Napoléon intime

Part 31

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Donc rien, dans les fonctions des cinq bavards directoriaux assis autour d’un tapis vert, qui ressemblât, de loin ou de près, à un gouvernement. Ils le savaient si bien, ces étonnants chefs du pouvoir, que trois d’entre eux, c’est-à-dire la majorité, avaient abandonné la partie avant le 18 brumaire: deux, Sieyès et Roger-Ducos, s’étaient ralliés franchement à Bonaparte; le troisième, Barras, se tenait à l’écart, marchandant le prix de sa conscience.

De sorte que le Directoire lui-même fut dans l’incapacité de prendre aucune mesure préventive contre le coup d’État qui se préparait, au su de tout le monde. Cette situation, suffisamment burlesque, a été racontée ainsi, dans ses mémoires, par Gohier le président de ce fameux gouvernement: «Aucune délibération ne pouvait être prise par le Directoire exécutif s’il n’y avait trois membres présents, au moins. L’abandon de nos deux transfuges et l’absence de Barras paralysèrent la puissance directoriale dans nos mains, et ce fut la constitution elle-même qui nous mit dans l’impuissance de la défendre.»

Ne pas respecter les lois fondamentales d’un pays, c’est un crime sans doute; mais cependant, si la Constitution de la France n’était, en réalité, qu’un engin de destruction pour la France elle-même, n’y avait-il pas nécessité de l’abolir en évinçant à tout prix ses défenseurs?

Des décisions urgentes, c’est indéniable, s’imposaient en vue du salut de la patrie. Quelque considération que méritent les jugements des philosophes planant dans la sphère pure des théories et des principes absolus, il est facile de concevoir, dans l’ordre des choses pratiques, que, sous la pression impatiente des autorités politiques et militaires, Napoléon n’ait pas hésité à justifier les espérances que la très grande majorité de ses compatriotes avait mises en lui. «Il n’attenta point à la liberté puisqu’elle n’existait plus, dit Mathieu Dumas peu favorable à Napoléon, il étouffa le monstre de l’anarchie; il sauva la France, et ce fut le plus beau de ses triomphes.» Trois mois à peine après l’institution du Consulat, l’ambassadeur de Prusse mandait à son roi: «Ce dont on parle avec éloges dans les départements, c’est de l’énergie et de l’administration du Premier Consul. Il a su se faire aimer et respecter. On dit: que ne doit-on pas attendre du bien qu’il fera en temps de paix, puisqu’il trouve le moyen d’en faire en temps de guerre? Toutes les divisions semblent être étouffées, et toutes les autorités semblent tendre à un seul et même but, celui de fortifier le gouvernement.»

V

L’homme qui avait su inspirer cette foi aveugle, il faut le répéter pour l’honneur et la leçon de l’humanité, ne devait pas cette faveur insigne à la mise en œuvre de vices monstrueux; il la devait, au contraire, à la simplicité, à la droiture de ses mœurs, qui contrastaient si nettement avec les roueries, les faussetés, les expédients, les cupidités de son époque. Il la devait, par-dessus tout, à l’esprit du devoir professionnel qui lui avait été inoculé, dès l’enfance, avec le besoin de parvenir. Cette qualité maîtresse, instinctive, pour ainsi dire, de son caractère, marque d’un trait uniforme et bien saillant tous ses actes, de Brienne à Sainte-Hélène.

Nature essentiellement inquiète, comme tous ceux qui ont connu la misère, Napoléon, malgré la grandeur des résultats acquis, croirait tout perdu s’il manquait une minute à la discipline d’un travail assidu, d’une vigilance incessante. Loin de s’être jamais cru la science infuse par prédestination, c’est avec un redoublement d’activité, d’études, d’efforts non dissimulés qu’il a cherché à se mettre à la hauteur des obligations que lui imposait chaque fonction nouvelle.

Général, commandant d’armée, chef d’État, il s’impose d’autant plus de labeur que sa position est plus haute. Savoir son métier, faire son métier sont, à ses yeux, les deux termes entre lesquels doivent se concentrer toutes ses forces morales et physiques.

