Napoléon intime

Part 34

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Comme Metternich l’avait remarqué dès 1809, l’Empereur voyait nettement l’apathie de ses lieutenants. Dans un dîner à Dantzig, en 1812, rapporte le général Rapp, on l’entend dire devant ceux-là mêmes dont il parlait: «Le roi de Naples ne veut plus sortir de son beau royaume, Berthier voudrait chasser à Gros-Bois, et Rapp habiter son superbe hôtel à Paris.» Déjà en 1809, il disait devant Berthier et d’autres généraux, à propos d’avantages qui avaient été concédés aux Autrichiens sans son autorisation: «Vous vous croyez donc des hommes bien importants, messieurs les chefs d’état-major! J’ai fait de vous de trop grands seigneurs, et vous caressez ceux de la cour d’Autriche...» Un autre jour, il disait au duc de Vicence: «Ne voyez-vous pas, Caulaincourt, ce qui se passe ici? Les hommes que j’ai comblés veulent jouir; ils ne veulent plus se battre; ils ne sentent pas, pauvres raisonneurs, qu’il faut encore se battre pour conquérir le repos dont ils ont soif. Et moi donc, est-ce que je n’ai pas aussi un palais, une femme, un enfant? Est-ce que je n’use pas mon corps dans les fatigues de tous genres? Est-ce que je ne jette pas ma vie chaque jour en holocauste à la patrie? Les ingrats!...»

Napoléon avait parfaitement conscience du remède nécessaire à cet état de choses, quand il s’écriait: «Il n’y a plus que mes pauvres soldats et les officiers, qui ne sont ni princes, ni ducs, ni comtes, qui vont bon jeu, bon argent. C’est affreux à dire, mais c’est la vérité. Savez-vous ce que je devrais faire? Envoyer tous ces grands seigneurs d’hier dormir dans leurs lits de duvet, se pavaner dans leurs châteaux. Je devrais me débarrasser de ces frondeurs, recommencer la guerre avec de jeunes et purs courages.» Ainsi s’exprimait ce souverain, tant accusé d’autocratie inexorable, qui reculait devant l’idée d’infliger une humiliation à ses généraux, en portant atteinte à leurs prérogatives! Les renvoyer dans leurs châteaux lui paraissait le maximum de sévérité auquel il pourrait recourir! Et n’aurait-elle pas encore paru d’une rare bénignité, cette mesure qu’il envisageait comme extrême, alors qu’il eût été si naturel qu’un chef, dans la simple limite de ses attributions, parlât au moins de livrer à des conseils de guerre tous ces subordonnés récalcitrants?

Ces discours n’étaient, de la part de l’Empereur, ni des suppositions gratuites, ni des boutades rétrospectives, méchamment inventées pour pallier ses échecs. Il est malheureusement trop vrai que ses meilleurs amis allaient jusqu’à contrecarrer ses décisions, jusqu’à éclairer maladroitement l’ennemi, poussés qu’ils étaient par le désir de mettre fin à des guerres devenues fatigantes pour eux. En 1813, à Dresde, au moment des conférences en vue de la paix avec le prince de Metternich, l’intérêt évident de Napoléon lui commandait de cacher le peu de confiance qu’il avait dans son armée. Ce fut le maréchal Berthier qui se chargea de renseigner l’ambassadeur d’Autriche: «Il me serait difficile, rapporte le prince de Metternich, de rendre l’expression d’inquiétude douloureuse qui se lisait sur le visage de ces courtisans et de ces généraux chamarrés d’or qui étaient réunis dans les appartements de l’Empereur. Le prince de Neuchâtel, Berthier, me dit à mi-voix:--«N’oubliez pas que l’Europe a besoin de paix, la France surtout, elle qui ne veut que la paix.»--Je ne me crus pas tenu de répondre et j’entrai dans le salon de service de l’Empereur.» S’il ne répondit pas à Berthier, Metternich ne manqua pas de tirer profit du renseignement: comme Napoléon, suivant son rôle, parlait haut et ferme des forces imposantes dont il disposait encore: «Mais c’est précisément l’armée qui désire la paix», riposta le diplomate autrichien. L’Empereur, blessé au vif par ce coup droit, répliqua spontanément: «Non, ce n’est pas l’armée, ce sont mes généraux qui veulent la paix.»

