Part 12
Est-ce son erreur, son crime, s’il a révélé à eux-mêmes les peuples européens? Misérable raisonnement! La France a payé, certes, mais c’est son rôle dans l’Histoire. Et il n’est pas le moins noble. L’Europe moderne lui doit, par le terrible missionnaire qu’elle lui a si souvent envoyé, d’avoir commencé à se connaître mieux. L’Angleterre et la France à part, tous les peuples d’Europe, avant lui, manquent d’éducation nationale. Il est à peu près indifférent à chacun d’appartenir à tel ou tel, de passer d’un maître à un autre, de ne pas sentir le même sang circuler dans toute sa chair. Il vient, et quand il est venu, tout change. Non qu’il procède par persuasion, ni par amour. Au contraire, il méconnaît le plus souvent l’âme nationale naissante. Il coupe l’Allemagne en morceaux, qu’il soude dix fois au hasard, sans doute convaincu que le patriotisme est un sentiment de luxe ignoré de ces contrées pauvres et dans tous les cas incapables de résister aux bienfaits politiques qu’il croit leur apporter. Mais c’est précisément ce fractionnement perpétuel qui révèle l’Allemagne à elle-même pour la première fois. Il se heurte violemment à l’esprit religieux de l’Espagne, ce qui vivifie pour la première fois l’unité morale de l’Espagne dans l’âme des Espagnols. Et comme il est celui dont l’épée, pour la première fois, touche le cœur de la Russie, il réveille les battements torpides de ce cœur qui s’ignorait. Pour la première fois depuis la chute de Rome, l’Italie, grâce à lui, soude ses tronçons.
C’est par lui, et pour les besoins de la future Histoire, que l’individualité propre révélée par la Renaissance à l’homme, apparaît aux groupements d’hommes. Et de là, en vertu d’un second travail, la part d’individualité morale commune à tous les hommes et à tous les groupements d’hommes qu’il prétendait--trop tôt--leur imposer. «_L’Europe_, disait-il vers la fin de sa vie, _ne formera bientôt plus que deux partis ennemis: on ne s’y divisera plus par peuples et par territoires, mais par couleur et par opinion. Et qui peut dire les crises, la durée, les détails de tant d’orages? Car l’issue ne saurait être douteuse, les lumières et le siècle ne rétrograderont pas._» Ici, c’est le disciple des philosophes qui parle. Et il ne s’agit pas pour moi de l’en blâmer, ni de l’en louer. Maudire la Révolution est facile. La supprimer l’est moins. La Révolution est un fait historique dont les conséquences, ou bienfaisantes, ou malfaisantes, ou réconfortantes, ou redoutables, continuent et continueront de se développer. La grandeur de Napoléon, c’est d’avoir compris qu’aux temps où il venait, il ne pouvait, sous peine d’être très vite et pour jamais vaincu, même dans l’esprit de son œuvre, qu’utiliser, diriger, ordonner la Révolution. C’était bien l’avis des monarques et des diplomates rassemblés à Vienne en 1815, et se congratulant d’avoir tranché la tête de l’hydre,--car les malheureux le croyaient. Quand ils apprirent que cet homme avait mis le pied sur le sol de France, une agitation véhémente s’empara d’eux, comme d’une ménagerie à l’approche du dompteur. Et cependant il était seul. Et toute la France et toute l’Europe étaient encore sous les armes. Mais la Révolution, comme Antée, renaissait en touchant sa mère.