Une application opiniâtre l’avait mis en possession de tous les secrets de l’art militaire; s’il s’est illustré par des connaissances approfondies de la tactique et de la stratégie, il n’est pas moins remarquable par sa souplesse à passer des abstractions théoriques de la haute science aux soins matériels des menus détails sur lesquels repose, véritablement, la solidité des armées.

On peut affirmer que le meilleur chef d’armée des temps modernes n’a été, à proprement parler, que le meilleur soldat de son armée, c’est-à-dire celui qui connaissait le mieux son métier. C’est avec raison que l’Empereur disait: «Il n’est rien à la guerre que je ne puisse faire par moi-même. S’il n’y a personne pour faire de la poudre à canon, je sais la fabriquer; des affûts, je sais les construire; s’il faut fondre des canons, je les ferai fondre; les détails de la manœuvre, s’il faut les enseigner, je les enseignerai.»--«Il savait, dit Fleury de Chaboulon, combien de temps il fallait à un tailleur pour confectionner un habillement, à un charron pour construire un affût, à un armurier pour monter un fusil...» «Napoléon, raconte le colonel sir Campbell dans son Journal, est parfaitement au courant de tous les détails de marine, tels que le coût et la dépense journalière d’un vaisseau de guerre, les tours de service à bord, la différence entre un vaisseau anglais et un vaisseau français, les câbles, les agrès, etc.»

Et de fait, à chaque page de sa correspondance, on le voit discuter la valeur des fournitures militaires et la régularité des pièces administratives de l’armée: un jour, c’est «le pain qui est mauvais, c’est la viande qu’on paye dix sous à un entrepreneur, quand le boucher ne la vend que huit sous»; une autre fois, «c’est la ration des chevaux sur laquelle on vole». Ici, «des souliers qui ne valent pas trente sous», ou «des habits d’un drap mauvais qui sont trop étroits de la poitrine et trop longs», ou bien, au contraire, «les capotes qui sont ridiculement petites; il y en a qui ne vont pas jusqu’aux genoux». Là, ce sont «des chevaux qui coûtent vingt francs de plus qu’ils ne devraient coûter», à moins que ce ne soient «des selles de harnachement mal confectionnées, dont les panneaux sont trop courts», ou «du chanvre qui est excellent quand il s’agit de payer, et qui ne vaut plus rien quand il s’agit de s’en servir». Enfin, il ne se lasse pas de signaler les erreurs qu’il relève sur les états de situation: quand on lui demande quinze cents paires de souliers pour un régiment, il répond: «Cet état est ridicule, ce régiment n’a que douze cents hommes sous les armes.» Sur une autre pièce, il dit: «Je vois, à Paris, le 4e d’infanterie légère porté à seize cent huit hommes présents et deux cent cinquante-quatre aux hôpitaux; le bataillon d’élite est porté comme déduit, ce qui ferait deux mille quatre cents hommes; il y a erreur.» A un autre ministre, il indique lui-même la méthode à suivre pour dresser un état régulier: «Je vous ai déjà fait connaître que la manière dont vous faites vos états n’est pas commode pour moi...; il vaudrait mieux que les bâtiments de toute sorte soient répétés autant de fois qu’il y a d’arrondissements. Par exemple, le premier arrondissement serait divisé en sept feuillets, dont l’un présenterait les bâtiments à la mer, le second les bâtiments en partance, etc..., etc.; le second arrondissement serait divisé de même, le troisième de même, et ainsi de suite.»

La chronologie de ces citations (1796, 1804, 1805, 1807, 1811, 1813) démontre clairement une égale ingérence du général et de l’Empereur dans les plus petites questions administratives de l’armée.

Poussé par le besoin de connaître à fond les objets multiples que doit embrasser le chef du pouvoir exécutif, Napoléon s’évertuera à étudier aussi toutes les branches de l’administration civile. Contrairement à la plupart de ses contemporains, il est loin de s’imaginer que rien n’est plus facile que de gouverner un peuple, et ne croit pas non plus à l’efficacité des doctrines apprises dans les livres. Ce qu’il veut pénétrer, toucher du doigt, c’est le vrai mécanisme gouvernemental qui, du dernier village de France, fait refluer jusqu’à Paris, en passant par toutes les filières, les rapports politiques, les questions administratives, les impôts réguliers qui forment, ensemble, la base de la vie nationale.