Dès que les maréchaux constatèrent la faiblesse de Napoléon envers eux, leur hardiesse alla grandissant. Impuissant à prendre le parti de faucher d’un seul coup les résistances dangereuses qui s’affermissaient autour de lui, l’Empereur dut entrer dans la voie des concessions. Dès lors, n’ayant plus la liberté de s’arrêter aux déterminations que lui dictait son génie, il crut indispensable de prendre l’opinion de ceux qui seraient appelés à les exécuter. De ces consultations naquit, dans l’esprit de l’Empereur, l’indécision, toujours néfaste à un chef d’armée. C’est ainsi que, pendant la guerre de Russie, devant ses ordres discutés, critiqués, Napoléon en arrive fatalement à céder aux observations de ses généraux. «Il aurait évité de grands revers,--raconte le baron Fain, s’appuyant lui-même sur le général Gourgaud,--surtout dans les derniers temps de sa carrière, s’il ne s’en était rapporté qu’à lui-même.» En 1813, sous la pression des maréchaux, il renonça à la marche sur Berlin qu’il avait conçue, et alla s’engouffrer dans le désastre de Leipzig.

Son autorité affaiblie devenait de jour en jour plus précaire; c’est lui-même qui dit au maréchal Macdonald: «... Je donne des ordres et l’on ne m’écoute plus; j’ai voulu faire réunir tous les équipages sur un point avec une escorte de cavalerie, eh bien! personne n’est venu.» Il est impossible de conserver le moindre doute sur le peu de cas qu’on faisait des ordres de l’Empereur, lorsqu’à cette pénible constatation le même maréchal ose répondre: «Je le crois bien, beaucoup ont de l’expérience et de l’instinct; ils présument avec raison que la communication par laquelle vous vouliez les diriger n’est pas plus libre que la nôtre.» Macdonald, avec une affectation lourde et de mauvais goût, a pris soin de souligner le ton irrespectueux, indécent même, avec lequel il se permettait de parler à Napoléon, en ces jours de malheur: «Ayant joint l’Empereur, dit-il, je lui parlai très énergiquement:--«Il faut forcer le passage et envoyer sans perdre un instant tout ce que vous avez là de disponible»,--et c’est vertement qu’il rabroue le plus grand des hommes de guerre, en ajoutant d’un air courroucé: «Votre garde, pourquoi n’est-elle pas en marche?» Le maréchal, avec une candeur qui touche à l’inconscience, déclare que «les personnes présentes à cet entretien le regardaient fixement et marquaient l’étonnement d’entendre, apparemment pour la première fois, parler à l’Empereur avec cette libre et franche fermeté».

Sous ce commandement de jour en jour plus faible, on marcha de défaites en défaites, dans une retraite qui amena, derrière elle, l’ennemi sur le sol français.

En face de la patrie envahie, l’Empereur semble s’être ressaisi pleinement. Il est résolu à repousser toute ingérence dans ses conceptions et à destituer, à châtier impitoyablement quiconque n’obéirait pas instantanément. Ce n’est pas le trait le moins honorable de ce caractère qui se montre plus hautain dans l’adversité que dans le triomphe. Il est bien en possession de lui-même le jour où il enlève le commandement au maréchal Victor; le jour où il écrit à un autre maréchal inactif: «Si vous êtes toujours l’Augereau de Castiglione, gardez le commandement; si vos soixante ans pèsent sur vous, quittez-le et remettez-le au plus ancien de vos officiers généraux. La patrie est menacée et en danger, elle ne peut être sauvée que par l’audace et la bonne volonté, et non par de vaines temporisations... Soyez le premier aux balles. Il n’est plus question d’agir comme dans les derniers temps, mais il faut reprendre ses bottes et sa résolution de 93...» C’est bien le Bonaparte d’autrefois qu’on retrouve dans ces lettres vigoureuses et incisives qui n’admettent pas de réplique: «... Je vois que vous avez onze cents chevaux prêts à partir! pourquoi ne partent-ils pas? on dirait que vous dormez à Paris.» «Je ne suis pas un caractère d’opéra... il faut être plus pratique que vous ne l’êtes... il est tout simple et plus expéditif de déclarer que l’on ne peut pas faire une levée d’hommes que d’essayer de la faire.» «Écrivez au général Digeon que je suis extrêmement mécontent de la manière dont il commande son artillerie; qu’hier, à trois heures après-midi, toutes les pièces manquaient de munitions, non par suite de consommation, mais parce qu’il avait tenu son parc trop éloigné... Dites-lui qu’un officier d’artillerie qui manque de munitions au milieu d’une bataille, mérite la mort.»