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Cette marque constante de la nécessité historique dans l’action de Napoléon explique ses fautes, et les excuse. Car il n’eût tenu qu’à lui, s’il n’eût pas été lui, de garder ses deux trônes et de mourir aux Tuileries dans un fracas d’apothéose. «_Personne que moi_, a-t-il dit, _n’est cause de ma chute. J’ai été mon principal ennemi, l’artisan de mes malheurs. J’ai voulu trop embrasser._» Et en effet, là est la faute qui le perd, mais peut-être sauve le monde. La nouvelle France est trop vaste, désorbitée par la réunion des Pays-Bas et des villes hanséatiques. La Russie est trop loin. L’Espagne trop dure. Et tout cela, songez-y, à la fois. Sa politique est trop ample pour les moyens dont il dispose, une armée qui s’anémie, s’encrasse d’éléments étrangers, se décourage, des pions trop éloignés pour qu’il les aperçoive tous sur l’échiquier géant, des communications trop lentes pour en atteindre en temps utile les recoins. Tout à la fois. Quand il marche sur Vienne, il ne veut pas lâcher l’Espagne. Pas même quand il marche sur Moscou. Il le sent, bien évidemment, mais sa destinée le déborde. Si en 1809, à la cime de sa puissance, Cambacérès lui écrit pour lui souhaiter une bonne année: «_Pour que vous puissiez m’adresser le même vœu encore une trentaine de fois_, répond-il, _il faut être sage._» Depuis quelques mois, depuis l’Espagne en effet, alors que jusque-là pas une seule guerre ne peut être mise à sa charge, on dirait qu’il y a, chez lui, une part de persécution, que sa méthode de prévenir la guerre en la commençant s’énerve, et l’y précipite, que le terrain se dérobe sous lui, qu’il se cramponne à la guerre comme un naufragé à une algue. Il est le serviteur des destins de l’Europe, condamné à leur obéir.
Eût-il pu, du moins, si la fatalité des choses l’entraînait à mener partout ses armées malgré tout émancipatrices, attendre son heure, terminer par exemple la guerre d’Espagne en y portant toute sa pesanteur, puis en finir avec l’Autriche, puis souffler, ramasser sa force, organiser longuement et prudemment ses communications et ses étapes avant d’entrer dans le mystère russe avec l’Espagne, l’Autriche, la Prusse, l’Angleterre dans le dos? Non sans doute. Il était comme un rocher qui roule dans la neige et s’accroît de pente en pente de la neige ramassée, et que la neige, à la longue, finit par arrêter. Éperdu d’orgueil et de puissance, perdant pied, ne voyant plus distinctement ce qui séparait son action d’une action divine qui semblait, pour se manifester, attendre qu’il se prononçât, il étendait de jour en jour le cercle de sa force, prisonnier d’elle, condamné par elle à l’agir jusqu’à son épuisement. L’immense combat de sa vie s’élargissait sans cesse et sans mesure. Car il était le combat même. Sa fonction était le combat.
Il n’était point le froid calculateur qui pèse chacun de ses gestes et les subordonne à un plan arrêté dans tous ses détails, impersonnel et comme hors des circonstances et du temps. Maître de lui dans le domaine de l’exécution, il ne l’est pas dans celui du sentiment où l’imagination l’emporte et où il prête aux peuples et aux rois des intentions qui le contrarient, l’exaltent, s’associent ou s’opposent à la grandeur de ses desseins. Il pense tout ce qu’il dit, à l’instant où il le dit. Il est, ainsi que la plupart, soumis aux mouvements du cœur qui vont et viennent, comme les pas du promeneur, réagissant différemment selon les objets qu’il croise, sincère, tendre ou effrayant, et que le diplomate et le laquais irritent. Son mot à Metternich: «_Un homme comme moi se fout de la vie d’un million d’hommes_,» autre aspect d’une grande nature planant dans son