Napoléon intime

Part 32

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Quant aux états de situation,--roulant sur des effectifs de plusieurs centaines de mille hommes, fouillis de chiffres qu’il supputait jusqu’à demander pourquoi «quinze gendarmes restent sans armes dans l’île de Walcheren», «pourquoi l’on a oublié de mentionner deux canons de 4 existant à Ostende», et qu’il savait par cœur, au point de pouvoir indiquer à des soldats égarés en route l’emplacement de leur corps sur la simple vue du numéro de leur régiment; au point de se rappeler, en 1813, que trois ans auparavant il avait envoyé en Espagne deux escadrons du 20e régiment de chasseurs à cheval,--ces états ont été de tout temps pour l’Empereur un régal et un délassement de l’esprit: «On doit s’être aperçu, mande-t-il un jour à Berthier, que je lis ces états de situation avec autant de goût qu’un livre de littérature.» C’est de Finkenstein que, dans un mouvement d’enthousiasme, il écrit au général Lacuée: «Je reçois et lis avec un grand intérêt votre état A présentant la situation, après la réception des conscrits de 1808... Cet état est si bien fait qu’il se lit comme une belle pièce de poésie.» Sa prédilection pour ce genre de lecture est encore accusée par de nouvelles félicitations adressées au même général: «J’ai lu avec le plus grand intérêt le bel état que vous m’avez envoyé sur l’armée de Naples. Il m’a paru d’une clarté parfaite. Je l’ai parcouru avec autant de plaisir qu’un bon roman...»

On a dit à maintes reprises, au cours de cette étude, que les grandeurs furent sans influence sur le caractère de Napoléon, que toujours on le retrouve fidèle à toutes ses habitudes, quelles qu’elles soient; il faut le noter une fois de plus, en voyant Bonaparte, général en chef de l’armée d’Italie, prendre les mêmes récréations que Napoléon empereur. En 1797, il écrivit au Directoire: «... J’approfondis dans mes moments de loisir les plaies incurables des administrations de l’armée d’Italie.» On pourrait encore remonter beaucoup plus haut et rappeler que l’officier d’artillerie, après son service, utilisait ses heures de liberté à compléter son instruction et à écrire des ouvrages historiques.

VII

On aurait tort de croire que le souci des services de l’armée, base de sa renommée personnelle, primât toutes les pensées de Napoléon, et que la préparation de ses triomphes guerriers absorbât toutes ses facultés.

Certainement l’Empereur était un homme épris de l’art militaire, ravi d’ajuster avec précision, de polir avec amour toutes les pièces composant l’instrument de guerre qu’il maniait avec tant de sûreté et de bonheur. Mais cette passion, bien qu’elle paraisse l’avoir maîtrisé durant toute son existence, ne tenait pas plus de place, en réalité, dans son cerveau, que les préoccupations des autres services dont il assumait la responsabilité. N’a-t-il pas écrit lui-même, en 1805, au ministre des finances: «Je m’afflige de ma manière de vivre qui, m’entraînant dans les camps, dans les expéditions, détourne mes regards de ce premier objet de mes soins, de ce premier besoin de mon cœur: une bonne et solide organisation de ce qui tient aux banques, aux manufactures et au commerce.»