Sous l’étreinte de cette énergie reconquise, l’armée composée d’une poignée d’hommes put accomplir, en 1814, en face de l’Europe entière coalisée, les faits d’armes les plus mémorables qu’aucun peuple ait eu jamais à enregistrer dans son histoire.

Écrasé sous le nombre, acculé à Fontainebleau où l’attendait la trahison définitive de Marmont, son ami de jeunesse, l’Empereur, selon l’expression du capitaine Coignet, «se trouva sous la faux de tous les hommes qu’il avait élevés aux hautes dignités et qui le forcèrent d’abdiquer».

Là, il fut donné à Napoléon de connaître tout ce qu’il y a de bas, de perfide, de hideux dans le cœur humain. Celui qui fut pendant quinze ans la gloire et la fortune de la France, l’idole encensée de tout un peuple, le géant des batailles ayant tenu l’Europe entière emprisonnée dans les plis du drapeau de la France, se vit méprisé, insulté, bafoué par les hommes dont, naguère, il devait modérer le zèle adulateur! Spectacle déshonorant pour l’humanité! Les maréchaux, soucieux avant tout d’assurer leur position près des Bourbons, sans un mot de pitié ni de sympathie pour Napoléon accablé, exigèrent impérieusement son abdication. Et quel langage lui tenait-on? «Nous en avons assez... trêve de compliments... il s’agit de prendre un parti...»; ce sont les expressions mêmes de Macdonald, chargé par ses collègues de porter la parole. «Il est temps d’en finir..., disait brusquement le maréchal Ney, il faut faire votre testament... vous avez perdu la confiance de l’armée...» Et quand l’Empereur, indigné, rapporte Caulaincourt, répondait que l’armée obéirait assez pour punir la révolte de ce maréchal, celui-ci répliquait cyniquement: «Eh! si vous en aviez le pouvoir, serais-je encore ici dans cet instant?»

Quand le dernier des maréchaux eut repassé le seuil de sa porte, Napoléon, révolté des humiliations qu’il venait de subir, le cœur soulevé par le dégoût de tant de lâcheté, s’écria: «Ces gens-là n’ont ni cœur ni entrailles... je suis moins vaincu par la fortune que par l’égoïsme et l’ingratitude de mes frères d’armes...»

C’était plus qu’il n’en pouvait supporter. L’infâme abandon de ceux qu’il avait aimés, comblés de richesses et d’honneurs, porta le dernier coup à cette âme abîmée dans sa désillusion.

Le soir même, dans un accès de désespoir, il résolut de mettre fin à ses jours. Il absorba un poison violent, contenu dans un sachet que, depuis 1808, il portait suspendu à son cou, afin, sans doute, de ne pas rester vivant entre les mains de l’ennemi, s’il avait le malheur d’être fait prisonnier.

Malgré ses efforts, il ne put comprimer les cris de la souffrance qu’il éprouvait, et l’éveil fut donné au château.

A minuit, Constant, le valet de chambre, arriva près du lit de son maître. En proie à des convulsions effrayantes, l’Empereur répétait d’une voix saccadée: «Marmont m’a porté le dernier coup. Le malheureux! Je l’aimais! L’abandon de Berthier m’a navré! mes vieux amis, mes anciens compagnons d’armes!»

Le docteur Yvan, appelé en toute hâte, fit prendre de force un contre-poison à l’Empereur.