propre rêve, exaspérée des contingences et des inerties humaines, et voulant «_pour amis cinq cents millions d’hommes_», n’est que la boutade terrible du fauve acculé dans une impasse par des chiens, la clameur de celui qui porte l’avenir d’un monde où les trônes font appel au pharisaïsme humanitaire pour les empêcher de crouler. Ses vues politiques sont grandes, mais ses passions d’homme y entrent sans cesse en flot précipité pour les agrandir au delà d’un pouvoir auquel il est incapable de fixer des bornes pratiques, ou les fausser sensiblement. Il hait l’Angleterre, et ne le cache pas. Il a, contre la Prusse, des colères subites, qui éclatent au grand jour. Il ne peut concevoir que les misérables Espagnols n’approuvent pas son intention de les entraîner dans le mouvement des sociétés occidentales, et le dit. Il méprise son beau-père, et on le sait. Il aime Alexandre, qu’il traite comme on traite une femme, avec des caresses profondes, et après de brusques humeurs. Il vit tout haut son poème, qu’il ne peut achever parce qu’il est son action même et que sa vie, s’il cesse de le vivre, cesserait d’avoir un sens. Il le sent si bien qu’il redoute que le monde puisse croire, s’il a la moindre hésitation, le moindre retard, le moindre signe de défaillance, qu’il n’est plus Napoléon. «_Avec ma carrière déjà parcourue, avec mes idées pour l’avenir, il fallait que ma marche et mes succès eussent quelque chose de surnaturel._»
D’ailleurs, pour un homme de cette taille, qu’importe le succès final? Il embrassait trop? Soit. Il eût pu, en lâchant l’Espagne, saisir la Russie, en lâchant Moscou saisir l’Espagne, saisir peut-être l’Angleterre en lâchant l’Espagne et Moscou? Soit. Et après? Le poème désintéressé qu’il vivait et obligeait le monde à vivre, eût été beaucoup moins complet. Ses admirables facultés s’alimentaient de ses excès même, elles lui permettaient de les commettre et d’en mourir en donnant jusqu’au bout l’impression qu’il grandissait à chaque étape et qu’il les commettait dans le pressentiment étrange qu’ils l’acculeraient à son chef-d’œuvre, cette campagne de France où il édifia en deux mois le plus beau monument d’énergie, de décision, de caractère, d’imagination créatrice, de courage moral et d’orgueil qui soit sorti d’un cœur et d’une tête d’homme. Il était comme un fondeur qui voit que le feu baisse, que le métal va refroidir trop vite dans le moule et qui, faute de combustible, jette au foyer les meubles, les volets, les portes, les parquets, jusqu’à des lambeaux de sa chair.
Une seule chose compte pour l’avenir. C’est la qualité de l’acte. Bien que le traité qui a suivi 1814 soit qualifié de désastreux et que celui qui a suivi Wagram soit qualifié de glorieux, 1814 a fait plus de bien que Wagram à sa mémoire et à la France même. Je n’ignore pas que, dans l’ordre politique, on n’admet pas ces choses-là. Dans l’ordre politique, on se réclame constamment du plus bas utilitarisme, et les idéalistes les premiers qui parlent toujours de providence distribuant aux méchants et aux bons la récompense et le châtiment. Dans l’ordre poétique, il en est tout autrement. Ce n’est pas au prix qu’atteint une œuvre, ni aux avantages officiels et sociaux que son auteur en retire qu’on juge, quand il n’est plus là, de sa valeur. C’est à la somme d’influence morale et sentimentale, d’admiration et de colère, en fin de compte de mouvement dans les intelligences et de passion dans les cœurs qu’elle inspire. Que pèsent les deux Amériques, leurs mines de diamant et d’or, leurs forêts, leurs races montantes, la richesse géante qu’elles versent dans l’univers, en regard de l’éclair d’âme qui détermina Christophe Colomb à s’enfoncer dans l’inconnu?