La rigueur de sa nature développée par son éducation militaire est telle, qu’il se jugerait indigne de commander quoi que ce soit, s’il ne savait l’exécuter lui-même. Il veut, en un mot, et selon l’expression populaire, pouvoir, à tout événement, mettre la main à la pâte, ce qu’il n’hésite pas à faire, le cas échéant, ainsi que le prouve la lettre suivante adressée au ministre du Trésor public par l’Empereur, dans la neuvième année de son règne: «A peine arrivé à Mayence, j’ai voulu me faire rendre compte par le comte Daru du service de la Trésorerie; il y règne la plus complète anarchie. Je ne suis pas surpris qu’avec beaucoup d’argent le service éprouve des retards, puisqu’il n’y a aucune espèce d’organisation... Tout est dans le plus grand désordre. J’ai été obligé de perdre plusieurs heures à travailler avec les derniers commis.» Avec ceux-ci, il ne se drapait pas dans la majesté impériale; aux raisons insuffisantes qu’ils lui donnaient parfois, Napoléon répondait: «Vous moquez-vous de moi? pensez-vous donc qu’un homme qui n’est pas né sur le trône et qui a couru les rues à pied, puisse se payer d’aussi mauvaises raisons?»

Ce n’est pas en brouillon qu’il intervenait; il savait tout, s’étant donné la peine de tout apprendre, point par point. Dès la première heure de son accession au pouvoir, le 19 brumaire, en rentrant à Paris, il dit: «Il nous faut maintenant reconstruire, et reconstruire solidement.» Alors, on le vit se mettre à l’ouvrage avec une fougue, une impétuosité que rien ne pouvait contenir, prenant tout en main, se faisant tout expliquer: «Il examinait, dit Rœderer, chaque question en elle-même, après l’avoir divisée par la plus exacte analyse et la plus déliée, interrogeant ensuite les grandes autorités, les temps, l’expérience, se faisant rendre compte de la jurisprudence ancienne, des lois de Louis XIV, du grand Frédéric... Quand on présentait un projet de règlement ou de loi au Premier Consul, il était rare qu’il ne fît pas les questions suivantes: Voici un projet, est-il complet? Tous les cas sont-ils prévus? Pourquoi ne vous occupez vous pas de ceci? Cela est-il nécessaire à dire? Cela est-il juste? Cela est-il utile? Comment cela était-il autrefois? à Rome, en France? Comment cela est-il maintenant? Comment cela est-il ailleurs?... L’obscurité de toutes les comptabilités a été percée par le Premier Consul; toutes ont été examinées, comparées, redressées... Napoléon ne manquait jamais de se représenter en somme la plus petite dépense qu’on lui proposait, tout était évalué jusqu’au dixième de centime.»--«Je ne crains pas, disait le Premier Consul, dans sa première entrevue avec Mollien, de chercher des exemples et des règles dans les temps passés; en conservant tout ce que la Révolution a pu produire de nouveautés utiles, je ne renonce pas aux bonnes institutions qu’elle a eu le tort de détruire.»--«Je fus, dit le général Mathieu Dumas, fréquemment appelé près du Premier Consul, qui ne manquait jamais de discuter personnellement avec les conseillers d’État auxquels il avait confié l’examen d’une question d’administration, et descendait jusqu’aux moindres détails avec une admirable précision, sans jamais perdre de vue le but principal, l’ensemble et les moyens d’exécution.» Fiévreusement, il soulève toutes les questions; celles qu’il pose dans une seule de ses lettres au ministre de la guerre indiquent le nombre de ses préoccupations, alors qu’il était au début de son gouvernement:

«Je désire connaître sur-le-champ, citoyen ministre:

«1º Quels moyens vous avez employés pour remonter la cavalerie?

«2º Si le général Gardanne et les autres officiers, employés à l’armée d’Angleterre, ont eu ordre d’être rendus à leur poste le 24 du courant?