La fonction civile de chef de gouvernement, du jour où il en est investi, devient également pour lui un métier auquel il s’abandonne avec autant d’abnégation et de scrupule qu’aux exigences militaires. Parmi la multitude d’actes qui ont concouru au relèvement de la France, beaucoup sont des lois qui supposent des discussions arides, difficiles, et des connaissances spéciales. On pourrait croire que Napoléon les a adoptées de confiance. «Ce serait une erreur, dit Rœderer. Depuis l’arrêté qui change la dénomination des poids et mesures jusqu’à la loi qui organise les tribunaux, il a tout discuté et très souvent tout éclairé. Infatigable au travail, assidu au Conseil d’État, tenant les séances cinq à six heures de suite, il met à tout l’autorité de son talent, avant d’y mettre celle de sa place... Il a établi dans le Conseil d’État une discussion vive et familière, exempte des inconvénients attachés aux discussions de tribune...» «Napoléon travaillait, dit Mollien, dix ou douze heures de chaque journée, soit dans les conseils d’administration, soit au Conseil d’État, où il faisait discuter sous ses yeux les nouveaux règlements qui devaient compléter la législation si longtemps imparfaite. Il demandait compte à chaque ministre des moindres détails; il s’adressait même aux premiers commis, lorsque les ministres n’éclairaient pas tous ses doutes... Il n’était pas rare de voir les ministres sortir de ses conseils, accablés de la fatigue des longs interrogatoires qu’ils avaient à subir; et Napoléon, qui dédaignait de s’en apercevoir, ne parlait de sa journée que comme d’un délassement qui avait à peine exercé son esprit; et, je le répète, il arrivait souvent aux mêmes ministres de trouver encore, en rentrant chez eux, dix lettres du Premier Consul demandant d’immédiates réponses auxquelles tout l’emploi de la nuit pouvait à peine suffire...»

Dans l’ordre civil, aussi bien que dans l’ordre militaire, aucune nomination, aucune promotion n’était signée, sans qu’il eût vérifié par lui-même les mérites du titulaire. «Lorsque le travail, dit le duc de Bassano, après avoir été soumis, comme tous les autres, au contrôle du ministre secrétaire d’État, revenait à la signature, l’Empereur le faisait laisser sur son bureau, et il ne le rendait que le lendemain. C’était sa constante habitude. L’examen de ce travail était l’objet d’une attention toute spéciale de sa part: _à chaque nom_, sans aucune exception, il y avait une annotation de sa main. Ces curieuses annotations, les voici littéralement copiées: «--Accordé.--Il n’y a pas lieu.--A quel titre?--Combien de blessures?--A la première bataille, s’il y a lieu.--Les années de services, s’ils sont médiocres, ne constituent pas un droit.--On verra plus tard.--Pas une action d’éclat.»--En remettant ce travail ainsi annoté, Napoléon discutait ses observations. Si le ministre insistait en faveur de tel ou tel, l’Empereur se faisait apporter les dossiers. Quelquefois il revenait sur sa première décision; cela était rare. Sa prodigieuse mémoire le servait si bien, qu’il pouvait presque appliquer au nom de chacun la part de mérite qui lui revenait...» Et le duc de Bassano cite une proposition en faveur d’un capitaine, trois fois renouvelée, à plusieurs mois d’intervalle, et trois fois rejetée par l’Empereur.

Cette extrême contention d’esprit à travailler, sans trêve ni repos, pour pénétrer les replis de l’administration, ne faiblit jamais un seul instant; son activité, déjà déconcertante, devient, pour ainsi dire, fabuleuse, quand on le suit dans ses campagnes à travers l’Europe. On voit, avec trouble et stupéfaction, l’Empereur, même dans les jours qui précèdent ou suivent immédiatement les phases de l’épopée impériale, trouver non seulement l’ampleur d’esprit, mais le temps matériel pour mener de front l’examen et le contrôle des questions relativement les plus futiles, et l’exécution des plans, la combinaison des traités qui doivent assurer la gloire et le salut de l’Empire.

En 1805, Napoléon avait à combattre la troisième coalition, composée des armées russe et autrichienne. Le sort de la campagne allait être décidé à Austerlitz.