XII
LE MOYEN
1
Ceux qui n’admettent pas la guerre ne doivent pas aller plus loin. Nous touchons ici au phénomène redoutable qui a le double privilège de révéler en même temps, dans le domaine de l’esprit, l’esclave et l’homme libre avec le plus d’impitoyable éclat. Je ne veux pas parler du pauvre homme qui subit la guerre comme soldat ou laboureur, acceptant d’être son instrument passif ou sa victime hargneuse. Je ne veux pas parler de celui qui jette au massacre, sans autre but qu’un galon, une croix pour lui, du bout d’un téléphone ou du haut d’un observatoire, un troupeau de malheureux, car celui-là n’est pas digne de tendre à la liberté. Je veux parler de ceux qui sont capables de juger d’ensemble la guerre, en tenant compte des innombrables éléments qui la déchaînent et la composent et des conséquences qui la suivent et qui n’abritent pas leur lâcheté derrière le masque du prêcheur ergotant sur l’illégitimité ou la légitimité de ses prétextes, mais la regardent en face, pour elle-même, en elle-même, et refusent à la fois de la juger selon les fins immédiates qu’elle invoque et de fermer les yeux sur son horreur. Ce grand effort une fois accompli, un plus grand effort est à faire, et c’est à celui-ci qu’on distingue, il me semble, les deux formes d’intelligence que j’ai désignées plus haut. Celui-ci la repousse en bloc, refuse de l’utiliser, d’en courir le risque terrible, s’exposant à subir un siècle de carnage pour épargner à son optimisme la blessure d’un démenti. Celui-là accepte de saisir, dans le jeu désintéressé qu’il y trouve, l’occasion qu’elle offre à son pessimisme de la dominer un moment... Ceux qui n’admettent pas la guerre ne doivent pas aller plus loin.
Le plus grand homme qu’ait formé et révélé la guerre savait quel instrument atroce le hasard qui nous prodigue ou nous refuse dès le ventre de notre mère les moyens de dépasser les hommes, avait mis entre ses mains. J’imagine même que c’est à cause de cela qu’il fut le plus grand homme qu’ait formé et révélé la guerre. Le domaine où notre activité propre se déploie est de nature spirituelle, et c’est le regard que nous jetons sur lui qui fixe ses frontières, détermine ses contours et nous rend plus ou moins aptes à le parcourir d’un pas ferme. Napoléon n’est pas un militaire. C’est un poète. Ce n’est pas un grand capitaine. C’est un grand homme. Et c’est bien différent. Il accepte ses dons, non pour la vanité et le pouvoir qu’il en retire, mais parce qu’il sait bien que s’il ne les acceptait pas, il ne parviendrait pas à trouver en lui-même les sources d’énergie, de raison et d’imagination qu’ils ouvrent et répandent dans tout son être pour le nourrir et l’affirmer. Non seulement il ne croit pas que la guerre soit le plus noble et le seul noble des moyens dont dispose l’homme pour parvenir à conserver et à créer, non seulement il la juge en pleine liberté--sévèrement parfois, ingénument même,--comme un _anachronisme_ et la suprême convulsion des brutalités primitives que lui-même, Napoléon, a la mission d’écraser, mais il souffre souvent du spectacle qu’elle donne, et, s’il s’enivre d’elle, les lendemains de son ivresse lui procurent des nausées qu’il ne dissimule pas. La tuerie inutile l’écœure, et de lui-même quelquefois. A Ebersberg, où Masséna fait tuer trois mille hommes pour s’emparer d’un pont dont la prise n’importe pas, il s’indigne, verse des larmes, s’enferme pour les cacher. C’est ce jour-là, je crois, qu’il trouve le mot _boucherie_ pour caractériser ces choses. «_Vous voulez donc m’ôter mon calme?_» répond-il à un officier qui lui annonce, au cours d’une bataille, que le massacre grandit. «_Je suis toujours à Eylau_, écrit-il à Joséphine. _Ce pays est couvert de morts et de blessés. Ce n’est pas la belle partie de la guerre; l’on souffre, et l’âme est oppressée de voir tant de victimes._»
