Monsieur Barbe-Bleue... et Madame
Part 4
Le docteur Margis achevait de relire l’épreuve d’une affiche copieuse, imprimée en caractères romains sur format grand colombier: «Électeurs! Pour la première fois je me présente à vos suffrages...» Oui, ça pouvait marcher, il était content de sa prose. Même, cédant à une impulsion d’orgueil innocemment puéril, il s’en fut coller l’affiche, de quatre pains à cacheter pris sur la table, au beau milieu d’une des murailles de son cabinet; reculant de quelques pas, il la considéra d’un air satisfait. Certaines phrases lui en parurent particulièrement ressortir; il en était très fier: «Toute une vie de dévouement passée parmi vous... Le souvenir de celui qui n’est plus, et que je m’efforce de remplacer... Une famille issue de ce sol, et qui ne l’a jamais quitté: c’est vraiment l’un des vôtres que vous enverrez siéger au Parlement.» Tout cela était un peu gros, un peu gonflé, ainsi que l’exigent les lois de l’optique électorale, mais c’était la vérité!
Il se vit revenant à la mort de son père, le premier docteur Margis, dans ce canton montagneux, prenant la place du disparu, donnant, presque toujours gratuitement, des soins aux mêmes familles que visitait celui-ci. Et l’on semblait trouver tout naturel qu’il ne se fît point payer; c’était, pour ainsi dire, comme s’il n’eût fait qu’acquitter une dette: habitude sans doute qu’avait laissé s’enraciner l’ancien docteur Margis. Il avait gardé de son père le souvenir d’un homme silencieux dont la bouche, presque toujours ironiquement serrée, ne s’ouvrait que pour proférer des aphorismes rudes et cyniques--mais qui l’aimait tant! Quand, aux vacances, le vieux voyait arriver son fils, il courait à lui comme une louve qui n’a qu’un petit, et le retrouve. Ce devait être un homme très bon, malgré les apparences.
... Mariette, la servante, frappa dans ce moment, contre sa porte, trois coups trop retentissants. Mariette, qui était sourde-muette, ne savait pas mettre de mesure dans sa façon d’annoncer les gens... N’était-ce pas singulier, en y réfléchissant, que dans tout le pays son père n’eût jamais pu trouver pour tenir sa maison que cette infirme presque idiote, aujourd’hui toute vieille et chenue? Mais sans doute, à cette époque, les paysans étaient superstitieux: ils avaient peur du médecin comme d’un sorcier.
--Quelqu’un qui me demande? fit-il avec un signe qui expliquait sa question.
Elle fit «oui» de la tête et s’effaça pour laisser entrer Mabru. Mabru, le marchand de biens, président du comité qui patronnait son adversaire! Le docteur Margis eut peine à réprimer un geste d’étonnement. Et l’affiche, qui était toujours là, étalée sur le mur! Il aurait souhaité avoir le temps de l’enlever ou de la couvrir: il fut saisi de cette sorte de singulière pudeur que connaissent même les écrivains de profession, qui savent que leur œuvre est faite pour être montrée à tous, non pas à un seul, et malveillant.
Mabru, en effet, regarda l’affiche et, tout de suite:
--Alors, c’est vrai, docteur, vous vous présentez?
--Oui, fit Margis... Est-ce que ça vous regarde? Vous êtes mon ennemi politique, je le sais. Nous n’avons rien à nous dire.
--Mais si, mais si! fit Mabru, qui prit une chaise sans en être prié. J’ai à vous dire justement qu’vous feriez beaucoup mieux d’ pas vous présenter.
--Il n’y a que moi, répondit Margis, qui sois juge de mes propres actes.
--Bien sûr, bien sûr, mais vous avez eu tort, bien tort, d’vous engager dans c’t’affaire. J’vous d’mande de m’croire sur parole, docteur, ça vaudra mieux.
--Allons, dit Margis, cette conversation est inutile. Veuillez la considérer comme terminée.
--J’vous assure, répéta Mabru, j’vous assure qu’vous vous r’tirerez. Mais ça m’fait peine d’vous faire chagrin, et j’aurais bien voulu qu’vous vous mettiez pas c’t’ idée d’candidature dans la tête. J’avais rien contre vous, y a quinze jours, j’ai encore rien. Seulement, vous l’avez dit, on est des ennemis politiques. On doit tout faire pour son candidat, hein! on doit rien ménager pour qu’il passe? Eh bien, encore une fois, déchirez c’t’ affiche, et ne m’ demandez pas pourquoi. J’ vous jure qu’ ça vaudra mieux.
