Napoléon

Part 11

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La France n’a jamais eu, dans l’Histoire, d’autre fonction que celle-là. Il s’est toujours agi pour elle d’équilibrer, dans une forme personnelle, le génie des races méditerranéennes et le génie des races germaniques. Ce n’est pas sa faute si sa situation géographique en fait le carrefour des peuples de l’Occident. Ce n’est pas sa faute si les tribus allemandes traînant derrière elles les hordes de la grande steppe qui va de la Vistule à l’Amour, ne cessent, depuis les commencements de l’Histoire, de menacer ou de passer le Rhin pour incendier les villes et faucher les moissons au rythme des hymnes de guerre. Ce n’est pas sa faute si ses côtes occidentales bordent la route des Scandinaves descendant vers les mers du Sud et s’aperçoivent, comme une proie qui s’offre, des hautes falaises bretonnes où les pirates de la mer, qui portent dans le cœur la poésie des flots et des étoiles, guettent le passage des barques de pêche et des navires de combat. Ce n’est pas sa faute si les couloirs des Pyrénées déversent de temps immémorial sur ses plaines les Numides, les Carthaginois, les Ibères, les Arabes en quête d’oasis à découvrir, de troupeaux à prendre, de minarets à élever au-dessus des eaux et des palmes. Ce n’est pas sa faute si ses côtes méridionales voient émerger constamment des sources du soleil les voiles bleues, rouges, vertes, oranges sous qui les marins phéniciens ou grecs observent, pour le rapt violent ou l’échange contre des tapis rutilants, des verreries, des figurines, les jeunes filles groupées autour des lavoirs. Ce n’est pas sa faute si les hautes gorges des Alpes laissent passer dans le flux des légions descendant vers les forêts gauloises ou le reflux des régiments descendant vers les cités lombardes, les manuscrits, les peintures, les statues, la vaisselle d’or ou d’argent. Et c’est sa gloire, dans le drame enchevêtré de la résistance par le fer aux invasions militaires, de la résistance par l’esprit aux invasions morales, des défaites fécondes et des victoires mutilées, de retrouver sans cesse, dans l’ordre qui lui est propre et que son sang et ses larmes cimentent, cette mesure intellectuelle qui accueille ces rumeurs, ces souffles, ces orages confrontés, pour les organiser harmoniquement dans sa tête.

Cette tragédie presque continue est sa raison d’être, la condition probablement nécessaire de sa force de création. C’est par elle qu’elle conquiert cet équilibre spirituel qui entretient son goût de vivre et qu’elle semble perdre dès que s’apaise le conflit. Tiraillée sans répit entre l’influence du Nord, l’influence romantique, musicale, panthéiste des foules mystiques qu’organise le féodalisme germain, et l’influence du Midi, l’influence rationaliste, architecturale, individualiste des Cités républicaines que l’aristocratie latine hiérarchise et définit, elle ne cesse pas d’en subir l’antagonisme dans ses institutions politiques et d’en réaliser l’accord dans son art où domine toujours, d’ailleurs, l’un des deux courants qui le forment.