Un peu de calme succéda à la crise violente. Il s’assoupit une demi-heure. «Quand Napoléon se réveilla, dit Caulaincourt, je me rapprochai de son lit. Les gens de service se retirèrent, nous restâmes seuls. Ses yeux enfoncés et ternes semblaient chercher à reconnaître les objets qui l’environnaient, tout un monde de tortures se révélait dans ce regard vaguement désolé! «Dieu ne l’a pas voulu, dit-il, comme répondant à sa pensée intime, je n’ai pu mourir, pourquoi ne m’a-t-on pas laissé mourir?... Ce n’est pas la perte du trône, dit-il ensuite, qui me rend l’existence insupportable. Ma carrière militaire suffit à la gloire d’un homme. Savez-vous ce qui est plus difficile à supporter que les revers de la fortune? Savez-vous ce qui broie le cœur? C’est la bassesse, c’est l’horrible ingratitude des hommes. En présence de tant de lâchetés, de l’impudeur de leur égoïsme, j’ai détourné la tête avec dégoût, et j’ai pris la vie en horreur. Ce que j’ai souffert depuis vingt jours ne peut être compris.»

A partir de ce moment, trahi par la mort elle-même, qui lui réservait une agonie plus lente, une fin plus dramatique encore, l’Empereur fut résigné à tout; il signa sans discussion les protocoles du traité d’abdication, anxieux de quitter le foyer d’amertumes, d’abjections, de vilenies où il venait de tant souffrir.

X

Le voyage de Fontainebleau à l’île d’Elbe réservait à Napoléon de nouvelles et douloureuses épreuves. Il eut à subir encore un affront, lorsqu’il rencontra l’homme qu’il avait fait duc de Castiglione; celui-ci ne daigna même pas lever la casquette dont était coiffée sa ducale personne. En Provence, les populations surexcitées se portaient, aux relais, vers la voiture que l’Empereur occupait avec les commissaires étrangers, et là, on lui jetait en pleine figure les sarcasmes les plus outrageants, tels que: «ogre de Corse! odieux tyran! à bas Nicolas!» (surnom méprisant que l’on donnait alors à Napoléon). Les plus exaltés se cramponnaient aux roues de l’équipage, pendant que les moins hardis lançaient, de loin, d’énormes pierres. Les menaces de mort ne tardèrent pas à succéder aux insultes. «Le danger, dit le comte Waldbourg-Truchess, devint si redoutable qu’avant d’arriver à Saint-Cannat, où l’effervescence était à son paroxysme, l’Empereur, supplié par son entourage qui voulait empêcher un crime déshonorant, dut changer de costume et, endossant l’habit de l’un de ses courriers qui prit sa place, il courut lui-même devant les voitures!»

Quel mortel eut jamais dans sa vie des contrastes aussi saisissants: avoir mené des armées triomphantes à travers l’Europe terrifiée à son approche, et maintenant se voir réduit, sous un déguisement d’emprunt, en avant d’une berline, à servir de piqueur à des officiers étrangers qui étaient ses propres gendarmes!

Y eut-il couardise de la part de Napoléon à user d’un expédient destiné à tromper la fureur d’une populace affolée?--Ni plus ni moins qu’il y aurait lâcheté, dans l’impossibilité de se défendre, à éviter l’assaut d’une meute de chiens ou de loups enragés.

Du reste, si l’on se plaît à parler de courage, on peut, semble-t-il, s’en rapporter à l’homme qui, pendant les dix années de l’Empire, plutôt que de jouir d’une sécurité sans gloire, a préféré quand même les périls de la guerre, et les a bravés à ce point qu’il a pu vivre dans les camps, en quelque sorte sous le feu de l’ennemi, cinquante-quatre jours juste de moins que dans les résidences impériales; à l’homme qui, en personne, a commandé dans six cents combats et quatre-vingt-cinq batailles rangées; à l’homme qui, passé l’âge de la témérité, en 1813, dit le major d’Odleben, à Dresde, recevant à la tête les éclats d’une grenade, et voyant les Italiens se courber pour se soustraire aux effets de l’explosion, se tourne vers eux et leur crie en riant: _Ah, coglioni! non a male!_

A peine arrivé à l’île d’Elbe, c’est miracle de voir l’Empereur, dépossédé de son trône, ne pas donner une minute à l’abattement si naturel qui aurait pu l’envahir après de pareils événements, et se mettre au contraire à administrer immédiatement cette île minuscule avec le formalisme qu’il apportait à régir son vaste empire.