Le 21 novembre, l’Empereur reconnaissait le terrain qu’il avait choisi pour engager la bataille. Le 22, dans la fièvre des mille péripéties engendrées par des entreprises de cette nature, il trouve assez de calme pour écrire au ministre du Trésor public, et pour discuter, avec le ton dégagé d’un homme qui n’aurait à s’occuper que de la gestion des finances à Paris: «Ce n’est pas sérieusement, écrit l’Empereur, que vous me demandez mon approbation à la mesure que vous avez prise pour M. Vanlenberghe. Vous savez qu’il a toujours été contre mes principes, même en temps de paix, de faire des avances à des fournisseurs, et il est bien singulier que vous me proposiez de donner vingt-six millions à un homme auquel je ne les dois pas, qui a très bien fait son service tant qu’il l’a fait comme munitionnaire, mais qui, dans ces derniers temps, l’a fort mal fait. J’y perdrais les vingt-six millions, et cela ne sauverait point cet homme... Un ministre a dit qu’il valait mieux donner cent millions à Vanlenberghe que de le laisser manquer. Permettez-moi de vous dire que c’est là un propos de petites maisons. Ce ministre ne connaît probablement pas les chiffres et ne sait pas ce que c’est que cent millions.» Deux jours après, Napoléon forme le projet hardi de simuler une retraite. Pour mieux tromper ses ennemis, il l’annonce partout, même à ses ministres. C’est ainsi que le 23 novembre, il mande à Talleyrand: «Je ne vais pas tarder à me rendre à Vienne, ayant pris le parti de donner du repos à mes troupes, qui en ont un excessif besoin.» En même temps, Napoléon prenait des dispositions inverses, et raisonnées à ce point que, le 1er décembre, la veille de la bataille, il put avec une assurance imperturbable indiquer publiquement, dans une allocution à ses troupes, les manœuvres qui seraient exécutées le lendemain, tant par les Autrichiens et les Russes que par les Français. Ne croirait-on pas que l’Empereur commande en chef les deux armées belligérantes, quand il dit: «Les positions que nous occupons sont formidables; et pendant qu’ils marcheront pour tourner ma droite, ils me présenteront le flanc!...»

Le lendemain, en effet, l’ennemi, combattant sous les yeux des empereurs de Russie et d’Autriche, était en déroute, laissant entre nos mains «40 drapeaux, les étendards de la garde impériale russe, 120 pièces de canon, 20 généraux, plus de 30 000 prisonniers.»

C’est à la suite de cette immortelle journée d’Austerlitz que l’empereur d’Allemagne vint en personne, dans la tente de Napoléon, implorer la paix qui valut à la France quatre millions de sujets et des ressources considérables. (Paix de Presbourg, 26 décembre 1805.)

L’année suivante, en 1806, commença la campagne de Prusse. Quatre jours exactement avant son départ de Paris pour l’armée, voici l’un des soucis de l’Empereur: «Demandez à M. Denon, s’il est vrai qu’on ait retardé hier l’entrée du Muséum, qu’on ait ainsi fait attendre le public. On ne peut rien faire qui soit plus contraire à mes intentions.»

Vingt-cinq jours après, eut lieu la bataille d’Iéna, qui fit tomber entre nos mains deux cents pièces d’artillerie, trente drapeaux, vingt-huit mille prisonniers, seuls restes palpables de l’armée prussienne dispersée, affolée.

Après la victoire, l’Empereur passa trois jours au château royal de Sans-Souci, à Potsdam. Ce ne fut pas sans un légitime orgueil que Napoléon se rendit sur le tombeau du grand Frédéric, là même où, moins d’un an auparavant, l’empereur de Russie, le roi et la reine de Prusse avaient juré, dans un serment solennel, l’extermination de l’armée française.

Quel monde de pensées devait alors assaillir l’officier de fortune, aujourd’hui conquérant invincible, tenant entre ses mains l’épée du grand roi, dont, naguère encore, on invoquait le souvenir magique pour soulever les peuples contre la France! Combien ne se fussent pas laissé éblouir par ces magnifiques succès! Napoléon demeure fidèle à ses habitudes journalières. La veille même de son entrée dans la capitale prussienne, alors que les fanfares triomphales répétaient leurs accords, l’Empereur, avec une liberté d’esprit que lui envierait un châtelain désœuvré, règle les petites dépenses proposées de Paris par ses ministres: «Je vous envoie, écrit-il à Fouché, mon approuvé de la dépense relative à la mise en scène du ballet _le Retour d’Ulysse_. Faites-vous rendre compte en détail de ce ballet, et voyez-en la première représentation pour vous assurer qu’il n’y a rien de mauvais, vous comprenez dans quel sens. Ce sujet me paraît d’ailleurs beau; c’est moi qui l’ai donné à Gardel.»