L’esprit méditerranéen charpente la Commune et la Cathédrale, mais telle est alors la richesse de la floraison qu’ont préparée les invasions germaniques stabilisées par les Francs, que la grande rumeur confuse des métiers, des forêts, des hymnes noie sous son lyrisme anonyme les lignes du monument. Rompu au XVe, au XVIe siècles, par les descentes répétées en Italie et les retours victorieux de l’Italie dans l’imagination des soldats et les produits de leurs rapines, l’équilibre se refait avec l’âge classique au cours duquel ni l’angoisse de Pascal, ni l’harmonie de Racine, ni l’analyse de Descartes, ni la morale de Corneille ne parviennent à dissimuler le souci dominant chez Corneille, chez Descartes, chez Racine, chez Pascal, de subordonner le génie sensuel des races du nord de l’Europe aux cadences régulières et symétriques du Midi. La nouvelle rupture infligée au rythme classique par le siècle qui le suit et qui paraît en son effort paradoxal, avec Watteau, avec Diderot, avec Rousseau, avec Montesquieu chercher, dans l’esprit germanique même, les armes qu’elle oppose au féodalisme germain, aboutit, avec la Révolution, au renversement de la monarchie qui le représente, avec Napoléon à la tentative de substituer à la dynastie franque une dynastie latine, gardienne de l’ordre unitaire et légalitaire contre l’ordre théologique et féodal. Quelle que soit, par le siècle de l’analyse, de l’Encyclopédie, de la peinture symphonique retrouvée chez les Flamands, l’importance de l’apport nouveau, dans l’âme celte, de l’esprit descendu des rivières, des mers, des forêts brumeuses, quelle que soit sa persistance dans le romantisme qui suivra, Napoléon inflige pour un siècle à la France l’obligation de faire appel à l’architecture latine pour le bâtir solidement. Les gens de Rome ne s’y trompaient pas quand ils se consolaient par ces propos de l’humiliation permanente que leur infligeait son orgueil: «Après tout, c’est une famille italienne que nous imposons aux barbares pour les gouverner...»

De là, surtout, le caractère énigmatique de cet étrange esprit, placé entre deux âges, entre deux mondes, et cherchant à organiser, par la seule vertu d’une volonté fatale comme une naissance, les viscères de l’un d’eux autour du squelette de l’autre. De là l’enthousiasme trop confus, la haine trop définie qui accueillent son souvenir chaque fois qu’il est évoqué. Ce héros est un homme, personne ne se résigne à cela. Cet athée est un mystique, personne ne concilie cela. Ce poète est un logicien, personne n’admet cela. Ce soldat est un juriste, personne ne permet cela. Ce démocrate est un aristocrate, personne ne comprend cela. Cela d’abord et par dessus tout. Les médiocres aristocrates de la pensée ne peuvent lui pardonner d’avoir pensé en démocrate. Les médiocres démocrates de l’action ne peuvent lui pardonner d’avoir agi en aristocrate. Sa présence humilie les trônes, parce qu’il a montré l’origine des trônes en s’asseyant sur le plus haut d’entre eux. Et si, par là, elle grandit les peuples, elle humilie tous les bergers improvisés des peuples en obligeant leur faiblesse à se masquer de vertu feinte. Nul ne peut expliquer son acte, parce qu’il est le seul homme qui ait osé l’accomplir. Toujours, en toute circonstance, il oblige les hommes à lui laisser la parole pour leur livrer, dans le geste ou le mot, décisifs comme un chef-d’œuvre, toutes les antinomies de son destin miraculeux: «_Je suis soldat, enfant de la Révolution, sorti du sein du peuple. Je ne souffrirai pas qu’on m’insulte comme un Roi._»

XI

L’APOSTOLAT

1

Ce Romain, qui dispute aux Barbares la Gaule, parce qu’il sait bien que la Gaule est le nœud des destinées de l’Occident, est hanté par le désir de faire régner sur l’Occident la paix romaine, celle que les Légions partout établies imposent en éteignant les querelles locales, en écrivant la Loi et en protégeant le travail. Rêve immense, peut-être plus irréalisable que la paix sentimentale du consentement unanime, le consentement unanime conditionnant une passion idéaliste fanatique, laquelle engendre la guerre dès que l’unanimité fléchit. Mais qui suppose une vertu se maintenant intacte durant la vie séculaire du peuple qui veut l’imposer. En tout cas, l’un des pôles de l’axe moral autour de qui tournent les sociétés humaines, la force intelligente et la douceur mystique prétendant l’une et l’autre viser à leur équilibre et provoquant périodiquement, par leurs réactions l’une sur l’autre, la guerre, la révolution, le drame continu et fécond qui permet à l’homme de rompre l’immobilité et de faire reculer la mort. Encore un caractère d’essentielle et intransigeante passion qui fait de Napoléon la fraternelle antithèse du Christ.