Notez qu’il cache ces faiblesses, puisqu’il accepte et fait la guerre, car ces faiblesses, loin de faire reculer la guerre, accroissent son horreur en laissant devant elle l’homme hésitant et désarmé. Notez qu’il dit un jour, avec un sentiment profond du désordre sanglant où la défaillance du chef peut entraîner l’organisation clairvoyante du drame: «_Celui qui ne voit pas d’un œil sec un champ de bataille fait tuer bien des hommes inutilement._» Notez surtout qu’on le trouve toujours face à la réalité guerrière, maître de lui, exempt de tout sentimentalisme déprimant, de tout idéalisme niais, de toute attitude hypocrite dénotant, chez qui les étale, la peur d’être soi-même, l’absence de tout haut courage, le besoin vil d’attendrir les âmes médiocres par des paroles de romance et des gestes de tréteau. «_On me fait, durant la nuit, prendre le poste d’une sentinelle endormie. Cette idée est sans doute d’un bourgeois, d’un avocat, mais sûrement pas celle d’un militaire..._» Notez que par cet autre mot: «_les guerres inévitables sont toujours justes_», il refuse de s’aveugler sur les oripeaux de moralité dont les Tartufes de diplomatie et de pédagogie prétendent affubler la guerre. Notez cette acceptation lucide et par suite magnanime de la portée, de la nature, des conséquences de ses actes. Et vous comprendrez qu’il est l’ordre, l’harmonie puissante et consciente qui règle et rythme le chaos, et vous ferez l’effort d’étouffer votre horreur devant cet art terrible de la guerre, celui de tous, entre ceux où la matière est l’homme même, qui offre à l’homme la plus grande somme de responsabilités à assumer, de passions à dompter, d’énergies à utiliser, de révoltes à refouler, d’images à réaliser, et lui donne l’occasion d’obtenir des résultats immenses avec des moyens médiocres et des sacrifices réduits.
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En effet, la guerre ne donne à qui l’étudie une sensation d’art véritable, et parfois le sentiment d’une harmonie spirituelle comparable aux créations les plus parfaites du peintre, du poète ou du musicien, que s’il existe un contraste puissant entre l’importance du problème à résoudre d’une part, et d’autre part la sobriété, la simplicité, l’élégance déployées dans la poursuite de sa solution, le peu de matière et d’instruments dont elle dispose, l’impression qu’avec un maximum de responsabilités et de risques, le plus complet triomphe lui coûte un minimum de ruines et de sang. C’est ce sentiment qu’on éprouve en présence des campagnes d’Annibal, de Lucullus, de César, de Turenne, de Frédéric, et, à un degré bien plus saisissant encore, en présence de ces symphonies napoléoniennes, l’Italie, Marengo, Austerlitz, Iéna, 1814, où, devant l’éclat inattendu et prodigieux du succès, la rapidité de conception et d’exécution qui le force, l’enthousiasme irrésistible de ceux qui le poursuivent dans une communion étroite avec le chef, l’effusion du sang ne semble pas plus peser à l’ensemble d’un peuple que l’effort dépensé à l’ensemble d’un orchestre quand la grandeur du poème sonore soulève les auditeurs. En 1796, avec ses bandes en guenilles, il prend deux fois plus d’Autrichiens qu’il n’a de soldats sous ses ordres, ramasse six fois plus de canons qu’il n’en dispose lui-même, détruit successivement cinq armées, les plus belles en quelques jours, conquiert l’Italie et force à la paix l’Autriche victorieuse au Nord. En 1800, un combat, livré au point choisi avec 18.000 hommes, lui rend cette même Italie perdue par les généraux du Rhin. En 1805, par la seule manœuvre, il enlève une armée autrichienne, et, par une bataille unique où il ne perd pas 2.000 hommes, en disperse une autre, écrase l’armée russe, brise le Saint-Empire pour jamais. En 1806, en _un jour_, il ruine la monarchie prussienne. En 1814, seul avec quelques milliers de paysans et de conscrits, il tient deux mois en échec toute l’Europe armée, qui l’abat sans l’avoir vaincu. Pour ceux qui croient que le chaos ne s’ordonne pas de lui-même et que la tragédie offre à la volonté de l’homme la plus haute occasion de s’affirmer, il n’est pas possible d’imaginer un triomphe plus complet de l’esprit sur la matière, de l’intelligence organisatrice sur l’aveugle brutalité.
