être prise, acceptée comme propriété. Elle veut se fondre dans l'idée de propriété, de possession. Aussi désire-t-elle quelqu'un qui prend, qui ne se donne et ne s'abandonne pas lui-même, qui, au contraire, veut et doit enrichir son moi par une adjonction de force, de bonheur et de foi. La Femme se donne, l'Homme prend.» Nietzsche restreignait son jugement à la femme amoureuse. Mais ne faut-il pas admettre l'unité de constitution mentale? Possédée par son amant comme femme, comme écrivain la voici qui veut être prise encore par ses maîtres.