Ce qui hante celui-là, de son aveu, c’est la «_régénération européenne_». «_Il faut_, dit-il, _sauver les peuples malgré eux._» Il veut la paix universelle, la suppression de toutes les frontières, ce que ne veulent pas, ce que ne conçoivent même pas ses ennemis qui allument partout des foyers sporadiques qu’il voudrait éteindre à jamais. Et pour que la paix se répande, il veut que les peuples soient heureux, gouvernés selon les idées et les besoins modernes, aimant les institutions qu’ils se donnent, ou qu’il leur donne, convaincu que son rôle est de les leur donner et qu’ils les attendent de lui. Il a des illusions étranges. Il croit que tous les Espagnols seront pour lui s’il leur apporte l’égalité, qui leur indiffère. Il croit que les Allemands l’accueilleront comme un sauveur s’il brise le féodalisme, qui leur est cher. Bien mieux, il croit que s’il parvient à prendre Londres et à y proclamer la République, l’abolition de la Chambre des pairs, la souveraineté du peuple et les Droits de l’Homme, l’Angleterre s’inclinera. Les peuples sont avec lui. Il le sent, il le sait, il l’affirme avec une insistance passionnée, presque douloureuse parfois, qui, pareille aux commandements d’un Démiurge, semble ordonner à l’Histoire de marcher dans ses chemins[W]. «_Je voulais préparer la fusion des grands intérêts européens, ainsi que j’avais opéré celle des partis au milieu de nous... Je m’inquiétais peu des murmures passagers des peuples, bien sûr que le résultat devait me les ramener infailliblement... L’Europe n’eût bientôt fait de la sorte véritablement qu’un même peuple, et chacun, en voyageant partout, se fût trouvé toujours dans la patrie commune... Cette agglomération arrivera tôt ou tard par la force des choses; l’impulsion est donnée, et je ne pense pas qu’après ma chute et la disparition de mon système, il y ait en Europe d’autre grand équilibre possible que l’agglomération et la confédération des grands peuples._»[X]

Vous croyez encore que c’est là l’illusion jacobine, après l’illusion catholique, avant l’illusion socialiste? Prenez garde cependant que chacune de ces illusions a laissé, laisse ou laissera des alluvions solides derrière le torrent qui l’emporte. Prenez garde aussi qu’il parle d’«intérêts», bien plus que de «principes» ou de «droits». Prenez garde en outre qu’il dit connaître seulement «_deux peuples, les Orientaux et les Occidentaux_», ce qui suppose, son attitude au Caire et à Paris le montre, l’antagonisme de sa pensée pratique avec la pensée théorique du jacobinisme intégral. Celle-ci procède abstraitement, entourant d’idées comme d’un rempart les faits qu’elle dédaigne, niant, sous quelque latitude que ce soit, l’existence et la nécessité du fait religion, ou monarchie, tandis que Napoléon part du fait et procède de proche en proche, espérant certes unifier l’Occident, mais sachant bien qu’au delà une autre mystique règne, dont son ami Alexandre est à l’avant-garde et qui forme l’autre élément de l’équilibre gigantesque qu’il songe à imposer à l’univers. Prenez garde qu’il se rend compte des caractères ethniques qui différencient les groupements humains, puisqu’il veut faire de «_CHACUN DE CES PEUPLES un seul et même corps de nation._» Prenez garde enfin que partout où il passe, même quand il méconnaît la passion propre qui définit chaque peuple où son passage laisse des sillons sanglants, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, la Pologne, la Russie même, il éveille une passion plus générale qui brise ici l’Inquisition, prépare là la disparition du servage, suscite ailleurs le sentiment et le désir d’une unité politique future, dangereuse certes pour sa France, éternelle martyre des idées fécondes qu’elle sème, mais indispensable à la constitution organique, qu’il rêve, de l’Occident. Son action, comme une eau où tombe une pierre, s’étend en cercles concentriques. Comme tous les gestes puissants, les siens dépassent leur but, tout au moins leurs buts visibles. L’expédition d’Égypte éveille l’Afrique et l’Orient. Quand il jette les Bragance à la mer, la lame qui en naît va battre l’Amérique. Jusqu’en 1808, l’univers entier le regarde comme l’annonciateur armé des temps nouveaux ouverts par la Révolution. Remarquez qu’il le sait fort bien: «_Je fais l’essai de mes forces contre l’Europe_, écrit-il un jour à Fiévée, _vous essayez les vôtres contre l’esprit de la Révolution. Votre ambition est plus grande que la mienne et j’ai plus de chances de succès que vous._»