Débarqué le 3 mai à six heures du soir, le lendemain 4, rapporte sir Neil Campbell, après avoir reçu les autorités et les notables, «il montait à cheval, faisait une première inspection aux fortifications de Porto-Ferrajo, et ne rentrait pour dîner qu’à sept heures». Le 5, «levé avec le jour, il sortait à pied, afin de visiter les forts et les magasins»; le 6, à sept heures du matin, «il traversait le port en canot, puis montait à cheval et allait jusqu’à Rio examiner les mines»; le 7, «de cinq heures à dix heures avant midi, visite aux forts et magasins autour du port», et ainsi de suite, tous les jours.

Entre temps, il rétablissait, en miniature, son conseil des ministres, lorsqu’il assemblait, sous sa présidence, «le sous-préfet, le commissaire de la marine, le directeur de l’enregistrement, le commissaire des guerres, le directeur des contributions, et les personnes, dit l’ordre de convocation, qui peuvent donner des lumières et me faire connaître l’administration du pays, les douanes, les droits réunis, l’administration sanitaire et maritime».

Dès ce moment, son attention est concentrée sur les affaires de l’île d’Elbe; il y est aussi minutieux qu’au temps où il gouvernait soixante millions de sujets. L’homme se livre sans partage au nouveau devoir qui lui incombe.

L’entretien, l’administration de sa garde, dont l’effectif est de sept cent quinze hommes, cent vingt-sept chevaux ou mulets et seize voitures, sont l’objet d’un classement spécial sous la rubrique d’_affaires militaires_ et de _budget de la guerre_, qu’il contrôle pièce à pièce, sou à sou, avec autant d’ordre, autant d’économie que jadis la comptabilité de la Grande Armée.

C’est non moins sérieusement que l’Empereur s’occupe des affaires civiles: à la place des travaux gigantesques qu’il faisait exécuter autrefois, il prescrit la réparation des ponts, il prend des mesures pour remédier à la malpropreté des rues. S’il n’a plus les châteaux impériaux, avec leurs parcs immenses, cela ne l’empêche pas de nommer des gardes «qui veilleront à ce que les chèvres n’endommagent pas le domaine», et, à défaut de mobilier de la couronne, quand il n’a plus à discuter les prix de tapisseries des Gobelins ou de meubles somptueux, il ne dédaigne pas d’écrire au général Bertrand: «Nous manquons de chaises ordinaires pour toutes nos maisons; il faut arrêter un modèle de chaises de la valeur de cinq francs l’une, et un modèle de fauteuils et de canapés d’un prix proportionné et en acheter à Pise pour un millier de francs.»

Jamais caractère d’homme, il faut le reconnaître, ne s’est affirmé plus invariable dans ses dispositions principales qui sont: le besoin constant de veiller aux plus petites choses, la sujétion absolue à la besogne quotidienne. Tel il fut à ses débuts, tel on le vit à l’époque d’une splendeur inouïe, tel il demeure, après la chute, au sein de la pauvreté.

C’est dans cette solitude, loin des influences d’une cour abâtardie par l’excès des faveurs souveraines, que Napoléon sut prendre la résolution la plus énergique, la plus téméraire que son esprit ait conçue durant toute sa vie: le 26 février 1815, l’Empereur s’embarquait pour la France.

En s’engageant dans cette aventure qui, selon toutes prévisions, devait lui être fatale, l’Empereur obéissait-il à une ambition immodérée, aveugle? Ne pouvait-il contenir son impatience de ressaisir un pouvoir regretté? A première vue, il en paraît ainsi; mais l’examen raisonné de la situation modifie singulièrement cette appréciation.

Il est indéniable qu’après le renversement de l’Empire, ses partisans, à l’instar des fidèles de tous les régimes déchus, travaillaient avec plus ou moins d’ardeur à préparer le retour de l’Empereur.

Que de l’île d’Elbe, Napoléon, bien informé, ait suivi d’un œil complaisant, qu’il ait même encouragé secrètement ces menées, cela n’est pas douteux, et c’est, après tout, bien naturel.