En 1807, pendant la guerre de Pologne, où chaque jour amenait un nouveau combat, Napoléon écrit, de Posen, ces lignes déjà citées: «Monsieur de Champagny, la littérature a besoin d’encouragements, vous en êtes le ministre, proposez-moi quelques moyens pour donner une secousse à toutes les branches des belles-lettres qui ont de tout temps illustré la nation.» Dans la même lettre, plus loin: «... Il est nécessaire d’avoir une Bourse à Paris. Mon intention est de faire construire une Bourse qui réponde à la grandeur de la capitale et au grand nombre d’affaires qui doivent s’y faire un jour. Proposez-moi un local convenable; il faut qu’il soit vaste, afin d’avoir des promenades autour. Je voudrais un emplacement isolé...» Dans la même période, Cambacérès reçoit le billet suivant: «J’ai lu votre lettre du 6 décembre. Faites travailler au théâtre de l’Odéon.»

A ce sujet, sera-t-il permis de signaler ici qu’une des erreurs les plus accréditées, et que l’on réédite, même actuellement, plusieurs fois par an, consiste à dire que le fameux décret de Moscou, relatif à la réorganisation de la Comédie-Française, n’avait été dicté de cette ville que pour donner le change à l’Europe sur la situation d’esprit de l’Empereur?

A l’encontre de cette supposition, on remarquera que les deux lettres précédentes, parlant de l’Odéon, de beaux-arts, d’architecture, jointes à celle qui, tout à l’heure, nous a fait connaître l’Empereur en qualité de librettiste de ballet d’opéra, ont été écrites au cours d’une série de victoires, c’est-à-dire à des moments où il n’était nullement besoin d’afficher une sérénité factice. Il n’y avait, apparemment, pas plus de préméditation machiavélique à Moscou, en 1812, qu’aux portes de Berlin et de Varsovie en 1806; ici, comme là-bas, Napoléon obéissait à sa propension naturelle qui le portait à intervenir dans toutes les questions, même dans celles qui sont le plus éloignées des attributions directes du chef de l’État.

Après la bataille d’Eylau, de son quartier général, pendant qu’il combine les mouvements de son armée, journellement aux prises avec l’ennemi, l’Empereur écrit au ministre de l’intérieur: «Je viens de mettre 1 600 000 francs à la disposition de M. Daru pour faire les commandes ci-après, savoir: 1 400 000 francs aux manufactures de Lyon, 50 000 francs aux manufactures de cristaux, et 150 000 francs aux fabriques de serrurerie... Ce qui me paraît le plus convenable pour venir au secours des manufactures, c’est le prêt sur consignation. J’ai renvoyé cet objet au Conseil d’État, mais on sera des années sans s’entendre. Allez donc de l’avant... Par exemple, je suppose qu’Oberkampf a un million de marchandises fabriquées, qu’il ne peut le vendre et que sa manufacture est au moment de chômer: vous lui prêteriez 170 000 francs, et il mettrait pour 300 000 francs de marchandises dans un magasin sous votre surveillance. La conséquence de ce prêt doit être que la manufacture recommence à marcher.»

De Finkenstein, où il préparait la campagne qui devait porter les derniers coups à la Russie menaçante, l’Empereur écrit à Fouché, en avril 1807, à propos d’une actrice tombée du cintre pendant une représentation: «Toutes ces intrigues à l’Opéra sont ridicules. L’affaire de Mlle Aubry est un accident qui serait arrivé au meilleur mécanicien du monde... Ne dirait-on pas que c’est la mer à boire que de faire mouvoir les machines de l’Opéra!... Les actrices monteront dans les nuages ou n’y monteront pas... Je verrai ce que j’ai à faire quand je serai à Paris, mais on pousse trop loin l’indécence. Parlez-en à qui de droit pour que cela finisse...»

Et de la même plume, le même jour, l’Empereur donnait de très longues et très minutieuses instructions à l’effet d’envoyer en Perse une ambassade dont le but était de contracter une alliance avec cette puissance, comme il donnait toutes les dispositions et ordres relatifs au siège de Dantzig, sans oublier les recommandations pour le tir des pièces d’artillerie.