2

Son moyen est la guerre, soit. Mais est-on sûr que, dans sa situation, il en soit d’autres? Il l’aime, soit, parce qu’il est doué pour elle comme jamais homme ne le fut. Mais est-on sûr qu’il n’ait pas eu presque toujours la force de l’arrêter à l’heure où il devine qu’elle a produit tout son effet? Et ne la condamne-t-il pas dans son principe, comme ces artistes supérieurs qui se savent au-dessus de leur moyen et qui voient, dans ce moyen, leur suprême servitude, aigles ivres des espaces déserts où ils se bercent sur leurs ailes et forcés de descendre en tournoyant sur terre pour nourrir leur vol? «_La guerre est un anachronisme... Les victoires s’accompliront un jour sans canons et sans baïonnettes... Celui qui veut troubler la paix de l’Europe veut la guerre civile..._» Ce sont ses ennemis qui veulent la guerre, et non lui. Il le croit du moins, et comme une passion plus haute que la leur, qui exige aussi la guerre, le soulève au-dessus de leurs vues étroites et de leurs petits intérêts, il les prévient et déchaîne la guerre pour ne pas être surpris. Il les prévient en commençant la guerre, comme, dans la guerre même, il les prévient en ouvrant le combat.

C’est ainsi que cela se passe presque toujours, pour ses deux guerres avec l’Autriche, pour sa guerre avec la Prusse, pour sa première et peut-être même sa seconde guerre avec la Russie. Quand il soupçonne que l’adversaire se ramasse, bande ses muscles, aiguise ses griffes et ses dents, il bondit, le prend à la gorge. Il attaque, sans se demander s’il peut éviter son attaque, se modérer, temporiser, consentir à des concessions, toutes mesures qui feraient plier son système et d’ailleurs blessent son orgueil. Il poursuit l’Illusion avec une candeur terrible, comme le poète ou le juste semant autour d’eux la mort, précisément parce qu’ils n’aperçoivent pas les embûches de la route et que leurs yeux sont fixés sur l’harmonie des nombres et des lignes ou le bonheur du genre humain. «_Il faut que cette guerre soit la dernière_», dit-il en 1806. Et c’est lui seul qui, à Campo-Formio, à Amiens, à Presbourg, dans l’anarchie sanglante où se débat depuis quinze ans l’Europe, a la force de décider qu’il faut un arrêt dans le drame et de fournir au drame, par son intelligence et son énergie à le résoudre, le moyen de s’arrêter. Il est le seul pour qui la guerre soit une œuvre monumentale, envisagée dans son ensemble, et qui ne consiste pas à gagner une bataille, mais à développer un vaste poème politique, avec ses enchaînements complexes et ses échos universels, prenant source dans son cœur même et qu’il poursuit et parachève dans un enivrement continu d’imagination créatrice où naissent des réalités nouvelles et des rêves nouveaux.