A quoi ces combinaisons secrètes devaient-elles logiquement aboutir? A la perpétration d’un complot subordonné aux circonstances politiques intérieures de la France, et, ensuite, à la concentration, en un lieu de débarquement choisi d’avance, de forces imposantes chargées d’attendre et d’acclamer l’Empereur. Mais que nous sommes loin de cette sorte de conspiration préméditée, le jour où nous voyons Napoléon mettre à la voile au caprice des vents, atterrir au hasard sur un point du littoral où il n’est attendu par aucun de ses partisans dévoués! Un tel acte de hardiesse ne pouvait résulter que d’une détermination chevaleresque ou du coup de tête d’un écervelé «venant, comme on disait à Paris, près de Louis XVIII, se livrer lui-même comme un papillon vient se prendre à la chandelle».

Napoléon était incapable d’une étourderie ridicule, mais il avait une force d’âme suffisante pour affronter tous les périls plutôt que de se livrer pieds et poings liés, avant d’avoir épuisé ses derniers moyens d’action. On lui avait fait savoir que les Français désiraient son retour. Avant de s’abandonner, il crut se devoir à lui-même de s’assurer, sans violence, par une simple apparition, de la vérité de ces rapports. En dépit de tous les dangers, il prit cette résolution suprême, le jour où la mauvaise foi indéniable des signataires du traité de Fontainebleau l’autorisa à violer lui-même ce traité.

Pour ceux qui reprochent à Napoléon d’avoir manqué à la foi jurée, en quittant l’île d’Elbe, il convient de rappeler qu’en droit une convention n’est valable que si les deux parties peuvent, le cas échéant, être contraintes à l’exécuter. Or, il faut le demander à ses accusateurs, que pouvait faire Napoléon le jour où les stipulations signées par les puissances n’étaient plus respectées par elles? Quel tribunal était compétent pour juger un conflit entre toutes les nations européennes d’un côté, et un homme isolé, comme était l’Empereur, d’autre part?

Ce fut précisément la question qu’eut à se poser l’exilé de l’île d’Elbe. Le traité de Fontainebleau du 11 avril 1814, entre l’empereur Napoléon, l’Autriche, la Prusse, la Russie, et l’Angleterre dans la coulisse, n’avait été exécuté jusque-là que par l’une des parties contractantes, c’est-à-dire Napoléon.

En février 1815, les clauses qui étaient la base essentielle de la convention n’avaient pas même reçu un commencement d’exécution; ni la rente de deux millions n’avait été versée à l’Empereur, ni les duchés de Parme, de Plaisance et de Guastalla n’avaient été remis à Marie-Louise, ni les allocations réservées pour les membres de la famille impériale n’avaient été payées. Il y avait une violation plus radicale encore de ce traité: l’article fondamental, celui qui attribuait à Napoléon la souveraineté de l’île d’Elbe, était méprisé, foulé aux pieds. Les puissances alliées, et Louis XVIII, apeurés par l’ombre même de celui qui les avait tenus si souvent à sa merci, avaient résolu, sans plus de détours, sans plus de souci de leurs engagements, de s’emparer de Napoléon et de le transporter dans une île lointaine de l’Océan. Il importe grandement de remarquer ceci: cinq mois avant que Napoléon se fût décidé à quitter l’île d’Elbe, le nom de Sainte-Hélène avait déjà été prononcé. «Le propos le plus généralement répété à Vienne, dit M. de Bausset, était qu’il fallait envoyer Napoléon à Sainte-Hélène, parce que l’île d’Elbe était trop près de l’Italie.» «Les feuilles publiques anglaises, rapporte le duc de Rovigo, disaient que l’on devait conduire l’Empereur à Sainte-Hélène, et celles d’Allemagne l’avaient répété. L’Empereur les recevait à l’île d’Elbe.»

«L’autre question, autrement grave et contestée, dit Villemain dans ses _Souvenirs contemporains_, c’était la translation de Napoléon dans quelque île transatlantique, telle que Sainte-Lucie, les Açores ou Sainte-Hélène, car ce dernier nom était déjà prononcé dans des conférences intimes dont le secret transpira jusqu’à Napoléon.»

«Rien de plus urgent, disait le comte Pozzo di Borgo, l’un des plénipotentiaires du Tsar, que d’enlever Napoléon de dessous les yeux de l’Europe et de le transporter au plus tôt le plus loin possible.»