«3º Quand aurai-je l’état de notre législation actuelle, relative à la manière de parvenir aux différents grades dans les différents corps?

«4º Quand aurai-je le rapport sur la situation actuelle de l’école du génie et de l’artillerie?

«5º Quand aurai-je le rapport sur la situation actuelle de la jurisprudence militaire?

«6º Le rapport sur l’organisation actuelle de nos équipages d’artillerie? Serait-il possible et utile d’avoir des chevaux au compte de la république?

«7º Le rapport sur les lois, règlements et usages établis par la comptabilité des différentes parties du service public?

«8º Le rapport sur les lois qui déterminent la manière dont se paye la solde des troupes; sur ce qui était en usage jadis et aux différentes époques de la Révolution? Quel parti convient-il de prendre à cet égard?

«9º Le rapport sur la conscription?

«10º Le rapport sur les récompenses militaires du 26 nivôse?»

A peu de jours de distance, c’est au ministre de l’intérieur qu’il écrit: «Je désire, citoyen ministre, que vous m’envoyiez tous les jours, à dix heures du soir, un bulletin contenant l’analyse de votre correspondance avec les administrations centrales, commissaires et autres agents du gouvernement. Vous ferez imprimer, à cet effet, des états en trois colonnes. Dans la première seront les noms de tous les départements et ceux des commissaires centraux; dans la seconde, toutes les observations résultant de la correspondance relative aux subsistances, au recouvrement des impositions; dans la troisième, les observations relatives à la police et aux discussions qui se seraient élevées entre les autorités.»

C’est également à dix heures du soir qu’il veut avoir du ministre de la guerre «un bulletin sur toutes les divisions militaires et les armées, pareil, ajoute-t-il, à celui que me remet le ministre de la police générale».

On conçoit que tout cela était indépendant des obligations courantes d’un chef de gouvernement, telles que revues, réceptions diplomatiques, audiences privées, audiences publiques, lettres journalières à écrire ou à répondre, examen et signature des pièces officielles. Aussi était-ce de nuit qu’il fallait tenir les conseils des ministres; et, quand tout le monde tombait de lassitude autour de lui, Napoléon s’écriait: «Allons, allons, citoyens ministres, réveillons-nous, il n’est que deux heures du matin, il faut gagner l’argent que nous donne le peuple français.»

Ce surmenage répété chaque jour ne laissait pas que d’inquiéter vivement l’entourage du Premier Consul; on essayait, mais en vain, de le modérer. Esclave avant tout de son devoir, il se refusait à mesurer ses forces. A sa mère lui disant qu’il travaille trop, il répond en riant: «Est-ce que je suis le fils de la poule blanche?» Et quand Lætitia, voyant qu’elle est sans influence sur son fils, a prié le docteur Corvisart de défendre à Napoléon de travailler si avant dans la nuit, celui-ci dit à son frère Lucien: «Pauvre Corvisart! Il ne rabâche que cela! mais je lui ai prouvé, comme deux et deux font quatre, qu’il faut bien que je prenne la nuit pour faire aller ma boutique, puisque le jour ne suffit pas... J’aimerais plus de repos, mais le bœuf est attelé, il faut qu’il laboure.»

Et il labourait, et il peinait jour et nuit, à travers ce vaste champ qu’il s’agissait de rendre fertile, après l’avoir déblayé de la couche épaisse de ruines dont il était recouvert.

Sous l’unique impulsion d’un homme, quel travail gigantesque accompli en moins d’une année: le culte est rétabli; les lois de proscription sont abrogées, et, d’un trait de plume, cent mille citoyens sont rendus à la patrie; la liberté du travail est assurée; une constitution nouvelle, garantie de l’ordre, est promulguée; le Conseil d’État est institué; la division administrative de la France est tracée, telle qu’elle nous régit encore maintenant: cent préfets, quatre cents sous-préfets sont nommés; la Banque de France et la Caisse d’amortissement sont créées; le Trésor public est garni; les rentes et pensions sont payées en numéraire; le crédit renaît; l’industrie et le commerce redeviennent florissants; des tribunaux équitables et respectés rendent la justice; les cours d’appel sont fondées; des armées formidables et disciplinées sont organisées, conquièrent l’Italie, réduisent l’Autriche vaincue à l’impuissance, dispersent les forces épouvantées de la coalition européenne!