--On ne parle pas ce langage à un honnête homme, monsieur Mabru, dit Margis.
--Oh bien, alors, fit le marchand de biens, tant pis pour vous, j’ai fait c’ que j’ai pu. Ça m’ donne peine, j’ vous l’ dis encore, mais faut qu’ j’y aille de mon histoire. Elle remonte à cinquante ans, y a prescription, mais...
--Prescription! interrompit Margis.
Ce terme de droit criminel, qui tombait brusquement, lui inspirait plus de colère que d’inquiétude. Qu’est-ce que toute sa vie honnête et droite, ou celle des siens, avait à faire avec la prescription?
--Y a prescription, et vot’ père est mort, continua Mabru, mais au point de vue électoral ça n’y fait rien, c’est toujours aussi bon, ça fait l’ même effet, un effet sûr.
Il alla vers la fenêtre, encadrée de clématites. Elle ouvrait sur un jardin dont les vieux arbres, plus haut que la maison, buvaient l’air par toutes leurs feuilles jeunes, gonflées de la sève d’avril. Une allée, partant de l’embrasure même de cette fenêtre, aboutissait à une porte basse, à claire-voie, qui donnait sur la route.
--J’ la r’connais, cette fenêtre, allez, j’ la r’connais, dit-il. Défunt, mon père m’ l’a bien souvent montrée. Et j’ sais la date, j’ai des raisons pour ça, qu’il a vu c’ qu’il a vu: c’était en 1855, la nuit que j’ suis né. T’nez, docteur, si j’avais pas été mis au monde à c’ jour-là, on n’aurait jamais rien su, jamais; vous pourriez vous présenter, et ça s’rait p’t’-être une défaite, dans quinze jours, pour mon comité.
--Allons, dit Margis en haussant les épaules, finissez!
--Oh! ça s’ra bientôt fini. Quoique, j’ vous répète, ça m’ fait peine d’ vous raconter ça. Si vous aviez pu vivre sans savoir, ça aurait mieux valu, bien mieux... Voyons, vous r’tirez-vous? Un bon mouvement!
--Non! dit Margis.
--Alors, j’y vas: c’est bien d’ vot’ faute. J’ vous disais donc qu’ cette nuit-là, j’ voulais naître. Vot’ père, qu’était tout neuf médecin dans l’ pays, n’avait pas grande clientèle, il crevait d’ faim. On s’ méfiait d’ lui, y en avait un aut’ plus vieux qu’avait la confiance. Si vous avez du bien maintenant, c’est à cause de votre oncle, c’lui qui prêtait, le riche, Pisse-Argent, comme on l’appelait.
Margis fit un mouvement.
--Mais c’est rien, ça, c’est rien, protesta Mabru. Moi aussi, j’ prête. Quand on a d’ l’argent, faut l’ faire valoir: c’est pas ça qui vous empêcherait d’être élu... J’ répète que cette nuit-là j’ voulais naître, et l’ docteur Margis, c’était l’ plus proche à quérir. Mon père, qu’habitait la Borde, là-haut, s’ décida à l’aller chercher. Il faisait pas un joli temps comme aujourd’hui: c’était plein hiver, fin novembre, et une neige! Un pied d’ neige sur la route, qui gelait en tombant. Mon père vit qu’il était entré un ch’val chez vous, et qu’un cavalier avait mis pied à terre d’vant vot’ porte. Y avait la marque des fers et celle de ses bottes.
«Il vit aussi qu’y avait d’ la lumière à la fenêtre: celle qu’est là. Et il était si tard, une heure du matin! Qui c’était donc qu’était v’nu consulter? On est curieux, hein! c’est dans la nature, c’est permis. Le vieux voulut savoir et s’approcha tout doucement, après avoir ouvert, en se penchant par-dessus la palissade, le verrou d’ la porte du jardin. C’était bien facile d’ faire mie d’ bruit, à cause de la neige: et il avait eu bien raison, bien raison d’ pas déranger l’ monde. Vot’ père, défunt l’ docteur Margis, était en train d’ scier l’ cou à un homme!»
Margis prit une chaise pour la jeter à la tête de Mabru.