Au fond, il n’y a eu que deux guerres, de 92 à 1815. La guerre de défense de la Révolution qui lui permit, dans une tension atroce de ses nerfs à vif, de ses muscles déchirés, de ses os cassés par place, d’affirmer contre l’Europe et elle-même les réalités politiques et morales que sa naissance dramatique justifie et que la paix d’Amiens, en la reconnaissant, termine. La guerre d’expansion de la Révolution qui la pousse à répandre, en portant la terreur du dedans au dehors, ces réalités sur l’Europe, et que Bonaparte inaugure en 96, au cours même de la période défensive, pour la poursuivre jusqu’au jour où elle aura épuisé toutes ses conséquences logiques, atteint Rome, Madrid, Vienne, Berlin, Moscou, et mourra de ses excès dans son dernier enfantement. Tous les conflits partiels qui s’allument ou s’éteignent au cours de ces deux guerres-là ne sont qu’un épisode de la lutte d’un quart de siècle qui dresse la féodalité continentale contre la démocratie française naissante, et plus spécialement l’oligarchie anglaise contre la concurrence économique que la puissance de la France risque de lui susciter.

Alors que tous ses alliés, frappés tour à tour désarment, ou feignent de désarmer, l’Angleterre entretient et perpétue la guerre qui a pour but catégorique la ruine de la France sur le continent et lui invente un ennemi nouveau dès que le précédent tombe. Lutte grandiose. Il court l’Europe pour l’atteindre, elle se dérobe partout. Comme il ne peut la frapper que sur terre, il la poursuit jusqu’à Moscou, rêvant de s’appuyer sur Moscou pour la poursuivre jusqu’aux Indes. Il lui interdit le continent, lui barre ses rades et ses fleuves, la traque jusqu’aux ports de Portugal et d’Espagne, l’enferme dans la mer comme dans une geôle, décrétant ce jour-là, peut-être, la forme la plus efficace des luttes de l’avenir. Hors de la fournaise où fondent les hommes, elle les regarde mourir. Une pièce d’or pour un soldat, un sac d’or pour un régiment, une tonne d’or pour un peuple. Grande chose, certes, parce qu’une énergie terrible est nécessaire pour cela, qu’il faut se serrer la ceinture, qu’il faut couvrir les mers de croisières vigilantes, braver vingt ans leur formidable ennui, refouler le doute, masquer la défaillance, nier le désespoir. Grande chose parce que celui qu’on veut frapper au cœur est seul sur le bord du rivage, quelques voiles qui fuient devant sa colère, dix chiens dans son dos contre lesquels il se retourne, les mettant d’un regard en fuite, les abattant d’un revers de la main ou les forçant dans leur tanière, recommençant contre leur flot qui monte, le poignet, les cuisses mordues, secouant son sang dans la neige et la poussière, tandis que l’insaisissable et seul ennemi conscient ricane, se sachant hors d’atteinte, surveillant l’anémie croissante du colosse et connaissant que la mort monte lentement à son cœur. Il côtoie le bord du gouffre, et court pour ne pas y rouler. «Il croyait que stationnaire, il tomberait»[15].

[15] Bourrienne.

Avait-il tort? Qu’en savons-nous? Qu’en saurons-nous? Le mouvement précipite au delà de lui un mouvement nouveau qui en détermine un autre. La latinité n’a pu se borner à vaincre le germanisme en Provence et en Lombardie, elle a dû broyer dans le nid l’œuf des invasions futures, passer le Rhin, entrer dans la forêt profonde. Le germanisme victorieux de la latinité dans les plaines du Valois a dû, pour en étouffer les derniers germes, la poursuivre dans les gorges farouches du Rouergue et de l’Albigeois. Si la révolution ne s’épand pas sans cesse, elle mourra sur place, comme un feu sans aliment. Les guerres de Napoléon? «_Étaient-elles donc de mon choix? N’étaient-elles pas toujours dans la nature et la force des choses, toujours dans cette lutte du passé et de l’avenir, dans cette coalition constante et permanente de nos ennemis qui nous plaçaient dans l’obligation d’abattre sous peine d’être abattus?_» «Il sentait, dit Emerson, avec tous les hommes sages, qu’il faut autant d’énergie vitale pour conserver que pour créer.»