Deux mois plus tard, Napoléon, par la défaite de l’armée russe à Friedland, avait marqué la fin de la quatrième coalition,--tous les souverains alliés contre la France ayant été battus l’un après l’autre.

Les résultats de cette glorieuse journée allaient être considérables: l’Empereur se trouvait en position de remanier, à son gré, la carte de l’Europe. Créer des royaumes, bouleverser les frontières de ceux qui existaient, réduire l’un pour agrandir l’autre, il y avait là de quoi captiver, sans partage, l’attention du vainqueur. Le traité de Tilsitt a prouvé surabondamment que Napoléon s’était formé, au préalable, des idées très arrêtées sur la nouvelle répartition de l’Europe qu’il allait imposer à l’aréopage de monarques devenus, à leur tour, courtisans pour la circonstance.

Onze jours, pendant lesquels l’armée française prit encore Kœnigsberg et Intersburg, onze jours seulement séparent la journée de Friedland de l’entrevue de Tilsitt où l’empereur de Russie vint traiter avec Napoléon; dans cet intervalle, on peut voir ce dernier aussi alerte d’esprit, aussi attentif à la gestion des affaires générales de l’Empire qu’aux heures les plus paisibles de son existence.

Le lendemain même de la bataille de Friedland, on n’avait pas encore fait le compte de nos trophées de victoire, que l’Empereur s’occupait de la forme et de l’emplacement d’une statue à élever à la mémoire de l’évêque de Vannes: «Il convient, décide Napoléon, de faire faire la statue en habits pontificaux, la mitre en tête et la crosse à la main, et de la placer sur un piedestal. Il est inutile d’ouvrir une espèce de concours où tout le monde ne serait pas admis. Le ministre choisira le statuaire qu’il jugera le plus en état de bien faire et de faire promptement. On fera graver, sur le piedestal, une inscription latine en prose ou en vers.»

A la date du 20 juin, ce sont trois notes à trois ministres différents: à Cambacérès, il dit: «Il faut tâcher de finir le Code de commerce, afin de le présenter tout entier à la prochaine session du Corps législatif.» Au ministre des finances: «Je vois avec peine que le nouveau Code de procédure diminue nos rentrées de l’enregistrement.» Enfin, d’une lettre à Fouché, détachons les passages suivants: «Flachat est à Lyon, sous un nom supposé, où, à ce qu’il paraît, il établit une maison de contrebande et dupe de bons citoyens. Ce misérable aura-t-il donc toujours des protecteurs, et sera-t-il toujours au-dessus des lois?...» Et plus loin: «J’ai vu avec plaisir la réunion des journaux _le Courrier français_ et _le Courrier des spectacles_. Si c’est M. Legouvé qui se charge du nouveau journal, il ne peut être rédigé que dans un bon esprit...»

Et cinq jours après, un spectacle d’une grandeur inouïe s’offrait aux regards des armées française et russe réunies sur les rives du Niémen; Napoléon et Alexandre s’abordaient sur un radeau amarré au milieu du fleuve, les deux souverains s’embrassaient, pendant que les soldats des deux nations éclataient en hourras frénétiques. Puis, les deux empereurs se rendirent à Tilsitt, où Napoléon, arbitre décisif, allait morceler le continent, selon son bon plaisir.

La solennité grandiose de l’entrevue des deux empereurs n’avait pas empêché Napoléon, toujours calme, de porter son attention sur certains détails d’équipement de son armée. A peine rentré à Tilsitt, son premier soin est d’écrire au ministre de la guerre: «Monsieur Dejean, je suis extrêmement mécontent des habits blancs. Mon intention est que mes troupes continuent à être habillées en bleu. En attendant, vous donnerez l’ordre que toutes les distributions soient faites en drap bleu. L’habit bleu est mille fois meilleur.»