--C’est comme ej’ vous l’ dis, fit Mabru en claquant seulement sa langue contre ses dents, comme on fait pour calmer les petits enfants qui ne sont pas sages, c’est comme ej’ vous l’ dis: vot’ père finissait d’ scier l’ cou à un homme. Et c’était pas une autopsie: l’ corps était encore tout mou, et y avait, dans un coin, une espèce de valise, de celles qu’on chargeait alors sur les ch’vaux, et un uniforme d’officier. Car l’homme était tout nu. Vot’ père l’ finissait pour plus d’ sûreté, il l’avait déjà frappé avant de l’ déshabiller.
Margis ricana, par instinct de défense:
--C’est pour me raconter ces potins de village que vous êtes venu? fit-il.
--Un peu d’ patience, un peu d’ patience. Mon père s’en alla comme il était v’nu, et sus l’ moment n’ dit rien à personne. Ça le r’gardait pas. Et, pendant c’ temps-là, j’étais né tout seul: autant d’économie, qu’il pensa. Mais l’ lendemain, il s’en fut à la foire de Sauvenas, vendre un veau: l’ docteur Margis y était d’ son côté pour vendre un ch’val qu’on lui connaissait pas, qu’était pas à lui. Mon père lui dit:
«--C’t’ une belle bête, ça, docteur, c’t’ une belle bête!
«--Eh bien, qu’il dit l’ docteur, ach’tez-la!
«--Ça dépend du prix, dit mon père, ça dépend du prix. J’ vous conseille pas l’exigence.
«--Et pourquoi vous m’ conseillez pas l’exigence? demanda l’ docteur.
«--C’est qu’ vous l’avez eu pour pas cher, dame oui! fit l’ancien.
«Alors, vot’ père répondit rien, mais il r’partit avec le ch’val, sans insister pour el’ vendre. C’était un bai brun, avec une balzane blanche au pied droit, derrière. J’ l’ai encore connu quand j’étais gamin.
«L’officier? Il avait justement couché à Sauvenas, la veille. Il v’nait d’ Crimée, avec sa part de guerre et sa solde dans sa valise. Cherchez donc dans vot’ jardin: sûr que vous trouverez quéqu’ part ses os. Vous dites plus rien?»
Margis se taisait. Des souvenirs insignifiants pour lui jusqu’alors prenaient subitement un sens effrayant: jusqu’aux silences terribles de son père, et cet aphorisme, qu’il répétait en ricanant: «Dans la vie, il n’y a que deux classes d’hommes, les imbéciles et les autres. Il faut être avec les autres!»
--Ce n’est pas vrai, cria-t-il enfin, ce n’est pas vrai. Il aurait parlé, votre père, il aurait dénoncé le crime!
--Non! fit Mabru. Pour quoi faire? L’homme n’était pas du pays, ça n’avait nui à personne. Et pour ça, s’déranger, pour ça, aller en justice, perdre du temps: c’est pas l’usage. Seulement, aujourd’hui, vous gênez, vous vous présentez aux élections: on vous sert la chose. C’est dans l’ordre. Vous n’avez pas voulu comprendre.
--Et tout le monde sait, depuis cinquante ans?... interrogea Margis, écrasé.
--Tout le monde, dit tranquillement Mabru.
UNE FEMME D’AFFAIRES
C’est encore une histoire qui est arrivée; mais personne, jamais, n’y voudra croire.
J’ai connu, ainsi que tous ses amis, peu de temps avant la guerre, Mme Héronde dans la plus pénible des situations matérielles, et, de toute évidence, la plus inextricable, la plus désespérément compromise. Son mari venait de mourir, de façon subite, si subite même que le bruit se répandit bien vite que sa volonté y avait été pour quelque chose. En réalité, il n’en était rien. Ce gros homme, une espèce de géant, grand chasseur, grand joueur, la meilleure fourchette et le meilleur gobelet qui se pût voir, et par surcroît le plus infidèle des époux, aimait trop les joies de l’existence pour quitter celle-ci de sa propre décision, quels que fussent les embarras où ses égarements l’avaient pu précipiter. Il est mort de sa bonne mort, et comme il avait vécu, après un repas trop copieux, à la chasse au marais, où la pluie et le froid lui infligèrent une congestion dont il ne revint point. Héronde, qui fut pendant vingt ans l’un des personnages les plus importants de notre commerce d’importation--cuirs verts pour la tannerie,--était fou, parfaitement fou, sans que nul s’en doutât. Ce sont des choses qui arrivent quelquefois. Il se trouvait, à l’insu de tous, dans la période d’excitation de la paralysie générale, il ne voyait point de limites à son pouvoir et à son génie; il avait la manie d’acheter, d’acheter toujours, n’importe comment et n’importe quoi, dépensant d’ailleurs dans la même proportion, dans une fureur de jouissance qui paraissait inextinguible. La plupart des gens, ne se doutant point qu’il avait complètement perdu la tête et sombrait dans l’aliénation totale, disaient seulement qu’il voyait grand. Seuls, quelques-uns de ses confrères, hommes d’un esprit rassis, hochaient la tête.