C’est pour cela qu’il est le drame permanent. Avec la plus vaste matière, et la plus belle, dont homme ait jamais disposé, dix peuples à genoux, l’Église serve, d’immenses armées fanatiques qu’il manie avec la sûreté et l’aisance d’un duelliste tenant la plus légère et la plus souple épée au poing, il se sent comme suspendu dans sa propre solitude, vivant anachronisme, bien que nécessaire à son temps, par la force monstrueuse de sa nature, vivante contradiction avec toutes les époques par son mépris des habitudes machinales et des intérêts mesquins, antithèse vivante de l’inertie formidable des puissances du passé qui se liguent contre lui. La guerre ne suffit pas, ni la paix, ni la loi, ni l’ordre. La domination matérielle du monde, les moyens de la domination spirituelle sur le monde lui échapperont tout à fait s’il ne plonge de toutes parts dans les préjugés même, les coutumes, les besoins encore insatisfaits du monde, des racines qui vont chercher ses couches les plus profondes pour s’y fixer et s’y nourrir. «_Dans l’harmonie que je méditais pour le repos et le bien-être universels_, dit-il, _s’il fut un défaut dans ma personne et mon élévation, c’était d’avoir surgi tout à coup de la foule. Je sentais mon isolement; aussi je jetai de tous côtés des ancres de salut au fond de la mer._» Il veut que les rois soient fonction de la Révolution française. Il mêle ceux qu’il crée aux familles régnantes, qu’il asservit à son système au risque de le disloquer. Ses guerres ne sont qu’un moyen, face à l’inimitié déterminée des monarchies, de garrotter ces monarchies dans les liens de mariages et d’alliances qui les rendront solidaires de la démocratie occidentale qu’il veut organiser pour la conquête du futur. Son propre mariage autrichien obéit à ce même instinct où l’orgueil, l’intérêt politique, d’immenses vues sur l’avenir du monde s’enchevêtrent. Le plus rare génie, celui qui semble aller droit au but et tout d’une pièce, est fait d’êtres contradictoires qui se déchirent, et, sous le rayonnement de son action et de sa gloire apparaissant fermes et sûrs, ensanglantent ses profondeurs. Le grand homme a toujours plusieurs prétextes à ses actes, et ce sont ces prétextes que les analystes, en les isolant, prennent pour des mobiles exclusifs. Plus tard, lui-même, quand il regarde la route parcourue et veut expliquer ses actes, ne sait pas souvent pourquoi il les a accomplis. En réalité, c’est sa puissance même qui traîne après elle et conditionne ses prétextes, lesquels ne sont proprement que le sujet de l’œuvre d’art[Y].

3

La guerre, la paix, le blocus, les passions des hommes et des peuples, les siennes propres, il joue de tout cela dans l’unité grandiose d’une force qui s’accroît de sa substance même, et n’envisage les destins du monde qu’en fonction de son destin. La France, sa maîtresse, ne lui a jamais manqué, mais il lui manque souvent, dans le jeu impétueux et large d’une sensualité à qui la France ne suffit pas comme aliment, bien qu’elle soit la plus aimée, la seule aimée, qu’il lui revienne toujours, qu’il compte uniquement sur elle et qu’il ne trouve qu’elle pour le bercer sur son cœur quand il revient sanglant de quelque ardente aventure. Il prend les nations tour à tour, par sa renommée ou la guerre, par le bienfait ou par le châtiment, il les féconde, ou les viole, et les délaisse tour à tour. Et comme il arrive si souvent aux femmes quand un homme les prend, et les féconde, ou les viole ou les délaisse, elles sortent de l’étreinte transfigurées et accrues moralement.