En vérité, c’est la résurrection complète de cette France abattue, vers laquelle s’avançaient, de toutes parts, les armées étrangères, attirées par l’espoir téméraire d’une prompte et facile curée.

Voudra-t-on diminuer la valeur de ces immenses et louables efforts, et n’y voir que l’orgueil d’un jeune homme aimant à s’enivrer, sous toutes les formes, des jouissances du pouvoir suprême, ou le calcul égoïste, bien que profitable à tous, d’un chef tenant à conserver la première place, voulant assurer sa réélection dans quelques années?

De pareilles suppositions pourraient être légitimes, si cette ardeur infatigable, cette activité prodigieuse s’étaient ralenties après que Napoléon eut atteint les limites extrêmes de l’ambition humaine. Mais le Consul à vie, l’Empereur, rassasiés de gloire et de puissance, ne s’épargnent pas plus que le débutant impatient de faire ses preuves et de consolider sa position.

VI

Le premier levé, le dernier couché dans son empire, Napoléon avait coutume de dire: «Quand la police est avertie que je veille, elle ne s’endort pas.» Qu’il soit aux Tuileries ou en campagne, sa vie entière n’est qu’un labeur ininterrompu, offert en exemple à ses sujets. Il fallait qu’il régnât pour montrer tout ce qu’un homme peut faire dans une journée; et l’on a peine à concevoir que ses forces aient pu résister si longtemps à la tâche quotidienne qu’il s’imposait.

«Il faut être de fer, disait le général Rapp, son aide de camp, pour résister au métier que nous faisons; à peine sommes-nous descendus de voiture que c’est pour monter à cheval, et nous y restons, avec le Premier Consul, quelquefois dix et douze heures de suite.» L’exactitude des doléances de Rapp est appuyée par les lettres particulières de l’Empereur écrivant à l’Impératrice en 1806: «... Je fais de ma personne vingt à vingt-cinq lieues par jour, à cheval, en voiture et de toutes les manières. Je me couche à huit heures et suis levé à minuit.» Et après Eylau, après Tilsitt; il écrit: «Je suis arrivé hier à cinq heures du soir à Dresde, fort bien portant, quoique je sois resté cent heures en voiture sans sortir.»

Devant le but à atteindre, rien ne peut lui faire obstacle; il s’est défini lui-même dans une lettre à sa femme où il dit: «Je me déclare le plus esclave des hommes; mon maître n’a pas d’entrailles, et ce maître, c’est la nature des choses.»

Sous cette loi du devoir qu’il s’était rendue imprescriptible, il demeure aussi insensible aux fatigues morales qu’indifférent aux souffrances physiques occasionnées par les intempéries: «La pluie tombe ici par torrents; j’ai passé toute la journée d’hier dans le port, en bateau et à cheval, mande le Premier Consul à Cambacérès. C’est vous dire que j’ai été constamment mouillé. Dans la saison actuelle, on ne ferait plus rien si l’on n’affrontait pas l’eau; heureusement que, pour mon compte, cela me réussit parfaitement, et je ne me suis jamais si bien porté.» «J’ai été, ma bonne Joséphine, écrit l’Empereur, plus fatigué qu’il ne le fallait; une semaine entière et toutes les journées l’eau sur le corps, et les pieds froids, m’ont fait un peu de mal...»