Il y a un contraste impressionnant entre ces œuvres d’art parfaites et les guerres qu’il entreprend à partir de 1809. Ici, la manœuvre est plus lente, comme empâtée et surchargée, les résultats plus discutables, les procédés plus coûteux. Les batailles sont longues, indécises parfois, meurtrières presque toujours. Il a dit, une fois, ce mot qui caractérise si bien tout homme œuvrant dans le domaine de l’action et obligé de faire appel à une matière indocile, les hommes, les peuples, les états, leurs passions, leurs intérêts: «_Je n’ai jamais été maître de mes mouvements; je n’ai jamais été réellement tout à fait moi._» J’imagine qu’il songeait surtout à ces dures campagnes, aux boues de Pologne, aux neiges de Russie, aux pluies d’Allemagne, à l’air enflammé de Castille, aux enlisements de ses armées dans les marées et les orages d’une nature devenue elle-même hostile et où elles ne marchaient qu’à contre-cœur, traînant des convois monstrueux, laissant sur les routes et les sentes des malades qu’on égorgeait. L’extension démesurée de l’action politique provoquait l’extension d’une action militaire dont les points extrêmes s’éloignaient trop du centre que la paralysie périphérique gagnait progressivement. Plus ses effectifs grossissent, moins son geste est simple et sûr. Il vit à une époque où les transports sont lents, les communications torpides, où il faut parfois huit ou dix jours pour atteindre ses lieutenants, autant pour avoir leur réponse, où l’ennemi a tout le temps de manœuvrer entre l’ordre qu’il lance et son exécution. La conception est toujours aussi prompte, mais les communications à garder, les masses à mouvoir de loin, à armer, à nourrir alourdissent l’action, l’empêtrent d’indécisions et d’incidentes, et les conditions changent avant qu’elle ait pu commencer.
Il fait penser, alors, au chef d’un admirable orchestre dont tous les musiciens en bloc vivaient dans sa tête et son cœur et qui soudain verrait le nombre de ses exécutants, d’ailleurs venus de tous les points de l’horizon, ne se connaissant pas, appartenant à des écoles différentes, doubler, tripler, décupler, faire craquer les cloisons de la salle, n’apercevant plus ses gestes et invisibles pour lui. Heureux encore, quand la moitié d’entre eux ne se dérobent pas le jour du rendez-vous ou ne le quittent pas au milieu de la symphonie. Car il n’est pas seulement chef d’orchestre. L’administration, la politique, la psychologie internationale entrent à flots trop larges et trop pressés dans son jeu. Il est aussi impresario. Il s’occupe du logement de ses exécutants, de leur nourriture, de sa publicité, de l’exploitation financière et morale de ses immenses concerts. L’opinion, les impulsions, les intérêts de son public, les personnalités qu’il y éveille et qu’il irrite prennent une part chaque jour un peu plus active, d’abord isolée et anarchique, ensuite cohérente et ramassée, mais contre lui, à leur exécution. Il triomphe encore sans doute, à force d’énergie, et d’activité, et de génie, et de par la terreur et le respect qu’il inspire. Mais le sang coule, mais il s’épuise, il s’essouffle, il ne se ranime vraiment qu’alors qu’il retrouve, même réduits et surmenés, ses exécutants primitifs. L’art militaire n’est pas différent des autres arts. Il exige un nombre d’éléments restreints, en tout cas sous la main de l’artiste, et dont il connaisse le grain, la densité, la forme, la nature des réactions sur les éléments voisins. On le voit bien, chez celui-là. On a prétendu qu’il baissait, à l’heure où il allait donner, pour le dernier acte du drame, ses plus admirables accents. Il est toujours Napoléon, mais Napoléon n’est lui-même que quand il est aux prises avec l’objet. Là seulement où il n’est pas, tout est confusion et gâchis. Ses lieutenants hésitent au milieu des troupes ennemies aussi indécises qu’eux-mêmes. Dès qu’il arrive, en Espagne, par exemple, ou en Saxe, ou en Champagne, c’est comme un grand vent qui se lève. Les intelligences, les cœurs, les volontés s’exaltent, les armées soulevées comme des feuilles volent dans son sillage ou s’éparpillent devant lui.
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