Je me souviens qu’un jour il m’emmena dans ses propriétés de Bourgogne. Il avait là un beau château, avec un parc de grand seigneur. Mais, me montrant du perron de ce château tout le pays, les bois, les prairies, les champs d’alentour, jusqu’aux confins de l’horizon, il me dit:
--Le château, le parc? Peuh!... Ce n’est rien... Mais tout ce que vous apercevez, aussi loin que vos yeux peuvent voir, j’ai tout acheté, tout est à moi!
Il avait aussi passé des marchés fabuleux et stupides, prétendant monopoliser les cuirs du monde entier, et partout également, en France, des prés pour faire paître les bêtes qu’il achetait sur pied en nombre incalculable. Quand il mourut, on trouva chez lui trois cents paires de souliers, de bottes, de chaussures de toutes sortes qu’il n’avait jamais mises. Le reste de sa garde-robe était à l’avenant. Et des bijoux sans nombre pour lui, pour sa femme, des tableaux, des meubles, dont il ne savait où les placer, qui s’entassaient dans ses greniers ou dans des garde-meubles. Tout cela alors que littéralement il n’avait pas un sou vaillant. Mais un homme en possession de sa raison ne pourra jamais imaginer les extraordinaires, les magnifiques combinaisons d’un fou pour se procurer l’argent qu’il n’a pas, ou ne point payer ce qu’il doit. Et je me demande combien de temps cette invraisemblable et pourtant véridique aventure, toute cette fantasmagorie d’une fortune qu’il croyait illimitée et qui n’existait point, auraient pu durer, s’il n’était mort, comme je vous le dis, un beau jour, en quelques minutes--et, tout me porte à le croire, parfaitement inconscient de sa folie, pleinement heureux.
Ce fut alors, alors seulement, que la sagesse des hommes, et même des hommes de loi, découvrit qu’il était mort fou, plus fou qu’Eratosthène ou les lièvres aux ides de mars, et qu’il laissait derrière lui un passif de plusieurs millions, avec des affaires si admirablement embrouillées qu’on n’y concevait plus rien justement quand on avait l’avantage d’être raisonnable: il aurait sans doute fallu un autre fou, ayant la même folie--mais c’est très difficile à trouver--pour y comprendre quoi que ce fût.
Tout le monde plaignit cette pauvre Mme Héronde, et il y avait de quoi. C’était bien, par elle-même, la femme la plus incapable de se tirer de là. Elle n’était pas inintelligente, mais frivole, et accoutumée à voir les alouettes tomber rôties: à peine même si elle se serait baissée pour les ramasser, ne comprenant pas d’ailleurs que l’on pût vivre sans automobile, sans toilettes et sans joyaux. Avec cela d’une ingénuité touchante. L’ayant rencontrée quelque temps après la fin, regrettable, après tout pour elle, de son peu regrettable époux, je lui demandai, avec une commisération qui n’était pas feinte, ce qu’elle devenait.
--... Mais je continue les affaires de mon mari! me répondit-elle.
Je frémis. Continuer les affaires de feu Héronde, c’était à peu près arroser un incendie avec du pétrole, ou faire avaler un jambonneau à un homme atteint d’indigestion. Et puis, elle!... Elle était bien au monde la personne la moins propre à «reprendre la suite d’une affaire»; même excellente, elle l’eût conduite en quinze jours à la faillite.
--Bon Dieu! ne pus-je m’empêcher de crier, qu’entendez-vous par ces paroles?
--Je vous dis que je continue les affaires... Je n’eusse jamais pensé que ce fût si simple. On me présente des papiers: je signe.