Ces lignes datent de la campagne d’Austerlitz, l’une des plus glorieuses époques du règne impérial. Pendant la malheureuse guerre d’Espagne, M. de Ségur nous montre l’Empereur arrivant à toute bride à Burgos, «après avoir couru toute la nuit, couvert de boue, mourant de faim, de froid et de fatigue». Cinq ans plus tard, sous Dresde, aux jours de la défaite, on le voit alerte, prodigue de sa personne comme au plus beau temps de sa jeunesse et de sa fortune. «Nous ne rentrâmes au palais, dit Caulaincourt, qu’à onze heures du soir; les vêtements de l’Empereur étaient si mouillés que l’eau en ruisselait; la nuit, il eut un accès de fièvre. Cependant, lorsque j’entrai chez lui, à quatre heures du matin, je le trouvai debout, prêt à monter à cheval. Et comme, dans son entourage, on lui reprochait de se ménager si peu: «C’est mon métier, mes enfants», répondait gaillardement Napoléon.

C’est aussi son métier qu’il exerce, et avec quelle conscience! lorsqu’au début de la campagne de Russie, «le 23 juin 1812, à deux heures du matin, dit le baron Fain, l’Empereur monte à cheval, se rend aux avant-postes, prend la capote d’un Polonais et descend au Niémen: le général Haxo est le seul qui l’accompagne...»

C’est encore son métier de passer des revues, «visitant lui-même les sacs de plusieurs soldats, examinant leurs livrets, les interrogeant sur leur prêt. Puis vient l’équipage des pontonniers avec quarante voitures, l’Empereur fait arrêter la marche, et, désignant un caisson numéroté 37, il demande au général Bertrand ce qu’il contient. Le général énumère les objets; alors Napoléon fait vider devant lui le caisson, compte les pièces, et, pour s’assurer qu’on ne laissait rien dans la voiture, il monte sur le moyeu de la grande roue en s’accrochant aux rayons». Tel est le compte rendu, fait par Cadet de Gassicourt, témoin oculaire d’une revue passée à Schœnbrunn en 1809.

C’est à Arras, où son mari commandait un corps d’armée, que la duchesse d’Abrantès, à son tour, va nous montrer l’Empereur passant devant le front des troupes: «... Il faisait, dit-elle, déboutonner l’habit, après avoir regardé le drap, tâté lui-même, et il inspectait la chemise, regardait si la toile en était bonne, interrogeait le soldat sur ses besoins, sur ses goûts, et cela, il le faisait à chaque soldat...»

On vient de le voir, pas plus en France qu’en Autriche, les revues n’étaient pour Napoléon des cérémonies décoratives, prétextes à caracolades et brillants défilés. Non, pour l’Empereur, il n’est pas de vaines parades: en face de ses troupes, il leur montre l’étendue de sa sollicitude, et ce n’est pas ailleurs que dans ces soins méticuleux, à l’égard du dernier conscrit de son armée, qu’il faut chercher la cause de sa popularité. Dans la certitude que du haut en bas de l’échelle hiérarchique, tous les services sont contrôlés efficacement, les soldats, assurés de ne jamais manquer de rien sous la conduite d’un pareil chef, le suivent aveuglément partout.

C’était toujours son métier, compris à sa façon, que faisait Napoléon, lorsqu’il attendait la garde qui arriva au quartier général, à minuit. Voyant ses braves soldats abîmés de fatigue, il s’écrie: «Faites de suite de grands feux au milieu de la cour; allez chercher de la paille pour les coucher; faites-leur chauffer du vin. Et il fallait voir, ajoute Coignet, tous les cavaliers se multiplier et l’Empereur faire tout apporter... il ne quittait pas; il resta plus d’une heure et attendit que les tasses de vin fussent servies, avant de remonter dans son palais.»

Ainsi se passait la vie extérieure de Napoléon. Quand, rentré dans sa tente, un autre, exténué, aurait pris un repos bien mérité, il commençait, lui, l’examen des pièces administratives de l’Empire et la vérification minutieuse des états de situation de l’armée: «L’Empereur exigeait, dit Mollien, que les comptes du Trésor public, qui devaient servir de base aux crédits qu’il ouvrait chaque mois aux ministres, lui fussent adressés même à son quartier général; là, seul dans sa tente, il examinait ces comptes, contestait leurs résultats, modifiait mes propositions et les demandes des ministres, comme s’il n’eût pas été occupé d’autres soins... Du milieu de son camp et dans le moment des opérations militaires, il voulait non seulement gouverner, mais administrer seul toute la France, et il y parvenait...»