A Bayonne, en 1808, l’Empereur engageait les négociations difficiles et tortueuses par lesquelles il allait forcer le roi d’Espagne à abdiquer; jamais projet plus hardi, peut-être, plus téméraire, si l’on veut, n’avait germé dans le cerveau d’un homme. Eh bien! on peut constater qu’en cette occurrence scabreuse, Napoléon n’avait pas perdu son sang-froid, et que, pour si haut dans les nuages qu’ait été alors sa pensée, ses pieds n’en restaient pas moins à terre. Voici un extrait d’une lettre au maréchal Bessières: «Le grand-duc de Berg m’annonce qu’une députation du Conseil de Castille se rend à Bayonne. Si elle s’arrête à Burgos, traitez-la bien et donnez-lui de bons dîners.» A ce trait, il est aisé de reconnaître comme absolument identique à lui-même, sans la moindre modification, l’ex-général en chef de l’armée d’Égypte qui, en 1798, recommande de «faire bon et de bien préparer le café» qu’il se propose d’offrir aux notables du Caire rassemblés, pour la première fois, par son ordre. C’était là un événement considérable: réunir des vaincus, hommes de mœurs, de religion, de langage si différents des nôtres, vouloir les persuader que leurs intérêts seraient plutôt sauvegardés que menacés par une occupation étrangère, cette entreprise, convenons-en, comportait assez de préoccupations pour dispenser Napoléon d’avoir souci des détails accessoires.

Non moins étonnante, dans le même ordre d’idées, est la lettre de l’Empereur à son ambassadeur à Saint-Pétersbourg en 1807. Il importait, à cette époque, de ramener aux sympathies françaises l’entourage du Tsar, près de qui avait été envoyé le général Savary. Celui-ci chercha à se concilier la faveur des belles dames russes honorées des galanteries personnelles d’Alexandre Ier. Dans ce but, notre ambassadeur pensa que le meilleur moyen était de faire venir et de distribuer des colifichets parisiens, attraits irrésistibles pour la coquetterie féminine. «Je ne vous connaissais pas aussi galant que vous l’êtes devenu, répond l’Empereur à Savary. Toutefois, les modes pour vos belles Russes vont être expédiées. Je veux me charger des frais. Vous les remettrez en disant qu’ayant ouvert, par hasard, la dépêche par laquelle vous les demandiez, j’ai voulu faire moi-même le choix. Vous savez que je m’entends très bien en toilette.» Vous reconnaîtrez la même plume dans les lignes suivantes adressées à la reine Louise de Prusse, en 1803, par le Premier Consul qui recherchait ardemment alors l’alliance de Frédéric-Guillaume III: «Madame de Lucchesini (femme de l’ambassadeur de Prusse) étant aux eaux, et m’ayant souvent parlé des commissions de modes de France pour Sa Majesté, vous me permettrez de la suppléer en son absence et de vous envoyer des modes de dentelles de Bruxelles.» Et la reine Louise, transcrivant pour son père, ce passage de la lettre du Premier Consul, ajoute: «J’ouvre le paquet et je trouve douze chapeaux et bonnets, un carton plein de plumes, un carton avec une robe en pointes noires, une robe de bal brodée en acier; le tout d’une richesse éblouissante. Qui aurait cru cela?»

On le voit, ni la multiplicité, ni l’importance des préoccupations, ni sa propre élévation ne peuvent affaiblir en rien cette habitude, indéracinable chez Napoléon, de prendre toujours assez de recul pour voir du même coup d’œil le sommet et la base de ses conceptions.

Au lieu des triomphes éclatants qu’il n’avait cessé de remporter dans les précédentes guerres, l’Empereur ne trouva en Espagne que des succès pénibles et stériles; l’Europe entière guettait les conséquences de cette première faute, pour se coaliser de nouveau contre la France et venger les humiliations antérieures.

Les anxiétés graves, qui découlaient de cette situation critique, n’altéraient nullement le calme méthodique que Napoléon apportait dans son travail journalier: c’est de Burgos qu’il écrit: «Monsieur Cretet, les hôpitaux de Parme et de Plaisance ont besoin d’une organisation particulière. Faites-vous rendre compte et proposez-moi les mesures nécessaires.»