Qu’est-ce qu’elle pouvait bien signer? J’entrevis la vérité: la cynique exploitation de la pauvre femme par les anciens employés de son mari, tous les ravageurs qui s’abattent en un instant sur des entreprises en déconfiture, comme les corbeaux des champs de bataille sur les cadavres en décomposition. «Cela ne durera pas longtemps», me disais-je. En effet, j’appris que Mme Héronde, qui ne pouvait s’accoutumer à n’être pas vêtue d’une certaine manière, à ne point vivre d’une certaine façon, dans un certain décor, sollicitait la démise de ses amies plus fortunées, cherchait une place de dame de compagnie «chez une personne riche». Je prévis même pire encore, et j’en avais le droit: je crois vous avoir fait entendre que ce n’est point par l’équilibre qu’elle se peut faire admirer, bien qu’elle soit charmante.
Mais en même temps, elle continuait de «signer». Les liquidateurs, les syndics, les employés de la maison Héronde, qui fonctionnait toujours, pour le compte des créanciers, obtenaient d’elle les décisions les plus étranges, les plus contraires à ses intérêts. J’en étais à me demander si elle-même, un jour, n’aurait point avec la justice quelque désagréable difficulté: Mme Héronde était à la mer; elle devait y patauger, de toute évidence, jusqu’au plongeon final.
La guerre arriva, et je la perdis de vue. Durant cinquante-deux mois, nous eûmes tous des soucis qui nous firent perdre de vue les curiosités, mêmes les préoccupations qui auparavant nous semblaient les plus légitimes; il y avait autour de moi, tout près de moi, des malheurs bien plus grands que la ruine inévitable et totale de Mme Héronde--bien que parfois, quand il m’arrivait encore de songer à celle-ci, je la plaignisse toujours fort sincèrement. On ne devrait faire aux enfants nulle peine, même légère: j’estimais qu’elle était une enfant, une irresponsable enfant.
Voilà enfin l’armistice, et puis la paix. Un jour que je passais dans les environs de la place Vendôme, qui donc vois-je sortir de la maison d’un de nos plus illustres couturiers pour entrer dans une automobile de la marque la plus coûteuse et la plus à la mode: Mme Héronde! Une petite Mme Héronde qui n’avait certes pas dû emprunter d’une amie la fourrure de cent mille francs qui l’enveloppait--les amies les plus charitables ne poussent point la générosité jusque-là--une Mme Héronde dont le collier de perles n’était même pas celui qu’elle avait reçu de son fou de mari, mais bien plus beau; une Mme Héronde plus jeune, plus écervelée, plus jolie aussi et plus heureuse de vivre qu’elle n’avait jamais été. Je soupçonnai tout, tout, tout! Et cela me fit beaucoup de peine: quand on est un homme, et qu’on n’est point celui qui profite des faiblesses d’une femme aimable, cela fait toujours beaucoup de peine. Cela ne m’empêcha point, comme on le pense, de lui aller présenter mes hommages, avec empressement, et ce qu’il convient de respect. Elle m’accueillit avec le plus large et le plus sincère des sourires et ne songea à m’adresser nul reproche d’être demeuré si longtemps sans prendre des nouvelles de sa santé.
Elle était, ma foi, si gentille, si gaie, si dépourvue de rancune contre l’humanité, si heureuse, que je finis par me risquer à demander, en bredouillant un peu:
--Et... qu’est-ce que vous faites, maintenant?
Le mieux que je pusse espérer pour elle, me semblait-il, était qu’elle se fût remariée, très confortablement remariée. Au reste, c’est une chance que ses grâces méritent. Je me reprochais d’avoir pu soupçonner autre chose: voilà ce que c’est que de parler aux gens!
--Mais, me répondit-elle, tout étonnée, je suis dans les affaires, toujours dans les affaires!
Elle ajouta, jetant un regard de naïve satisfaction sur elle-même, son opulente auto, tout le luxe où elle baignait:
--Vous voyez bien!
--Mais quelles affaires? fis-je, éberlué.
--Voyons! Toujours les mêmes: les affaires de mon mari.
Cela me déconcerta: les affaires d’Héronde, les affaires de cet aliéné, qu’il avait laissées dans un si effroyable état!
--Oui, dit-elle... J’ai continué à signer, à signer tout ce qu’on me demandait. Mais c’était si compliqué, la situation de ce pauvre monsieur Héronde, qu’au bout de la deuxième année de guerre, la liquidation n’était pas encore terminée... Du reste, les tribunaux ne marchaient plus, ou si lentement! Il paraît que c’est un bonheur, un grand bonheur! Et alors, vous savez, ces bois qu’il avait achetés? On les a revendus un prix, un prix! Et les prés, et les animaux, et les écuries, et tout! Et pendant ce temps-là, les cuirs, puisque la maison marchait toujours. On a payé tous les créanciers, on a levé toutes les hypothèques, on a désintéressé tout le monde, je signais, je signais... et il est resté une fortune, mon ami, une très grosse fortune. Toutes les bêtises que mon mari avait faites, c’était devenu des traits de génie. On prétend qu’il était fou: peut-être qu’il avait du génie--ou que j’en ai.
--Pourquoi pas, mon Dieu!
--Jusqu’aux paires de bottines, les trois cents paires d’Héronde, jusqu’à la garde-robe, les bijoux, les tableaux. Il y en avait pour de l’argent, vous savez! Et tout a monté...
--C’est fort bien, je vous félicite, mais écoutez: j’ai comme l’impression que nous arrivons aux vaches maigres. Si vous vous retiriez.
--De quoi?
--Des affaires. Il en est encore temps.
* * * * *
Elle me regarda d’un air de profond mépris. Je persiste à nourrir des inquiétudes sur l’avenir de Mme Héronde.
LE RETOUR
L’homme regarda le secrétaire du syndicat, et lui dit:
--J’ vous r’mercie, monsieur...
--Ici, on s’appelle camarade, fit le secrétaire.
Alors l’homme s’excusa, comme s’il avait manqué par ignorance à un devoir de politesse, et prononça le mot égalitaire, qu’on réclamait de lui, de la même manière qu’il eût dit: «mon lieutenant». Il était né pour servir, et ça se voyait. Il avait un cerveau et un cœur faits pour ça, avec des membres vigoureux et maladroits, un grand corps sec et mal tourné, des yeux bleus qui avaient dû être très tendres et qui étaient restés plus jeunes que tout le reste, quoiqu’ils fussent ternis maintenant comme une glace qui aurait attendu trop d’années chez le marchand. Il répéta:
--J’ vous d’mande pardon, camarade, mais j’ peux pas rester là où qu’ je suis. Il m’faut une aut’ place. Voilà.
Le secrétaire le regarda plus attentivement. L’homme, d’après les registres du syndicat s’appelait Harrier (Auguste-Louis), né à Miville, Luxembourg, avait fait deux congés dans la Légion étrangère, puis était venu à Paris comme garçon de chambre dans les hôtels garnis. Il payait bien ses cotisations, c’était «un bon syndiqué». Sa figure, sa déférence même, tout dans son aspect faisait prévoir qu’il serait fidèle en cas de grève, soldat discipliné de l’armée ouvrière. On devait s’occuper de lui.
--La maison est mauvaise? interrogea-t-il. On ne vous paye pas, vous êtes mal nourri? quoi?
Harrier haussa les épaules, mais ses pauvres yeux prirent une expression d’angoisse indicible.
--Non, dit-il. C’est... c’est la patronne, Mme Lemont, qui veut se mettre avec moi.
Le secrétaire était lui-même du métier, il avait été garçon de «meublé», mais la fréquentation des parlottes, l’habitude de la tribune, le rudiment d’éducation qu’il s’était donné, l’avaient déjà éloigné du milieu dont il sortait. Et puis, on est Parisien! Il se mit à rire.
--Fichtre! dit-il. Alors elle vous fait peur, Mme Lemont? Est-ce à cause de son âge, ou de son poids?
Il pensait en lui-même: «Pour qu’un si pauvre diable, et justement celui-là, se refuse à la veine qui s’offre à lui, il faut qu’elle soit rudement moche, Mme Lemont!
Harrier répondit d’une voix qui trahissait le désir âpre et triste des mâles longtemps sevrés d’amour:
--C’est une personne très bien. Y a rien à dire contre: elle est très bien.
--Alors, dit le secrétaire, vous avez peur d’une histoire: il y a un mari, un amant?
--Elle est veuve, répliqua l’homme, et c’est moi qu’elle veut; pas un autre.
Le secrétaire n’interrogea plus, parce qu’il ne trouvait pas de questions dans son esprit. Il était dérouté. Mais Harrier fut saisi par le silence même. Il eut peur d’être impoli en ne parlant pas.